‹ Écrits spirituels et historiquesChapitre 79 sur 239 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

LA

MISSION DE LA NOUVELLE-FRANCE

E ier août 163g, à V arrivée de Marie de V Incarnation à Québec, il y a trente-et-un ans que la Nouvelle- France est fondée. Sur ses 450 à 500 lieues de longueur, du Golfe du Saint-Laurent aux Grands Lacs, elle n’est guère encore qu’une zone d’ influence française, où les Indiens, Montagnais, Algonquins, et Hurons, sont des alliés plutôt que des protégés. La zone de colonisation commence, à 140 lieues de V embouchure du Saint-Laurent, à Québec et finit brusquement aux Trois-Rivières, la dernière « habitation » des Français, trente-cinq lieues plus haut sur le grand fleuve. Il faudra attendre l’année 1642 pour voir les com ■

CORRESPONDANCE

mencements de Montréal. Des quarante lieues sur lesquelles les colons ont pris pied, à peine une dizaine sont couvertes par des groupements de familles, qui vont de Beauport, trois lieues à l’est de Québec, au Cap Rouge, quatre lieues à l’ouest. Du Cap Rouge aux Trois-Rivières, c’est-à-dire sur près de vingt-cinq lieues, on ne rencontre pas un Blanc. Encore cette zone de colonisation si courte, se réduit-elle à une mince bande, sans profondeur, toute en longueur sur le Saint-Laurent, la seule voie de communication et de pénétration à l’intérieur du pays.

Le peuplement de la colonie par les émigrants de France a été intermittent et très lent. De 1608, qui vit la fondation de Québec, à 1629, où les Kirke et les Anglais s’en emparèrent, il n’est pas venu cent colons au Canada. La plupart, après le coup de main des Kirke, sont repassés en Europe. Beaucoup cependant, en 1633, l’année qui suivit la restitution de la colonie à la France, sont rentrés à Québec, sous la conduite de Champlain, qui amenait avec eux de nouveaux colons, des engagés, des commis, des soldats : en tout, près de 200 personnes. Les années suivantes, de 1634 à 1638, ont apporté de nouveaux contingents. Cependant, des 4000 colons que, dans les plans de Richelieu, la Compagnie des Cent Associés, qui avait reçu en fief la Nouvelle-France à charge de la peupler, devait y transporter de 162 y à 1644, on n’en compte pas encore 300 en 1639, et en 1666, au premier recensement de la colonie, il s’en faudra de 800 que le chiffre du cardinal soit atteint. Les principales agglomérations de colons sont naturellement à Québec et dans sa banlieue, surtout à Beauport, où par l’initiative d’un Mortagnais, Robert Gif fard, un petit Perche s’est reconstitué. Aux Trois-Rivières, de fondation trop récente, il n’y a que quelques familles, un peu plus d’une douzaine. Tous les colons se sont établis sur la rive nord du fleuve, la seule qui soit protégée. La rive sud est déserte.

Le peuplement par l’élément indigène, — Sauvages plus ou moins « arrêtés », moitié agriculteurs et moitié chasseurs, — n’a pu être tenté jusqu’à cette heure que sur

DE MARIE DE L’INCARNATION

un point. A Sillery, une lieue et demie en amont de Québec, les Jésuites, en 1637, ont commencé avec leurs néophytes et catéchumènes montagnais et algonquins un premier bourg à l’imitation de leurs « réductions » du Paraguay. Christianiser est le seul procédé pour civiliser. Or l’évangélisation souffre des mêmes lenteurs que la colonisation, mais pour d’ autres causes. Chez les Hurons, les missionnaires se heurtent à une hostilité qui ne désarmera jamais tout à fait. Sur le Saint-Laurent, leur trop petit nombre ne leur permet pas de s’avancer dans la forêt, à la suite des nations errantes. Ils doivent se résigner à attendre les Sauvages, qui au printemps et à l’été affluent aux Trois-Rivières et à Québec pour la traite annuelle. Quant à la francisation, elle n’ aurait de chances de réussir — on le croit, du moins, alors — qu’avec des natures jeunes. Les Jésuites s’y emploient depuis 1635 avec leur séminaire de garçons. Les Religieuses, Ursulines et Hospitalières, qui vont les rejoindre en cette année 163g, y collaboreront par le soin des Sauva gesses, chacune suivant les fins de leur Institut.

Une menace pèse sur la Nouvelle-France depuis ses premières origines, qui, plus que tous les autres obstacles, entrave le développement de la colonie et de la mission. Dans la guerre d’ extermination que les Iroquois font aux H lirons et aux Algonquins, Champlain, pour des raisons de voisinage, a dû prendre parti. Les Iroquois qu’il a battus en 160g, en 1610 et surtout en 1613, sont désormais les ennemis irréconciliables des Français. Tout le siècle se ressentira de leur hostilité. Ils sont dans l’Amérique septentrionale la nation guerrière par excellence. Ils ont l’intrépidité, la ruse et l’esprit d’ offensive. Les Hollandais, qui se sont établis dès iôoç dans l’île Manhattan, où ils ont fondé la N ouv elle- Amsterdam , la future New-York, et qui remontant le cours de l’ Hudson, se sont arrêtés six ans plus tard, 1613, sur le haut du feuve, au Fort-Orange, V Albany d’ aujourd’hui, sont leurs voisins, et les ont pourvus d’ arquebuses. Avec ces armes, que les autres Sauvages ne connaissent pas, les Iroquois sont invincibles.

CORRESPONDANCE

En 163g, la menace iroquoise est encore cantonnée à l’ouest de l’île de Montréal. Mais bientôt elle grandit sur le Saint-Laurent, gagne les Trois-Rivières, couvre Québec et descend quarante lieues plus bas jusqu’à Tadoussac. Les Montagnais et les Algonquins, décimés, pris de panique, repoussés et dispersés dans les forêts du nord, les Hurons massacrés et supprimés, la Nouvelle-Lrance que l’ ancienne, épuisée par la guerre étrangère et par les luttes intestines, ne peut ravitailler en troupes, ne sera sauvée que par la résolution d’une poignée d’hommes et les impondérables. En 1650, il semblera que l’heure de mourir ou de partir soit venue. C’est seulement seize ans plus tard, en 1666, que l’ expédition punitive de Tracy refoulera au sud du lac Ontario les bandes iroquoises. Alors la colonie jouira enfin pour dix-huit ans de la tranquillité. Mais nous sommes en 163g. Pendant vingt-sept ans, les Lrançais du Canada vivront dans V appréhension continuelle d’un ennemi dont les raids extermineront des tribus entières, dépeupleront d’immenses territoires, feront des martyrs chez les missionnaires, coûteront la vie à nombre de soldats et de colons et mettront en péril les jours de tous les habitants.

Ces difficultés et ces angoisses religieuses et patriotiques sont déjà à l’ arrière-plan des premières lettres de Marie de l’ Incarnation au Canada. Elles feront d’année en année le cadre et le sujet de toutes les autres, jusqu’en 1666. A cette date, les Iroquois enfin domptés, la Nouvelle-France voit s’ouvrir dans la paix une ère de projets et de progrès. Mais alors, Marie de l’ Incarnation est presque au terme de son existence.

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