‹ Écrivains d'aujourd'huiChapitre 13 sur 42 · Mon frère Yves, p · texte numérisé non relu

Mon frère Yves, p

La fraîcheur humide de l'air était plus intense, plus pénétrante que du vrai froid, et, en respirant, on sentait très fort le g"oût du sel. Tout était calme, et il ne pleuvait plus; en haut, des nuag-es informes et incolores semblaient contenir cette lumière latente qui ne s'expliquait pas ; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et toutes ces pâleurs des choses n'étaient d'aucune nuance pouvant être nommée *^.

On sent trop combien le terme de « description » que j'ai employé jusqu'ici est impropre. Ce dont il faudrait parler,c'est d'un merveilleux talent d'évocation. Loti n'a pas éprouvé, comme tant d'autres, le besoin de torturer la langue ; il n'emploie que les mots de tout le monde. Mais ces mots, dits par lui, prennent une valeur qu'on ne leur savait pas; ils éveillent des sensations qui se prolongent en nous très profondément; ils évoquent devant nous des aspects qui vont loin, très loin, jusque par delà l'apparence sensible des choses.

La poésie de la nature est toujours une poésie de désenchantement, — puisqu'elle nous tient sans cesse en présence de cette mère de tous les êtres, qui est une mère aveugle et sans âme, continuant sans se soucier de chacun de nous son œuvre qui ne finira pas; et puisqu'elle nous ramène perpétuellement à cette pensée, que nous ne sommes qu'un point dans un monde sans bornes. LoLi

Page 1