Un frère coadjuteur
19. Dans une lettre à Mutius Vitelleschi, général de la Compagnie de Jésus, en date du 7 août, le P. Chaumonot note que la navigation fut «très fâcheuse, à cause des brouillards qui (environnèrent les vaisseaux) pendant trois semaines, avec danger de naufrage contre les énormes glaçons qui flottent sur ces mers ».
DE MARIE DE L’INCARNATION
il nous montra le glaçon [au] derrière du navire, duquel on ne pouvait voir le sommet, à raison des brunes qui étaient fort grosses et ont duré longtemps, si bien que nous nous sommes vues encore une fois en péril, proche des terres que l’on ne voyait point20. Nous avons attribué notre délivrance aux prières que vous faisiez pour nous, et en effet j’ai ouï dire à des matelots les plus expérimentés qu’ils ne s’étaient jamais vus en pareil danger, et que, moralement parlant, il était impossible d'échapper, car on était lors en pleine mer, et il n’y avait point assez de temps pour tourner les voiles. Un seul homme qui tenait le gouvernail, tourna alors si dextrement le navire, lequel allait de grande vitesse fondre sur le glaçon, qu’on a tenu une chose impossible qu’un homme pût faire cela. Le lendemain, nous vîmes encore plusieurs glaces, mais, comme on les aperçut de plus loin, on s’en donna de garde. Nous les vîmes assez proches, entre autres une que l’on disait être aussi grande qu’une petite ville, laquelle, au contraire des autres qui semblent être toutes de neige, (quoiqu’en effet elles ne le soient point, car on voit bien le soleil qui donne dessus), celle-là était claire comme un cristal. Quelque temps auparavant que l’on les aperçût, il faisait froid comme au mois de janvier. Pour ce qui est de moi, depuis ce temps-là, je n’ai plus rien souffert.
Voici de la consolation. Depuis le jour du Bienheureux Louis de Gonzague jusques au jour de notre arrivée21, nous n’avons manqué d’entendre une ou plusieurs messes et de communier chaque jour, tous les jours depuis l’embarquement, si ce n’a été que nous fussions toutes malades. Le R. P. Vimont ne manquait tous les jours à nous
Dans la même lettre, il raconte la rencontre de la banquise, dont il ne fut pas personnellement témoin, puisqu’il avait pris place sur un autre vaisseau, mais qu’il savait par les passagers de l’amiral, et d’abord par Vimont. «Le vaisseau du commandant allait se heurter contre un de ces blocs de glace, le jour de la Sainte- Trinité, pendant qu’on disait la messe, quand un des marins, en se promenant sur le pont, aperçut malgré l’épaisseur du brouillard l’éclat de la glace qui n’était qu’à deux brasses, et s’écria : Miséricorde ! Miséricorde ! Nous sommes tous perdus! Le P. Vimont fit voeu de dire deux messes, l’une en l’honneur de la sainte Vierge, l’autre en l’honneur de saint Joseph, s’ils nous préservaient de ce péril. Et voilà qu’au même instant, le vent changeant subitement de direction nous fit éviter comme par miracle ce danger imminent. Les plus habiles pilotes conviennent que cela n’a pu se faire naturellement avec tant de rapidité, et que si ce revirement n’eût pas eu lieu à ce moment, nous étions perdus sans ressources » (Aug. Carayon, Première mission des Jésuites au Canada , Paris 1864. Lettre XIII, PP- I93-Ï94)- Le seul récit contemporain d’un témoin oculaire est celui de la Mère Cécile de Ste-Croix. Le récit des Annales de l’Hôtel-Dieu de Québec, écrites au début du XVIIIe siècle, a utilisé la relation aujourd’hui perdue des trois Hospitalières qui firent la traversée avec les Ursulines, et pourrait à ce titre être considéré lui aussi comme contemporain. Le même épisode a été encore raconté par Marie de l’Incarnation dans sa Relation de 1654 ( Écrits II, pp. 357-358)-
20. Le vaisseau naviguait alors dans le Golfe du Saint-Laurent.
«Les brumes ayant fait perdre la route, dit Marie de l’Incarnation, nous fîmes environ soixante lieues sur les rochers sans en pouvoir sortir » ( Écrits II, pp. 357-