Fleurs d'ennui, p
officier, qui semble aimer peu la critique • i 1 1 connaître moins qu'il ne l'aime, ignore qu'on littérature il n'existe pas do Ix'tes à part. Il y a des iiilluencos do moment, il y en a d'autres plus lointaines, auxquelles on n'échappe pas. Loti continue chez nous la tradition de la littérature exotique. Il doit beaucoup à Bernardin de Saint- Pierre et à Chateaubriand. Ptni importe d'ailleurs qu'il les ait lus, ou, puisqu'il semble y tenir, qu'il no les ait pas lus. Ce n'est pas seulement par les livres que se propage l'action des grands écrivains. Mémo il faudrait remonter plus haut et jusqu'au pi'ro de tous les Imaginatifs et de tous les désenchantés de ce siècle. Ce retour que Loti essaie de faire aux « sentiments primitifs do riiomme », qu'est-ce autre chose, sinon une variante de ce rèvcd'un « état de nature » qui hantait Rousseau? Loti doit beaucoup aux écrivains pittoresques qui, peu à peu, ont assoupli, enrichi notre langue et l'ont rendue capable de tant do nolalioiis nouvelles. Il doit beaucoup aux réalistes qui lui ont enseigné le souci du détail expressif. Et peut-ôlre n'eùt-il pas mis dans des livres ses marins et ses pauvres gens, si d'autresavant lui n'y eussent nus les gens du peuple et les ouvriers. — Enfin, si les romans de Loti ont trouve si vite tant de lecteurs et tant d amis, n'est-ce pas parce qu'ils venaient à leur heure, et qu'ils
étaient les signes d'un état d'esprit fort répandu ? Cette complexité que Loti note en lui et dont il se plaint, c'est celle même dont il paraît que souffrent tous les hommes de sa génération, [il est, comme eux, dégoûté d'une civilisation vieillie^ fatigué de vivre et tremblant devant la mort, curieu^ç de sensations, ennuyé quand même, las des autres et plus encore de lui, et désireux du néant. Comme eux, enfin, il essaie de se leurrer par le mirage de la simplicité, par l'illusion de la naïveté. Il est vraiment un enfant de celte partie du siècle. l
Le mérite de Loti, c'est d'avoir rafraîchi cette littérature de blasés, d'avoir élargi le cadre oii elle étouffait, d'y avoir tait rentrer le rêve, de l'avoir réconciliée avec la poésie.
II n'y a giu'ro plus de dix ans qu'un jeune universitaire, (lu nom de Jules Lemaîlre, envoyait de province à la Hevue bleue ses premiers articles do critique littéraire. Presque tout de suite le débutant devenait l'un des plus brillants écrivains de son temps. 11 est aujourd'bui lo plus séduisant, à coup sûr, et l'un de ceux aussi cbez qui il y a le plus de fond et qui invitent davantage à penser. 11 a pour lecteurs tous les lettrés. Je sais donc que je n'ai rien à vous en apprendre. Mais la criticjuo est, d'après M. Jules Lemaître, un moyen pour lire les livres avec plus de plaisir. C'est dans ce dessein que nous pouvons reprendre les siens, — afin que cela nous amuse.
M. Jules Lemaître est né dans un villap^e de Touraine; il a fait une bonne partie de ses études au petit séminaire de Notre-Dame-des-Çhamps; il les achevées au collège; il a été élève à l'Ecole normale; il a été professeur au Havre, à Alger, à la Faculté de Grenoble, puis il a quitté l'Université pour se donner tout entier à son métier d'écrivain. — Ces années d'apprentissage n'ont rien d'exceptionnel ni d'extraordinaire. C'est une destinée tout unie. C'est la plus propice, s'il faut en croire M. Lemaître, à qui veut se promener en curieux à travers l'humanité et comprendre beaucoup de choses : être né du peuple et du plus petit, s'être élevé par la suite et avoir connu des mondes différents, avoir reçu une éducation tour à tour religieuse et purement laïque... En fait, on peut saisir sans trop de peine la trace que les premiers milieux qu'il a traversés ont laissée sur le talent de l'écrivain.
On a souvent exagéré l'influence que peut avoir sur l'esprit d'un écrivain sa contrée natale. Pourtant cette influence est très réelle. C'est quelque chose déjà que d'avoir un « pays » , un coin de terre ami et qui est vôtre, et dont on peut à tout
instant évoquer l'image faitodc choses familières ot qui n'ont pas changé. Nous autres, nés dans la gninde ville trop grande et peuplée de trop d'éliiuigers, dans la ville qui va sans cesse en se Iransl'ormant et ne nous laisse que le souvenir d'aspects disparus et d'images aholies, nous ne pouvons entendre sans un peu d'envie la jolie expression de ceux qui parlent d'un village qu'ils ont là-has et qu'ils appellent : « chez moi ». Ceuxlà possèdent dans la grande patrie une patrie qui est plus près d'eux el qui est à eux ; ils ne sont j)a8 des isolés etdes errants, mais ils tiennentausol par toute sorte de racines délicates et fortes; ils y découvrent les traces de ceux qui les y ont précédés, el peut-être sont-ils seuls à pouvoir goûter tout à fait l'inlimo el pénétrante poésie du passé; ils ont reçu là ces premières impressions si douces de la vie; ils les retrouvent, liées à un aspect de nature, au détail de quelque usage, flottant dans toute l'atmosphère et qui y ont gardé leur fraîcheur. Toute cette tendresse dont les a entourés la terre mulernolle leur est entrée dans l'âme; et plus tard elle les protégera contre l'entier dessèchement.
M. Jules Lemaîtro aime heaucoup son pays. Il ne manque pas d'y retourner chaque année. Il no s'en est vraiment éloigné qu'une fois, étant d'humeur peu voyageuse. Le séjour qu'il a fait en
Algérie, sous un ciel implacablement beau, lui a rendu plus chers les aspects de sa Touraine. 11 aime cette nature pour ce qu'elle a de tempéré, de gracieux et de délicat, et aussi de mobile, ondoyant et changeant. Il en aime les paysages aux vagues contours, aux lignes dont l'indécision est une caresse pour les yeux; le ciel y est léger, l'air y est doux, les teintes des prairies et des feuillages sont fines et un peu pâles; pas de montagnes ni de grands bois, mais des coteaux modérés, des bouquets d'arbres, des ruisseaux clairs bordés de peupliers dont tremble la cime... Or, c'est de la façon dont elle nous apparaît que la nature extérieure peut agir sur nous : c'est par l'image que nous en recevons, et au sens où un paysage est un état d'âme. Et on voit assez par oii M . Jules Lemaître est « en sympathie » avec la nature de son pays.
Il a dit maintes fois et pieusement tout ce qu'il doit au sol natal. Il est d'abord et avant tout « un Tourangeau, fils d'une race sensée, modérée et railleuse ». Toute exagération le choque. Les éclats de la passion le déconcertent. Ce qui est énorme et hors des justes proportions le met mal à l'aise et lui cause plus d'étonnement que d'admiration. De même ce qui est nuageux et trop loin de terre. Mystique, il ne l'est pas même un peu : et il n'est, comme il dit, pas Slave pour
un SOU. Il 80 (lélid dos grandes spéculations ot des Ihéorioâ dont ii no voit pas l'application prochaine. S'il se prôto volontiers aux idées {générales, encore est-ce à condition qu'elles se ramènent }\ la conduite delà vie. Peu curicu.x de philosophie pure, il a un goût très prononcé pour une sagesse pratique et à portée de la main. Cela rnèrup, chez lui, est essentiel. L'homme de lettres qu'il est, à la fantaisie brillante et ingénue, est guidé par un petit paysan, au bon sens aiguisé de malice, à l'esprit avisé et prudent, qui 80 tient sur ses gardes et s'onquiert des moyens pour n'être pas dupe.
On sait quel est le goût des gens de la campagne ot de la province pour los choses de Paris, et qu'ils en sont très occupés. L'année de l'E.xposition, tandis que la plupart des écrivains mettaient de l'alTeclation à ignorer le grand bazar du Champ-de-Mars, nul ne parla avec plus do complaisance des fontaines lumineuses et dos petites Javanaises que le provincial qui, do Paris, adressait à sa cousine de si jolis « billets du matin ». Chaque « quatorze juillet », M. Jules Lemaître se promène dans les rues comme ceux qui sont venus par les trains de plaisir afin do voir la fête. Il est amusé par tous les spectacles de Paris, sans en excepter ceux qu'on voit au Moulin- Rouge et à la Foire do Neuilly; et, bien qu'il soit
par tempérament assez peu descriptif, il a donné de quelques « paysages de Paris » des descriptions d'un ton très juste et d'une note très vive. Mais, j'y songe, la façon dont il est entré dans la littérature, n'est-ce pas un peu la façon dont les provinciaux débarquent dans Paris? Ils vont droit aux curiosités, et ils veulent tout voir. C'est de même que l'auteur des Contemporains faisait avec une sorte de hâte amusante le tour des célébrités. Il allait de préférence aux plus parisiennes. Rappelez-vous de quel air il reprochait à quelques Soularys de n'être que des gloires lyonnaises. Co critique , qu'on a si souvent taxé d'irrévérence, est plein d'égards pour tous ceux qui représentent le parisianisme à quelque degré que ce soit. Il n'est personne dont il ait parlé avec une admiration plus soutenue que Meilhac. Mais il respecte le parisianisme jusque chez Blum et Toché et jusque chez les chroniqueurs du boulevard. — On aime à avoir les qualités qu'on apprécie chez les autres. M. Jules Lemaîtrc a souvent défini ce qu'on appelle « l'esprit parisien »; il se trouve que quelques-uns des traits qu'il y découvre sont pareillement ceux de son esprit. Et, sans doute, si le parisianisme est une vanité, il en est revenu, comme de plusieurs autres. Il sait que d'être « très Parisien », c'est un mérite qui ressemble fort à un défaut. Tout de même, et si c'est un
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Hi^faiit, il serait un prn fàclié d'en être tout à fait innocent.
Plusionrs des écrivains d'aujourd'hui ont été élevés par des prêtres; peut-être est-co une dos raisons pour lesquelles la lilléralure contemporaine se montre si préoccupée des choses do la religion. De cette première éducation ecclosiasli- (juo ils ont t^ardé le pli inelFaçable. C'est, dans les manières, une politesse excessive avec quelque choso d'humilié dans toute l'altitude. C'est, dans l'esprit, une allure discrète, insinuante et fuyante. En vérité, quand on y songe, on est tout étonné du malentendu qui écarta d'abord Lemaîlro d'Ernest Renan. Et c'est encore un retour nostalgique vers co christianisme qui a d'abord été mêlé intimement à toutes les affaires de votre vie. On a beau avoir perdu la foi, du moins demeure-t-on capable do la comprendre chez les autres. On aime à en suivre les effets chez ceux qui vous entourent. On en parle volontiers. Soi-même des anciennes pratiques on a gardé des liabitudes do vie intérieure avec le souci do la direction de conscionco. Tout cela est très marqué chez M. Jules Le maître. Il lui arrive d'emprunter les façons de parler des théologiens et do mêler à son style les termes spéciaux do leur langue. A l'occasion, il relève chez les autours trop pou familiers avec les exercices du
culte des fautes contre le rituel; il note, par exemple, « qu'on ne donne pas l'absoute aux enterrements des petits enfants ». Mais surtout nul n'a parlé mieux que lui de ce bon levain que le christianisme laisse dans nos âmes. L'honneur en revient, pour un peu, à ses maîtres du séminaire. M. Jules Lemaître nous conte quelque part qu'il figura jadis dans une Fête-Dieu où il y avait un reposoir : « Je représentais le petit saint Jean- Baptiste et je conduisais devant le dais un petit mouton vivant. J'étais frisé comme le mouton... » Je n'ai pas trop de peine à l'imaginer ainsi. Il est toujours resté en lui un peu de l'enfant de chœur habitué à jouer avec les vases de l'autel.
C'est une question souvent discutée, — combien oiseuse d'ailleurs ! — de savoir s'il y a un « esprit normalien ». Les normaliens consultés répondent uniformément qu'il n'yen a pas, et que rien ne diffère plus d'un normalien qu'un autre normalien. Je sais bien pourquoi ils s'entêtent dans ce paradoxe. C'est parce qu'on leur jette leur titre comme une injure, et parce que c'est un dogme dans certaines régions de la presse que l'éducation normalienne étouffe par avance toute espèce d'originalité. Or, à première vue, il semble un peu étrange que des jeunes gens qui ont môme âge et mêmes ambitions, et qui ont fait par les mêmes méthodes des études préparant
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aux mômos oxamcns, n'aient entre eux aucuns points (ic ressemblance. Ils vivent pendant trois uiuiôos dans une intimité quotidienne, se mèlani en des conversations etdes discussions qui sont le charme de cette vie en commun, si môme elles n'en sont le principal avantage. Avouez qu'il ne serait pas seuleniont étonnant, mais qu'il serait fâcheux que ce genre de vie ne laissât aucune trace. Si l'École n'avait ni son caractère, ni ses traditions, ni son àme, si elle ne donnait à ses élèves quelque chose qu'ils ne trouveraient ni aux cours de la Sorhonne ni ailleurs, cela ne vaudrait pas la peine qu'on s'y enfermât. L'esprit normalien est la raison d'être de l'École normale.
Un normalien a des chances pour être un lettré, un « mandarin » , sans d'ailleurs être un érudit. Cela le mène tout naturellement à être un critique, et cela le distinguo de plusieurs de ses confrères. Car cen'est pas seulement- parmi les romanciers etles chroniqueurs qu'on trouve des illettrés, et qui sont forts précisément de leur ignorance. Le fait est fréquent parmi les critiques. Je n'ai pas besoin de citer des noms que vous savez. Il en est qui « font autorité ». Après cela, que le normalien ait ses défauts, personne ne le conteste. On n'est pas parfait. Cet esprit, dans ce qu'il a tout ensemble de superficiel et d'agréable, a été personnifié pendant plus de vingt années par un professeur dont
l'enseignement, paraît-il, est aujourd'hui démodé, et qui sans doute le serait moins s'il avait été plus impersonnel. C'est M. de la Coullonche, — un maître qui fut tenu dans la plus haute estime par Ernest Bersot, dont on n'a pas encore dit que ce fût une bête. — Les journaux dans ces derniers temps nous ont appris que ses élèves se sont conduits envers lui avec une cruauté inexcusable. Le feuilletoniste des Débats a bravement saisi l'occasion pour dire qu'il avait fait plus d'un emprunt au cours de ce maître qui a cessé de plaire. Il lui a emprunté surtout des procédés de stjde, des tours de phrases et des formules qu'il a seulement rajeunies. Et ses jeunes camarades ont pu s'amuser plus d'une fois à noter au passage, dans ses articles, ce que, rue d'Ulm.on appelle en argot d'école « des coullonches ».
Enfin, M. Jules Lemaître a été professeur; il a enseigné; il a fait la classe. Je dirais que cela se voit surtout au soin qu'il a pris, — dans ses premiers articles, — pour ne pas le laisser voir. Non que le métier de professeur ait rien en soi de déshonorant; mais il marque mal auprès des journalistes « de carrière ». On reproche aux professeurs d'être pédants, par goût, et dogmatiques, par devoir. C'est pourquoi M. Jules Lemaître s'est appliqué pendant quelque temps à paraître frivole. De là ses airs détachés et dégagés. De là ses af-
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foclnlinns do scopltcisnio ut do ronnniRiiio. A cutlo époquo, il no pouvait terminer l'anuiysod'un vaiidevillo sans se d(Mun(i(ier :a Et puis, (|irost-cc (jiie cela l'ait àSirius?» Et il était bien évidjMit que cela ne faisait rien du tout à Sirius. Ses articles étaient divisés, — géoméiriquemont, — en trois parties, dont l'une était la contre-partie de l'autre, et la troisiènio détruisait les deux premières. C'était un jeu. Il s'y annisait à exécuter un exercice qu'il exécutait très bien. Il se complaisait dans sa propre virtuosité. Il y mettait de la gageure et du défi. Il a chagriné par là quelques esprits sérieux. Et il s'est acquis la faveur du pul)lic. Car c'est par ses défauts qu'on réussit auprès du public; il est indispensable, pour fixer son attention, d'adopter une altitude où d'ailleurs il vous fixe et il vous fige une fois pour toutes. M. Jules Lomaître a eu beau renoncer très vite à son renanisme, et il pourrait devenir le plus affirmatif des hommes, beaucoup ne voudront jamais voiren lui qu'un aimable sceptique occupé à un jeu do contradictions aussi vain qu'élégant.
... Mais à mesure que je cherche, en énumérant les influences qu'il a subies, à démêler les éléments de la personnalité do M. Jules Lemaîtro, je me rends bien compte qu'en les isolant je les fausse, et que je le trahis. C'est que son talent est
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tout en nuances, que sa physionomie est infiniment mobile, et qu'elle cesse de ressembler dès qu'on en considère l'un des traits à l'exclusion de tous les auLres...
t Ceux qui essayent comme moi d'entrer partout, c'est souvent qu'ils n'ont pas de maison à eux, et il faut les plaindre *. » En parlant ainsi, M. Jules Loniaîlro nous donne à enlendr-e qu'il possède ce pouvoir de sortir de soi et d'entrer en sympathie avec les autres, qui est celui même où on reconnaît le critique. — Il est un curieux. (ion)parant diverses existences, au point do vue lu plaisir qu'on en peut attendre, il indique celle (le Don Juan comme étant celle qui promet le plus do jouissances. Peut-être qu'il se trompe, car toute occupation, dès l'instant qu'elle devient professionnelle, perd infiniment de son charme. Mais il est une sorte de curiosité qui ne s'émousse pas on s'exerçant : c'est la curiosité intellectuelle. — (iC don de sympathie et cette curiosité de l'esprit s'allient chez M. Jules Lemaîtrc à un tempérament nonchalant et ennemi de l'effort. C'est chez lui une indolence et une mollesse naturelles, une paresse voluptueuse, un goût presque sensuel de se laisser aller et dose laisser vivre. Cela devait l'amener à concevoir la critique d'une façon qui lui estpar-