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PRÉFACE

NE missionnaire n’est pas une recluse. L’activité épistolaire est souvent une forme nécessaire de son apostolat. Marie de l’Incarnation, qui eut de tout temps le tempérament de l’apôtre et qui passa plus de trente ans de sa vie dans les travaux apostoliques, a beaucoup écrit.

Il est bien difficile aujourd’hui d’évaluer, même approximativement, le chiffre de ses lettres. Dans notre Introduction générale aux Écrits de cette Vénérable Mère, nous proposions comme minimum celui de sept à huit mille h C’était en 1929. Un examen plus attentif de cinq années nous rendrait plus hardi. A plusieurs reprises, Marie de l’Incarnation parle de « la presse de près de deux cents lettres » où elle s’était trouvée, et s’excuse ainsi de la précipitation de ses réponses. Mais il ne s’agit pas là, comme on pourrait le croire, de sa correspondance annuelle avec la France : d’autres lettres avaient précédé, d’autres allaient encore suivre. Elle fait seulement allusion à l’effort qu’elle avait dû fournir pour être prête au départ d’un bateau sur le point de lever l’ancre. Les années passent, et nous n’entendons plus cette plainte. Les communications avec la mère-patrie sont plus faciles. Avec la

1. Dom A. Jamet. Marie de l’Incarnation... Écrits spirituels et historiques... Paris-Québec. 1929. Tome I, Introduction générale, pp. 48-49.

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voie de Dieppe et celle de La Rochelle, on utilise aussi à l’occasion celles moins sûres de Miscou et de l’Acadie. Les flottes, réduites d’abord à trois ou quatre vaisseaux, sont plus nombreuses ; les départs sont aussi plus espacés : le dernier, qui dans les premiers temps de la colonie avait lieu au début de septembre, est reporté jusqu’en octobre, même jusqu’à la fin de ce mois ou en novembre. La presse est moins harcelante. Cependant le réseau des relations s’est considérablement étendu et le chiffre des lettres, qu’on peut désormais répartir sur un plus grand nombre de bateaux, n’a fait qu’augmenter. Marie de l’Incarnation ne déposa la plume qu’à la veille de sa mort. Sa dernière lettre connue est probablement de décembre 1671, et elle décéda quatre mois plus tard, avril 1672. Si à ces lettres destinées aux amis et aux bienfaiteurs de France, qui se multiplièrent d’année en année, on ajoute, comme

11 convient, la correspondance tourangelle des années 1618-1639, et la correspondance canadienne locale des années 1639-1671, qui furent l’une et l’autre assez chargées, on pensera que le chiffre de

12 à 13.000, énorme à première vue, n’a rien en soi d’excessif.

De cette vaste correspondance, nous n’avons plus aujourd’hui

que quelques épaves. Nous n’en devons être que plus attachés à ce qui nous reste.

L’idée de publier les lettres de sa vénérable mère vint à Dom Claude Martin en même temps que celle d’éditer ses relations spirituelles. C’est dans la préface de la Vie de la Servante de Dieu qu’il fit la première annonce de son projet. Il y invitait tous les correspondants de sa mère à lui communiquer les lettres qu’ils en avaient reçues. Ce fut probablement toute la publicité qu’il donna à son dessein. C’était, hélas ! insuffisant.

Son appel rencontra peu d’écho. 'L’Avertissement du recueil des lettres qui parut en 1681 en signale quelques raisons que nous avons déjà indiquées dans notre Introduction générale1 : « Quelques-uns de ceux à qui (la Mère de l’Incarnation) a écrit, disait Dom Claude Martin, ...ont (regardé ses lettres) avec indiffé-

i. Op. cit., pp. 48-49.

DE MARIE DE L’INCARNATION

rence et ne se sont pas mis en peine de les garder ; d’autres qui les conservent comme des choses qu’ils estiment précieuses, n’ont peut-être pas su la recherche que j’en ai faite ; et d’autres enfin qui les regardent comme des reliques, non seulement de son esprit, mais encore de ses mains, sont bien aises que personne ne participe à leur trésor. » Il y eut de tout cela en effet. La mort avait aussi emporté beaucoup des premiers correspondants de la Vénérable Mère. Mais il y eut surtout que l’enquête du futur éditeur ne fut ni bien active ni bien persévérante.

Sur un point seulement, nous le voyons plus empressé. Ce fut du côté des héritiers de M. de Bernières. C’est que la perte irréparable qu’il allait faire, et toutes les personnes spirituelles avec lui, d’une correspondance de vingt années, à laquelle les sujets abordés donnaient un si haut prix, lui était plus sensible. Ces lettres, lui avait assuré Bernières en 1659, dans son dernier voyage à Paris, « ne traitaient pour l’ordinaire que de l’oraison, et... la plupart étaient de quinze à seize pages ». De chacune on eût pu faire un opuscule. Bernières, un grand spirituel, fort versé et avancé dans les voies de l’esprit, les lisait « avec une extrême satisfaction et il en faisait une estime singulière ». De toutes les personnes qu’il avait connues appliquées à l’oraison, — nous savons qu’il en avait connu beaucoup, et de fort marquantes, — « il n’en avait jamais vu, confiait-il encore à Dom Claude Martin, qui en eût mieux pris l’esprit, ni qui en eût parlé plus divinement ». Il devait envoyer ce trésor à son ami, dès son retour à Caen ; mais il n’y était rentré que pour y mourir (1659). « J’ai fait depuis, ajoute Dom Claude Martin, de qui nous tenons ces détails, toutes les diligences possibles, pour savoir ce que ces lettres étaient devenues, mais je n’en pus rien apprendre. » Il en avance cette raison : « Pour entendre ce que (la Vénérable Mère) écrivait d’elle-même et des expériences qu’elle avait des choses spirituelles, il fallait avoir une certaine clef que tout le monde n’avait pas : c’était une adresse innocente dont elle usait pour cacher au monde les grâces et les lumières dont Notre-Seigneur l’avait si richement partagée ». Et cette adresse lui aurait trop bien réussi, car il croyait sans peine « que ceux qui (avaient) recueilli les papiers de (Bernières, n’eussent) rejeté ces lettres comme des pièces où il n’y avait point de sens et qui leur paraissaient de

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nulle conséquence ». Ne pressons pas cette explication. L’héritière des papiers de Bernières fut sa sœur, Jourdaine de Bemières, dite en religion de Sainte-Ursule, fondatrice des Ursulines de Caen, amie fidèle de Marie de l’Incarnation et sa correspondante assidue pendant plus de quarante ans. Pouvons-nous admettre pareille méprise de sa part ? Du reste, nous ne possédons pas davantage les nombreuses lettres qu’elle reçut de Marie de l’Incarnation. Or elle était morte sept ans à peine avant la publication de la Vie de la Vénérable Mère. Quoi qu’il en soit du vrai motif de l’échec de ses tentatives, nous souscrivons pleinement à la réflexion attristée de Dom Claude Martin sur leur inutilité. Avec les lettres de Marie de l’Incarnation à Bernières, « nous avons perdu ce que (cette Vénérable Mère) a peut-être jamais écrit de plus élevé, — la Relation spirituelle de 1654, mise à part, bien entendu, — et qui eût pu contenter davantage les personnes avancées dans la vie mystique ». Mais tout de même, Caen n’était pas aux antipodes. Si Dom Claude Martin était revenu à la charge... jusqu’à l’importunité !

N’est-il pas étrange aussi que personne au Canada ne se soit ému d’un projet qui allait au-devant de tant de secrets désirs? Le souvenir de Marie de l’Incarnation était toujours vivant dans la colonie. Ni Mgr de Laval et ses prêtres, parmi lesquels le propre neveu de Bernières ; ni les Jésuites, ni les religieuses des deux maisons de Québec, Ursulines et Hospitalières, ni les familles en relations avec le Vieux-Monastère, personne n’a répondu. On était encore si près de la mort de la Vénérable Mère. Il n’est pas croyable que cinq ou six ans seulement après son trépas, toutes ses lettres eussent été déjà détruites. Des Jésuites qu’elle a connus dans la Mission de la Nouvelle-France, un seul figure dans le recueil de 1681, le P. Joseph Poncet. Mais Poncet avait quitté le Canada depuis plusieurs années ; il avait eu occasion de revoir en France Dom Claude Martin, son ami. Ou bien les lettres qu’il avait conservées de Marie de l’Incarnation avaient été retrouvées dans ses papiers, après sa mort, en 1675, à la Martinique, et adressées à Dom Claude Martin, par un autre ancien missionnaire du Canada, lui aussi passé récemment à la Martinique, le P. François Le Mercier. Mais du Canada, rien n’est venu directement. Les Ursulines de France, elles-mêmes, ont gardé le silence.

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Aussi bien celles du grand couvent du Faubourg Saint-Jacques, assez voisines pourtant des monastères de Saint-Germain-des- Prés et de Saint-Denis, où Dom Claude Martin était alors en résidence, que celles des points les plus éloignés du royaume. Décidément, il semble bien qu’on ait trop fait crédit à la bonne volonté des autres. Une sagesse toute pratique eût mieux servi la cause de Marie de l’Incarnation, de ses lettres et de la postérité :

« Notre erreur est extrême . de nous attendre à d’autres gens

que nous. »

Si la presque totalité des lettres de Marie de l’Incarnation est désormais perdue, il s’en faut heureusement que nous ignorions les noms de leurs principaux destinataires. Nous devons, en effet, les retrouver dans les nomenclatures du Registre des Bienfaiteurs des Ursulines de Québec. Ce recueil constitué, dans une pensée de reconnaissance et de fidélité, pour perpétuer le souvenir des protecteurs et amis du monastère et du séminaire des Ursulines de la Nouvelle-France, est d’une rédaction postérieure à 1686. A cette date, les Ursulines avaient déjà subi deux incendies, où la plus grande partie de leurs archives primitives avaient été consumées. Quelques mémoires avaient échappé au feu. C’est sur ces pièces que le Registre fut compilé. Il est donc très incomplet. La rédactrice y a noté pour les années 1657 et 1658 : « L’on n’en marque rien ici, les mémoires en étant perdus. » Mais que d’autres lacunes on y pourrait relever ! Nous en signalerons quelques-unes un peu plus bas. Tel quel, cependant, il présente pour nous un inestimable intérêt. Il nous fait rentrer dans la vie intime du monastère. Surtout, il nous aide à dresser une première liste des correspondants de Marie de l’Incarnation. Chaque bienfaiteur, en effet, — on n’en peut douter quand son nom revient souvent, — représente, comme nous l’avons remarqué ailleurs, un correspondant de la Vénérable Mère.

Le Registre a naturellement la sécheresse d’un livre de comptes. Ses listes annuelles ne donnent que la mention du bienfaiteur et celle de son aumône. Plusieurs de ces noms nous sont aujourd’hui ou inconnus ou obscurs. Il est heureusement possible de les

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éclairer de quelque précision. Mais d’autres n’ont besoin que de l’éclat qu’ils portent sur eux. Voici le relevé des plus illustres ou de ceux qui reviennent le plus souvent :

La reine Anne d’Autriche, — au moins dans les premières années de la fondation.

La duchesse d’Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu, fondatrice de l’Hôtel-Dieu de Québec, dont les aumônes allèrent aussi plusieurs fois aux Ursulines.

Mlle de Luynes, fille du connétable de Luynes et de cette Marie de Rohan devenue si célèbre sous le nom de duchesse de Chevreuse.

La comtesse de Brienne, appelée aussi Mme de la Villeaux-Clercs, du nom que porta d’abord son mari, Henri- Auguste de Loménie, le secrétaire d’État.

Mme de Montmorency, Marie Félicie des Ursins, la veuve tragique du duc de Montmorency, décapité à Toulouse en 1632, qui fonda plus tard la Visitation de Moulins dont elle fut la supérieure.

Mme de Miramion, la future grande aumônière de Louis XIV, petite-fille de Thomas Bonneau, maire de Tours en 1604, bienfaitrice des missions étrangères, fondatrice et protectrice d’œuvres de charité et d’éducation.

La présidente de Nesmond, Marie-Marguerite de Miramion, fille de la précédente, mariée au président Guillaume de Nesmond.

Mme de la Troche de Savonnières de Saint-Germain, mère de la première compagne de Marie de l’Incarnation, la Mère Marie de Saint- Joseph.

Mme Suramont, femme d’un trésorier de France à Riom, qui demeurait à Paris, au Cloître des Jésuites de la rue Saint-Antoine, et qui aida Mme de la Peltrie et Marie de l’Incarnation, dans leurs démarches à Paris, en mars 1639.

Mlle de Vaux, sans doute la fondatrice des Ursulines de Montluçon.

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Mme Poncet, femme d’un conseiller en la cour des aides, Jean Poncet de la Rivière, et mère du P. Antoine- Joseph Poncet, missionnaire au Canada et à la Martinique. Elle entra plus tard au carmel.

Mme Catherine Doujat, femme de Jean Doujat, conseiller au parlement de Paris, allié à la famille des Poncet de la Rivière.

Mme Fouquet, Marie Maupeou, femme de François Fouquet, conseiller d’État, l’un des directeurs de la Compagnie de la Nouvelle-France, et mère du surintendant Nicolas. Elle est mentionnée aussi avec ses cinq filles visitandines.

Mme de Launay de Razilly, nièce d’Isaac de Razilly, mort en 1635 lieutenant-général de l’Acadie. Famille tourangelle.

Mlle Patrix, Mlle Milon, Mlle Vincent, Mlle Gatian, toutes des principales familles de Tours.

Mme Normand, Jeanne Guyard, troisième sœur de Marie de l’Incarnation.

Le Registre ne fait aucune mention de M. de Bernières et de sa sœur Jourdaine de Sainte-Ursule. Pourtant l’un fut le procureur des Ursulines de Québec jusqu’en 1659, et l’autre leur procuratrice, tout au moins pour suppléer son frère. De même on y chercherait en vain la mention de Port-Royal, qui fut si fidèle dans ses charités, jusqu’à la crise janséniste. La Visitation de Tours et l’Abbaye bénédictine de Beaumont-les-Tours n’y figurent pas davantage. Cependant, Beaumont eut à sa tête, durant toute la première moitié du XVIIe siècle, des parentes de Marie de l’Incarnation, et on trouve son nom encore plus tard sur le catalogue des bienfaiteurs de l’église paroissiale de Québec : indice de ses charités au Canada, où les Ursulines n’ont pas dû être oubliées. L’omission de Catherine de la Rochefoucauld, marquise de Sénecey, est encore plus notable. Cette première dame d’honneur d’Anne d’Autriche, gouvernante de Louis XIV, qui survécut cinq ans à Marie de l’Incarnation, fut de 1639 à 1672 une corres-

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pondante de toutes les années de la Vénérable Mère. Mentionnons aussi l’absence du nom de Madame la chancelière, Madeleine Fabri, femme du chancelier Pierre Séguier.

Jusqu’ici nous n’avons nommé que des correspondantes ; mais il y avait aussi les correspondants. Le Registre n’en a retenu que quelques-uns : deux bourgeois de Tours, M. Marchant et M. Bonneau ; et les Flécelles de Brégy, père et fils, dont la Mère Marguerite de Sainte-Athanase, une des premières Ursulines de Québec, était la fille et la sœur. Il y en eut d’autres : en premier lieu, Dom Raymond de Saint-Bernard, l’ancien directeur spirituel de Marie de l’Incarnation à Tours; les jésuites Dinet, de la Haye, Saint-Juré et leurs confrères du Canada, restés dans la Mission ou rentrés en France ; les Archevêques de Tours, Bertrand d’Eschaux, et son successeur Victor Bouthillier, l’oncle de l’Abbé de Rancé. C’est ici que les lacunes seraient les plus nombreuses et les plus difficiles à combler.

Plusieurs de ces noms sont célèbres dans les annales de la charité française au XVIIe siècle. On les retrouve dans la correspondance de saint Vincent de Paul. Les mêmes nécessités sollicitaient les mêmes inépuisables générosités et recevaient de ces grands cœurs la même secourable réponse. A trois reprises différentes, le Registre cite « l’assemblée des Dames de Canada ». Ces dames faisaient vraisemblablement aussi partie des confréries charitables de saint Vincent. Cependant, c’est moins, pensons-nous, dans son entourage que dans celui de la Maison professe des Jésuites de la rue Saint-Antoine, que nous devrions chercher les origines de la formation et de l’activité de ce groupement, dont Mme Fouquet semble avoir été la directrice. Mais quelles personnalités parisiennes se cachent sous le voile de l’anonymat collectif qui les désigne, nous l’ignorons.

Nous n’avons pas encore parlé des maisons religieuses. Elles tinrent pourtant la place la plus considérable dans les relations épistol aires de Marie de l’Incarnation. Leur liste ferait passer sous nos yeux des monastères d’Ursulines du royaume, en grand nombre. Elle ne nous apprendrait rien. Il sera plus intéressant de citer d’après le Registre quelques maisons des autres Ordres. La Carmel d’abord : le Monastère de l’Incarnation, au Faubourg Saint-Jacques, qui continuait par ses charités à la Mission de la

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Nouvelle-France, la tradition apostolique de sa grande prieure, une tourangelle, Mlle de Fontaines-Marans, plus connue sous le nom de Madeleine de Saint- Joseph ; ceux de la rue Chapon, également dans Paris, et où s’était retirée Mme Poncet ; de Chartres avec sa prieure, la Mère du Saint-Esprit ; de Tours, où Marie de l’Incarnation avait trois parentes avec qui elle correspondait. Puis la Visitation : le premier monastère de Paris, rue Saint -Antoine, avec ses supérieures, Hélène-Angélique Lhuillier, Élisabeth Maupeou, sœur de Mme Fouquet, et Eugénie de Fontaines ; le second Monastère, celui du Faubourg Saint-Jacques, avec sa plus illustre Mère, Agnès Le Roy ; ceux de Chaillot, de la Flèche, de Tours où la Vénérable Mère avait quelques amies intimes. Ajoutons d’autres noms encore : Malnouë, abbaye de femmes, à quatre lieues au nord-est de Paris ; la Ville Levesque, prieuré de Bénédictines dépendant de l’Abbaye de Montmartre, situé à l’endroit où l’on voit aujourd’hui l’église de la Madeleine ; les Feuillantines du Faubourg Saint-Jacques, où Marie de l’Incarnation avait été à la veille d’entrer en 1629 ; les Annonciades de Popincourt, dans le voisinage de l’ancien Paris ; les religieuses de Saint-Thomas. Et la liste n’est point close.

De tout ce prodigieux échange de lettres qui dura plus de trente ans, tout a disparu, aussi bien les lettres venues de France que celles parties de Québec. Marie de l’Incarnation devait détruire par principe une grande partie des lettres qui lui étaient personnellement adressées ; les incendies du monastère eurent raison des autres : on n’en trouve plus trace aujourd’hui aux archives des Ursulines de Québec. Toutefois pour juger de la gravité de la perte que nous avons faite, c’est moins au rang social des correspondants qu’à leur intimité avec la Vénérable Mère qu’il faut regarder. Les lettres à la reine et aux grandes dames de la cour honoraient davantage celle qui les écrivait ; mais les autres, celles que Marie de l’Incarnation adressait à son fils, à des amies spirituelles, à d’obscures religieuses eussent été autrement importantes pour la spiritualité et l’histoire. Nullement cérémonieuses, plus libres de ton et d’allure, plus confiantes, plus circonstanciées parce que plus familières, parfois petits traités de vie intérieure et souvent pages d’histoire, leur destruction est un dommage irréparable.

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Dans la quantité des lettres de Marie de l’Incarnation, un nombre assez appréciable, écrites en France ou au Canada, n’avaient point de titre à figurer dans la collection de Dom Claude Martin. Telles sont toutes les lettres d’affaires que la Vénérable Mère eut à écrire dans les dix années qu’elle passa dans la maison de son beau-frère, Paul Buisson, entrepreneur de roulage et commissionnaire en marchandises. Leur seule utilité eût été de fournir des renseignements nouveaux sur le fonctionnement du service public et privé des messageries et sur l’organisation des transports de l’artillerie au temps de Louis XIII, de 1610 environ à 1630 ; car Paul Buisson, « capitaine des charrois du roi », selon le titre que lui donnent les minutes des notaires, faisait partie de ce que nous appellerions aujourd’hui le train des équipages, et appartenait, comme le dit Dom Claude Martin, au corps des Officiers de l’artillerie. Les lettres d’affaires du Canada, tout ce qui avait trait au temporel du monastère, n’aurait dû trouver sa place que dans une publication strictement documentaire. L’intérêt de ces pièces eût été de nous initier plus intimement, malgré le laconisme de leur genre, aux difficultés et aux progrès de l'œuvre de Marie de l’Incarnation au Canada, et de jeter une lumière nouvelle sur la vie économique à Québec, dans les années 1639-1671.

Élimination faite de toutes les pièces qui n’étaient ni documents d’âme, ni documents d’histoire proprement dits, la masse des lettres qui seraient restées se serait partagée en trois catégories : les lettres de conscience et de direction, les relations de la colonie et de la mission de la Nouvelle-France, les lettres qui auraient tenu à la fois de la chronique historique et du traité de spiritualité. Ce sont ces trois groupes de pièces qui auraient dû constituer la Correspondance spirituelle et historique de Marie de l’Incarnation.

A l’aide des lettres qui nous ont été conservées, soit manuscrites soit imprimées, nous sommes en mesure de nous faire une idée assez exacte de la physionomie de tout l’ensemble.

Un trait commun à toutes ces pièces, c’est qu’elles auraient été pour la plupart écrites à la même époque de l’année, durant les

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trois mois d’été, de la mi-juin à la mi-septembre, et souvent en moins de temps encore. C’est dans les trois ou quatre semaines qui séparaient l’arrivée et le départ d’un bateau, que Marie de l’Incarnation eut plus d’une fois à écrire ses deux cents lettres. Le fond historique que la Vénérable Mère avait à exploiter était donc aussi toujours le même. Sauf l’événement nouveau qui survenait dans l’intervalle d’une lettre à l’autre, c’était toute la série des faits qui avaient rempli les huit ou neuf mois écoulés depuis le départ de la flotte pour la France, à l’automne précédent, Il s’ensuivait des répétitions inévitables ; et quand les lettres, même adressées à des destinataires différents, étaient écrites le même jour, une similitude d’expressions qui ferait penser à une simple transcription.

Les temps étaient durs dans la colonie et particulièrement chez les Ursulines. Pour aucune de ses lettres, pas même pour les plus importantes, Marie de l’Incarnation n’eut de loisir. Toute sa vie, elle ignora le plaisir de la composition à tête reposée. L’heure de la correspondance venait le soir, la nuit tombée, les Sauvages enfin partis, les séminaristes endormies, toutes les observances régulières terminées. Même alors, il y avait des interruptions. Il fallait écrire à bâtons rompus, et toujours à la hâte, au milieu des préoccupations obsédantes, tant que la main était capable de tracer des caractères, jusqu’au moment où les yeux pleins de sommeil, le corps surmené par les travaux du jour et tombant de fatigue demandait grâce. Se relire eût été un luxe : on n’y devait pas songer. La lettrep artait avec ses incorrections syntaxiques, ses incohérences de rédaction, ses inexactitudes et son défaut d’unité. La lettre ? Le brouillon plutôt. Le miracle, c’est qu’en dépit de la fatigue, Marie de l’Incarnation ait tant écrit, qu’elle ne se soit jamais découragée, et, si nous en jugeons par ses rares autographes qui nous sont parvenus, qu’elle soit restée également distante de la sécheresse et de la prolixité, claire et directe, toujours maîtresse de sa pensée et presque toujours de sa langue. Mais, avouons-le, des lettres écrites dans ces conditions mettaient en 1681 leur éditeur à forte épreuve. Tout y devait choquer son goût de la noblesse et de la perfection : les gaucheries du style, la familiarité du détail et de l’expression, ce que ses contemporains appelaient la bassesse du langage.

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De nos jours, nous serions au contraire curieux des circonstances les plus menues. Le document nous intéresserait pour lui-même et par ce qu’il contient de vie : la richesse du fond nous fermerait les yeux à l’insuffisance de la forme ; et même à travers les déficiences de celle-ci, nous ne laisserions pas d’apercevoir les dons de l’écrivain né. Le XVIIe siècle finissant pensait et sentait tout à l’encontre. Il n’y avait pour lui de beauté que dans l’ordre. C’était l’heure où la règle triomphait, — d’aucuns diraient, en songeant aux médiocres, sévissait dans tous les domaines, dans le jardin comme dans la littérature. Ne soyons donc pas étonnés que Dom Claude Martin ait adopté dans sa publication un parti que nous serions unanimes à condamner aujourd’hui.

Les Lettres de Marie de l’Incarnation parurent en 1681 à Paris, chez Louis Billaine, à l’enseigne du grand César. L’in-40 qui les contenait portait ce titre : Lettres de la Vénérable Mère Marie de V Incarnation, Première supérieure des Ursulines de la Nouvelle-France, Divisées en deux parties. En tout et pour tout, il donnait au public deux cent vingt et une lettres de la Vénérable Mère : cent trente-deux lettres spirituelles et quatre-vingt-neuf lettres historiques. Nous parlerons tout à l’heure de cette classification. Quelle était la valeur critique de la publication ?

Les éditeurs de la seconde moitié du XVIIe siècle se sont cru tous les droits sur les œuvres de la génération précédente. En tout cas, ils ont pris avec elles d’étonnantes libertés. Dom Claude Martin était de son temps. Toutefois, il n’a pas apporté que de la fantaisie dans son travail. Si déconcertante que soit sa capricieuse manière, il y a mis plus encore de conscience. Cela doit l’excuser à nos yeux de ses innombrables remaniements, et nous redonner pour le fond confiance dans ses documents.

Nous tenons de son aveu qu’il a retouché la forme des écrits qu’il publiait. Il semble, il est vrai, ne le dire que des relations spirituelles, mais il n’est pas exclusif, et d’ailleurs ses raisons d’intervenir n’étaient-elles pas plus impérieuses encore pour les lettres ? D’elles surtout, il devait reconnaître que « le style n’en était pas des plus polis, et qu’il (n’approchait) pas des ouvrages

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(du jour) qui par le seul agrément du discours et des paroles (faisaient) une douce violence aux esprits pour se faire lire1 ». Toutefois n’aurait-il pas pris trop à cœur son rôle de correcteur littéraire ?

Pour les relations spirituelles, du moins pour la célèbre Relation de 1654, nous avons pu montrer preuves en mains, à quel point il avait été respectueux du fond. Dans la préface de la Vie de sa mère, où il la publiait, il avançait qu’il n’y avait rien changé « ni de l’ordre, ni des pensées, ni même des paroles, sinon quelquesunes, qui lui (avaient semblé) moins claires». Il se flattait à peine. Mais pour la correspondance ? « Il donna encore au public, écrivait de lui en 1697, un an après sa mort, Dom Martène, son disciple et son biographe, les lettres (de sa vénérable mère), qu’il retoucha un peu, pour changer quelques vieux mots qui sont moins en usage aujourd’hui2. » Dom Martène, — les manuscrits sortis de sa main, latins ou français conservés à la Bibliothèque Nationale, en font foi, — était un copiste modèle, consciencieux jusqu’au scrupule. Deux copies de lui du même texte, exécutées à plusieurs années d’intervalle, sont identiques à de rares et insignifiantes variantes près. Il avait vu les originaux des lettres de Marie de l’Incarnation à Tours, chez les Ursulines. Nous devons l’en croire, quand il garantit la fidélité de l’édition de 1681.

Nous l’en croirions sans peine, — il est si parfaitement honnête ! — si nous ne possédions aujourd’hui quelques moyens de contrôler cette fidélité et de nous en faire une idée à notre tour. C’est d’abord une longue lettre autographe de Marie de l’Incarnation à son fils, en date du 4 septembre 1641 3, puis la copie de quatre lettres adressées au même en 1644 4, copie littérale, prise directement sur l’original, très probablement même, si la comparaison des écritures ne nous trompe pas, par Dom Claude Martin en personne et à une date assez voisine de 1644.

En réalité, de la lettre de 1641, l’éditeur de 1681 en a fait deux.

1. (Dom Claude Martin). La Vie de la Vénérable Mère Marie de l’Incarnation... Paris, 1677. Préface (non paginée).

2. Dom Edmond Martène. La Vie du Vénérable Père Dom Claude Martin, Religieux Bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur ... Bibliothèque municipale de Tours. Ms. 1442, fol. 89.

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