‹ Écrivains d'aujourd'huiChapitre 20 sur 42 · Cpnt., III · texte numérisé non relu

Cpnt., III

l'aulre, et d'un jour à l'aulre chez le môme individu. Quuiid nous reprenons aujourd'liui des livres que nous avons tant aimés autrefois, nous sommes tout étonnés et chagrinés do n'y plus retrouver l'ivresse où ils nous plongeaient. C'est nous qui avons changé. Nous no lisons pas deux fois un livre avec les mêmes yeux. Nous nous échappons sans cesse à nous-mêmes; cela est Irislo, quand on y songe. Donc on s'abstiendra do juger. Tout jugement d'art, bien loin d'avoir une valeur absolue, ne signifie rien en dehors de nous. Il n'est que l'expression d'un plaisir individuel et vnrial)le, que d'autres peuvent ne pas partager et qiio peut-être nous-mêmes nous ne retrouverons jamais plus...

C'est à peu près cela qu'onappelleTimpressionnismc en critique.

On s'est demandé si cette conception de la critique n'en serait pas précisément la négation. C'estl'avisdeM. Jules Lemaître: ('Hélas ! soupiret-il, je suis si peu un critique!... » Notez que cela, en effet, serait fâcheux pour un écrivain qui a dit son mot sur toute la littérature d'aujourd'hui et qui est chargé de nous renseigner chaque semaine sur des ouvrages qui ont parfois des rapports avec la littérature. Par bonheur, M. Jules Lemaître se trompe en se défiant si fort de ses aptitudes de critique ; à moins peut-être qu'il ne s'y trompe pas du tout et que ce ne soit une prévenance de sa part afin de nous laisser le plaisir de nous en aviser nous-mêmes. En fait, il n'est pas besoin d'être grand clerc pour retrouver dans la « critique impressionniste » tous les éléments, — sans en excepter un seul, — de la « critique » sans épithète.

D'abord cette « relativité de nos impressions » dont on fait tant d'affaires, je me demande si on ne l'exagère pas. Mais peut-être qu'elle n'est, elle aussi, qu'une apparence. Des autres à nous

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y a-t-il une difttanco si grande ? Et chacun do nous ne roste-t-il pas toujours fort scmhlnhlo à lui-mèhio? Et n'en ost-il pas dos esprits comme dos visages, (]ui no chatigont pas, mais qui so transforment suivant dos lois? Vraiment^ est-ce quo nous changeons tant que cela ? A TAge où nous commençons, comme on dit, de penser par nous-inùniOvS, et où nous essayons do nous prouver notre liberté par nos « variations », si pourtant nous ne faisions que d6vch)pper régulièrement et malgré nous des éléments qui nous sont venus d'ailleurs ! Au moment où notre personnalité 80 dégage, c'est qu'elle est déjà formée. Il y a des siècles que se préparent dans les existences do ceux qui nous ont précédés les éléments do notre propre existence, et des siècles que s'élaborent ces idées que nous recevons par l'éducation comme par toute sorte d'influences extérieures et que nous Recevons toutes faites. L'espèce de notre sensibilité elle-même est déterminée par des émotions subies avant nous et lentement accumulées. C'est une illusion de croire que nous soyons très difl'éronts dos autres, hélas! et c'en est une aussi de croire que nous puissions, dans le court espace d'une vie d'homme, devenir très dilïérents de nous-mêmes. Eu comparaison des instincts dont vit l'humanité, et de la masse des idées que les hommes se lèguent, qu'est-ce

que l'agitation superficielle de nos goûts particuliers et de nos préférences d'un jour? rides à peine soulevées sur des profondeurs immobiles... Peu importe au surplus. Ce qui importe, c'est que le critique impressionniste, comme l'autre, comprend, explique, interprète, et, — en dépit du jeu des mots, — qu'il juge. Il ne parle que des écrivains qu'il aime^ et qu'autant qu'il les aime ; or, on sait de reste qu'il faut aimer pour bien comprendre, et que l'intelligence n'est qu'une forme de la sympathie. Il comprend d'ailleurs à sa manière et suivant les indications de sa propre nature. Il est frappé surtout par un aspect de l'œuvre qu'il étudie, et il contribue à le mettre en relief. Il collabore ainsi véritablement avec chaque auteur. Cela suffirait à établir l'utilité de la critique et à montrer, — en admettant que la démonstration restât encore à faire, — ■■ «à quel point la critique littéraire peut être une chose exquise, et comme elle peut égaler en intérêt et quelquefois dépasser les œuvres mêmes sur lesquelles elle s'exerce... Critica scriptor additusscriptori. Le lecteur jouit et de l'œuvre critiquée et de son critique. Il saisit le reflet du monde dans un esprit, et de cet esprit dans un autre * «.L'esprit du critique est un miroir sensible et vivant sur lequel

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