‹ Écrits spirituels et historiquesChapitre 87 sur 239 · Du 21 juin au Ier août · texte numérisé non relu

Du 21 juin au Ier août

expliquer notre point d’oraison. Il nous disait qu’une des causes pourquoi les religieux ne profitent point en l’oraison, est qu’ils changent trop souvent leur matière, et, en effet, tout le temps que nous avons été sur la mer, il ne nous l’a changée que fort rarement. S il arrivait quelques fêtes de Saints, comme saint Pierre, il ne laissait de poursuivre son sujet et nous le faire tourner sur la fête. Il avait donné un règlement pour les actions du jour. Chaque supérieure faisait l’office, semaine à semaine, et c’était à elle à faire garder le règlement22. Nous disions l’Office et faisions nos lectures deux fois le jour en public ; on la faisait aussi en table chacune à son tour. Il avait ordonné que depuis la récréation du soir jusques au lendemain, après l’oraison, on parlât le moins que l’on pourrait, et avait de coutume de nous dire, qu’encore que nous retinssions l’esprit de religion, tant qu’il nous serait possible, nous en perdrions assez. Nous nous confessions quand nous voulions, tous les jours si nous avions dévotion, encore que nous ne communiassions point. Nous avions prédication fêtes et dimanches. Avec cela, le Père a continué la même charité qu’il avait à la rade. Je pense que nous fussions mortes sans lui ; je n’ai jamais rien trouvé semblable.

La première fois que nous vîmes des Sauvages, ce fut encore étant à quelques lieues de Tadoussac23. Ce fut un capitaine, nommé Jouënchou, (qui est connu des Français et est le père de ce Sauvage qui a été saluer le roi en France au nom de toute sa nation) 24, lequel amena dans le navire où nous étions le R. P. Gondouin25, jésuite, si

22. Marie de l’Incarnation, supérieure des Ursulines, et Marie Guenet, dite de St-Ignace, supérieure des Hospitalières. On récitait l’office en chœur : d’un côté les Ursulines avec Madame de la Peltrie et Charlotte Barré, de l’autre, les Hospitalières avec leur servante ( Écrits II, p. 357).

23. Tadoussac, à quatre-vingt-dix lieues du golfe du Saint-Laurent et à quarante de Québec, est un des plus anciens noms du Canada. Ce n’était alors qu’une baie spacieuse et déserte, qui offrait aux flottes une rade naturelle et sûre, au confluent du Saguenay et du Saint-Laurent. La navigation du fleuve étant encore mal connue, les plus gros voiliers s’y arrêtaient sans monter jusqu’à Québec. Les Français y avaient établi un poste de traite, où les Sauvages du Saguenay se donnaient rendez-vous pour y troquer leurs pelleteries. Les Basques, eux aussi, remontaient jusqu’à Tadoussac ; ils y venaient tuer les baleines. Les Jésuites n’y commencèrent une mission qu’en 1640.

24. Iouanchou, écrit la Relation de 1639 : « L’année passée un Sauvage canadien, fils d’un nommé Iouanchou, capitaine sauvage bien connu des Français, passé en France, fut vu d’un bon œil de sa Majesté, aux pieds de laquelle il posa sa couronne de porcelaine, pour marquer qu’il reconnaissait ce grand prince au nom de tous ces peuples pour leur vrai et légitime monarque. Le roi et la reine, tout remplis d’amour pour le salut de ces pauvres peuples, lui firent voir leur dauphin, et après plusieurs marques de bienveillance, lui firent présent de six paires d’habits vraiment royaux : ce n’est que toile d’or, velours, satin, panne de soie, écarlate et le reste à l’avenant » (Q 2-3 ; C XV, 222).

25. La Mère Cécile de Ste-Croix écrit toujours Gondouin. Nicolas Gondoin résidait à Miscou depuis 1637 seulement. Il y avait été envoyé avec le P. Jacques de la Place. Le climat malsain de l’île avait eu vite raison de sa santé, comme de celle des deux Jésuites qui l’y avaient précédé en 1635, les Pères Charles Turgis et Charles du Marché.

DE MARIE DE L’INCARNATION

bien que dès maintenant nous avions deux Pères en notre compagnie. Ces Sauvages sont de Miscou et sont un peu mieux que ceux de ce pays-ci26. Ils étaient étonnés et ravis, ce nous disait -il27, par la bouche du R. P. Gondouin, qui a demeuré longtemps parmi eux, — et c’est à lui 28 à qui le roi a fait donner les habits qu’il donne aux Sauvages pour leur porter, — [de] ce qui 29 se voyait des filles aussi bien que des hommes, lesquelles se consacraient à Dieu ; — et du depuis ils nous sont venus voir à Québec. — Et nous dit derechef que, si nous voulions aller en son pays, il ne nous laisserait manquer de rien. Il nous fit un dénombrement de tout ce qu’il y avait pour manger. Nous arrivâmes à Tadoussac le vingt juillet30, tous les trois navires ensemble. Je vous laisse à penser la joie.

Le lendemain, nous sortîmes de l’amiral, pour nous embarquer dans le Saint-Jacques, qui est le seul des trois qui monte à Québec, et est commandé par Monsieur Ançot 31. Là, nous étions si étroitement logés, que quand nous étions toutes assises autour du coffre qui servait à dire tous les jours quatre messes, — nous avions ce bonheur, — et à prendre les repas, que nous prenions avec les quatre Pères, savoir est le R. P. Vimont, le P. Gondouin, le P. Poncet, le P. Chaumonot 32 et le bon Frère Claude 33 ; quand nous étions, dis-je, toutes rangées, celles d’un bout ne pouvaient passer sans faire lever les autres, car on n’avait justement que sa place, encore bien étroite ; et pour coucher, il était besoin d’ajuster des planches sur le coffre et jeter

26. C’était du moins le sentiment du Récollet Gabriel Sagard : « Les Sauvages qui me semblent les plus honnêtes et mieux appris de toute cette grande étendue du Canada, sont à mon avis ceux de la contrée de Miskou, car pour si peu que je les ai converses, je reconnus facilement qu’ils tenaient déjà quelque chose de poli » ( Histoire du Canada..., Paris, 1636, p. 403).

27. L'original porte ici un pluriel : nous disaient-ils, qui rend tout le passage incompréhensible. Ce pluriel amené par la proximité du sujet de la proposition principale est dû à une distraction ou à une confusion. L’orateur est en effet Iouanchou.

28. Lui désigne Iouanchou. Nous avons ajouté des tirets pour l’intelligence du texte.

29. De ce qui, de ce qu’il. Les Sauvages ne s’étaient jamais fait l’idée du rôle de la femme. De là, leur étonnement à la vue de ces étrangères qui se consacraient à Dieu et à l’exercice de la charité.

30. Le quinze, disent les Annales de l’Hôtel-Dieu. D’après la même source, l’amiral serait arrivé le premier, les deux autres vaisseaux quelques jours plus tard. Ce rassemblement de la flotte s’opéra peut-être le 20 juillet, et ce serait l’explication de la date donnée par Cécile de Ste-Croix.

31. Le Saint-Jacques stationna quelques jours à Tadoussac. attendant l’achèvement d’une chaloupe que le capitaine Ançot faisait construire. Il dut lever l’ancre vers le 24 juillet.

32. Pierre- Joseph Marie Chaumonot, originaire de Châtillon-sur-Seine, né en 1611, était entré dans la Compagnie de Jésus à Rome, après une jeunesse assez pittoresque. Quelques jours après son débarquement à Québec, il partira pour les Hurons.

33. Le frère coadjuteur dont il a été fait mention plus haut. Il se nommait Claude Jager. Il demeura au Canada jusqu’en 1650.

CORRESPONDANCE

nos matelats dessus ; et notre nourriture commença lors de molue au vinaigre, sans beurre, ou un peu de lait, qui continua le reste du voyage, au reste avec des contentements que je ne vous saurais expliquer. La première fois que nous descendîmes en terre, ce fut le jour de sainte Anne, que l’on fut accomplir une partie du vœu susdit. Nous pensâmes encore périr34. Comme nous descendions du vaisseau dans la chaloupe, peu s’en fallut qu’elle ne tournât. Nous demeurâmes dans le Saint-Jacques jusques au vendredi 29 de juillet, que nous en sortîmes, à cause que les vents nous étaient contraires, et nous mîmes dans une barque qui montait à Québec 35. Il n’y avait point d’autre lieu à se mettre à couvert qu’une petite chambre qui était pleine de molue quasi jusques au haut, si bien que nous n’y pouvions tenir que couchées les unes sur les autres, tassées comme du pain au four. Et, comme il n’y avait pas moyen, à cause de la puanteur et de la chaleur de la molue échauffée, de demeurer plus longtemps, toute une partie était contrainte de demeurer sur le tillac à la pluie, qui était lors fort importune, et la nuit aussi bien comme le jour. Il est vrai, sans comparaison, qu’il y avait moins de mortification de demeurer à la pluie que de souffrir l’incommodité de la chambre, car seulement celles qui en sortaient sentaient si fort qu’on avait peine à les supporter. L’après-midi du jour de saint Ignace, que nous nous attendions d’arriver à Québec, — mais on ne put, à raison du temps contraire, — la pluie commença et dura cinq ou six heures sans lâcher, et comme j’étais une de celles qui ne pouvaient supporter la chambre, je fus contrainte de recevoir toute celle qui voulut tomber sur moi. J’en demeurai tellement trempée, comme plusieurs autres, que notre cotte en demeura plusieurs jours, depuis l’arrivée à Québec, sans sécher, qui ne m’était une petite mortification de me voir ainsi crottée devant tant d’honnêtes personnes. Le R. P. Vimont, nous voyant ainsi trempées, et sa Révérence aussi bien comme les autres, et qui n’y avait moyen de faire du feu dans la barque pour nous sécher, il pria le maître de la barque de nous mettre à terre, dont nous étions assez proches 36. Ce qu’il fit. On nous alluma de bon feu et nous séchâmes en partie. Nous soupâmes à terre avec de la molue sèche et sans beurre. On nous fit une cabane à la façon des Sauvages 37, et encore que notre lit fût d’une couverture simple sur la terre, je ne laissai pas de bien dormir. Le lendemain

34. Le 26 juillet. Marie de l’Incarnation a raconté le même incident ( Écrits II, P- 357)-

35. Cette barque était « gouvernée par Jacques Vatel, contremaître du navire du capitaine Bontemps, amiral de la flotte de la Nouvelle-France » (Acte de réception des TJrsulines, 28 septembre 1639. Archives des Ursulines de Québec). Vatel avait quitté Tadoussac peu après le Saint-Jacques.

36. La gabarre de Vatel accosta à la pointe occidentale de l’ne d’Orléans, en face de Québec dont on était séparé encore par une lieue et demie. C’est l’annaliste de l’Hôtel-Dieu qui nomme expressément l’île d’Orléans. L’île était alors inhabitée.

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