‹ Écrivains d'aujourd'huiChapitre 12 sur 42 · Voir préface de Pierre et Jecai · texte numérisé non relu

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l'art et la vie, celui-là devant être de celle-ci une reproduction d'autant plus précieuse qu'il ne cherchera pas à en être une copie servile. Et cela ne cesse pas d'être le réalisme, mais c'est le réalisme interprété par un artiste.

Le dernier effort de l'art, c'est enfin de se dissimuler. Presque tous les écrivains d'aujourd'hui mettent une insistance, la plus déplaisante qui soit, à étaler sous nos yeux leur travail préparatoire- Les naturalistes vident dans leurs livres l'amas des notes entassées dans les portefeuilles. Les psychologues nous font repasser par tous les chemins qu'ils ont suivis pour arriver à la découverte qui seule nous intéresse. Mais l'artiste comprend que, s'il accepte de faire ce long et ce pénible travail, c'est précisément afin de l'épargner au lecteur. Un portrait achevé ne doit laisser transparaître ni les préparations ni les dessous. Cela même est la méthode de Maupassant, qui ne nous montre jamais que des résultats.

De cet art, dont nous venons d'essayer d'indiquer les principes, si nous voulons maintenant trouver les meilleurs spécimens, ce n'est pas dans les romans de Maupassant qu'il faut les aller chercher. Non certes qu'ils soient sans mérite. Mais Maupassant y est moins original, y étant davantage sous la dépendance des modèles voisins. Ils ne forment pas sa part de contribution la plus personnelle au mouvement contemporain ; et si Maupassant ne les eût pas écrits, on comprend bien qu'il y manquerait de belles pages et qu'il y manquerait même un beau livre, Pierre et Jean; mais il n'y manquerait rien d'essentiel. D'ailleurs, l'écrivain n'est pas à l'aise dans le cadre trop vaste pour lui du roman : habitué à voir la réalité découpée en petits tableaux complets, il compose un roman d'une nouvelle agrandie ou encore d'une succession de nouvelles ; et, vite lassé, à la manière des nerveux, ce n'est pas son goûtde vivre longuement et de faire longue compagnie avec ses personnages. Il préfère, ayant campé hardiment un bonhomme, passer à d'autres; la multiplicité des besognes lui agrée mieux

que la lenteur d'une seule. Puisque d'ailleurs il n'admet pas qu'il y ait un type du roman, et puisque, d'après lui, toutes les formes en sont bonnes pourvu que l'auteur y ait réalisé son dessein, c'est sur ses intentions mêmes que nous le jugerons. A son roman Une Vie il donne ce soustitre «l'humble vérité », et il semble donc n'avoir voulu, pour cette fois, qu'esquisser l'image d'une vie semblable à beaucoup d'autres. Mais, accumulant sur la tête d'une seule personne toutes les tristesses de la vie, il fait d'elle véritablement une privilégiée; son cas, qui ne cesse ni d'être possible ni d'être vrai, n'est du moins pas d'une vérité humble, étant d'une vérité d'exception. Dans Bel Ami. il a voulu faire passer sous nos yeux les tableaux variés de l'existence d'une sorte d'aventurier de lettres; mais de tous ses livres c'est celui qui laisse la plus forte impression de monotonie, et le seul peut-être qui, par endroits, donne celle de Tennui. C'est que, le journaliste Deroy n'ayant pour réussir d'autre raison sinon qu'il est un beau mâle, et n'ayant pour parvenir qu'un moyen, celui de la nature, la répétitign à la longue et malgré tout en devient fatigante. Dans Mont-Orioly le cadre est bien vaste pour une aventure qui gagnerait à être plus lestement contée, et qui de fait l'a été maintes fois par Maupassant lui-même. Ou plutôt on saisit trop ici le

proc(^(lô, emprunté par Maiipussant aux écrivains (le l'éculu naluralislo et qu'il eùl mieux fail de leur laisser : il consislo à raltaciier, à l'aide d'une aventure quelconque, et qui aurait pu être dillérente étant par ello-môme insignifiante, la série des documents et des notes prises sur un milieu. Enfin, quittant ce qu'il appelle le « roman objectif » pour la forme qui en est exactement le contraire, « le roman de psychologie, » Maupassant a prouvé par le succès de Pierre et Jean que son talent n'était pas seulement vigoureux, mais qu'il était souplo et pouvait se prêter aux recherches les pins (lifFôrentes. Si néanmoins il n'a retrouvé le mémo succès ni dans Fort comme la Mort ni mêmcidans A^o/;t Cœur^ c'est peut-être qu'il pouvait bien faire dans le domaine de l'étude psychologique une excursion, mais que ce domaine n'était pas le sien, les personnages qu'il comprend le mieux étant aussi les moins compliqués, et les sentiments dont l'étude lui appartient en propre ne se prêtant guère à de très suhfib's analyses.

C'est dans la nouvelle que Maupassant est tout à fait supérieur, et au point de défier toute rivalité. Il y est un créateur , ce qui est la condition indispensable pour être un maître. Il a renouvelé le genre; il Ta mis à la mode. A cette vogue retrouvée du genre, nous devons la

masse des contes médiocres et des nouvelles insipides dont nous sommes inondés chaque jour, la nouvelle étant devenue article de production courante et ayant sa place dans les journaux entre la chronique fantaisiste et l'article d'information. Ainsi se trouve confirmée la règle qui veut que nous payions cher chacun de nos plai- , sirs, et la loi est appliquée d'après laquelle l'impulsion donnée par un chef-d'œuvre doit se propager et se continuer jusqu'à ce qu'elle s'épuise dans la série d'imitations de plus en plus faibles. V Histoire d'une fille de ferme. En famille, l'Héritage, Mon oncle Jules, les Bijoux, l'Enfant, dix autres que nous avons citées, vingt autres que nous pourrions citer, donnent celte impression qui est celle même qu'on cherche à produire en art : c'est l'impression de la plénitude et de la perfection du rendu, venant de ce que l'idée a été complètement réalisée et l'effet obtenu justement par les moyens appropriés. 11 n'y a ni de manque ni d'excès, mais rien que justesse, harmonie , équilibre.

C'est d'abord la proportion du cadre avec le sujet ; car cela a son importance, bien qu'on l'ignore généralement et que ce soit assez l'habitude de faire tenir unesimpleanecdote dans les dimensions d'un tableau d'histoire. Le milieu est nettementindiqué, afin, que les personnages y viennent prendre leur

place comme d'oux-mémos et afin qu'ils y bai{^nent dans leur lumière naturelle. Ceux-ci nous sont présentés de face, en quelques traits bien appuyés, ceux qui sij^nifient et qui tiennent lieu do tous les autres. Dans l'individu physique l'ôtro moral apparaît déjà : il achève de se dessiner etil se révèle entièrement à mesure que le personna<^e parle et qu'il agit. Maupassant possède à un degré éminent ce don du récit, qui est aussi bien un don de la race, celui qui consiste à faire se dérouler une aventure ou plaisante ou tragique et à la mener, en suivant l'ordre naturel des faits, vers un dénouement rapide. Il so transforme avec une telle prestesse dans chacun de ses personnages, et il nous fait si bien entrer avec lui dans l'intimité de chacun d'eux, dans cette intimité grâce à laquelle rien ne semble plus indifférent, qu'en vérité nous arrivons à trouver de l'intérêt à l'aventure de ce Cochon de Morin et à l'histoire de la Bête à MaW Dclhomme. Cela est conté d'ailleurs dans un style si clair, si sobre et surtout si simple^ aven un tel bonheur d'expression venu non de l'imprévu des termes, mais de leur justesse, qu'il semble bien qu'il n'y eût pas moyen d'en employer d'autres , et que ceux-ci n'ont pas été choisis entre plusieurs, mais qu'ils sont venus d'eux-mêmes , attendu qu'ils étaient les seuls. Ce stylo de Maupassant échappe

presque à l'étude : il fera à jamais l'admiration de tous les curieux de bonne langue française et le désespoir de tous les chercheurs de curiosités grammaticales. On pourrait en dire autant de ses nouvelles elles-mêmes. Plus on en g-oùte profondément la valeur, et moins on se sent capable d'en parler longuement. C'est Voltaire qui disait qu'on ne commente pas Racine, parce qu'il faudrait mettre au bas de toutes les pages : « Beau, admirable, sublime ! » ce dont au surplus les commentateurs ne se sont pas fait faute. Au bas de presque toutes les nouvelles de Maupassant, il faudrait mettre : « Cela est la perfection ellemême. »

On a comparé Maupassant à La Fontaine : c'est un La Fontaine qui n'a pas la même légèreté de touche, pas la même insouciance non plus et qui n'a pas d'esprit. On l'a rapproché de Mérimée : c'est un Mérimée qui n'en a ni la distinction, ni le scepticisme détaché, ni les raffinements de cruauté. Mais ce qui importe, ce n'est pas qu'il ressemble de plus ou moins loin à celui-ci ou à cet autre, c'est qu'il est un génie dans la tradition. Il a des ancêtres dans toute la lignée des écrivains de souche purement française. Sa verve remonte jusqu'à celle des vieux conteurs gaulois. Et Villon , qui parlait avec la même ardeur sensuelle du corps de la femme « qui tant

est leiulro et soiiof », tremblait avec la mômo épouvante devant les ulFres de la mort. Maupas sant a tous les traits qui caractérisent la race; il n'en a point d'autres. Dans son clair génie, il n'y a nulle infiltration du génie étranger. Cola môme, à la date d'aujourd'hui, pourrait lui faire une originalité. Les limites de son esprit sont aussi bien celles dont l'esprit franrais ne sort que rarement. Ni rêveur ni mystique , incapable do comprendre toute idée ou trop abstraite ou trop conipii(juée , médiocrement sensible au jeu des couleurs et à la musique des phrases, il est curieux dos spectacles de la vie et s'applique à rendre dans ce qu'ils ont de plus particulier les cent actes divers de l'ample comédie. C'est avec ce fond do tempérament français et gaulois qu'il a traversé la société contemporaine. Venu dans une époque d'extrèmo civilisation et d'infinie lassitude , il a, par l'effet mémo de sa rudo vigueur, traduit plus fortement que les autres ce dégoût do toutes les œuvres de l'esprit, et pareillement la désolation do la créature réduite à ne rien apercevoir au delà des transformations do la matière. Et, venu dans une époque où la littérature, moins soucieuse de la vie intérieure qu'elle ne l'était jadis, s'attache surtout à décrire les rapports des hommes entre eux et ceux qu'ils soutiennent avec les choses, il a donné de la vie

une traduction et de l'art une expression qui, en dépit de différences profondes venues de la différence des temps , s'en vont rejoindre, à travers les siècles, le réalisme des maîtres classiques.

Si l'on domnndait t\ M. Julien Viaud co qu'il pense de Pierre Loti, nul doute qu'il ne répondît: « C'est une question que jo ino suis posée bien souvent. Jo connais Loti mieux quo personne autre; jo l'ai étudié avec la sollicitude la plii6 altonlivo et la plus inquitUc ; jo ne le connais pas tout entier. C'est un être très compliqué, un garçon invraisemblable et rempli do contradictions; pour tout dire d'un mot, c'est un drôle de corps. ») Nous ne pouvons mieux faire, pour notre part, que do nous en tenir à l'opinion du plus intime ami do Loti, et do chercher à découvrir quolquos-unos des contradictions qui font de ce marin littérateur un si « Ui'ùlo de corps ».

Loti a été d'abord un petit enfant pur et rêveur, élevé dans la douce paix de la famille. Il est né en Saintonge (non point en Bretagne, comme beaucoup se l'imaginent. Il n'a connu la Bretagne que bien plus tard; encore ne l'a-t-il pas aimée tout de suite; mais il s'est défendu de son charme avant de le subir; il lui a fallu du temps et l'accoutumance, pour faire de cette Bretagne sa seconde patrie, sa patrie adoptée). Ses yeux ont eu pour premier horizon un milieu presque incolore, un coin tranquille de petite ville de province, les bois d'un domaine voisin, la Limoise, qui lui semblaient profonds comme les forêts primitives, fa plage de l'île d'Oléron. Des grand' mères, des tantes et des grand'tantes, une sœur et un frère beaucoup plus âgés que lui s'entendaient avec son père et sa mère pour le gâter. Il croissait, au milieude toutes ces tendresses, comme une fleur de serre chaude, comme un arbuste trop soigné. Il était sage, obéissant, timide et réservé, toujours convenable dans ses petites manières. Il était pieux, appartenant à une famille protestante très austère. Il déclarait vers ses huit ans qu'il serait pasteur. Il témoignait de sa future vocation

par les infinis scrupules do sa conscioncc. Doux, point bruyant, il rêvait beaucoup» no jouait guère, ol séulcniont avec des petites fîlles, étant lui« nu^me un peu petite lille.

On avait tout lieu d'espérer qu'il tourncrairbicn.

Mais on comptait sans l'atavisme. On comptait sans les fatalités d'un sang qui, depuis des générations, coulait dans des veines do marins. D'étranges visions liantaiont ses rêves : visions de contrées lumineuses, do forêts tropicales, do solitudes d'Afrique, qu'il devinait avant do les avoir vues, dont il retrouvait en lui le souvenir légué par les navigateurs, ses ancêtres. Quand il lui arrivait de songer à l'avenir, et qu'il regardait autour do lui les hommes d'un certain âge, parvenus à des positions considérées comriie belles et to»t à fait enviables, il ne s'habituait point à cette idée qu'il pùl, un jour, être comme l'un d'eux, « vivre utilement, 'posément, dans un lieu donné, dans une sphère déterminée». Un désir instinctif, une envie s'éveillait en lui d'aller, lui aussi, par le monde, à l'aventure. 11 avait vu son frère aîné partir pour les mers lointaines ; il l'avait suivi en imagination jus(|u'à Tahiti, l'iMo délicieuse. Il voulait aller aussi loin, plus loin, partout, tout voir, fouiller celte planète en tous les sens. Résistances et supplications so brisèrent contre cette détermination une fois prise. Avant ses trente ans.

Loti pouvait se rendre ce témoignage, qu'il avait vécu plusieurs vies d'homme, roulé par les cinq parties du monde, fait toutes les sottises possibles dans tous les pays imaginables, « grillé sa peau à tous les vents, à tous les soleils, et rôti par tous les bouts le balai de la vie ».

Tout de même chez ce rouleur, revenu de tant de choses, il reste beaucoup de l'enfant de jadis. Loti revient sur ses souvenirs de ce tempslà avec une complaisance qui prouve qu'il n'est point devenu étranger au Loti d'alors. Tels de ces souvenirs ont conservé pour lui un charme que nous avons même quelque peine à nous expliquer; celui, par exemple, d'un jour où il confectionna, avec ses petits amis, une belle omelette aux mouches. Il est resté très enfant. Au plaisir qu'il prend à décrire les aspects bizarres et les coutumes étranges des pays exotiques, on voit bien qu'il s'amuse de ce bariolage, comme les enfants qui ont d'instinct le goût de l'extraordinaire. Il aime à se parer de beaux costumes. A Stamboul, costumé en Turc, il n'a pu s'empêcher de rire devant cette vision d'opéra-comique. Mais, de retour en France, il lui arrive de s'affubler' d'oripeaux, lui et les siens, et toute sa maison, sans cause, cela va sans dire, et aussi sans

l. Le Roman d'un enfant, passîm.

crainto Hu ridiculo, uniqunmont pnrco quo cela l'uinnso. Et oiicoro, dans co mépris oi^ il a(Ti»clo d'envelopper en bloc loiilcs les clioses de la civilisaliun, il y a hien de l'cnfantillago...

Dos son promior livre, et afin de prendre tout do suite position, Loti faisait sa profession do foi. (i'ost celle tlti plus complet d«\sencl»anlement, cxniimt'^ dans un langage d'un absolu cynisme. IjO temps et la débauche sont deux grands « remèdes ; lo cœur s'engourdit à la longue, et « c'est alors qu'on no souffre plus... Il n'y a pas * (( do Dieu, il n'y a pas de morale, rien n'existe « do tout co qu'on nous a enseigné à respecter; a il y a une vie qui passe, à laquelle il est logi- « ((uo de demander le plus do jouissances possi- (( blo, en attendant l'épouvante finale qui est la (( mort. Los vraies misères, ce sont les n)aladies, n les laideurs et la vieillesse^ tii vous, ni moi, (( nous n'avons ces misères-là ; nous pouvons « avoir encore une foule de maîtresses et jouir de « la vie... Je vais vous ouvrir mon cœur, vous (( faire ma profession do foi. J'ai pouf règle do « conduite do faire toujours co qui me plait, en « dépit de toute moralité, do toute convention (( sociale. Je no crois à rien ni à personne, je " « n'aimo personne ni rien ; je n'ai ni foi, ni espé- « rance i... u Y a-til dans l'expression de ces

i. Aziyadé, p. 61.

principes quelque outrance, un peu de forfanterie et de bravade ? Cela est possible. Il semble bien néanmoins que ce soit ici le fond même de la pensée de Loti. De ces déclarations de la première heure on en peut rapprocher d'autres tirées de ses derniers livres, et la conception même qui se dégage de l'ensemble de son œuvre. Il ne croit à rien, en dehors des réalités présentes. Tout ce qu'il demande à la vie, c'est de lui procurer la plus grande somme de jouissance matérielle possible. « Laissons tout, et jouissons seulement, au passage, des choses qui ne trompent pas, des belles créatures, des beaux chevaux, des beaux jardins et des parfums de fleurs. » — Et ce sceptique rêve de l'infini, et ce cynique a d'exquises délicatesses de sensibilité, et cet égoïste a des tendresses infinies...

La force physique, la souplesse du corps, la vigueur des muscles, c'est tout ce que prise Loti. Il s'est efforcé de les développer en lui-même par l'escrime et l'acrobatie. Il cite avec une évidente satisfaction ce propos d'un directeur do cirque qui, voyant comme ses muscles se détendaient en ressorts d'acier, laissa tomber ces mots de regret : « Quel dommage, Monsieur, que votre éducation ait été commencée si tard!,.. wPar contre, il ne se lasse pas d'exprimer son dédain pour le métier d'homme de lettres, et pour les lettres

ollcs-mAmos. Il nous apprend quo de tout temps il a ^'!pr()uv^^ pour los choses imprim(^os un invincible (légoiU. Au cours de ses éludes, faites vraiment à bâtons rompus, les exercices do style étaient ceux où il éch'oùàit imnianquablcment. Depuis, il s'est écarté de toutes lectures. S'il écrit, *>^ c'est sans se soucier du jugement des hommes, dans l'ignorance de toutes les règles et do tous les procédés, sans songer môme à faire œuvre d'art.^ Et ce dédain pour los livres peut sembler puéril, venant d'un homme qui fait des livres. Mais on outre ^ il s'en faut quo Loti n'ait point son esthétique. Il se connaît très bien lui-môme; il analyse et définit avec une rare précision l'espèce do son talent. Il a le souci do n'étro pas banal ; souci louable à coup sûr, mais dépourvu de toute ingénuité. Ceci surtout est significatif. Il a eu do très bonno heure le besoin de fixer ses impressions sur le papier. Le « journal, a destiné d'abord à n'être connu que de lui seul a fourni bientôt la matière do récils destinés au public. Loti s'est mis à chanter son mal et à le crier aux passants quelconquos. Il prévoit quo le jour apj)rocho où il confiera à ces passants quelconques dos secrets do son âme plus intimes encore. Ce • besoin de se raconter soi-môme et do transformer les épisodes do sa vie senlimontalo pour en faire la matière de beaux récits, n'est-ce pas le signe

OÙ orl reconnaît ceux qui sont nés pour être des artistes ? Gomment Loti s'endéfentlrait-il? « Pourquoi, lui demande-t-on, avez-vous pris comme dérivatif à votre douleur |a culture des muscles, qui tuera en vous ce qui seul peut vous sauver? Vous êtes clown, acrobale et bon tireur, il eût mieux valu èlro un grand artiste... » Or, c'est cela même qu'est Loti avant tout et par-dessus tout, et quoi qu'il puisse penser de la vanité de l'art. 11 est un artiste, — et très artiste.

L'œuvre de Loti, faile presque entièrement do souvenirs personnels, se compose do romun» où il se met le plus souvent en scène : Aziyndè^ te Roman et un spahi ^ le Mariaf/e de Loti, Madame Chrysanthème; de récils de voyages et de conlidencos : Fleurs d'ennui, Propos d'exil (avec li-s puges d'une si admirable simplicilo sur la mort do. l'amiral Courbet), Japoneries d'automne. Au Maroc, le Itoman d'un enfant; et de deux livres enfui dont il semble que tout le reste n'ait été que lu préparation, où le talent de Loti s'est fait plus large, où sa pensée, en mémo temps que plus tendre, s'est faite plus grave et plus vraiment ^ humaine : Mon frère Yves et Pécheur d'Islande.

C'est Loti, ou à -son défaut ce sera son ami Phimkelt, qui démêlera pour nous de quoi est faite l'étrangelé des livres do Loli : « Ce qui est très '^ « particulier chez vous, ce qui donne à vos livres (( cotte étrangeté qui attrape les badauds, c'est le a mépris que vous semblez faire des choses mo- (( dernes : c'est l'indépendance aisée avec laquelle « vous paraissez vous dégager do tout ce que « trente siècles ont apporté à l'humanité, pour en « revenir aux sentiments simples de l'homme pri-

(( mitif ou à ceux des animaux antédiluviens des <( mers du Sud. Seulement, vous employez toutes « les ressources, toutes les recherches de l'homme « très civilisé, pour les rendre intelligibles, ces « sentiments, et vousyparvenezdans une certaine « mesure, je no le conteste pas. » Cela est très net et très exact. En effet, c'est seulement au regard de l'homme trop civilisé que les êtres primitifs semblent intéressants. C'est en la comparant avec sa propre complication intellectuelle, qu'il se prend à aimer leur simplicité d'âme. Mais aussi voit-on par là de quelle convention initiale procèdent ces romans. Le rêve d'humanité primitive qui y est exprimé est lui-même le résultat d'un état de civilisation très avancé. Ils ont pour point de départ une gageure de blasé.

Les seuls personnages qu'on rencontre dans les romans de Loti, et qui y représentent toute l'humanité, ce sont des |simples, débordants de vie physique, étrangers à tout travail de pensée : ces matelots dont il nous conte jusqu'à satiété les saouleries et les débauches dans un déchaînement de l'animal après les longues continences de la vie à bord ; le spahi Jean Peyral, un paysan des Cévennestransportédans lessolitudes del'Afrique, et qui s'y est acclimaté; des gens du peuple, des vagabonds, Samuel, Achmet, et toute une série de grands diables de sauvages, Africains ou Polyné-

siens. Loti les aime parce qu'ilssont beaux et forts; et il les aime aussi parce qu'ils sont dévoués, plus capables que les gens policés d'un dévouemont absolu et spontané, dévoués à la manière des bons cliiens.

Ses femmes sont plus rapprochées encore, si cela est possible, do l'humanité primitive: ce sont des enfants, do petites esclaves, de petites sauvagesses. Aziyadé est une esclave circassienne qu'un riche vieillard de Stamboul acheta pour son harem : se coiiïer, aplatir ses mèches de cheveux rebelles, teindre ses ohytca en rouge orange, ce sont toutes ses occupations. Pasquala Ivanovitch est une gardeuso de chèvres dans les montagnes du Monténégro. Rarahu ne sait que se baigner dans son ruisseau d'Apiré et se tresser des couronnes de fleurs. Chez Fatougaye, certaine particularité physique : les mains qui sont d'un beau noir au dehors' et rc^es en dedans, certaines intonations d'un fausset étrange, certames poses, certains gestes inquiétants rappelaient do mystérieuses ressemblances qui troublaient l'imagination...

On devine ce que peut être un roman d'amour avec de telles amoureuses. Les sens s'y trouvent seuls engagés. Entre Loti et ses maîtresses, mémo entre le spahi Jean Peyral et la jolie singesse Fatougaye, il y a tout un abîme^, un monde de

pensées ; leurs âmes ne peuvent se toucher. « Je pense beaucoup de choses que tu no peux com" prendre, » dit Loti à Rarahu. L'amour entre deux êtres chez qui toute communion intellectuelle est impossible se réduit à n'être plus que le plaisir. De fait, Loti n'admet guère qu'il puisse y avoir quelque chose dans l'amour qui dépasse la sensation physique. En ce sens^ il a raison de noter en lui je ne sais quel phénomène d'atavisme lointain qui lui fait l'âme à moitié arabe, et concitoyenne des pays d'Islam. La conception qu'il se fait de la femme, comme destinée à n'être qu'un instrument déplaisir, est plus près du mahométisme que-de Ja conception chrétienne. Encore s'il les aimait, à sa manière, ces maîtresses soumises comme des esclaves! Mais il semble bien que tout l'amour fût du côté de celles-ci. C'est pourquoi les romans de Loti se terminent tous de la même manière, uniformément triste. L'abandon, l'oubli, la mort en sont les lugubres finales. Morte, Aziyadé. « Elle m'aimait, elle, de l'amour le plus profond et le plus pur, le plus humble aussi; et tout doucement, lentement, derrière les grilles dorées du harem, elle est morte de douleur, sans m'envoyer une plainte. J'entends encore sa voix grave me dire : Je ne suis qu'une petite esclave circassienne, moi. . . mais toi, tu sais'; pars, Loti, si tu le veux, fais suivant ta volonté.» Morte, Rarahu, morte comme

iMi(> poliio fille poinluo. Et si elle était tombée si hns dans les derniers temps, ot si elle est morte, c'est deux fois la faute do Loti.

On voit h quoi a!)0ulit colle mise en aMiyrr d' s « sontimonts simples do l'huinanitô ». DépouTîli ( s do tout prestige emprunté, ces idylles, uniquement sensuelles, ne sont que do vulgaires ot déplaisantes histoires : hisloiresd'unionssansamour, suivies do l'abandon; le fait divers lui-môme dans sa répugnante banalité. Co n'est rien do beou que riiumanitô réduite à sa plus simple expression ! — Et c'est alors qu'on mesure toute l'étendue ila ?^ l'art daLoli. Onconiprend tout ce qu'il a dû ajouter à ces médiocres épisodes do sa vie, et qui n'y était pas contenu, pour quo le récit en devint si poignaatj tout imprégné el chargé do poésie.

Il faut répéter, d'abord, que l'exotisme a sa part dans l'attrait des romans de Loti. Il semble, au premier coup d'oeil, que tout ce bariolage, ces turqueries, ces japoneries, ces chmoiseries ne soient là que pour amuser le regard, pour satisfaire une curiosité badaude. Elles ont un autre et plus réel avantage : c'est de nous dépayser. On ne songe pas sans un peu de gène à ce que serait le Mariage de Loti^ transporté dans un décor qui nous serait plus familier, vers les parages des Batignolles. Dans son décor exotique nous songeons moins à nous en choquer. L'éloignement adoucit, atténue, estompe les contours des choses. — Au surplus, ces peintures des mœurs étrangères sontelles exactes? On Fa contesté. Mais la question est oiseuse et tout à fait dépourvue de sens, Loti n'étant ni historien, ni anthropologiste. Loti est un poète. Il ne se sert des souvenirs qu'il a rapportés de ses courses à travers le monde que pour en composer des cadres appropriés à ses rêves.

Ce qui est essentiel chez Loti, ce qui donne à son œuvre son vrai caractère, c'est le grand souffle de poésie naturaliste dont elle est pénétrée. Loti a le culte de la nature, au sens oij l'entendaient les anciens, de la nature créatrice, source

do toute vie, ot seule vivante, de l'c^lcrnello Isis qu'a chantée Lucrèce. C'est vers elle qu'il se sentait attiré, dès r(Mifance, par une sorte de pantliéisino inconscient. Le double mystère de son immensité et de son éternité remplissait de crainte et le jetait en extase . Il voulait aller vers elle, vers « la nature eftrayante aux raille visages ».

Il l'a vue, ayant, pour la voir, parcouru toutes les roules du monde; il l'a possédée; et il a réussi à la faire tenir dans ses livres, tout entière, étant de ceux (jui ont lo don de peindre les ciïoses avec des mois et d'en composer des tableaux dont les tableaux des peintres n'égalent pas la ma* gie. Dans ses descriptions, en effet, il ne se borne pas à reproduire avec toute la netteté possible le détail des objets; mais il excelle à reproduire l'impression d'ensemble , à dégager ce qui est pour ainsi dire Vhmo d'une contrée. Le suivonsnous au Sénégal? l'impression que nous recevons continûment, qui peu à peu nous pénètre, s'empare de nous, c'est l'impression d'une nature farouche, ennemie de l'homme, avec le (lamboiement sans répit de son soleil, l'aridité de ses déserts de sable, et cette atmosphère chargée de piûsons. Nous emmène-t-il dans Tahiti, l'île délicieuse? des images qu'il fait passer devant nos yeux l'impression se lève d'une nature paradi-

m ÉCRIVAINS D'AUJOURD'HUI

siaque, terre d'éternel printemps, tiède et parfumé, où les arbres n'ont point d'ombres perfides, oii les plantes n'ont pas de sucs dangereux, où les bêtes sont inoffensives, où les hommes sans besoins ignorent le travail, où la vie s'écoule indolente et charmée dans un rêve de volupté. Nousmêmes, bercés par la musique des phrases, enveloppés par la séduction des mots harmonieux, il nous semble que nous sommes transportés ailleurs sous d'autres cieux, et que nous échappons à l'oppression des horizons trop étroits où s'enferme notre vie.

On pouvait croire qu'au point où il était parvenu, grâce à l'effort des écrivains pittoresques de ce siècle, Fart de décrire n'avait plus de progrès à faire. En effet, pour ce qui est de rendre le contour précis des objets, leur relief et leur couleur, Loti n'a pas fait mieux, peut-être a-t-il réussi moins bien que tels de ses devanciers ; mais ce dont nul encore ne s'était avisé, c'est de rendre visible ce qui est sans contours arrêtés, ce qui n'a pas de forme, pas de couleur tranchée, et qui est fait au contraire de l'inconsistante harmonie de nuances indécises et imprécises. Telle cette description d'une nuit dans les mers équatoriales

Les nuits mômes étaient lumineuses. Quand tout s'é-

M. PIERRE LOT! nr.

tnit endormi dons des immobilités ioardes, dans des siloiu'os morts, les étoiles apparaissaient en haut pins éclntaiites «juc dans aucune autre rcg'ion du monde. Et la mer' aussi éclairait par en dessous. Il ^' avait une sorte d'inmu>nso lueur diffuse dans les eaux. Les mouvements les plus légers, le navire dans sa marche lente, le rc(|uin en se retournant derrière, dég'ag'eaient dans les remous tiôdesdcs clartés couleur de ver luisant. Et puis, sur le ju[rand miroir phosphorescent de la mer, il y avait des milliers de flammes folles; c'étaient comme de petites lampes qui s'allumaient d'elles-mômes partout, mystérieuses, brtllaiont quelques secondes et puis mouraient. Ces nuits étaient p.lmées de chaleur, pleines de phosphore, et toute cette immensité éteinte couvait de la lumière, et toutes ces eaux enfermaient de la vie latente à l'état rudimentaire, comme jadis les eaux mornes du monde primitif *.

Ou mieux encore cette description de la lumière d'Islande, où il s'agissait de donner l'idée d'une atmosphère innommée, qui n'est ni jour ni nuit :

Dehors, il faisait jour, éternellement jour.

Mais c'était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait h rien ; elle traînait sur les choses, comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de suite, commençait un vide immense qui n'était d'aucune couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout semblait diaphane, impalpable, chimérique.

L'œil saisissait A peine ce qui devait être la mer: d'abord, cela prenait l'aspect d'une sorte de miroir trem- • blant qui n'aurait aucune imag-e à refléter; en se prolong^eant, cela paraissait devenir une plaine de vapeurs, et puis plus rien ; cela n'avait ni horizon ni contours.

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