Miss Harrielt, Regret, p
méditation du chrétien : ce sont les mêmes idées, les mêmes tours, et presque des termes identiques; car,religionsoupliilosophies, elles sont nées d'une même constatation, et par des chemins différents elles nous ramènent toutes à prendre conscience de la même irrémédiable misère.
On voit bien par là quelle espèce de tristesse morne est ensevelie au fond de l'œuvre de Maupassant. Car il est une tristesse généreuse qui nous élève l'âme et hausse nos courages. La tristesse peut être efficace et salutaire : on a dit, non sans raison, que le pessimisme est le plus sûr agent du progrès, piiisqu'ilnousporte, mécontents de l'ordre actuel des choses, à en souhaiter un autre, et qu'il prépare ainsi l'avènement du mieux. C'est qu'on songe alors à la grandeur de la destinée humaine et qu'on mesure la distance qui nous sépare du but aperçu là-bas, si loin! La tristesse d'un Maupassant nous laisse, sans espoir et sans rêve, courbés sous un esclavage humiliant et dur. Toutes les inventions des hommes, en même temps qu'elles s'efforcent à refouler l'instinct et à diminuer la part de l'animalité, ont pour objet de nous masquer l'épouvante de la dernière heure. Les religions parlent d'une vie future par oii cette vie terrestre se prolongerait à l'infini. La morale pose des principes qui témoignent, à travers tous les changements, de la durée de la
conscience. Les lettres, les arts, les sciences altostont, à travers toutes les ruines, la perpétuité de la pensée humaine. Muis sous ructioii do co matérialisme si sombre, tous ces prestiges disparaissent. L'homme mortel reste en face do ce mystère dont la vue ne peut se supporter non plus que celle du soleil : il voit la Mort faisant continûment son œuvre, jusque dans Tamour même, dans l'amour dérisoire oij doux êtres s'unissent pour donner la vie dans le moment même qui les emporte, ainsi que toutes les minutes et toutes les secondes, vers la destruction finale.
Cette philosophie, — si c'en est une, — philosophie à courte vue, mais dont Maupassant adopte avec une sorte d'âpre conviction les conclusions grossières et désolantes, donne à l'œuvre de l'écrivain sa signification et sa valeurhumaine. Ce qui, au point de vue spécial des lettres, en fait la valeur, c'est que Maupassant, plus qu'aucun autre des écrivains de sa génération, a été un artiste.
Car nous avons des savants qui, sous couleur de littérature, promettent de nous donner de l'histoire, de l'histoire naturelle et de la sociologie ; nous avons des romanciers pour nous présenter la réalité toute nue et toute crue dans ce qu'elle a de décousu, d'incohérent et d'inchoatif, des dramatistes pour nous offrir des tranches de vie, des poètes pour suggérer, rien que par le jeu des voyelles, toutun monde de sensations, et, je pense, aussi des peintres et des sculpteurs et des musiciens de mots; mais ce dont nous manquons le plus, c'est d'écrivains sachant qu'écrire est un art qui a ses moyens d'expression qui lui sont propres, ses règles et ses lois dont l'application est par ellemême quelque chose de beau, et qu'avant même d'être un art c'est un métier où l'on est d'abord
apprenti et où, pour passer maître, il faut avoir fuit son chef-d'œuvre. Ici encore Maupassant ne nous a pas laissé do bien longues confidences, mais il y suflil do quelques lignes telles que cellesci : (( Ceux, dit-il, que rien ne satisfait, que tout dégoûte parce qu'ils rèvont mieux, à qui tout semble défloré déjà, à qui leur œuvre donne toujours l'impression d'un travail inutile et commun, en arrivent i\ juger l'art littéraire une chose insaisissable, mystérieuse, quo nous dévoilent à peine quelques pages des plus grands maîtres. Nous autres, qui sommes seulement des travailleurs conscients et tenaces, nous ne pouvons lutter contre l'invincible découragement quo par la continuité de l'effort *. » Etcequi estpluséloquent, plus concluant surtout que des protestations, c'est en effet à travers l'œuvre la continuité de l'effort. Le premier signe auquel l'artiste se reconnaît, c'est qu'il a de son art quelque idée ; il sait quel en est l'objet etquels en sont les procédés; il sait lui-même l'œuvre qu'il y veut faire et par quels moyens il espère y réussir. Poètes et romanciers et tous ceuxqui s'intitulent eux-mêmes « écrivains originaux», ils n'ont pas coutume d'en convenir. Ils mettent leur coquetterie à laisser croire qu'ils no savent ce qu'ils font. Une belle œuvre leur
(i) Préface de Pierrt et Jean,
semble plus belle s'ils ne l'ont pas faite exprès. C'est leur ambition de passer pour des producteurs inconscients, pareils aux forces aveugles de la nature. Mais l'événement leur donne un éclatant démenti, s'il est vrai qu'il n'y a guère de grand écrivain qui n'ait été doublé d'un critique avisé. Pour ce qui est de Maupassant, on a dit qu'il portait ses contes naturellement, comme les pommiers de sa Normandie portent leurs pommes. Cela n'est pas exact. Je ne sais même s'il serait exagéré de dire qu'il avait ses théories, quoiqu'il ait, lui centième, protesté contre les théories en littérature. Mais en tout cas il avait réfléchi à propos des théories qui avaient cours autour de lui; et ici son originalité consiste dans les corrections et dans les réserves qu'il apporte à la théorie des écrivains réalistes ou naturalistes, et qui proviennent d'une connaissance plus judicieuse des exigences de l'art.
C'est la prétention de ces écrivains de « faire vrai » ; il n'en serait pas de plus légitime, si d'ailleurs ce souci du vrai n'avait tant de fois servi de prétexte à des recherches bizarres et aussi étrangères à la vérité qu'à la beauté. Ils prétendent, en outre, n'exprimant rien que la vérité, l'exprimer tout entière, c'est-à-dire donner de la vie une image qui lui soit exactement semblable. Mais la vie est composée de menus faits parmi lesquels
GUT DE MAUPA8SANT tf
il en est rl'indinVtreiits, d'illogiques ou ilo contra- (licloires. L'nrlislo ne prendra, dans celte vie en* coMihrrn du hasards ot de futilités, que les détails caractcrisliquos utiles à son sujet; et c'est précisément eu faisant œuvre de choix qu'il fera œuvre d'art. La vie présente tout au même plan, précipite les faits ou les laisse se tramer indéfiniment. « L'art, au contraire, consiste à user de précautions et de préparations, à ménager des transitions savantes et dissimulées, à mettre en pleine lumière, par la seule adresse de la composition, les événements essentiels et à donner à tous les autres le degré de relief qui leur convient. « II corrige sans cesse les événements au profit de la vraisemblance et au détriment de la vérité. A ce prix, il arrivera, « au liou do nous montrer la photographie banale do la vie, à nous en donner la vision plus complète, plus saisissante, plus probante que la réalité elle-même a: Mais qui parle de réalité, ot de (juelle réalité parle-t-on, s'il est vrai qu'elle apparaisse dilférenle à chaque individu? « Chacun de nous se fait une illusion du monde... suivant sa nature. L'écrivain n'a d'autre mission que de reproduire lidèlement cotte illusion avec tous les procédés d'art qu'il a appris et dont il peut disposer ^ » — Tout cela aboutit à séparer ueltenient