‹ Écrits sur le théatreChapitre 11 sur 14 · L'AMAZONE · texte numérisé non relu

L'AMAZONE

Et la guerre survint î... Écroulement de tous les espoirs, subit étranglement des conquêtes séculaires de l'esprit, suicide de l'homme parvenu à mi-chemin du faite convoité, l'animal fou se. précipite dans les activités les plus embrouillées et les moins conformes à la vie. Les forces naturelles sont déviées jusqu'à l'absurdité. C'est la saignée de la race, la mort des idées, le néant de l'erreur, l'aberration suprême!...

Toutes lumières éteintes. L'ombre antique redevenue maltresse du globe... déluge de ténèbres qui ensevelit la planète... Ma génération ne semblait pas appelée à respirer d'autre air que l'air pur de l'intelligence, des libertés, du progrès, de l'idéal social

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et mordl... Bruyamment la civilisation vient d*être coupée en deux du tranchant de Fépée... Quel est ce cataclysme qui s'abat sur tant de fronts levés naïvement vers le ciel ?. . . C'est ce que tout le monde se demande avec effroi... On commence par s'interroger, on se tâte, au milieu des flaques de sang qui giclent de toutes parts ! Est-ce la fin de l'intelligence?... Sera-ce un jour la débâcle définitive de la pensée devenue agent suspect et subversif?... Est-ce l'esclavage qui recommence?... Est-ce la liberté qui va rugir au contraire son cri suprême de dégoût et de rébellion?... Qui sait? Le tocsin sonne. Le canon s'approche déjà de ma maison de campagne... Les pigeons blancs du toit prennent leur vol... Les champs désertés ont l'air de préparer des tombes... On m'annonce que l'ennemi est proche... En effet les premiers obus incendient la forêt... Il faut partir... Chaque coup de canon fait s'érrouler des roses sur la terrasse... Non, non, ce ne sera pas la défaite ! non, non ce ne sera pas la mort de toute beauté... C'est impossible!

Des rêves rajeunis renaîtront; des volontés

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plus extraordinaires encore vont sortir de ce fumier sanglant... Et, si par hasard, ce n'était pas là les réalités que ton destin nous réserve, — 6 Insatiable! — je m'inclinerais encore sans comprendre, persuadé que tes fins sont merveilleuses et que nous ne pouvons les embrasser; mais je jure qu'elles ne seront jamais le règne de la Force, de la Bestialité, de l'Esclavage. Oui, c'est ma fierté d'homme de le croire, quand bien même la Raison dévasterait momentanément l'univers, même si elle s'acharnait contre la perfection de son passé... C'est vers la liberté, vefs les' flambeaux que Thumanité sanglante tend « d'un geste droit son* cœur comme un jet d'eau ».

Gomme tous les Français surpris dans leur vie contemplative, tel est Tacle de foi que je prononçai fervemment quand il me fallut quitter ma maison, mes champs, sous la ruée des obus, et abandonner aux envahisseurs le morceau de sol exigu, ou chacun continue le rêve des ancêtres...

Peu après, c'était la (( Marne. » Jours bénis ! Aurpre dans le crépuscule ! Ah ! les belles

heures où Ton vivait suspendu à Tespoir, accroché aux minutes comme Tenfant aux mamelles qui vont lui prolonger le souffle.

C'était enfin la preuve de Tespérance. Déjà le départ de la nation, aux jours de la mobilisation nous avait tout enorgueillis, — et le frisson de la mort qui venait de passer nous rendait plus radieux encore le reflux de la France. Quelle perspe^ctive s'étendait déjà à la portée du rêve! C'est à ce moment, au plein de Tangoisse, que, loin des choses saccagées, au hasard môme des tables d'auberge ou de campagne, je couvris les pages qui composent la première partie de la Divine Tra* gédie,.. On écrivait tout ce qui vous passait par le coeur comme pour se venger de son impuissance!...

Ensuite deux années s'écoulèrent. Quelles années ! Depuis cette inauguration tragique du drame européen, depuis ces premières heures où seule, l'obsédante idée : la défense du sol et de la race, accaparait toute notre ardeur, quel chemin parcouru ! Tant de spectacles se sont offerts à notre esprit, tant de méditations nous ont sollicités^tant

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de points de vue se sont découverts à nos regards lentement, tant de choses nous ont apparu à travers la déchirure progressive du voile, que nous avons peine à reconnaître rhomme que nous fûmes à ce momentlà !... A rheure où j'écris, le danger subsiste malgré le goût dç victoire qui se communique à tout, mais le danger s'est déplacé, amplifié, il revêt des formes multiples!...

Nous avons éprouvé des déconvenues si diverses, nous avons assiisté à une si totale faillite de l'intelligence, de l'observation, de l'organisation, nous avons frémi en face de telles hétacombes, imp|udemment occasionnées, notre poing s'est crispé avec indignation devant tellement d'agiotages de pensée, de spéculations politiques ; tant de haine, de bêtise fratricide, ont mêlé leurs fumées dans le but d'obscurcir le ciel, tant et tant de problèmes ont été agités, tant de formes obscures s'ébauchent, montent de ces champs de carnage et projettent leur ombre grandissante sur la cité, — que notre

I conscience troublée, avide, s'est ressaisie de tout son effort pour embrasser l'étendue

qui se déroule à nos regards et qui n'est plus celle du début de la guerre I C'est tout un déplacement des valeurs, une coalition des idées en marche autour du drame. Pendant que la race donne, le long de la rouge diagonale qui cravache la France, l'exemple de courage le plus inouï, le plus sublime qui ait jamais été atteint, ici notre angoisse interroge tous les tribunaux de la pensée... Justice, Pitié, Charité, Fraternité, les jeunes et vivaces entités qui ont présidé à l'effort de nos pères se pressent, plus impérieuses, plus tragiques et plus courroucées autour de la magnifiqu%et douce image de la Patrie î

Et c'est pendant que nous vivons plongés dans cette méditation frémissante et douloureuse que des esprits, apparemment bien légers et bien superficiels, des panbéotiens ingénus et affiliés sans le vouloir peut-être au troupeau destrafi(|ueurs de guerre, réclament à cor et à cri un panégyriste de l'hécatombe, le chantre énamouré de la tuerie... La France régénérée par la guerre !... Nous connaissons l'antienne tendancieuse !... Non, il n'y aura pas l'Homère des tranchées... Ce seront d'au-

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très poètes qui parleront et qui diront la Vérité, la grande Vérité, — et proféreront d'autres paroles que de simples et vaines paroles de gloire. Il n'est pas un homme digne de ce nom, il n'est pas même un chrétien digne de l'être qui ne doive exécrer la guerre. Il n'y a plus de guerre sainte. C'est Tesprit du mal qui, à l'arrière, à l'abri, la ppône, la vante, la couve, s'en sert comme d'un bouclier, une arme de protection politique, un mot de passe fulminant qui permettrait à la troupe sans scrupules ou vergogneuse, de prendre les devants, sous le déguisement du patriotisme, sous le masque défoncé de Thonnéte homme — masque que d'un revers de main, peut-être, le peuple soufflettera, à l'heure où il pourra parler et agir. Invoquons la défense du sol envahi, et la hideuse nécessité 'de la guerre, mais défions-nous de ses panégyristes !

Je vénère les hautes et pures convictions.

— -je m'incline respectueusement devant l'esprit religieux qui tire laloi desonChrist,mais je renie aussi bien ceux qui s'écrient comme l'archevêque de Bordeaux: « La guerre est un

apôtre suscité de Dieu dans un but de régénération religieuse et sociale )),que ceux qui comme le protestant Johannès MuUer écrivent : « Si Jésus vivait aujourd'hui au milieu de nous, il aurait sans hésiter, comme Allemand, pris les armes tout brûlant d'amour pour sa patrie »... Quelle insulte à la couronne d'épines!.. Quelle injureau patriotisme libéral et populaire !... Ils ne passeront pas ! ni ceux-là ni les autres!... Ce n'est pas pour eux que de si grands yeux se sont clos. Ce n'est pas pour eux que les hommes de France ont donné leur vie et dit ^idieu à la lumière du jour... Pas de régénération ! Oh! le blasphème ! Jamais mon pays n'avait été plus beau ni plus grand que lorsqu'à éclaté le cataclysme. Inutile de baver sur la France d'hier. Celle d'aujourd'hui ne s'est pas improvisée, — et elle vient de prouver surabondamment sa hauteur d'âme ; ceux qui se livrent à des anticipations de ce genre sont pour la plupart des esprits au rancart, des réactionnaires à qui la guerre ne fait pas oublier .

leur visée. « Il n'y a pas d'enfant prodigue, a dit quelqu'un, ne tuons pas le veau gras. »

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Pas de régénération, non !... Mais une évolution, logique, rapide, irrésistible, après la guerre, voilà ce que l'on peut prophétiser.

Et sur toute la Terre ! La sainte Démocratie tout en sang, en haillons de misère et de gloire, celle-là qui reviendra des tranchées, les entrailles dans les mains, comme le roi de la légende, se souvenant du crime allemand, celle-là ne permettra plus aux despotes d'aucun pays de lui faire subir un fléau pareil, sans son propre consentement. Par le sacrifice de leur sang, par la grandeur d'âme à laquelle ils ont atteint, par la preuve qu'ils viennent de donner de leur valeur, les peuples ont acquis le droit définitif de disposer d'eux-mêmes. Ils se sont rachetés à jamais de l'esclavage. L'homme s'est sacré divin et libre... Il s'est réalisé, et ne se dépassera peut-être jamais !... Mais être le thuriféraire de cette buverie de sang!...

Jamais ! A d'autres le péan, Tivresse sanglante sur les buttes de terre molle où dorment nos enfants et avec eux tous les germes merveilleux qu'ils eussent engendrés et dont la terre est à jamais sevrée !...

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Cette guerre, en dépit de ses proportions gigantesques, n'est pour nous qu'une guerre de défense, une guerre haïe de Tesprît, méprisée du cœur. Seul le sacrifice unanime de la nation à la cause aura rayonné d'une gloire impérissable, insurpassable ! Mais l'appel aux armes nous a surpris en plein rêve humanitaire, en plein idéal de progrès, à l'heure d'une riche maturité. Cet effondrement total de plus de cent ans d'efforts vers toutes les belles espérances de fraternité et de justice humaines, est voué avant tout à Texécration des âges. Cette guerre est la plus terrible offense qui ait jamais été portée à la noblesse de vivre, à la dignité de penser. Nous traversons à coup sur une des heures les plus ignominieuses de l'histoire.

vSi tout le monde n'ose pas le dire, chacun le sent en son cœur. Chaque soldat fait le sa* crifice de sa vie non pour conserver une liberté de plus, un idéal nouveau, mais pour conserver une liberté acquise depuis tant de

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temps qu'elle ne semblait plus devoir nous être à nouveau ravie ; on combat en vue de maintenir Tidéal qui est, de tous, l'idéal le plus élémentaire : la préservation du patrimoine. Pour un peuple qui a brandi des torches plus radieiises dont la flamme illumina, même aux prix de révolutions, les peuples de tous les continents, il est dur d'accorder à une cause aussi primitive le plus formidable sacrifice qui ait jamais été consenti!... Savoir que le progrès humain était en jeu dans cette terrible aventure, et que si la PVance ne sortait pas victorieuse du pugilat, toutes les chaînes naguère brisées viendraient d'elles-mêmes se souder et peut-être pour jamais aux poignets de l'homme esclave, sentir que notre patrie, même exsangue, devra projeter plus grands encore ses rayons tutélaires sur les peuples sauvés pgir son abnégation, ces certitudes-là ne sont qu'une compensation à la douleur d'avoir vu couler tant de veines ouvertes, d'avoir précipité à la fosse un siècle d'espéranceSy un trésor d'énergies radieuses, — tandis que s'opérait sous nos yeux, le sac-

cage le plus éhonté de toutes les plus belles conquêtes de Tâme, : Raison, Sagesse, Pitié, Charité ! . . .

Le soldat peut encore s'illusionner sur les finalités de son œuvre, car un soldat perdu dans la mentalité collective de la foule ne pense pas, — il sent et subit. Mais le poète, lui, s'il est sincèrement ému, est trop renseigné sur le jeu des causes et des effets, pour ne pas distinguer que la seule réelle sublimité de cette tuerie est celle qui a exhaussé le courage de Thomme à la hauteur jamais atteinte du sacrifice sans illusion et de la résignation sans espoir. Un poète digne de ce nom ne sera pas le chantre enthousiaste de cet égorgement monstrueux; c'est impossible ! Il ne se trouvera pas un grand poète épique pour clamer, même en strophes patriotiques; autre chose que sa ^douleur, son affliction, sa pitié désolée, sa rage devant un meurtre, un carnage méthodique comme celui qui est en train de dévaster le monde. Les ivresses brusques empoignent l'homme et le précipitent hors de lui-même, jusqu'aux confins de Tenthou-

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siasme et du lyrisme. L'es ivresses lentes l'intoxiquent, c'est une loi physique. Cette guerre est une guerre triste : elle ne connaît pas Tallégresse des combats, des victoires inopinées, prochaines. Elle est une guerre d'abattoir, et le sang qui coule inépuisablement se répercute, en bruit sinistre, au cœur de tout être sensible.

Le grand témoin divin, là-haut, c'est le Regret.

Mais par exemple, de quel émoi le poète pourra frémir s'il étend ses mains vers la douleur terrestre!... Il sentira son âme se gonfler d'autres sanglots que de simples sanglots de gloire, et s'il découvre une beauté magique, divine, à ces tragédies, c'est uniquement celle qui se dégage du sacrifice merveilleux que l'homme fait sans répit de son bonheur et de sa vie, de ce mépris souverain de la mort qu'il aura montré, de cette souveraine éducation morale qui le fait tomber au champ d'honneur, devant la fatalité de son idéal, non pas la joie au cœur comme le prétendent les pharisiens hypocrites chargés d'entretenir le mensonge de

la guerre, mais un courage indicible dans l'àme... et au bout de ses poings meurtris!

L'immense Passion de Notre-Dame Thumanité, voilà le vrai poème, du moins tant que durera regorgement. Durant la monstrueuse et sublime célébration du mystère, il n'y a qu'à prier devant le calice.

De ce grand drame, ne retiens Qu'une expression de la vie.

Poète ! ne compte pour rien L'autre phase du sacrifice.

Rien ne demeure — hors l'humain.

S'il est un tant soit peu enclin aux idées générales, le poète outre la gloire de Phomme, pourra considérer, dans sa plénitude, une autre sombre beauté : celle de la Mort, — ce vieux capitaine comme l'appelait notre plus grand poète idéaliste, — parce que la mort est nécessairement féconde, parce que c'est elle qui renouvelle les forces dégénérescentes de la vie, et que si l'on dépasse en esprit le moment d'horreur qu'elle nous impose, on entrevoit alors des royaumes nouveaux, libres, fiers, ceux qu'appellent nos espoirs, nos certitudes i

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notre foi inébranlable, — fussent-ils oublieux de nos sacrifices, des désastres passés et des Atlantides écroulées.

A rimmortelle douleur des femmes de France,

A tous les cœurs broyés

Par le bel et cruel Idéal,

A toutes celles qui auront le droit, un jour,

Dans la Cité douloureuse,

De dicter cet ordre qui n'a été jusqu'ici qu'une prière :

In Memorinm a'iernam.

C'est la dédicace que j'apposai à la première page de l'Amazone. L'antagonisme entre l'impérieuse voix — étrangère à l'amour — qui exalte le renoncement, le sacrifice de soi, comme le plus haut sommet de Ténergie humaine, et l'amour déchiré, martyrisé, ruiné par l'héroïque suggestion, voilà le récent et éternel débat, voilà les deux faces de la guerre. Nous n'en avons pas seulement le spectacle sous les yeux, mais on dirait que les deux êtres cohabitent en nous-mêmes; inaccordables tant que durera la catastrophe. Ce ne sera que durant

la veillée du corps, autour de la mémoire de la victime absente, que s'élèvera entre les deux veuves, après le duel tragique, un accord scellé par l'échange de la méditation. L'heure alors sera venue des devoirs respectifs. Ce pacte pourra être divers selon les circonstances et selon les gens. Chacun aura son devoir établi d'après les responsabilités engagées. Ce devoir multiple est aussi infini que toutes les formes qu'auront prises le sacrifice et la douleur.

Ici, j'ai voulu désigner seulement le devoir futur de « Tappeleuse » , l'Amazone, cette belle entraîneuse qui a parlé non pas au nom de la nécessité du combat mais au nom de la beauté en soi du sacrifice à La patrie, considéré comme le plan le plus élevé de l'énergie humaine, le sursum corda définitif. Car il ne faut pas qu'il y ait confusion dans l'esprit du public sur cette terminologie un peu vague : Idéal, ni croire non plus que tous les soldats qui font leur devoir en exposant leur vie, se sacrifient aune même catégorie d'idéals ; certains ne font pas œuvre d'idéalistes le moins du monde...

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Être brave, défendre son pays menacé et payer même cette défense nécessaire de son existence implique une idée d'abnégation civique fort belle, mais positive, rationnelle, qui ne s'évade nullement du réel et ne s'oppose à aucune réalité objective. On peut être un héros dépourvu d'idéal, nous le voyons chaque jour dans la guerre présente.

Un soldat qui meurt héroïquement en accomplissant ce qu'il estime son devoir n'est pas nécessairement un idéaliste, voilà ce qu'il importe de distinguer. Quelquefois, il ignore même les raisons qui le font agir.

Tandis que le soldat qui s'écrie : « Mourir pour la patrie est le sort le plus beau » est un idéaliste absolu.

L'idéal est de plus individuel : il n'a pas de caractères généraux. Dans une crise patriotique comme celle-ci les formes d'idéals sont diverses : les uns se sacrifient à une idée confessionnelle, à Dieu, les autres à une idée humanitaire de progrès, les autres à la race future, à la suprématie de sa patrie...

autant d'idéalistes. 11 peut y en avoir d'admirables et même de détestables : l'Allemand

qui se bat pour le triomphe unique de sa race fait œuvre exécrable d'idéaliste, comme Cyrano en combattant les préjugés, les lâchetés et même les chimères du laurier et de la rose fait œuvre individuelle d'idéaliste.

Une forme d'Idéal qui aura été très répandue chez les Enrôleurset celle à laquelle instinctivement souscrit l'Amazone, c'est la beauté en soi du sacrifice, considéré ainsi que je le disais plus haut, comme la cime de l'énergie humaine, la vertu la plus altière. « Ah ! si j'étais homme, bon Dieu, je ne pourrais pas tenir en place tandis que tous ces braves petits se font tuer... » Le but devient plus incertain, noyé qu'il est dans l'apologie du courage et de la fraternité; les attributs ne sont plus seulement ceux du patriotisme intégral, — malgré qu'ils en revêtent toutes les apparences.

Je supplie qu'on ne croie pas que je m'insurge le moins du monde contre le consentement à cette forme d'idéal amplifiée et poussée jusqu'au paroxysme ; il n'y a pas que les Amazones, les mystiques de l'Idée qui aient fait du prosélytisme acharné pendant la

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guerre (parfois les femmes ont été très véhémentes, parce qu'elles sont plus impulsives que nous et toujours fascinées par le courage masculin) mais nous-mêmes, interrogeons-nous... Au début de la guerre surtout, n'avonsnous pas entendu en nous des voix aussi exigeantes du sacrifice d'autrui?. ..

C'est très bien. Et quel que soit l'idéal qui nous a poussé à sortir du silence, pour crier :« Partez, sachez vaincre ou mourir », ce furent, j'en suis certain, toujours de généreuses exhortations. Mais alors que tous ceux-là qui ont exigé des autres, non d'euxmêmes, le sacrifice de la vie, ne se croient pas libérés par leur seul acte de foi et par la pacification des peuples quand celle-ci viendra. La victoire elle-même ne leur aura pas donné quittance, comme le dit un de mes personnages. L'idéal dont ils se sont faits volontairement les porte-voix leur a créé une continuité du devoir par delà la mort. Ce devoir, s'il est tenu, la portée morale peut en être immense et la noblesse mémo de la Nation en dépendra en partie.

In memoriam wternam ! criera l'Erynnic pi-

toyable, au grand cœur douloureux ! A vos Morts ! maintenant, comme vous avez crié :

A vos pièces ! C'est ce devoir-là qu'a finalement compris r Amazone de mon ouvrage, cruelle par impulsion, consciente par réflexion, noble par résolution. A vos Morts !

Voilà le grand devoir, la respectueuse pensée que j'ai voulu signifier à des vivants pendant que là-bas se perpétuait l'hécatombe. Et la foule a approuvé et hoché la lôte; la grande foule est venue méditer sur sa propre douleur, et sur certains devoirs supérieurs de conscience. Elle a répondu à la sincérité de cet appel. Ah ! Tâme pure de la foule, comme il faut la saluer respectueusement ! Quelle auguste France que la France presque anonyme et tacite que compose maintenant ce peuple de veuves, de pères sans enfants, d'orphelins, d'esseulés, ou dans l'angoisse de le devenir ! Comme elle comprend la sincérité celle-là !

Par ailleurs, dans une partie de la presse, j'ai été insulté, gratifié de boue, honteusement calomnié. Qu'importe si les pharisiens ont parlé de sacrilège au nom d'un public qui n'y a même pas pris garde ! qu'importe qu'ils

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