‹ Écrits spirituels et historiquesChapitre 83 sur 239 · Voir la lettre LVI · texte numérisé non relu

Voir la lettre LVI

3. Cependant on ne vécut pendant les trois mois de la traversée que sur des salaisons. « Pour mon particulier, écrit Marie de l’Incarnation, j’y pensais mourir de soif : les eaux douces s’étant gâtées dès la rade et mon estomac ne pouvant porter les boissons fortes, cela me faisait un mal qui me travaillait beaucoup. Je ne dormis point presque toute la traversée » (Écrits II, p. 358).

4. A Tadoussac, en effet, les passagers devaient quitter l’amiral, qui ne montait pas à Québec, et prendre place sur un autre vaisseau pour achever les quarante lieues qu’il leur restait encore à faire.

5. Molue. A la fin du XVIIe siècle, la prononciation hésitait encore entre morue et molue.

DE MARIE DE L’INCARNATION

trouve à dire et la compagnie de mes chères Sœurs6, je ne penserais être hors de France. Celles qui pensent que l'on souffre beaucoup ici se trompent. La première leçon que j’ai apprise du R. P. Le Jeune 7, et que j’ai trouvée très véritable, [est] qu’on n’a point de croix en Canada que celles qu’on apporte de France. Je l’expérimente tous les jours.

Quasi dès aussitôt que je vous écrivis ma dernière8, nous eûmes une furieuse tempête qui dura quinze jours9, avec fort peu d’intervalle, si bien que toute la semaine des Rogations, compris le jour de l'Ascension, nous fûmes privées d’ouïr la sainte messe et de la sainte communion. Nous eûmes la même mortification le jour de la Pentecôte ; le vaisseau était tellement agité durant tout ce temps qu’il était impossible de se tenir debout, ni de faire le moindre pas sans être appuyée, ni même être assise sans se tenir à quelque chose, ou bien on se trouvait incontinent roulée à l’autre côté de la chambre. On était contraint de prendre les repas à plate terre et tenir un plat à trois ou quatre, et si 10, on avait bien de la peine de l’empêcher de verser. La plus grande partie de nous était tellement malade que des plus mortifiées, entre autres Madame de la Peltrie, ne songeait plus au Canada, qu’elle nomme pour l’ordinaire son cher pays, mais à avoir un peu de calme ; et en effet, sitôt que cela vient on est guéri. Elle a été entre autres fort affligée du mal de cœur, et je vous laisse à penser quel soulagement pour sa délicatesse, car après ce mal, la plus grande incommodité du navire est la puanteur et saleté du goudron et du petun* 11. Il fut vérifié ici en mon endroit ce que nos Mères de Tours avaient tiré dans le Nouveau Testament pour leurs compagnes, à savoir qu’fZ serait donné à celui qui aurait 12, car, pour ce que je tiens assez de l’humidité de la mer, j’ai été tellement incommodée pendant tout ce temps-là d’une quantité d’eaux qui me sortirent par la bouche, particulièrement lorsque j’étais couchée, que je ne crois point exagérer de vous dire que j’en ai bien jeté un seau, si bien 13 je n’avais de plus grand ennemi que le lit. Aussi pendant les

Page 1