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Remise, sursis, délai

2. On dut attendre par suite du mauvais état de la mer près de trois semaines, et l’embarquement ne put se faire que le 4 mai.

DE MARIE DE L’INCARNATION

et plus tranquille sur la mer que sur la terre. Vous savez les périls que nous allons courir sur cette grande mer océane, la plus rude à passer de toutes les mers. Non qu’il se perde beaucoup de vaisseaux dans la traverse que nous allons faire de douze cents lieues, mais il y a bien des incommodités à souffrir : on tombe en de grandes maladies ; on craint la rencontre des Anglais3, des Donkerquois4 et des Turcs5. Mais tout cela n’est rien. La vie et la mort me sont une même chose, et je fais ce sacrifice de moi-même du meilleur cœur qu’aucune chose que j’aie faite en ma vie. Les croix et les souffrances me sont plus agréables que toutes les délices de la terre. Que l’on m’envoie dans le fond de la plus cruelle barbarie, ce seront là mes délices, et je chérirai plus mes petites Sauvages que si c’étaient des princesses.

Je m’en vais donc de bon cœur suivre mon cher Jésus et souffrir tout ce qu’il voudra pour son amour. Priez-le qu’il me donne un grand courage, et remerciez-le de la grande grâce qu’il me fait de m’avoir appelée à l’exclusion de tant d’autres, à une si haute vocation. On nous fait la grâce à trois Ursulines que nous sommes 6 de nous

3. La France était alors en paix avec l’Angleterre, mais il fallait toujours plus ou moins compter avec les corsaires qui opéraient pour leur propre compte.

4. Dunkerque ou Donkerque, comme le XVIIe siècle écrivait conformément à la prononciation du temps, appartenait aux Espagnols depuis le traité de Cateau- Cambrésis, 1559, et ne devait revenir à la France que sous Louis XIV. Les Espagnols en avaient fait une base redoutable d’opérations navales qui enlevait toute sécurité aux eaux de la Manche. Les Anglais eux-mêmes considéraient Dunkerque comme un dangereux repaire de pirates. Depuis 1635, commencement de la période française de la guerre de trente ans, la France et l’Espagne étaient ennemies.

5. Les corsaires barbaresques. De la Tripolitaine au Maroc, les Turcs étaient alors les maîtres de toute l’Afrique du nord, la Barbarie. Leurs vaisseaux légers écumaient la Méditerranée ; ils exerçaient aussi la piraterie sur les côtes occidentales de l’Espagne et de la France : en 1644, l’un d’eux donnera la chasse pendant plusieurs jours au navire qui ramenait le P. Bressani de New-York à La Rochelle (Relation abrégée de quelques missions des Pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle-France, parle R. P. F. -J. Bressani, édition F. Martin, 1852, p. 132). Ils remontaient même jusqu’à l’entrée de la Manche : en 1635, le capitaine Bontemps, se rendant à Québec, avait dû s’écarter de sa route pour les éviter, RJ 1635 (Q 22 ; C VIII, 60).

6. Marie de l’Incarnation, Marie de St- Joseph, et une Ursuline de Dieppe, Cécile Richer dite de Sainte-Croix, qui venait de se joindre à elles.

CORRESPONDANCE

donner place dans l’Amirale7, où même le Capitaine nous abandonne sa chambre, qui est belle et spacieuse et où nous serons séparées du bruit du vaisseau. Nous faisons le voyage en la compagnie des Mères Hospitalières8, de Madame de la Peltrie, notre fondatrice, et de deux filles séculières9. Le Révérend Père Supérieur des Missions nous accompagne et il nous donnera la consolation de nous dire la sainte Messe tous les jours et de nous administrer les saints sacrements. Adieu donc, mon très cher frère, adieu pour jamais.

De Dieppe, le 13 avril 163g.

7. Pour couper court aux difficultés qu’on opposait à son embarquement au printemps de 1639, sous prétexte qu’elle s’y était prise trop tard, Madame de la Peltrie avait frété pour sa compagnie et ses meubles un petit bâtiment de faible tonnage qui devait faire partie du convoi. Les Directeurs avaient accepté, encore qu’ils fussent tenus par leur charte de fondation d’assurer le passage gratuit des colons et de leurs engagés. On peut croire que d’eux-mêmes, ils auraient offert à Madame de la Peltrie et à sa suite de prendre place sur un navire plus confortable. En tout cas, la duchesse d’Aiguillon, toute-puissante dans la Compagnie, par son oncle le cardinal de Richelieu, et qui envoyait par la même flotte des Hospitalières de Dieppe établir à Québec l’Hôtel-Dieu qu’elle y avait fondé deux ans plus tôt, avait demandé que toutes les religieuses fussent « en même vaisseau » RJ 1639 (Q 10 ; C XVI, 26). Ses désirs étaient des commandements. Pour répondre à ses intentions, on donna à ses protégées l’amiral, — l’amirale, comme on disait encore en souvenir de l’époque des galères. — C’était le Saint- Joseph, commandé par un marin éprouvé, le capitaine Bontemps.

8. L’initiative de la fondation dans la Nouvelle-France d’un hôpital pour les Sauvages était due à la duchesse d’Aiguillon. Ce fut en 1636, sa réponse à l’appel que Le Jeune avait lancé à la générosité de la mère-patrie dans la Relation de l'année précédente. Le Jeune pensait plutôt à un séminaire de Sauvagesses confié à des séculières. Il adopta tout de suite l’idée de Mme d’Aiguillon, dont il comprit vite la portée évangélisatrice. Il vit même dans cette institution un moyen de recrutement pour le séminaire qu’il projetait. La fondation d’un hôtel-Dieu fut donc décidée en principe. Proposée dès 1636 aux Hospitalières de la Miséricorde de Jésus de Dieppe, sans doute sur la recommandation de la Mère Madeleine de St-Joseph, Prieure du Carmel de l’Incarnation de Paris, acceptée avec enthousiasme par ces religieuses qui écrivirent aussitôt à Le Jeune leur désir de passer au Canada avec la flotte de 1637 (RJ 1636. Q 6; C VIII, 236-238), cette fondation, dont le contrat fut signé le 16 août 1637, ne devait être réalisée qu’en 1639, sous le vocable de l’Hôtel -Dieu du Précieux-Sang. C’est au départ des trois fondatrices, les Mères Marie Guenet de St-Ignace, Anne Le Cointre de St-Bemard, et Marie Forestier de St-Bonaventure, qui devaient passer sur l’Amiral, que Marie de l’Incarnation fait allusion.

9. L’une était Charlotte Barré, une jeune tourangelle qui s’était donnée à Madame de la Peltrie, l’autre une servante des Hospitalières, Catherine Chevallier.

DE MARIE DE L’INCARNATION

NOTE

(1) Les frères de Marie de l’ Incarnation. — D’après les Registres de catholicité de Tours, Florent Guyart et Jeanne Michelet, les père et mère de Marie de l’Incarnation, eurent huit enfants, quatre garçons et quatre filles : Claude (une fille), Hélye, Fleurant, Marie (Marie de l’Incarnation), Florent, Catherine, Jeanne et Mathieu. Nous possédons les actes baptistaires de sept d’entre eux : six dans les registres de Saint-Saturnin, le septième dans ceux de Saint-Pierre-des-Corps. Un acte de baptême nous manque, celui de Jeanne, qui dut naître entre 1606 et 1610. Dans ces mêmes années, les époux Guyart passèrent de Saint-Saturnin à Saint-Pierre-des-Corps. Pour la même période les registres des deux paroisses nous manquent.

Hélye, le premier des garçons, fut baptisé le 3 mai 1595 ; le second, Fleurant, le 14 juillet 1598 ; le troisième, Florent, le 28 mai 1604 ; le dernier, Mathieu, le 9 mai 1612. Des deux Florent, les registres des deux paroisses sus-nommées ne font plus aucune mention après celle de leur baptême, et ceux des autres paroisses de la ville n’en parlent pas davantage. Le premier dut mourir peu après sa naissance, et c’est peut-être la raison pourquoi son nom fut reporté sur le frère qui vint après lui. Quant à ce second Florent, ou bien lui aussi ne survécut pas, ou bien il quitta Tours, puisque nous n’en trouvons plus trace, à moins qu’il ne faille le reconnaître dans un Florent Guart (nom mal écrit pour Guiart?), mari de Françoise Gaignepain, marraine à Saint-Pierre-des Corps, le 3 juin 1644.

Le nom de Hélye reparaît pour la première fois sur les Registres de Saint- Pierre-le-Puellier. C’est en 1619, pour le baptême de sa fille Catherine. Il y est qualifié de « Honnête personne » et de « marchand boulanger ». Il avait épousé au plus tard l’année précédente, Louise Dugué, de cette même paroisse de Saint - Pierre-le-Puellier, née en 1591, fille de Jean Dugué, marchand boulanger et de Mathurine Verger. Hélye eut encore trois enfants de Louise Dugué, le dernier en 1624, tous nés sur la paroisse de Saint-Pierre-des-Corps, où il avait dû passer dans les derniers mois de 1619 ou en 1620. Nous retrouvons plus tard son nom, en 1634, ruais c’est dans un acte notarial, où il est mentionné comme curateur des biens de sa nièce Marie Buisson, fille de sa sœur aînée Claude Guyart (Archives départementales d’Indre-et-Loire. Série E, 254). De Mathieu Guyart, nous ne savons que deux choses : il fut parrain de Toussaint Rué, baptisé à Saint-Pierredes-Corps le 12 avril 1626, et, de Françoise Lambron (?), sa femme, il eut une fille, Marie, baptisée le Ier mars 1627, elle aussi à Saint-Pierre-des-Corps, et dont la future Marie de l’Incarnation fut la marraine.

On ne sait à quelle date Hélye et Mathieu décédèrent. Dans une lettre à son fils, datée de 1640, Marie de l’Incarnation parle encore de « ses frères ». Si le mot est à prendre au pied de la lettre, Hélye et Mathieu, au moins, étaient encore en vie à cette époque.

Marie de l’Incarnation

CORRESPONDANCE

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