‹ Ecrits sur la musiqueChapitre 14 sur 50 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De l'Écriture.

Quiconque étudiera l'histoire et le progrès des langues verra qu ■ plus les voix deviennent monotones, plus les consonnes se multiplient, et qu'aux accens qui s'effacent, aux quantités qui s'égalisent, on supplée par des combinaisons grammaticales et par de nouvelles articulations : mais ce n'est qu'à force de temps que se font ces changemens. A mesure que les besoins croissent, que les aflaires s'embrouillent, que les lumières s'étendent, le langage change de caractère; il devient plus juste et moins passionné; il substitue aux sentimens les idées; il

(0 On dit que l'arabe a plus de mille mots difTcicns |Our diic un chame.iV'y plus de cent pour dire un tjliiivc, etc.

STR l'origine des LANGUES. T 4 I

ne parle plus au cœur, mais à la raison. Par-là même l'accent s'éteint, Tarticulation s'étend; la langue devient plus exacle , plus claire, mais plus traînante , plus sourde, et plus froide. Cçprogrès me paraît tout-à-fait naturel.

Un autre moyen de comparer les langues et de juger de leur ancienneté se tire de récriture, eÈ cela en raison inverse de la perfection de cet art. Plus l'écriture est grossière, plus la langue est antique. La première manière d'écrire n'est pas do peindre les sons, mais les objets mêmes, soit directement, comme faisaient les Mexicains, soit par des figures allégoriques , comme firent autrefois les Egyptiens. Cet état répond à la langue passionnée, et suppose déjà quelque société et des besoins que les passions ont fait naître.

La seconde manière est de représenter les mots et les propositions par des caractères conventionnels; ce qui ne peut se faire que quand la langue est tout-à-fait formée et qu'un peuple entier est uni par des lois communes, car il y a déjà ici double convention : telle est l'écriture des Chinois; c'est là véritablement peindre les sons et parler aux yeux. La troisième est de décomposer la voix parlante à un certain nombre de parties élémentaires, soit vocales, soit articulées, avec lesquelles on puisse former tous les mots et toutes les syllabes imaginables. Cette manière d'écrire, qui est la nôtre, a dû être imaginée par des peuples commerçans, qui , voyageant en plusieurs pays, et ayant à parler plusieurs langues, furent forcés d'inventer des caractères qui pussent être cmnmuns à toutes. Ce n'est pas précisément peindre la parole, c'est l'analyser. Ces trois manières d'écrire répondent assez exactement aux trois divers états sous lesquels on peut

considérer les hommes rassemblés en iial.on. La «einlure des objets convient aux peuples sauvages; les siones des mots et des propositions, aux peuples barbares; et Talphabet, aux peuples pobcés.

Il ne far.t donc pas penser que celte dernière inven.ion soit une preuve de la haute an.iqmte du peuple inventeur. Au contraii-e, il est probable que le peuple qui l'a trouvée avait en vue une commuïùcatio" plus facile avec d'autres peuples parlant d'autres langues , lesquels du moins étaient ses contemporains et pouvaient èlre plus anciens que lui. On ne peut pas dire la même chose des deux autres nnlhodes. J'avoue cependant que, si l'on s'en t.ent à l-histoire et aux faits connus, l'écriture par alphabet paraît remonter aussi haut qu'aucune autre. Mais il n'est pas surprenant «lue nous manqmons de monumens des temps où l'on n'écrivait pas.

Il est peu vraisemblable que les premiers qui s'avisèrent de résoudre la parole en signes élémentaires aient fait d'abord des divisions bien exactes. Ouand ils s'aperçurent ensuite de l'insuffisance de kur analyse, les uns, comme les Grecs, multiplièrent les caractères de leur alphabet, les autres se conlenlèrent d'en varier le sens ou le son par des .positions ou combinaisons dilTérentes. Ainsi paraissent écrites les inscriptions des ruines deTchclm.nar, dont Chardin nous a trace des ectypes. On n y distingue que deux figures ou caractères ( . ) , mais^

70 .I>«sg«- s'étonnent, dit Chardia. que deux figures ,puliscut faire tant de lettres : mais pour mo. ,e ne vo.s p » U Idcnuoi s'étonner si fort . puisque les lettres de nCre alphabet , L^t I^ombve de vil^t-.ois, ne.ont pou-nt^corup^ces , «ue do deux lignes , l.» droite et la c.rcula.re ; c e.t a-d,rt qu a iZ^Cctun^I on fait toutes les lettres qui composent ocs

*OiOlS, »

StJR L"0RIG1^'E DES lANGlTÏS. 1^5

diverses grandeurs et posés en différens sens. Cette langue inconnue, et d'une antirjuité presque effrayante, devait pourtant être alors bien formée, à en juger par la perfection des arts qu'annoncent la beauté des caractères (i ) et les monumens admirables où se trouvent ces inscriptions. Je ne sais pourquoi l'on parle si peu de ces étonnantes ruines : quand j'en lis la description dans Chardin, je me crois transporté dans un autre monde. Il me semble que tout cela donne furieusement à penser. L'art d'écrire ne tient point à celui de parler. Il tient à des besoins d'une autre nature, qui naissent plus tôt ou plus lard, selon des circonstances toutà-fait indépendantes de la durée des peuples, et qui pourraient n'avoir jamais eu lieu chez des nations

(i) « Cecaractère paraît fort beau, etn'a rien deconfiisni do bar- »bare. L'on dirait que les lettres auraient été dorées; car il y en » a plusieurs, et surtout des majuscules, où il paraît encore de l'or : et c'est assurément quelque chose d'admirable et d'incoii- ^cevable que l'air n'ait pu manger cette dorure durant tant de -Mecles. Du reste ce n'est pas merveille qu'aucun de tous les savans du monde n'ait jamais rien compris à cette écriture, puis- » qu'elle n'approche en aucune manière d'aucune écriture qui »soit venue à notre connaissance; au lieu que îoules les écritures «connues aujourd'hui, excepté le chinois, ont beaucoup d'afSwiité entre elles, et paraissent venir de la même source. Ce qu'il •y a eu ceci de plus merveilleux est que les Guèbres^, qui sont » ics restes des anciens Perses , et qui en conservent et perpé- •> tuent la religion , uoo-seulement ne connaissent pas mieux ces "Caractères que nous, mais que leurs caractères n'y ressemblent s pas plus que les nôtres. D'où il s'ensuit, ou que c'est un carac- >îère de cabale', ce qui n'est pas vraisemblable, puisque ce caractère est le commun et naturel de l'édiflce en tous endroits , • et qu'il n'y en a pas d'autre du même ciseau ; ou qu'il est d'une -i grande antiquité que nous n'oserions presque le dire. » En clFct Chardin ferait présumer , sur ce passage , que , du temps de Cyrus et des mages , ce caraclcre était déjà oublié , et tout aussi peu connu qu'au] ouïd'liu;.

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très-anciennes. On ignore durant combien de siècles l'art des hiéroglyphes fut peut-être la seule écriture des Égyptiens ; et il est proirvé qu'une telle écriture peut suffire à un peuple policé, par l'exemple des Mexicains , qui en avaient une encore moins commode.

En comparant l'alphabet cophte à l'alphabet syriaque ou phénicien, on juge aisément que l'un vient de l'autre; et il ne serait pas étonnant que ce dernier fût l'original, ni que le peuple le plus moderne eût à cet égard instruit le plus ancien. Il est clair aussi que l'alphabet grec vient de l'alphabet phénicien ; l'on voit n.êmc qu'il en doit venir. Que Cadnius ou quelque autre l'ait apporté de Phénicie, toujours pa.aît-il certain que les Grecs ne l'allèrent pas chercher et que les Phéniciens l'apportèrent eux-mêmes : car, des peuples de l'Asie et de l'Afrique, ils furent les premiers et presque les seuls (i) qui conmiercèrent en Europe, et ils vinrent bien plutôt chez les Grecs que les Grecs n'allèrent chez eux • ce qui ne prouve nuilement que le pei^ple grec ne soit pas aussi ancien qv.e le peuple de Phénicie.

D'abord les Grecs n'adoptèrent pas seulement les caractères des Phéniciens, mais même la direction de leurs ligues de droite à gauche. Ensuite ils s'avisèrent d'écrire par sillons, c'est-à-dire, en retournant de la gauche à la droite, puis de la droite à la «rauche, alternativement (-i). Enfin ils écrivirent, comme nous faisons aujourd'hui, en recommen-

,',) Je compte les Carthaginois pour Phéniciens, puisqu'ils ét:iient une colonie de Tyr.

(aVV.Pausanias, Arcad. LesLalins, dansles commcnccmcns, écrivirent de uu-me; et de la, .eloa Marias Yictonaus, est venu le mot de versus.

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çant tontes les lignes de gauche à droite. Ce progrès n'a rien que de naturel : récrilure par sillons est, sans conkVedit, la pins commode à lire. Je suis même étonné qu'elle ne se soit pas établie avec l'impression; mais étant difficile à écrire à la main, elle dut s'abolir quand les manuscrits se multiplièrent.

Mais, bien que l'alphabet grec vienne de l'alphabet phénicien , il ne s'ensuit point que la langue grecque vienne de la phénicienne. Une de ces propositions ne tient point à l'autre, et il paraît que la Jangue grecque était déjà fort ancienne, que l'art d'écrire était récent et même imparfait chez les Grecs. Jusqu'au siège de Troie, ils n'eurent que seize lettres, si toutefois ils les eurent. On dit que Palamède en ajouta quatre, et Simonide les quatre autres. Tout cela est pris d'un peu loin. Au contraire le latin, langue plus moderne, eut, presque dès sa naissance, un alphabet complet, dont cependant les premiers Ptomains ne se servaient guère, puisqu'ils commencèrent si tard d'écrire leur histoire, et que les lustres ne se marquaient qu'avec; d(is clous.

Du reste il n'y a pas une quantité de lettres ou élémens de la parole absolument déterminée; les uns en ont plus , les autres moins, selon les langues et selon les diverses modifications qu'on donne aux voix et aux consonnes. Ceux qui ne comptent que cinq voyelles se trompent fort : les Grecs eu écrivaient sept, les premiers Romains six ( 1 ) ; MM. de Port-Royal en conîptent dix , M. Ducîos dix-sept; et je ne doute pas qu'on n'en trouvât beaucoup davan-

(1) Vocales quas grœcè septem ^ Romulus sex , usus fosterigr quiiujuooommemorat , y veiut^rœça rejecta. Mart. Capel. 1. 111.

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