LIV. — A la Mère Françoise de St-Bernard
L pp. 319-320, Lettre historique XI. — R XXV.
Ma très Révérende et très chère Mère,
Votre sainte bénédiction !
C’est tout de bon qu’il vous faut dire le dernier adieu et s’en aller où notre Époux nous appelle par son infinie miséricorde. Le vaisseau va en rade aujourd’hui, après quoi nous n’avons plus de temps que pour attendre un vent propre qui nous y puisse conduire sans danger dans une chaloupe. Vous pouvez juger si les moments ne semblent pas trop longs à une âme qui est dans le désir et dans l’impatience de donner sa vie pour son Bien-Aimé. O ma chère Mère, que le Maître de nos cœurs est puissant ! Si vous saviez ce qu’il opère en notre troupe canadoise, vous en béniriez mille fois sa bonté. Tout est en feu, et pourtant il semble que ce feu se réduise en cendre et en humilité, tant l’on se voit bas dans l’abîme des divines miséricordes. Je ne vous puis dire, ma très chère Mère, ce que j’en pense. Toutes nos hardes* 1 sont embarquées ; on nous en prête d’autres, en attendant l’heure heureuse de notre départ.
Enfin, nous n’aurons pas la Mère de Saint-Hiérôme : c’est une affliction sensible à toute sa maison, mais elle la ressent plus que toute autre. Monseigneur le Cardinal, ainsi que m’écrit Madame de la Ville-aux-Clercs2, a trouvé fort mauvais le procédé de M. de Paris, auprès duquel Madame la duchesse d’ Aiguillon a fait tout son possible pour avoir cette chère Mère. Vous savez ce que
Lettre LIV. — Il semble que Marie de l’Incarnation n’ait pas écrit à son ancienne supérieure depuis sa lettre de Rouen du 2 avril précédent, où elle lui promettait les derniers détails sur l’affaire de la Mère de St-Jérôme. C’est justement la lettre présente qui les donne.
1. Hardes, effets, vêtements. Ce mot a pris avec le temps une acception exclusivement péjorative.
2. La comtesse de Brienne, mariée à Henri-Auguste de Loménie, seigneur de la Ville-aux-Clercs, secrétaire d’État. A partir de 1638, Henri de Loménie fut surtout désigné sous le titre de comte de Brienne, que lui avait apporté sa femme ( Écrits II, p. 364, note 13).
DE MARIE DE L’INCARNATION
la Reine a fait à ce sujet3. Après cela, il nous faut résoudre de prendre une religieuse de Dieppe, parce qu’on4 ne veut pas que nous passions seules. J’aurai peut-être encore assez de temps pour vous mander 1 issue de cette affaire. Madame de la Ville-aux-Clercs étrenne notre établissement d’un beau tabernacle, d’un très beau voile de calice et d’un grand nombre de fleurs de broderie pour charger un parement. C’est notre première bienfaitrice, après vous, ma très chère Mère, qui serez toujours l’incomparable, puisque sans parler de vos autres bienfaits, vous nous avez données nousmêmes. Aussi serez-vous toujours mon unique Mère, et je serai toujours votre très obligée et très affectionnée fille en Jésus-Christ.
De Dieppe, le 18 d’avril 163g.
LV. — Madame de la Peltrie a la Mère Jourdaine de Ste-Ursule, supérieure des Ursulines de Caen
Annales des anciennes Ursulines de Caen (Ms. I, 38-41). — Lettre publiée pour la première fois, incomplètement et avec des modiücatiôns, par l’Abbé E. Laurent : Monsieur de Bernières-Louvigny. Essai historique sur sa vie et ses écrits. Caen, 1872, p. 51. — Rééditée en partie par M. Souriau : Le Mysticisme en Normandie au XVIIe siècle, Paris, 1923, p. 108. — Texte du manuscrit.
Ma très chère Mère et honorée Sœur,
Je serais la plus ingrate du monde, si devant que de m’embarquer, 'je ne vous rendais mes très humbles devoirs pour vous remercier des
3. Par une lettre aujourd'hui perdue, et qui fut sans doute écrite par la Mère de St- Joseph.
4. On, c’est le P. Vimont et le P. Charles Lalemant. Celui-ci, revenu du Canada en 1638, remplissait à Paris la charge de procureur de la Mission. C’est lui qui avait pris le soin de l’embarquement des affaires de Madame de la Peltrie ; il avait ensuite accompagné les Ursulines de Rouen à Dieppe. Le nouveau provincial, le P. Jacques Dinet, devait penser comme son prédécesseur, Binet, et comme ses confrères ; les uns et les autres tenaient à voir la Congrégation de Paris représentée dans la fondation. L’archevêque de Rouen, François de Harlay, qui avait signé les obédiences des Hospitalières pour Québec, ne pouvait refuser celle de Cécile de Ste-Croix. La Mission de la Nouvelle-France, en raison du port d’où l’on partait alors pour le Canada, relevait d’ailleurs de sa juridiction.
Lettre LV. — Jourdaine de Bemières, dite de Ste-Ursule, sœur cadette de M. de Bemières, et son émule dans la dévotion et la charité. Elle était née le 28 février 1596. A sa prière, son père et sa mère, Pierre de Bemières, sieur d’Acqueville et de Louvigny, conseiller du roi, président et trésorier de France en la généralité de Caen, et Dame Marguerite de Lion-Roger, fille d’un trésorier de France en la même généralité, avaient, par acte du 6 février 1624, fondé un monastère
CORRESPONDANCE
obligations infinies que je vous ai, et pour vous dire le dernier adieu. Si je pouvais voler, je me transporterais bien vite à Caen, pour vous témoigner les joies de mon cœur de me voir sur le point de posséder le bonheur que je désire depuis tant d'années. Non, ma très chère Sœur, il n’est pas possible que je vous les puisse exprimer, car, en vérité, à me voir, je ne suis pas sage, tant mon âme [estf] transportée de contentement. N’ai-je pas grande raison d’être satisfaite, en considérant [ les miséricordes ] de mon Dieu sur moi, de m’avoir daigné choisir, moi chétive et pécheresse que je suis, pour le faire connaître à ces peuples sauvages et publier son nom au fond de la barbare ?
Nous allons monter au vaisseau, mes chères Sœurs et moi, et bientôt nous commencerons à voguer vers notre chère patrie, qui nous sera une terre de promission. On dit qu’il y aura beaucoup à souffrir, et, tout ce que je crains, c’est qu’on use d’exagération, car je ne souffrirai jamais autant que mon cœur désire pour l'amour de Celui qui est mort pour moi. J’ai prié mon ange gardien visible, M. de Bernières, votre frère, de vous dire toutes choses. Mon Dieu ! que je lui suis obligée ! Aidezmoi, ma très chère Mère à le remercier. Hélas ! sans lui, qu aurais-je fait? Je vous le recommande très particulièrement. Je n’ai regret qu’à lui et à vous dans l’ancienne France ; que ne le puis-je emmener avec moi ! Tout le monde le nomme mon ange ; il est bien vrai qu’il m’en a servi.
Je vous supplie de garder mon argent et celui des bonnes Mères, quand on vous le mettra entre les mains, et en disposer suivant les intentions de mon ange gardien, auquel nous lirons vos lettres. Il vous dira plus au long ce que je veux vous dire.
Adieu, ma très chère Sœur ; j’espère un jour vous voir en la personne de vos bonnes filles1. Je suis de tout mon cœur, ma très chère et bienaimée Sœur, votre très humble et très obligée servante.
De la Peltrie.
(De Dieppe, avril 20-30, 1639.) 2
d’Ursulines dans leur ville de Caen. Jourdaine, qui en avait été déclarée fondatrice, en voulut être la première religieuse. Avec ses compagnes, elle prit possession du nouveau monastère le 24 novembre 1624, et six ans plus tard, elle en fut élue supérieure, charge qu'elle exerça de 1630 à 1636. Mais elle refusa de jouir du privilège de pouvoir être continuée indéfiniment dans cette fonction, au titre de fondatrice. En 1648, elle devait être de nouveau choisie comme supérieure et réélue presque sans interruption, jusqu’en 1666. Elle mourut en 1670, ayant survécu de 11 ans à son frère, décédé en 1659.
Jourdaine de Bernières partagea l’intérêt que M. de Bernières portait aux Ursulines de Québec. Elle l’aida et le suppléa dans ses fonctions de procureur du séminaire, centralisant les aumônes et assurant le soin des expéditions. Son nom ne figure pas au Registre des Bienfaiteurs, pas plus que celui de son frère, du reste. L’un et l'autre dissimulaient leurs charités, toujours abondantes, dans la masse des aumônes qui leur étaient remises. De l’échange de lettres qui dura trente ans, entre les deux monastères de Québec et de Caen, il ne nous reste rien, que ce billet de Madame de la Peltrie, et une quittance de Jourdaine de Bernières. (Archives du château de Longiron, Loire).
1. Les Ursulines de Caen n’envoyèrent pas de religieuse au Canada.
2. Les Annales des Ursulines de Caen donnent la date du 20 septembre 1633. La lettre ne peut être que de la fin d’avril ou des trois premiers jours de mai 1639.
DE MARIE DE L’INCARNATION