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CHAPITRE XIL

Origine delà musique, et ses rapports.

Avec les premières voix se formèrent les premières articulations ou les prcmiei's sons , selon le genre de la passion qui dictait les uns ou les autres. La colère arrache des cris menaçans, que la langue et le palais articulent : mais la voix de la tendresse est plus douce, c'est la glotte qui la modifie, et cette voix devient un son; seulement les accens en sont plus fréquens ou plus rares, les inflexions plus ou moins aiguës, selon le sentiment qui s'y joint. Ainsi la cadence et les sons naissent avec les syllabes : la passion fait parler tous les organes , et pare la voix de tout leur éclat; ainsi les vers , les chants, la parole, ont une origine commune. Autour des fontaines dont j'ai parlé, les [sremiei-s discours furent les premières chansons : les retours périodi(iues et mesurés du vliylhme, les inflexions mélodieuses des accens, firent naître la poésie et la musique avec la langue; ou plutôt tout cela n'était que la langue même pour ces heureux climats et ces hemeiix temps, où les seuls besoins pressans qui demandaient le concours d'aulrui étaient ceux que le cœur faisait naître.

Les premières histoires , les premières harangues , les pren"Hères lois, furent en vers : la poésie fut trouvée avant la prose; cela devait être, puis([ue les passions parlèi-ent avant la raison. Il en fut de même de la musique : il n'y eut point d'abord d'autre musique que la mélodie, ni d'autre mélodie que le

srR l'origine pes langties. . 177

son varié de la parole ; les accens formaient le chant , les quantiu-s formaient la mesure , et l'on parlait autant par les sons et par le rhythnie qvie par les articulations et les voix. Dire et chanter étaient autrefois la même chose, dit Strabon ; ce qui montre, ajoute-t-il , que la poésie est la source de l'éloquence (1). Il fallait dire que l'une et l'autre eurent la même source, et ne furent d'abord que la même chose. Sur la manière dont se lièrent les premières sociétés, était -il étonnant qu'on mît en vers les premières histoires, etqu'on chantât les premières lois ? était-il étonnant que les premiers grammairiens soumissent leur art à la musique , et fussent à la fois professeurs de l'un et de l'autre (2) ?

Une langue qui n'a que des articulations et des voix n'a donc que la moitié de sa richesse : elle rend des idées, il est vrai ; mais pour rendre des scntimens, des images, il lui fautencore un rhjthme et des sons, c'est à-dire, vine mélodie; voilà ce qu'avait la langue grecque, et ce qui manque à la nôtre.

Nous sommes toujours dans l'étonnement sur les effets prodigieux de l'éloquence , de la poésie et de la njusique parmi les Grecs : ces effets ne s'arrangent point dans nos têtes parce qtie nous n'en éprouvons plus de pc<reils; et tout ce que nous pouvons gagner sur nous, en les voyant si bien attestés, est de faire semblant de les croire par complai-

(i) Géogr. , liv. I.

(2} Archytas atque Aristoxencs etiam suijectam grammaticen tnusicœ futaverunl , et cosdem xdriiisque rei frœceptores fuisse... Tuni Eitfolis , afud qucm Prodamus et tnusicen et iitlcras docet. Et Maricas , qui est Hyperbolus , niliii se ex tnusicis scire nisi iitteras confitctur. Quintil. , lib. I, cap.

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sance pour nos savans (1). Burelte, ayant traduit, couiine il put, en notes de notre musique certains morceaux de mu.siijue grecque , eut la simplicité de faire exécuter ces morceaux à l'académie des belles- letfres ; et les académiciens eurent la patience de les écouter. J'admire cette expérience dans un pays dont la musique est indéchiffrable pour toule autre nation. Donnez un monologue d'opéra français à exécuter par tels musiciens étrangers qu'il vous plaira , je vous défie d'y rien reconnaître : ce sont pourtant ces mêmes Français qui prétendaient juger la mélodie d'une ode de Pindare mise en musique il y a deux mille ans!

J'ai lu qu'au tiefois en Amérique les Indien s, voyant r» ffet étonnant des armes à ieu , ramassaient à terre des balles de mousquet; puis les jetant avec la main en faisant un grand bruit de la bouche, ils étaient tout surpris de n'avoir tué personne. Nos orateurs, nos musiciens, nos sa\ans, ressemblent à ces In-

( ) Sans doute il faut faire en toute cliose déduction de l'exagération grecque, mais c est aussi trop donner au préjugé moderne que de pousser ces déductions jusqu'à faire évanouir toutes les difTérences. « Quand la musique des Grecs , dit l'abbé «Terrasson, du temps d'Amphion et dOrpbée, en était au point »où elle est aujourd'hui dans les villes les plus éloignées de la «capitale, c'est alors qu'elle suspendait le cours des fleuves, » qu'elle attirait les chênes , et qu'elle faisait mouvoir les rochers. i> Aujourd'hui qu'elle est arrivée à un très-haut point de perfecntinn, on l'aime beaucoup, on en pénétre même les beautés ^ uniais elle laisse tout à sa place. Il en a été ain^i des vers d'Ho- »mère, poëte né dans les temps qui se ressentaient encore de » l'enfance de l'esprit humain, en comparaison de ceux qui l'ont «suivi. On s'est extr.sié sur ses vers, et l'on se contente au- BJouro'hui dégoûter et d'estimer ceux des bons poL'tes. » On ne pont nier que l'abbé Terrasson n'eût quelquefois de la philosoi'hie, mai.- ce n'est ^ûremlnt ])as d.Trs ce passage qu'il en a montré.

SUR l'oIVIGISE des LA>'GrES. '79

diens. Le prodige n est pas qu'avec notre musique nous ne fassions plus ce que faisaient les Grecs avec la leur; il serait, au contraire, qu'avec des instrumens si différens on produisît les mêmes effets.

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