RÉJANE
en noir qui a dû être jolie » (comme elle le disait elle-même dans le Masque),
Mon premier et mon dernier souvenir de- Réjane.
Entre ces deux visions, s'inscrit toute une vie d'art. A bien interroger les deux figures distantes qui s'évoquent en ma pensée, aucune différence bien sensible. Quelque chose cependant les sépare de plus de quinze anr nées et leur donne une expression étrangement différente : c'est que la première allait vers la douleur et que l'autre en revient. Dans Germiniey Réjane inaugurait la souffrance. Il y avait alors en elle je ne sais quelle ardeur à souffrir, quelle âpre nouveauté à s'élancer, toute fringante et comme impatiente de briser ses nerfs, vers la grande vague pathétique; maintenant, le' masque transformé garde la fatale empreinte ; l'apprentissage amer est fait. Elle est toute chargée de morbidesse, et c'est pourquoi, sans effort, sans apprêt, elle incarne si parfaitement « la dame en noir qui a du ôlre jolie !... »
Réjane, en effet, n'est pas née une douloureuse. Toute jeune, mutine, comme un petit
lapin des vignes, les muscles tendus, tout alerte de vie drôle et saugrenue, un beau •jour elle a rencontré la douleur et s'y est aventurée peu à peu... Elle a mis le pied prudemment, puis, à coups brusques, elle s'y est trempée jusqu'au cœur. Désormais quoi qu'elle fasse et quoiqu'elle joue,- elle en aura toujours la belle nostalgie et son visage en garde à jamais la saveur ineffacée.
La curieuse figure de théâtre ! Figure tout élastique, en caoutchouc ; le point concentrique est le nez; le reste se meut avec agilité autour, descend, monte, se crispe ou se calme. Les sourcils ascensionnent, en même temps que la bouche plonge. Et quelle ardente fixité dans ces yeux clairs d'actrice pour regarder droit, devant eux, cet infini particulier qu'est le sable noir et tapi de la foule ! Les yeux des acteurs, à force de darder toujours cet horizon, en rapportent parfois une beauté magique d'au-delà, plus grande encore que celle des yeux pourtant si beaux, des marins ! Chacun a son horizon professionnel.
Mais sans plus de préoccupation aucune
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d'infiiji, bonne fille, tout éclatante de vie vraie, allante et si vive, voici Tactrice !... Elle se retourne, boit, mange, déplace tout un appartement ; casquée de cette fameuse mèche rebelle qu'elle tape comme un coussin ou qu'elle châtie d'un geste sec des doigts. Les belles prunelles jouent, virent et s'arrêtent brusquement, comme par un choc du cœur.
C'est très joli. Suit un silence, un tout petit silence, comme d'oiseau perché... On attend, surpris, quoi ? un rire, peut-être? On ne sait. Et voilà que tout à coup ce masque sans bouger, sans remuer, en un^ minute — par une sombre poussée intérieure — s'altère, vieillit, vieillit à vue d'œil... Cette femme peut vieillir instantanénient, par une faculté unique et animale de sentir la douleur. On dirait que tout le corps fléchit devant l'approche delà mort : et cela vient de loin, de profond, navre atrocement le visage où passent furieusement, une à une, les années après les années, si rapidement qu'on a l'impreîssion d'avoir, comme les enfants du conte, tiré trop vite tout le fil d'une destinée.
Réjane n'a pourtant pas un visage poé-
tique ; j'entends par là qu'elle n'a pas Je visage mystérieux d'une Duse. Tout en elle dit la vérité réaliste et l'horreur du style «distingué ». Elle est d'abord, avant tout, socialement la femme qu'elle joue ; elle ne la transpose pas.
Cependant, je n'ai jamais vu, par la toutepuissance de son magnétisme, se créer, dans une salle, des silences plus poétiques.
Je n'ai jamais entendu écouter comme l'on écoute quand elle dit sa plainte. Quelle prodigieuse chose d'ailleurs que ce silence de toute une foule attentive, qui se tait respectueusement dans l'ombre pour écouter cettO;^ souffrance étrangère et inconnue qu'elle est venue consulter !
Immense curiosité sensuelle, presque sa dique, de la nature profonde, et qui s'étend à tout ce qui respire, même aux animaux; car, avez-vous remarqué que, parfois, le soir, aussi, dans les plaines, s'élève une grande plainte de bête blessée, et la campagne se tait pour l'écouter; les rainettes, les grillons eux-mêmes, tout fait silence pour laisser s'exhaler seule, au loin, la plainte qui emplit
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la nuit de son chagrin. On dirait que toute la vie animée retient son souffle — peut-être par curiosité, afin de ne rien perdre du drame solitaire qui se joue, là-bas, devant le public attentif des bois, des -marais et des plaines.
Une des plus grandes gloires de Réjane.
aura été de se donner toute comme un cri, et aussi de se livrer à toutes les manifestations nouvelles de son époque, de vouloir tout jouer, tout interpréter, être tous les cœurs l'un après l'autre... Elle aurait pu se cantonner dans des humanités de théâtre dont le succès lui garantissait une renommée facile. Tant de gens font comme ce personnage d'Andersen « qui ne savait qu'une histoire et qui la trouvait pour cela si belle ! » Réjane a voulu savoir toutes les histoires. Evidemment elle aura perdu à cela l'illusion de les croire w si belles », car le bonheur est de n'en connaître qu'une, mais elle n'a pas perdu néanmoins la foi, ni le désir toujours renouvelé de faire mieux et diflerent.
Elle a compris que se cassaient peu à peu
les moules de la vieille comédie. Elle est allée vers ceux qui apportaient au théâtre une humanité plus vraie et plus conforme à la vie, ceux qui la voulaient plus robuste, plus nuancée à Timage de nos rêves et de nos volontés profondes. Elle satisfait en nous le sens de Texact, Thorreur du poncif, le dégoût dé l'éloquence conventionnelle et, en môme temps, Famour de l'observation.
Qu'elle représente donc de l'humanité d'anecdote ou de l'humanité générale, elle est bien, à tous ces titres, le meilleur protagoniste de ce mystérieux ^mais si bel art dramatique, auquel chacun s'emploie humblement de son mieux, mais qui mériterait, hélas ! à le traiter avec des mains dignes de lui, cette triple royauté d'apparences inaccordables : le génie, l'intelligence et la sagesse. »
Quelles retouches apporterais-je à ce fugace et imparfait croquis ?... On ne retouche pas un portrait; môme imparfait, on ne corrige pas un croquis. S'il n'est plus tout à fait ressemblant, on le classe ou on l'encadre, selon sa valeur, on le détruit s'il ne vaut pas