Fleurs d'ennui, t
Tous ces éléments, la poésie do la nature, la grando mélancolie, l'art du décrire, le don d'évocalion,, sont ceux encore qui nous charment dans Mon frère Yves et dans Pécheur d'Islande. Cependant ces deux livres sont à part dans l'œuvre de Loti. Ils y représentent comme une « seconde manière >, — à laquelle d'ailleurs il semble que l'auteur ait renoncé, puisqu'il s'est borne dans ses derniers livres à nous donner des descriptions qui ne sont tout de mémo que des descriptions, et qui ne laissent donc pas, à la longue, de devenir fatigantes^ C'est qu'il y a dans ces deux livres une note nouvelle. Loti y renonce à son étalage ' de cynisme, à ses partis- pris d'ironie. Il y arrive à rémotion vraie, à l'entière sincérité. Il s'est ^ laissé toucher par le sentiment de l'universelle fraternité dans la souffrance, par la pitié douce et profonde. Et nous aussi nous sommes de plein cœur avec lui, et avec les êtres dont il nous montre la misère, voisine de la nôtre.
Le décor lui-même a changé. Certes, on nous pf omène encore à travers la vaste scène du monde. Comme son frère Loti, Yves en s'éveillant ne sait plus bien, à quelques milliers do lieues près, oii
il se trouve : il n'a pas la notion exacte des pays et confond tel lendemain de fête avec d'autres qui se sont passés ailleurs, en Amérique ou dans les ports de la Chine, à Buenos-A)||ps ou à Rosario, à moins que ce ne fût à Hong-Kong. Mais celle fois il y a un centre qui ne change pas, un coin do terre où l'on revient, où l'on souhaite du moins de revenir et de se fixer. C'est cette Bretagne monotone et triste dont Loti a si bien compris laparticuHère séduction, ce charme d'intimité auquel on reste fermé d'abord et puis qui vous prend tout entiers. A Plouherzel, à Pors-Even, il y a des mères, des femmes, des fiancées; et il y a aussi les sites familiers, de vieux murs et de vieux arbres avec des nichées de souvenirs. C'est pourquoi, lorsqu'ils ont repris pied sur ce coin de terre où toutes leurs tendresses se sont concrétées, les coureurs d'aventures, aux airs débraillés ef gouailleurs, redeviennent ce qu'au fond ils n'ont pas cessé d'être : de grands enfants.
Ces grands enfants, ces humbles, ces simpi'es et ces pauvres, combien vraiment Loti les a aimés 1 Il ne s'agit pas de savoir, comme vous le pensez bien, s'il s'est apitoyé sur leur sort. Larmoyer ce n'est pas aimer. La seule sympathie qui ait de la valeur en littérature est celle qui permet à l'écrivain d'entrer en communion intime avec ses personnages, de s'intéresser aux moindres détailu
do hîur vio, d'en péihUror lo sons et do fairo une liistoiro ou un runmn avec tous cos menus faits, qui scnibleraiont à d'autros insignidants et sans prix. C'est cotto sorte do sympathie qui fait apercovoir tant de ciiosos à Loti, rien qu'à travers les fcMiilIels jaunis d'un livret do marin. Derrière Jes ciiitiVcs, les nouks et les dates qui s'accumulent sur un de ces livrets, ilsous-ontend tout unpoèmo d'aventures et de misères : les premières années passées la poitrine au vent, en haut d'un mal do navire, sans souci de rion ; les années plus troublées où Tamour naissant se traduit tantôt en ivresses brutales ettanlôten rêves naïvement purs ; les éveils terribles du cœur et des sens, les grandes révoltes, le retour à la vie ascétique du large. Et toujours co rêve de la retraite, de la vio très sage ( 1 1res calme dans un coin de pays, rôve que tous les matelots commencent à faire en plcinejeunesse et que si peu réalist^nt*.
Si vous voulez apprécier les effets de cette sympalhioartistique,comparpz YvesKermadec avec un personnage auquel il ressemble par plus d'uncôté: le Coupoau de M.Zola. Tous deux, Yves et Coupeau, sont poursuivis par lo mémo héritage d'alcoolisme : une force, venue deleurs ancêtres, les contraintà boire; et l'ivresse éveille pareillement chez eux