Cont., III
M. JULES LKMAITIIR i >■ ■
nou8 no sommes complèloutont dosûtrangorspour aucun (lo nus compagnons d'àgo. Ce qui chez loi il'eutre oux est parvenue renlitro nialurito était chez nous tout au moins eo germe. Ou c'était, si vous voulez, comme une énergie latente, un pouvoir d'ôtro alFeclé par les choses d'une certaine manière; ce pouvoir s'éveille, se développe et produit tous ses elfets. Ainsi, quand nous parcourons les œuvres do nos contemporains, nous nous y retrouvons et à mesure nous prenons davantage conscience de nous-mêmes. Nous jouissons de toute l'àmo moderne ; c'est le moyen de jouir de toute notre âme.
Pour ces raisons, M. Jules Lemaître n'a guère parlé que dos écrivains de noire temps. S'il lui arrive do relire ufj do ces chefs-d'œuvre que nous n'apercevons plus qu'à travers les jugements do tous les commentateurs et dont il nous est devenu à pou près impossible de recevoir une impression directe, il admire, sans doute, mais il n'est pas ému : il ne sent rien. Au contraire, la littérature contemporaine lo trouble et lo remue dans fout son être : « Ouvrant au hasard un livre d'aujourd'hui, il m'arrive de frémir d'aise, d'èlre pénétré de plaisir jusqu'aux moëll«>s : tant j'aime •cette littérature delà seconde moitiédu xix" siècle, 'si inloiligenle, si incpiièle, si folle, si morose, si déti-aquée, si subtile : tant je l'aime jusque dans
ses affectations, ses ridicules, ses outrances, dont je sens le germe en moi, et que je fais miens tour à tour * ! » Les écrivains dont il a parlé avec le plus d'abondance de cœur, ce sont ceux qui appartiennent exactement à la même génération que lui : Loti, Bourget, Maupassant, Anatole France. Mais voyez en quel état peut le plonger la lecture des livres de l'un d'eux. « Au moment où je tourne la dernière page, je me sens parfaitement ivre. Je suis plein du ressouvenir délicieux et triste d'une prodigieuse quantité de sensations très profondes, et j'ai le cœur gros d'un attendrissement universel et vague... Il me fait trop de plaisir, trop aigu et qui s'enfonce trop avant dans ma chair 2, » C'est bien le plaisir dans toute son intensité, la sensation absorbant toutes les facultés de l'être. C'est un bon moyen pour aviver le plaisir que de l'analyser : il y a dans la sensation même un élément intellectuel qui s'affine et s'aiguise; et c'est pourquoi on dit qu'il y a une éducation des sens. En décrivantlasensation on la prolonge et on la renouvelle. Mais elle s'évanouit dès qu'on veut la dominer; on la détruit par l'effort même qu'on fait pour s'en dégager afin d'en apprécier la qualité. D'ailleurs la sensation est essentiellement relative et changeante. Elle varie d'un individu à