‹ Écrits spirituels et historiquesChapitre 78 sur 239 · LVI. — A la Mère Françoise de St. Bernard · texte numérisé non relu

LVI. — A la Mère Françoise de St. Bernard

L pp. 320-321, Lettre historique XI. — R XXVI.

Ma très Révérende Mère,

Votre sainte bénédiction !

Je m’assure qu’en recevant cette lettre, vous n’attendiez plus de nouvelles de vos filles que de Québec. Aussi, ne pensions-nous point avoir de commodité pour vous en faire savoir. Mais heureusement, des pêcheurs qui nous ont suivis jusqu’à la Manche1 nous ont bien voulu faire le plaisir de se charger des lettres que nous avions envie d’écrire à nos amis.

Nous avons donc passé les côtes d’Angleterre et nous sortons de la Manche en très bonne disposition, grâces à notre bon Jésus, non sans avoir été en danger d’être prises par les Espagnols et par les Donkerquois. Il y a peu de jours que nous avons découvert une de leurs flottes d’environ vingt vaisseaux, mais notre capitaine a prudemment pris la route d’Angleterre pour éviter la rencontre2. Nous en avons vu de loin plusieurs autres,, sans pouvoir distinguer les couleurs ni juger d’où ils sont. A présent que nous quittons la Manche, nous sommes hors de danger des ennemis, mais il n’y a que Dieu qui sache si nous sommes à couvert de ceux des tempêtes et de la mer.

Depuis notre embarquement nous avons tâché tous les jours de nous disposer à mourir, tant à cause des ennemis que des tourmentes de la mer qui ont été très grandes3. Nos cœurs néanmoins n’ont point été troublés par le trouble des éléments, parce que Celui à la providence duquel nous nous sommes abandonnées nous fait oublier nous-mêmes et toutes choses. On ne peut

Lettre LVI. — 1. Jusqu’à la sortie de la Manche, comme l’indique le contexte

2. L’Angleterre n’étant pas en guerre avec l’Espagne, on retrouvait sur ses côtes une sécurité relative.

3. Les tempêtes qui avaient retenu les vaisseaux en rade près de douze jours.

CORRESPONDANCE

expliquer ni concevoir le repos qu’on ressent, quand l’on s’est donné une bonne fois à Dieu.

Nous avons tous ressenti le mal de mer. Mais cela n’est rien ; nous sommes à présent dans une aussi bonne disposition que si nous étions dans notre monastère. Il ne se peut rien voir de plus réglé que tout l’équipage du vaisseau ; je réserve à vous en dire les particularités quand nous serons à Québec4. Je n’ai point de paroles pour vous dire les charités et les soins du R. P. Vimont à notre égard : il n’y a mère tant soigneuse soit-elle qui en ait davantage pour ses enfants, tant pour le spirituel que pour le temporel. Monsieur Bontemps, notre capitaine, n’est pas moins rempli de bontés en notre endroit, nous donnant tout ce qu’il a de plus commode d’une si bonne grâce, qu’il semble qu’il ne fasse le voyage que pour nous. Mais je vous cèle à présent ce que mon cœur a de plus secret ; aussi n’est-ce pas le temps d’en parler.

Nous sommes déjà aussi accoutumées à la mer que si nous y avions été nourries. Une religieuse qui fait partout son devoir est bien partout, puisque l’Objet de ses affections est en tout lieu. Je vous supplie de dire de nos nouvelles à tous nos amis. Adieu, adieu, adieu !

De l’Amirale de St- Joseph, sur mer, le 20 de mai 163g.

4. Cette lettre fut certainement écrite, mais ne nous est pas parvenue. Cependant, on connaissait encore à Tours, il y a une trentaine d’années, l’existence dans des archives privées d’une relation de Marie de l’Incarnation de son voyage dans la Nouvelle-France. Ces archives ont aujourd’hui disparu. La relation pouvait d’ailleurs n’être que la copie du récit que la Vénérable Mère nous a laissé de sa traversée et de son arrivée à Québec dans sa Relation de 1654.

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