Bibliothèque Nationale. Ms. 19961 (f. fr.), fol
CORRESPONDANCE
Première faute et très sérieuse. Faute plus grave : pour réussir ce démembrement, il a dû se livrer par endroits à un véritable jeu de dissection. Enfin pour rendre plus complète l’illusion de la dualité foncière des documents, il a inventé une date à l’un d’eux, une date fausse naturellement. Ceci pour le fond. Pour la forme, Dom Martène, gêné par sa dévotion filiale à la mémoire de son maître et de son père, a parlé par antiphrase, en tout cas par euphémisme. Ce ne sont pas que « les vieux mots » qui ont sauté, les mots les plus usuels, les plus modernes parce que les plus vivants, ont été sacrifiés comme les autres, et qui pis est, sans raison, au petit bonheur, simplement parce que la vérité étant sauve, tout était permis, même de n’être pas conséquent avec soi-même. Un même passage, reproduit indûment deux fois, l’est dans les deux cas différemment. Les variantes sont de peu d’importance, mais elles existent. Des lecteurs s’en seront aperçus, — Dom Martène entre autres qui cite justement un fragment de cette lettre ; — tous auront trouvé la chose naturelle, tellement les mœurs littéraires de l’époque l’autorisaient. Et en effet, elle l’était, même quand elle aboutissait à une rédaction parallèle à l’original ; même quand elle portait à supprimer des détails jugés trop humbles parce que trop circonstanciés ou qu’elle les noyait dans des paraphrases nobles mais vagues ; même peut-être encore quand elle dirigeait la pensée sur une direction fausse, parce qu’elle avait maladroitement dénaturé le texte primitif qu’elle avait voulu corriger.
Les copies des lettres de 1644 conduiraient à des constatations identiques. Entre ces pièces et les imprimés correspondants de 1681, un écart surprenant. Ici, les lettres sont restées entières, mais non intactes. Suppressions, transpositions, additions, tous les procédés coutumiers aux éditeurs du temps, sans oublier les inévitables retouches de style, ont été employés. On a ainsi obtenu une composition équilibrée, mais qui n’est plus celle toute spontanée de l’original.
Que conclure de ces évidences troublantes ? A une édition partiellement défectueuse ? Sans aucun doute. A une falsification ? Que non pas. Les habitudes, les goûts, les préjugés des contemporains créaient des exigences. Cette doctrine si haute, si sûre, si divine ne courait-elle pas risque de rebuter par l’inélégance
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de sa forme des oreilles trop chatouilleuses ? Il fallait lui donner cet air de distinction et de noblesse, cet « agrément du discours et des paroles », ce ton de la compagnie polie par où la vérité s’empare des esprits et gagne les cœurs. Pour notre formation, des remaniements si constants et si peu justifiés, des recompositions qui aboutissent à de véritables refontes, seraient des attentats à la vérité tout court. Alors, ils pouvaient n’être qu’une forme du respect et de la dévotion. D’ailleurs, de l’examen de cinq pièces, nous ne pouvons décemment formuler un jugement trop rigide sur les 216 autres du recueil. Des lettres ont été à peine touchées, d’autres ont beaucoup souffert. Quelle est la catégorie la plus nombreuse ? Personne ne le saurait dire. Les démembrements de la nature de la lettre du 4 septembre 1641 doivent être assez rares : on n’en reconnaît sûrement que quelques-uns, et nous verrons qu’il faut user de prudence en cette matière. Les suppressions au contraire paraissent nombreuses ; mais elles ne portent que sur des points de détail et, pris en euxmêmes, d’un intérêt secondaire. Sur les additions, il n’est pas possible de rien dire de positif. Du reste, ces additions ne sont pas des interpolations proprement dites : ce sont seulement des insertions de fragments étrangers dans la trame d’une autre lettre. Mais ces fragments sont de Marie de l’Incarnation, et habituellement la chronologie les assigne à l’année même de la lettre •où l’éditeur les a fait entrer. Là encore, la méthode est anticritique, voire détestable. Bourdaloue fut encore plus maltraité par son confrère Bretonneau. Cela nous fâche, avec raison. Nous venons d’expliquer le cas des éditeurs de la fin du XVIIe siècle. Dom Claude Martin doit bénéficier encore de circonstances atténuantes plus particulières.
La nécessité d’écrire vite, à plusieurs personnes à la fois, et sur les mêmes sujets, engendrait des redites. Quelques-unes de ces répétitions pouvaient être assez étendues. Fond et forme, c’était la même chose. Il y a plus. La correspondance s’égarait souvent, sur mer et sur les routes de France. On obviait à ce risque en écrivant par différentes voies la même lettre, ou à peu de chose près, au même destinataire. Il y avait donc la lettre type : les suivantes n’en étaient que la copie ou la réplique. Dom Claude Martin ne s’est pas cru tenu d’être complet au point de reproduire
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deux ou trois fois des récits dont la date et quelques détailsaccessoires étaient les seules distinctions. Il lui est arrivé de faire un choix. Mais alors, il a complété la pièce de ses préférences par la pièce éliminée. Nous sommes donc toujours en face d’un texte de Marie de l’Incarnation. Comme d’autres, il n’es,t pas à sa place, mais il n’est pas du cru de l’éditeur. Nous lisons alors une mosaïque de lettres et non une lettre homogène. Historiquement cependant, tout dans cette mosaïque est vrai. C’est au fond ce qui nous importe.
Cette dernière remarque s’applique surtout aux lettres qui, à notre avis, auraient eu le plus à souffrir ; à celles que l’éditeur pouvait juger les moins importantes, les lettres historiques. Même alors, à travers tous les aménagements quels qu’ils soient, c’est encore Marie de l’Incarnation que substantiellement nous lisons. Les constatations que nous avons faites plus haut n’enlèvent donc rien à l’intérêt et à la valeur que nos contemporains reconnaissent à l’envi à ces lettres. La tâche de la critique est justement d’assurer à tous les yeux cette valeur, en justifiant l’authenticité du fond. Pour ce qui est de la forme, la question est jugée depuis longtemps. Sous les surcharges et les corrections qui lui ont été infligées, nous sommes encore plus près de la prose de Marie de l’Incarnation que de celle de son éditeur.
A une exception près, les originaux des lettres de Marie de l’Incarnation qui ont fourni la matière du recueil de Dom Claude Martin sont aujourd’hui absolument introuvables. Dom Claude Martin, nous l’apprenons par sa correspondance, avait après leur publication distribué la plupart des écrits de sa mère aux amis qui lui demandaient des souvenirs et des reliques de la Servante de Dieu. Une de ses lettres avait été donnée à Nicole; on peut encore la voir de nos jours, à la Bibliothèque Mazarine, dans un recueil factice de manuscrits de cet écrivain et de documents lui ayant appartenu 1. Les autres, — sinon toutes, du moins le lot le plus important, — avaient été remises aux Ursulines
i. Bibliothèque Mazarine. Ms. 2467.
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de Tours, qui durent les conserver pieusement jusqu’à la Révolution. En 1792, au plus tard, ces religieuses furent chassées de leur monastère et leurs archives spoliées par l’administration du district. Quelques liasses de leur chartrier se retrouvent aujourd’hui aux Archives départementales d’Indre-et-Loire1. Le reste, c’est-à-dire presque tout, fut chargé sur des charrettes avec les autres archives provenant de tous les monastères et couvents de Tours et du département et transporté à la papeterie de Balesme, où il fut mis au pilon. Tel fut probablement le sort des lettres de Marie de l’Incarnation. On peut imaginer qu’une religieuse s’en serait emparée au dernier moment et les aurait mises quelque part en lieu sûr. Mais en 1789, il y avait déjà bien près de cent ans que toutes relations avaient cessé entre les monastères de Tours et de Québec. L’abandon du Canada à l’Angleterre au traité de Paris n’avait fait qu’agrandir la distance entre les deux maisons. Quel écho éveillait encore dans les âmes le souvenir de Marie de l’Incarnation, dans ce couvent de Tours, d’où elle était sortie en 1639, et qui avait revendiqué solennellement en 1644 comme sa chose à lui la fondation des Ursulines de la Nouvelle- France, « cette nouvelle plante, disaient alors les mères capitulantes, tirée du jardin de notre Touraine, pour être transplantée dans le terroir du Canada, par la main du céleste Jardinier » ? Toutes les vraisemblances sont plutôt pour la destruction et la perte définitive des précieux autographes. Aucun catalogue des fonds publics en France n’en porte trace ; les recherches les plus méthodiques n’ont amené sur aucune piste ; il n’y a nul espoir fondé de les récupérer jamais, s’ils existent encore, par une investigation rationnelle.
Tel étant l’état des choses, l’éditeur moderne de la correspondance de Marie de l’Incarnation n’a plus qu’une ressource : la collection des lettres publiées par Dom Claude Martin en 1681.
Ce recueil est aujourd’hui une rareté. Il n’eut jamais qu’une édition. Les autres dates fournies par les catalogues ne sont que des réimpressions ou des modifications de la page de titre, motivées par la cession du fonds du libraire imprimeur ou propriétaire.
En 1876, le chanoine Richaudeau, aumônier des Ursulines de Blois, tentait de remédier à la pénurie des exemplaires des lettres
I. En tout 738 pièces formant cinq liasses, plus deux registres.
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de la Vénérable Mère et en donnait une nouvelle édition, en deux volumes in-8° : Lettres de la Révérende Mère Marie de V Incarnation (née Marie Guyard), Première supérieure du Monastère des Ursulinesde Québec... Tournai, Casterman. Aux deux cent vingt et une pièces de l’in-40 de 1681, il était assez heureux d’en ajouter huit autres, encore inédites. Il abandonnait la distribution artificielle de Dom Claude Martin en lettres spirituelles et lettres historiques, pour adopter l’ordre de la chronologie. Mais c’était la seule innovation de son édition et son seul progrès sur l’ancienne. Trois fois seulement, Richaudeau s’est douté de l’origine commune de lettres classées par le premier éditeur dans la section spirituelle et dans la section historique, et il leur a restitué leur unité primitive. Mais l’évidence était aveuglante. D’ailleurs il n’en a tiré aucune conclusion pratique. Aucun contrôle, même le plus sommaire ; aucun recours aux documents contemporains, même les plus accessibles ; nulle étude personnelle des pièces qu’il s’était chargé de rééditer, et du reste une idée plutôt confuse de leur importance. Des notes annoncées, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elles sont insignifiantes, quand elles ne sont pas erronées. Leur assurance naïve est un bon spécimen du manque d’esprit critique de leur auteur. Nous ne nous occuperons guère de cette édition que pour indiquer la concordance de ses lettres avec celles du recueil de Dom Claude Martin et de notre réédition.
Nous avons dit que le nombre total des pièces publiées par Dom Claude Martin s’élevait à 221. Ce chiffre devrait être à la fois réduit et augmenté, étant connu les procédés ordinaires de l’éditeur. Aux lettres qu’il a cru devoir scinder en deux, il faudrait rendre leur unité primitive ; aux éléments hétérogènes qu’il a introduits dans d’autres pièces, il faudrait restituer leur indépendance originelle. Le nouveau total auquel on parviendrait serait à compléter par les quelques lettres nouvelles et fragments que l’examen des documents contemporains, manuscrits et imprimés remettrait au jour.
Les sources que nous avons utilisées pour notre réédition de la correspondance de Marie de l’Incarnation sont les suivantes : Parmi les imprimés, La Vie de la Vénérable Mère (1677), les Chroniques de l’Ordre des Ursulines (1673), les Relations annuelles des Jésuites de la Nouvelle-France (1640-1672), la Vie de Dom
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Claude Martin par Dom Martène (1697), la Revue critique d’histoire et de littérature (1883). Parmi les manuscrits : les archives des Ursulines de Québec, les archives des Ursulines de Mons en Belgique, les archives du Carmel de l’Incarnation du Faubourg Saint- Jacques de Paris (aujourd’hui transféré à Clamart), le Manuscrit 2467 de la Bibliothèque Mazarine, le Manuscrit 2196 de la Bibliothèque municipale de Troyes, le Manuscrit 1442 de la Bibliothèque municipale de Tours ( Vie de Dom Claude Martin, par Dom Martène).
Dans son Rapport sur les Archives de France relatives à l’histoire du Canada (Ottawa, 1911), un archiviste canadien, J. -Edmond Roy, avait relevé du nouveau sur la correspondance de Marie de l’Incarnation, dans un recueil de lettres des religieuses de Port-Royal, conservé à la Bibliothèque Nationale (Manuscrit 23,481, f. fr.). Malheureusement, l’indication était erronée. Il s’agit seulement de la Sœur Marie Dorothée de l’Incarnation Le Comte, correspondante de la Mère Agnès Arnauld h
Nous n’avons pas à dresser ici la liste des pièces, lettres entières ou simples fragments, que nous avons recueillies dans notre enquête. Elle épuise, pour le moment, tous les documents qu’il a été possible d’atteindre et que nous connaissions, mais les articles en sont peu nombreux. Tous, sauf les lettres tirées des archives des Ursulines de Québec et du Carmel de l’Incarnation, sont connus, quoique à peu près oubliés dans les publications où ils ont été édités. Nous les rééditons sur les originaux. L’annotation afférente à chacun d’eux donnera sur leur provenance et leur nature toutes les informations utiles, au fur et à mesure de leur entrée dans la série des lettres de la Vénérable Mère.
C’est le souci d’être aussi complet que possible qui nous a poussé à donner place parmi les lettres de Marie de l’Incarnation à celles de ses sœurs en religion et de Mme de la Peltrie. Cette correspondance des Ursulines de Québec et de leur fondatrice temporelle fut, elle aussi, et pour les mêmes raisons, très étendue. Si nous en avions une partie appréciable, elle exigerait une publication à part. Malheureusement, il nous en reste à peine trente lettres
1. Op., cit., p. 708. Voir : Lettres de la Mère Agnès Arnauld, Abbesse de Port- Royal (éditées par MUe Rachel Gillet) avec une introduction par M. P. Faugère. Paris, 1858. 2 vol. in-8°.
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pour la période qui va de 1639 à 1672. Vu leur petit nombre, nous n’avons pas hésité à les insérer dans la trame chronologique de la correspondance de la Vénérable Mère, au lieu de les rejeter en appendice comme pièces annexes. Ainsi disposées, loin de disperser l’intérêt, elles complètent les lettres de Marie de l’Incarnation, leur apportant un supplément et un commentaire ; quelquefois même, lorsque la lettre de la Vénérable Mère fait défaut, un équivalent : telle cette relation où la Mère Cécile de Sainte- Croix raconte à ses sœurs de Dieppe sa traversée et son passage au Canada, en 1639, qui doit aujourd’hui suppléer pour nous à la lettre que Marie de l’Incarnation écrivait à son fils à la même date sur le même sujet et qui est perdue. Nous ne sortons donc pas de notre plan en montrant la Vénérable Mère parmi ses filles et ses sœurs. C’est par là même apporter une contribution plus fournie à l’histoire de la colonie et de la mission primitive de la Nouvelle-France.
Avec le si petit nombre d’originaux qui nous restent, — nous n’en possédons pas dix en tout, — le programme que l’éditeur des sermons de Bourdaloue imaginait pour le futur hagiographe de Marie de l’Incarnation : « restituer à l’aide de tous les autographes subsistants la physionomie véritable (de ses) lettres, et (nous) rendre les passages omis par leur première publication » 1, est une tentative chimérique. Nul n’y peut songer qui a le moindre souci de l’objectivité. Ce n’est pas dans cette direction que devra s’exercer la critique. Aussi bien, notre tâche sera-t-elle résolument moins ambitieuse, mais plus positive. Elle portera moins sur l’expression des choses que sur leur substance. Nous nous proposons par un examen minutieux de chacune des pièces de la collection de Dom Claude Martin, de rendre aux lettres de Marie de l’Incarnation telles qu’elles nous sont parvenues, non leur véritable physionomie, mais leurs raisons de nous inspirer confiance dans leur teneur essentielle, ce que nous pourrions appe-
1. Eugène Griselle : La Vénérable Mère Marie de l’Incarnation, Première Supérieure des Ursulines de Québec. Supplément à sa correspondance. Paris, Savaète <s. d.), p. 4.
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1er leurs titres de créance. Ce n’est pas de critique textuelle ou littéraire que nous nous occuperons, ou, du moins très peu, et seulement à l’occasion, mais de l’accord des idées et des faits, soit avec la doctrine générale de Marie de l’Incarnation pour les premières, soit pour les seconds avec leur contexte historique immédiat, tel qu’il est constitué par le groupe de lettres dont leur récit fait partie. Il est relativement aisé de soupçonner dans une formule donnée une retouche de l’éditeur, ou même d’y voir, s’il y a lieu, une paraphrase, une amplification ou une interpolation. Qui, cependant, oserait refaire à coup sûr la formule originale ? Mais il est possible de prouver, sans crainte d’erreur, que telle pensée, prise en elle-même, est conforme à l’expérience et à l’enseignement de la Vénérable Ursuline, ou que tel fait appartient historiquement à l’année à laquelle il est assigné et qu’il est exact, ou, s’il est sans autre témoin contemporain, qu’il porte avec soi ses garanties de certitude ou tout au moins de vraisemblance. Cette conclusion est déjà suffisante, car elle nous contraint à cette autre, que le passage qui nous transmet cette pensée ou ce fait est authentique, et que dans son fond il vient directement de Marie de l’Incarnation : Dom Claude Martin, surtout s’il s’agit d’histoire, était plutôt enclin à supprimer qu’à ajouter.
Un autre de nos efforts a tendu à rapprocher de nous les lettres de Marie de l’Incarnation, à nous les rendre en quelque manière aussi intelligibles qu’elles le furent à leurs destinataires. Ceci, non pas en substituant un tour de notre façon à la paraphrase indécise de l’éditeur, ni même en démontrant que partout et toujours cette imprécision est son fait, mais en dissipant les obscurités qui naissent de la confusion du récit ou de sa réserve excessive, de l’à peu près de la correction de l’éditeur, ou encore de l’éloignement des faits, et de l’ignorance où nous sommes la plupart, en France et au Canada, des événements. Éclairer toute la scène où vit, prie et agit Marie de l’Incarnation ; recomposer les circonstances et le milieu dans lesquels elle écrit ; retrouver et rendre sensibles dans leur nature et leur acuité, les intérêts, les soucis et les angoisses qui l’occupent à ce moment -là ; replacer le lecteur de ses lettres dans un état d’esprit voisin du sien et capable de le mieux pénétrer et comprendre, tel a été en gros un
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de nos objectifs principaux. Une annotation abondante était indispensable pour atteindre ce but. Nous n’avons rien omis pour la faire complète, précise et sûre. Nous n’avions pas à refaire l’histoire du Canada dans sa première période ; mais nous avions à la connaître d’après ses sources, à nous faire une idée personnelle des problèmes qu’elle soulève, à contrôler les faits que nous citons ou sur lesquels nous devons nous appuyer, de manière à ne jamais dépasser leur contenu dans nos assertions. En fait, notre annotation ne produira aucun document inconnu : ce n’est point son sujet, mais elle sera toujours basée sur les pièces originales, imprimées ou manuscrites, et sur les travaux de première main, éditions critiques ou études particulières. Ainsi compris notre travail est assez considérable pour que nous n’y ajoutions pas ce que personne n’en attend. Par contre, nous devions nous livrer à des recherches nouvelles sur les origines et l’œuvre de Marie de l’Incarnation, sa famille et sa vie, tant à Tours qu’à Québec. Ici, nous ne dépendrons le plus souvent que de nos découvertes. Qu’il s’agisse des registres de catholicité des quatorze anciennes paroisses de Tours ; des archives des Ursulines de Tours déposées depuis la Révolution aux Archives départementales d’Indre-et-Loire ou provenant des études des notaires ; des annales manuscrites de quelques monastères d’Ursulines des XVIIe et XVIIIe siècles en France qui peuvent intéresser l’histoire des Ursulines de Québec ; des chartriers français qui conservent les anciennes archives de la famille de Mme de la Peltrie; des documents de nature à fournir les renseignements indispensables sur l’héroïque Marie de Saint-Joseph, l’une des trois fondatrices du monastère de Québec ; des archives des Ursulines et des Hospitalières de Québec enfin, nous n’avons rien négligé pour explorer ces sources et en acquérir une connaissance directe. Cela nous a permis de résoudre incidemment des énigmes dont la solution déborde le cadre de la biographie personnelle, de lever le voile de bien des anonymes ; de retrouver des noms et des visages, des personnes en un mot ; et de nous assurer un contact toujours plus étroit sur un champ toujours plus vaste avec l’histoire générale, religieuse et coloniale, dont l’expérience et la mission apostolique de Marie de l’Incarnation font partie intégrante.
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Nous avons renoncé pour notre publication au plan de Dom Claude Martin. On sait qu’il avait cru devoir diviser la correspondance de sa vénérable mère en deux sections : les lettres spirituelles et les lettres historiques. Ce partage qui n’était point fameux en 1681, ne vaudrait rien du tout aujourd’hui. Son auteur, du reste, n’était pas insensible à ce qu’il comportait d’artificiel. « Cette division, écrivait-il, n’est pas si juste, que les (lettres) spirituelles ne soient mêlées de beaucoup de faits historiques et que les historiques ne soient remplies de tant de piété qu’en les lisant on croira facilement lire un discours spirituel et qui tend à l’instruction des mœurs. » C’est la vérité même. Ce classement a le tort de faire repasser deux fois la suite de la vie de Marie de l’Incarnation, sous nos yeux, mais toujours de façon incomplète. Il est illogique. Des lettres figurent dans la section spirituelle qu’on s’étonne d’y voir, et d’autres dans la section historique qui auraient été mieux à leur place dans la section spirituelle. Nous ne disons rien des morcellements et des véritables tours de force qu’ils ont exigés. L’intention de leur auteur était droite. Lui-même, il nous prévient candidement de son artifice : en marge de la lettre historique XXXIX, il écrit : « Le commencement de cette lettre est à la lettre LVII de la première partie, qui a été divisée en deux, afin de distinguer les matières ». Aveu timide, mais suggestif, car il suffirait à ouvrir les yeux de la critique attentive. Quoi qu’il en soit des raisons qui ont guidé Dom Claude Martin, — raisons qui relèvent de l’édification et non de l’histoire, — elles ne sont plus défendables. En 1876, le chanoine Richaudeau revenait sagement à l’ordre naturel des lettres, celui de la chronologie. C’est qu’il n’y en a pas d’autre.
A la différence de certains épistoliers, Marie de l’Incarnation n’eut jamais de type fixe pour l’ordonnance matérielle de ses lettres. Quelquefois la date est au début et quelquefois à la fin. La lettre commence par un souhait ou entre immédiatement dans le sujet. Sauf pour les autographes, nous avons adopté la disposition du recueil de Dom Claude Martin. On évitait ainsi l’arbitraire des conjectures personnelles, et l’on compensait l’avantage de tomber quelquefois juste par celui, plus appréciable.
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de l’uniformité. Quant aux sommaires, compositions plus ou moins heureuses de l’éditeur, nous les avons abandonnés.
Nous devions faire une édition critique. Nous avons voulu également donner une édition lisible, qui sans s’adresser au grand nombre, — ce qui ne peut être, — ne réduise pas encore le cercle de son public par un appareil rébarbatif de science et d’érudition.
Nous avons usé de quelques signes de référence dans les notes. Il est inutile de les justifier. Ils seront utiles aux gens du métier à qui nous les avons destinés. Les autres auraient grand tort de s'en effrayer ; leur lecture ne doit point s’en embarrasser. Nous avions précédemment résolu le problème de l’orthographe et de la ponctuation. Les raisons qui nous ont fait préférer l’usage moderne sont toujours pour nous aussi impératives. Là encore, le bénéfice de l’uniformité ne permettait pas d’hésiter sur le parti à prendre, même dans le cas des autographes.
Restent les variantes. Nous en avons donné dans nos deux premiers volumes. Elles s’imposaient pour la publication de la Relation de 1654, le plus important des écrits mystiques de Marie de l’Incarnation, et l’un des plus considérables de toute notre littérature spirituelle catholique. Le texte dont nous disposions, celui du manuscrit des Ursulines des Trois-Rivières, était très supérieur à l’imprimé de 1677, mais quelle que fût sa valeur réelle, ce n’était pas l’original. Nous devions à chaque instant justifier ses leçons et, pour ainsi dire, les authentiquer. Dans la réédition des lettres, nous nous sommes trouvé en face de trois cas différents : nous possédions l’original, ou nous avions une copie manuscrite ancienne et le texte imprimé de 1681, ou enfin nous disposions de deux textes, imprimés à quelques années d’intervalle, celui de la Vie de Marie de l’Incarnation (1677) et celui de ses Lettres (1681). Dans le premier cas, les variantes n’offraient aucun intérêt, sinon de surprendre l’éditeur sur le fait de ses corrections ; mais la preuve de ses retouches est déjà surabondante. Dans le troisième cas, puisqu’il y avait lieu de choisir, il était sage de donner les raisons de son option, au moins par la citation de quelques variantes d’apparence moins authentiques du texte laissé de côté : c’est ce que nous avons fait discrètement. Mais dans le second ? Fallait-il un apparatus, et surtout un
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apparatus compliqué et complet ? Il le semblait, puisque le manuscrit n’est qu’une copie. Nous avons cependant raisonné comme dans le premier cas. La copie en question est fort ancienne, contemporaine ou presque, avons-nous dit, de l’original ; elle semble de la main de Dom Claude Martin, encore tout jeune religieux et qui n’avait alors aucune idée de publication ; elle porte enfin tous les caractères de la fidélité, ses fautes, s’il y en a, n’étant que des distractions de copiste. Nous nous sommes donc contenté d’indiquer les retouches les plus marquantes de l’éditeur de 1681, les remaniements qui atténuent ou altèrent le sens de l’original, les transpositions et les additions qui en ont modifié la physionomie. De l’apparatus critique, nous avons en somme retenu l’essentiel. C’était, croyons-nous, amplement suffisant.
Pour conclure. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons déjà écrit du style de Marie de l’Incarnation dans notre Introduction générale, et le moment n’est pas venu de prendre une vue d’ensemble de la valeur de sa correspondance comme source de l’histoire primitive de la Nouvelle-France. Retenons seulement ici les réflexions que les lettres de la Vénérable Mère inspiraient à Dom Claude Martin, dans 1 ’ Avertissement de son édition :
« Je divise tout l’ouvrage, disait-il, en deux parties, dont la première contient ses lettres spirituelles et la seconde ses lettres historiques...
« Les premières seront une seconde image de sa vie. Toutes ses vertus y paraîtront avec éclat. L’on y verra la conduite de son oraison et les degrés par lesquels elle est montée à une contemplation si haute et si sublime. Son union continuelle avec Dieu s’y découvrira avec étonnement : l’on y remarquera ses combats et ses victoires, ses lumières et ses obscurités, ses élévations et ses abaissements, les caresses et les rebuts de son divin Époux, et en un mot toutes ces épreuves et ces vicissitudes par lesquelles Dieu fait passer les âmes qu’il chérit le plus, pour les purifier et pour les élever à la perfection évangélique. Et quant à la doctrine, l’on verra qu’il y a peu de points dans la vie spirituelle et mystique qui ne s’y trouvent expliqués avec tant de
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clarté, qu’il est évident qu’elle n’a rien écrit que ce qu’elle a fait et ce que l’expérience lui a appris. Ces lumières ne seront peutêtre pas aperçues de ceux qui ne lisent les livres que par curiosité ou pour passer le temps, parce qu’elles sont mêlées dans les entretiens aux lettres familières et couvertes du voile des choses extérieures. Mais ceux qui liront ces lettres avec attention et dans le dessein d’en profiter, découvriront facilement ces instructions, et ils n’auront pas de peine à trouver le trésor caché dans le champ.
« Les autres lettres contiennent une histoire succincte mais sincère de tout ce qui s’est passé de plus remarquable dans le Canada, depuis 1640 jusques en 1672, c’est-à-dire durant l’espace de trente-deux ans qu’elle y a vécu. L’on peut ajouter foi à tout ce qu’elle dit, n’ayant rien écrit qu’elle n’ait vu ou appris de bouche par les lettres des Révérends Pères Jésuites, qui étaient dispersés dans les missions. Souvent même le Révérend Père qui était chargé de travailler aux Relations lui communiquait ses mémoires, pour en tirer ce qu’elle jugerait à propos, afin d’en faire part en France, à ses amis et aux bienfaiteurs de sa maison. C’était l’adresse innocente dont elle se servait pour entretenir leur affection et l’inclination qu’ils avaient de faire du bien à son séminaire et aux filles sauvages... »
Et voici maintenant le jugement que ce dévot fils portait sur l'admirable Mère qui revivait devant ses yeux dans sa correspondance :
« L’on ne pourra jamais assez admirer la douceur de l’esprit dont ses lettres sont remplies. Car encore qu’elle traite de diverses matières qui d’elles-mêmes sont assez opposées à l’esprit de dévotion, comme sont les affaires temporelles, les guerres, les ambassades, les négociations, elle en parle néanmoins d’une manière si chrétienne et avec tant de tendresses de piété, qu’il est aisé de voir que l’onction de son âme accompagnait ses pensées, à mesure qu’elle les exprimait sur le papier.
« Ce qui paraîtra encore plus admirable, c’est la modération avec laquelle elle écrit les choses, quelque intérêt qu’elle y eût. La prudence et la charité éclatent également dans ses lettres. Car dans la diversité des affaires de conséquence qu’elle a eues à traiter, l’on verra aisément qu’il lui a fallu soutenir des contra-
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dictions fâcheuses, à qui pour leur pesanteur elle donne le nom de croix, mais elle n’en déclare jamais les auteurs... Quand la nécessité l’oblige de faire mention de ceux qui lui ont causé du chagrin, outre qu’elle le fait confusément, c’est toujours sans les blâmer. Sa prudence et sa charité lui font trouver des tours pour excuser leur conduite et même pour en parler avec éloge. Elle passe plus avant, car bien loin d’en avoir du ressentiment, on voit un cœur qui s’ouvre et se dilate, comme si elle y voulait recevoir ceux qui lui font de la peine...
« A qui que ce soit qu’elle écrive, elle conserve toujours une gravité humble et une générosité respectueuse. Et jamais elle ne s’écarte de la solidité de sa grâce principale, qui est son union intime et continuelle avec Dieu...
« Elle se soutient partout de la sorte, et l’on peut dire que son onction intérieure est un baume répandu sur tous ses écrits. L’effusion s’en étend encore plus loin : elle semble passer jusque dans les cœurs, de sorte qu’on ne peut les lire sans être parfumé de son odeur, et sans entrer dans la communication de son esprit. »
On ne saurait parler plus juste. Ajoutons pour les lecteurs du XXe siècle, que la grâce d’hier est encorela grâce d’aujourd’hui.