SUPÉRIEURE DES URSULINES DE TOURS
L pp. 314-315, Lettre historique VII. — R XXII.
Ma très chère et très Révérende Mère,
Nous venons d’arriver à Paris, par la grâce de Notre- Seigneur, en fort bonne santé* 1. La maison de Monsieur de Meules, Maître d’Hôtel de chez le Roi, nous a été ouverte de la manière du monde la plus obligeante2. Monsieur de Bernières y pourra avoir un appartement, et, tant pour lui que pour nous, on tapisse et on meuble
Lettre L. — L donne comme destinataire de la lettre la supérieure des Ursulines. Cette supérieure était toujours la Mère Françoise de St-Bernard.
1. Madame de la Peltrie était arrivée à Tours le 19 février. Quatre jours lui suffirent pour obtenir de Bertrand d’Eschaux, archevêque de Tours, les obédiences de Marie de l’Incarnation et de sa compagne, la jeune Mère Marie de Saint-Joseph. Sur les incidents qui remplirent ces quatre jours et précédèrent le départ pour Paris, voir Écrits II, pp. 346-349 et 361-362. Le 22 suivant, avec ses deux Ursulines, Madame de la Peltrie reprenait la route de Paris. Le voyage avec ses relais indispensables prenait cinq jours. En 1633, la présidente Goussault allant de Paris à Angers, met six jours pour arriver à Tours, mais elle s’arrête en chemin (P. Coste, Correspondance de saint Vincent de Paul, I,pp. 191 etss.). Au contraire en 1608, la Carmélite espagnole, Anne de Saint-Barhélemy, qui vient fonder un carmel à Tours, ne met déjà que cinq jours pour descendre de Paris à Tours (Autobiographie de la Vénérable Mère Anne de St-Barthélemy , trad. Bouix, p. 215). C’est le jour même de son arrivée dans la capitale que Marie de l’Incarnation écrit à son ancienne supérieuie.
2. Pierre de Meules (ou Meulles), écuyer, conseiller du Roi, maître d’Hôtel du roi et receveur général de ses finances à Orléans. Il était fils de Pierre de Meules, secrétaire de la Chambre du roi. Sa femme Isabelle Briçonnet lui avait apporté en dot le fief de la Source (terre située paroisse Saint -Martin d'Olivet, à deux lieues d’Orléans. — Archives du Loiret Série E, fiefs). Les Briçonnet étaient d’origine tourangelle. Était-ce pour cette raison que Pierre de Meules avait deux de ses filles aux Ursulines de Tours, l’une, son aînée, professe de ce monastère où elle devait mourir en 1650; et la seconde, encore simple pensionnaire en 1639, n’étant alors âgée que de neuf à dix ans, qui sera plus tard religieuse dans la maison, et passera en 1650, après la mort de sa sœur, aux Ursulines de Blois, où elle avait une autre sœur et des parentes. (Annales manuscrites des Ursulines de Blois, pp. 4, 40-43) ? La présence de ses filles à Tours, dont l’une avait pu être novice et l’autre avait été l’élève de Marie de l’Incarnation, explique l’intérêt que M. de Meules prit au voyage des Ursulines. Il avait une résidence à Paris, dans le Cloître des Jésuites, c’est-à-dire dans les bâtiments attenant à la maison professe de la rue Saint- Antoine. C’est le logis qu’il mit à la disposition de Madame de la Peltrie et de ses Ursulines ( Écrits II, p. 35°) • Ce Pierre de Meulles est le père de Jacques de Meulles, seigneur de la Source, le futur intendant au Canada (1682-1686). — (B. Nationale. Dossiers bleus, 447.)
CORRESPONDANCE
les chambres. Il semble qu’il y ait presse à nous faire du bien. Madame Poncet3 est venue bien loin au devant de nous et nous a obligées de faire le reste du chemin dans son carrosse4. Le R. P. de la Haye n’a pas plus tôt su notre arrivée qu’il nous est venu témoigner la joie qu’il a de ce que nous sommes sur le point de posséder le bien que nous attendons depuis si longtemps. Dès qu’il eut envisagé la Mère Marie de Saint- Joseph5, il la jugea propre pour le Canada et crut que le choix qu’on en a fait est de Dieu. Nous conférerons demain de nos affaires, et je vous donnerai avis de tout.
Les Révérendes Mères Urselines6 de cette ville nous offrent leur maison7 ; mais je crois que nous les remercierons de leur charité, parce que Madame de la Peltrie veut être libre, et elle ne désire pas que nous nous séparions d’elle, afin que nous soyons toujours prêtes à répondre, quand on traitera de nos affaires. Nous ne laisserons pas de tenir notre arrivée secrète et de faire en sorte que notre dessein ne soit connu que de ceux qui en peuvent favoriser l’exécution, car je prévois
3. Mme Poncet, Marguerite Thiersault, la mère du P. Poncet. Bienfaitrice de la première heure de la fondation de Québec, elle ne cessera jamais ses dons, même après son entrée au Carmel, où elle se retira, une fois veuve.
4. Elle avait pu aller au devant des voyageuses sur la route d’Orléans, jusqu’à Ëtrechy. On avait dû coucher la veille à Étampes ou à proximité ; Étrechy était l’étape régulière pour le dîner du lendemain.
5. Marie de Savonnières de la Troche de Saint-Germain, la jeune Ursuline désignée comme compagne de Marie de l’Incarnation. Professe sous le nom de Marie de St-Bernard, elle avait pris celui de St- Joseph, pour remercier le saint Patriarche du choix dont elle avait été favorisée. Elle avait vingt-deux ans et demi {Écrits II, pp. 347 et 361 note 8). Marie de l’Incarnation retracera plus tard, en 1652, la biographie de cette Ursuline, la troisième fondatrice du Monastère de Québec. Ce sera dans la lettre qu'elle adressera alors aux Ursulines de Tours, à l’occasion de son décès. Elle en reparlera encore dans sa lettre de 1670 au P. Poncet sur Madame de la Peltrie. Nous renvoyons au premier de ces documents pour l’annotation relative aux origines familiales et à l’histoire de Marie de Saint- Joseph.
6. Urselines ou Ursulines, deux prononciations et deux orthographes en cours au XVIIe siècle (Écrits I, p. 260).
7. Les Ursulines du grand couvent du Faubourg Saint-Jacques, sur la rive gauche de la Seine, premier couvent de la Congrégation des Ursulines de Paris, fondé en 1612. Il y avait sur la rive droite du fleuve une autre maison d’Ursulines, celles de la rue Sainte-Avoye, fondée en 1622. Marie de l’Incarnation y fera un court passage avant de prendre la route de Dieppe.
DE MARIE DE L’INCARNATION
que nous serons accablées de visites, sitôt qu’on en aura la connaissance.
Cependant, Monsieur de Bernières est tombé malade 8, ce qui nous recule un peu, car il agissait puissamment pour nous, et je ne vous puis exprimer le soin qu’il prend de nos affaires. C’est un homme ravissant. Durant notre voyage, il faisait nos règles avec nous9, en sorte que nous étions dans le carrosse et dans les hôtelleries comme dans notre monastère, et il me semble que je ne fais que de partir de Tours, tant le temps s’est écoulé doucement et régulièrement. Que dirai-je de Madame de la Peltrie ? Elle me met dans des confusions continuelles par ses bontés en mon endroit. C’est une mère admirable qui n’épargne aucune dépense à notre sujet. Je crains qu’elle n’y excède, et je vous prie de lui en écrire et de lui en faire des réprimandes. Votre amitié pour elle vous doit donner cette liberté, et la sienne pour vous les lui fera recevoir d’une manière agréable. Permettezmoi, ma très chère Mère, dans l’empressement où je suis de finir et de me dire votre...
De Paris, le 26 de février 163g.