CHAPITRE III
Que te premier langage dut être figuré.
Comme les premiers motifs qui firent parler l'homme furent des passions, ses premières expressions furent des tropes. Le langage figuré fut le premier à naître, le sens propre fut trouvé Te dernier. On n'appela les choses de leur vrai nom que quand on les vit sous leur véritable forme. D'abord on ne parla qu'en poésie ; on ne s'avisa de raisonner que long-temps après.
Or , je sens bien qu'ici le lecteur m'arrête, et me demande comment une expression peut être figurée avant d'avoir un sens propre, puisque ce n'est que dans la translation du sens que consiste la figure. Je conviens de cela ; mais povir m'entendra il faut substituer l'idée que la passion nous présente au mot que novis transposons; car on ne transpose les mots que parce qu'on transpose aussi les idées : autrement le langage figuré ne signifierait rien. Je réponds donc par vin exemple.
Un homme sauvage en rencontrant d'autres se
sera d'abord ellrayé. Sa frayeur lui aura fait voir
ces hommes plus grands et plus forts que lui-même;
il leur aura donné le nom de gdans. Après beaucoup
d'expériences, il aura reconnu que ces prétendus
géans n'étaient ni plus grands ni plus forts que lui,
leur stature ne convenait point à l'idée qu'il avait
d'abord attachée au mot de géant. Il inventera donc
un autre nom commun à eux et à lui , tel par
exemple que le nom (i homme, et laissera celui de
géant à l'objet faux qui l'avait frappé durant son
illusion. Yoilci comment le mot figuré naît avant le
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mot propre , lorsque la passion nous fascine les J'cut, et que la première idée qu'elle nous olTre n'est pas celle de la vérité. Ce que j'ai dit des mots et des noms est sans diiïiculté pour les tours de phrases. L'image illusoire offerte par la passion se montrant la [)remière, le langage qui lui répondait fut aussi le premier inventé; il devint ensuite métapherique, quand l'esprit éclairé, reconnaissnnt sa première erreur, n'en enq)loya les expressions que dans les mêmes passions qui l'avaient produite.