‹ Écrivains d'aujourd'huiChapitre 16 sur 42 · Mon frère Yves, p. 3, p · texte numérisé non relu

Mon frère Yves, p. 3, p

un être dans lequel ils ne se reconnaissent pas, une bête sauvage. Mais tandis que l'auteur de l'Assommoir se complaît au spectacle du progressif abrutissement de l'ouvrier zingueur et qu'il semble triompher quand la force fatale et mauvaise a enfin accompli toute son œuvre, elles sont poignantes et douloureuses, contées par Loti, les phases de ce drame qui met aux prises avec le fléau héréditaire les bonnes résolutions d'Yves, toujours renouvelées, toujours vaincues. — Yann, le pêcheur d'Islande, avec les quelques sentiments très simples et très profonds qui composent toute son âme, est vraiment une figure de grande idylle, presque d'épbpée. — Je ne sais pas de pages plus empreintes de patriotique émotion que le récit de la mort de Sylvestre, le petit héros tonkinois. Aussi bien, nul n'a su mieux que Loti célébrer les héros obscurs et leurs dévouements sans gloire. C'est dans le Roman d'un spahi que se trouvent ces lignes, qui font songer au langage dans lequel les anciens disaient adieu aux soldats morts pour la patrie : « Ils firent des prodiges de valeur et de force, les pauvres spahis, dans leur défense suprême. La lutte les enflammait comme tous ceux qui sont courageux par nature et qui sont nés brades; ils vendirent cher leur vie, ces hommes qui, tous, étaient jeunes, vigoureux et aguerris. Et dans quelques années, à Saint-Louis

môme, ils seront oubliés. Qui redira encore leurs noms, à ceux qui sont tombés au pays de Oiambour, dans les champs de Dialakar? » — Elencoro quelles touchantes figures do femmes suppliciées «>l résignées : la grand'maman Moan et Mario Keremenen, et cette petite Gaud, si pure !...

Nulle part aussi, d'ailleurs, Loti n'a poussé plus loin l'art littéraire. Ces deux livres sont d'une composition très libre et pourtant tns savante. On ne l'a pas assez remarque. Loti a su mettre, comme il le voulait, dans Mon frère Yves, la « grande monotonie de la mer ». Les tableaux dont il compose Pêcheur d'Islande^ qt pour lesquels il n'emploie que des couleurs assourdies et comme enuornupis, concourent à tenir l'œuvre dans une même teinte de mélancolie.

Quelle place faut-il donner à Loti dans le mouvement des lettres contemporaines? A l'en croire, son œuvre échapperait à toute tentative de classification.

Je me déclare incapable de vous ranger dans une classe d'écrivain!? quelconque, observe le complaisant Plumkett dans Fleurs d'ennui. Vous êtes très personnellement vous, et nul ne pouira jamais vous donner un nom, et on se trompera toujours en vous appliquant une appellation connue, tant que les médecins aliénistes, les paléontolog-istes ou les vétérinaires habitués à soig-ner les baleines malades dans les grandes houles du Sud ne se mettront pas à faire de la critique littéraire.

Voyez le merle blanc : on lui dit qu'il est une pie, on lui dit qu'il est un g"eai, on lui dit qu'il est un pig-eon ramier.

Rien de tout cela; il était une bote à part.

De même vous, mon cher Loti, vous êtes bien unique dans votre manière ; vous n'appartenez à aucune espèce connue d'oiseau *.

Si Plumkett a voulu dire que Loti est un écrivain très personnel, très original, il a raison; et il n'avait pas besoin, pour nous le faire entendre, d'une si belle dépense de métaphores. Mais cet

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