Cont, II
il y ,1 plaisir à voir passer les images venues do tous les coins de la littérature. Ce mérite appartient éminemment à l'œuvre de M. Jules Lemaîtro. Toute la lillrraluro do ce temps s'y trouve rellf'tre comme dans un esprit larj^emenl ouvert et capable de nous renvoyer les images les plus diiïérentes.
Pas plus qu'un autre, d'ailleurs. M, Jules Li'inaîiro ne s'est soustrait à l'obligation déjuger. Je n'insiste pas sur certaines exécutions justement féroces. Mais nul n'a mieux marqué et d'un trait plus sûr ce qu'il y a d'étroit chez Flaubert, de factice chez Feuillet, de bas chez Zola, de niais et de puéril chez plusieurs autres, la rhétorique de Richepin, l'erreur continue des Concourt, l'enfantillage de Banville, et comment la préciosité, la scatologie et le mysticisme se partagent l'àme de M. Armand Silvestre. Pour ceux qu'il ainte le plus, sa tendresse ne va pas jusqu'à l'aveugler et à lui cacher par où ils sont inférieurs à eux-mômes : il a dit les choses les j)lus désagréables à quelques-uns de ses très bons amis. Même il ne résiste pas à la tentation, décidément bien forte pour un critique, de donner des places. Il s'est livré, tout comme un autre, à cette occupation d'ailleurs intéressante qui consiste à chercher de Hugo, de Lamartine ou de Musset, lequel mérite le premier rang. Il s'y est repris. II a plusieurs fois modifié sou classe-
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ment. Et s'il consent enfln à maintenir Hugo au premier rang, c'est à condition qu'on ne soit pas injuste pour les deux autres et qu'on ne prétende pas, comme font les fanatiques, qu'il n'y a que lui. Tout son impressionnisme ne va qu'à mettre des ex œquo... Dans ses feuilletons de théâtre, il est bien vrai qu'il témoigne souvent, pour des œuvres évidemment non avenues, d'une indulgence si grande qu'elle équivaut à un refus de iuger. Mais il a expliqué dans un article d'une adorable traîtrise qu'il est tout de même impossible de dire crûment certaines choses à des confrères qui sont au surplus d'aimables garçons, dont on serre fréquemment les mains et avec qui on se rencontre souvent dans les mêmes couloirs, dans les mêmes bureaux et autour des mêmes tables. Il a donc imaginé un système de séries d'épithètes se résolvant de l'une dans l'autre par des dégradations plus délicates que celles des nuances de l'arc-en-ciel. Il fait grand usage d'épithètes telles que « estimable » et « distingué ». Il y a une clef à ses articles. Que si parfois le procédé est si subtil que les finesses nous en échappent, et si cette clef est pour d'autres que lui d'un maniement trop difficile, du moins est-ce une sécurité pour nous de savoir qu'il y a une clef. Non seulement M. Jules Lemaître juge ses contemporains, mais quelques-uns pensent (et je ne suis
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pan do leur avis) qu'il los jugo d'un peu haut et qu'il y a quoique dédain à ses partis pris d'indulgence:
Les jugements de M. Jules Lemaitro nous ren* soignent sur ses doctrines. Caril a des doctrines. Il peut bien les appeler des « préférences », si le mot lui semble moins péduntcsquc. Les deux termes sont synonymes. C'est pourquoi do l'un à l'autre des deux cnmps de la critique on peut se los renvoyer, comme laballe qui change decamp, mais qui est toujours la même. « Ce que vous appelez vos doctrines, ce n'est que l'expression do vos préférences individuelles, » disent les impressionnistes. Et les dogmatiques répondent, non sans à-propos : « Ce que vous appelez vos préférences, c'est l'expression d'un goût dont vous avez fait soigneusement l'éducation. « Mais qu'adviendrait-il des querelles littéraires, si on cessait de se quereller sur les mots ?.,. Voyons donc quelles sont les préférences de M.Jules Lemaîlre. Ellrs ne vont guère aux écrivains étrangers, et quoi(]u'il ait parlé on bons termes de quelques» uns d'entre eux, et notamment d'Ibsen, il s'est toujours tenu en garde contre nos manies d'exotisme, de tolsloïsme etde wagnérisme. D'ordinaire bi«'n disposé vis-à-vis des jeunes, il fait exception pour les décadents, les symbolistes, les nialiarmistes et les mœtorlinckistes. Ceux-ci n'ont
guère trouvé auprès de lui la même sympathie accueillante qu'ils rencontrent auprès de M. Brunetière.Il leur reproche d'être obscurs, ayant, pour sa part un besoin invincible de clarté. Il en veut à Victor Hugo pour ce qu'il y adans son art d'excessif et de monstrueux. Il avoue que, si nous étions francs, Shakespeare nous ferait encore bien souvent comme à Voltaire l'effet d'un sauvage ivre. En général, il a peu de goût pour ceux qui ne sont que des virtuoses de la forme, du style ou de la couleur. Il prise médiocrement ceux qui ne savent rendre des choses que l'extérieur. Il réserve toutes ses tendresses pour ceux qui ont mis dans leur œuvre le plus de pensée, le plus de sentiment, le plus d'utiles réflexions sur le train du monde et sur le cours de la vie.
Mais quoi! Aimer la clarté, la mesure, le bon sens et le bon goût, considérer comme secondaires les qualités qui sont de pure forme, n'attacher de prix qu''à la somme de vérité humaine enfermée dans une œuvre, c'est cela même qui s'appelle, en France, avoir le goût classique. Il se pourrait, au surplus, qu'il n'y en eût point d'autre. — L'alliance d'un goût très classique avec une forme très moderne, c'est peut-être ce qui caractérise l'œuvre critique de M. Jules Lemaître.
II rao semble maintenant que j'aperçois assez claireniont d'où vient ce grand charino qu'il y a dans tout ce qu'écrit Lemaître. Nulle morgue, nul pédantisrae; l'écrivain nous incline à penser conmio lui, sans nous imposer son opinion, avec une réserve oluno discrétion dont nous lui savons le meilleur gré. Il plaît, parce qu'il a le désir de plaire, une coquetterie presque féminine et cette séduction particulière aux êtres qui aiment à être aimés. Son talent est fait d'un ensemble de qualités qui le plus souvent s'excluent. Le sérieux a chez lui des dehors do frivolité. Sa raison s'achève en fantaisie. II a toutes les sortes d'esprit, jusqu'à la blague du boulevardier et jusqu'à la gaminerie. II fait volontiers, la plume à la main, des 9 imitations ». Il en a fait d'impayables. Tels les articles où, reproduisant les conférences de Sarcey, il nous donne l'illusion d'entendre l'accent et de voir les gestes du plus rond des critiques. On dirait d'un écolier en gaieté singeant son bon maître. Ce pétillement de gaieté, cette vivacité d'imagination, cette légèreté de touche, cette liberté de l'allure, cette démarche aisée, ailée, ra-
pide, qui court, et semble vouloir ne prendre de toutes choses que la fleur... ah ! comme cela est joli et comme cela flatte en nous les instincts les plus profonds de la race 1
Très délicat et capable d'exprimer ce qu'il y a de plus fin dans une idée ou dans un sentiment, M. Jules Lemaître a parfois des allures négligées et qui en sont même débraillées. Il mêle à des phrases d'une extrême correction des termes d'argot qu'il souligne encore d'un « si j'ose m'exprimer ainsi ». Il parlera des admirateurs de Bossuet sur un ton qui excède une juste familiarité : « Ils sont là quelques bossuétistes qui passent leur temps à s'exciter sur le grand évêque.. . » Il dira à un personnage de théâtre : « As-tu fini, espèce d'échauffé! » Ce tutoiement, je le crains, eût semblé à M. de Sacy insuffisammentacadémique. Il a de temps en temps des « Ehl va donc... » qui sont d'une extrême saveur. Cela nous amuse, d'autant que la critique a cru longtemps qu'il était de son devoir d'être guindée, et parce que l'éléganco continue ennuie. — De même, M. Jules Lemaître a beau afficher un général et un universel détachement, à l'occasion il y renonce et son indifférence s'émeut. Il a des révoltes. Il a des élans de franchise et de sincérité. Il a réclamé avec beaucoup de vivacité contre des engouements indiscrets et contre des admirations exclusives. Même, le jour
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OÙ uno mosuro solloincnt npprogsivp, comme l'iiilonlicliori do 'f/ier/nùior, l'u ch()(|iiô daiiH sos lial)ilu(I«8 do toloruuco, il a proloslô on dos pugog li'ôs vigourousos. — Cosélômcnl» conlruires s'unissont et se inôIoiUcliez lui en d'exquises proportions. L'ironie y circule, une ironie sans àprelé, car r«^crivuin n'a aucune môcliancoléde cœur, une ironiu sans raideur, à la difFérence de ceux pour qui l'ironie n'est qu'une manière, une ironie indulgente venue du sentiment de ce qu'il y a d'incomplet dans tous nos jugements, ironie insaisissable, partout répandue et qui llolte...
Ce qu'on aime dans l'œuvre d'un écrivain, c'est à y trouver un homme. M. Jules Lomaiire est très vivant. A travers ce qu'il nous confie de ses incertitudes et de ses faiblesses, on devine un homme de bonne foi. Il se met conliiniellemont en scène; et il n'est guère do livres oii il soit plus parlé de celui qui les a écrits*, que ces livres consacres à nous parler des livres des autres. Il s'y raconte avec uno très réelle ingénuité. Il y laisse transparaître son (( moi » avec uno complaisance quo nous sommes loin de lui reprocher, car ce qui nous intéresse le plus dans ses livres, c'est lui-même. Il se répand en confidences, en souvenirs personnels, en songeries. Il nous dit les visions qu'il a rapportées des milieux qu'il a traversés et les réflexions qui lui sont venues. Il cherche avec nous
quelle est la meilleure façon de vivre, et il nous expose quel est son propre rêve. On voit bien qu'il n'a pas de superstition à l'endroit de son métier d'écrivain. « Si le choix m'en avait été laissé, j'aurais choisi d'abord d'être un grand saint, puis une femme très belle, puis un grand conquérant ou un grand politique, enfin un écrivain ou un artiste de génie. » Il y a là un « enfin » qui est un peu humiliant pour la littérature, pour l'art et le génie. Ailleurs il se demande : « Que Sont nos pauvres petits plaisirs intellectuels auprès des grandes joies animales de la vie physique ? » Sans doute, il y a dans tout cela une nuance de plaisanterie. Mais on comprend tout de même ce que cela veut dire. Il est fréquemment amené à parler de l'amour, attendu que c'est la question sur laquelle roulent plus des trois quarts de notre littérature, et parce que c^est en somme la grande affaire de la vie. Chose terrible que l'amour, quand on le laisse devenir une passion 1 C'est pourquoi le moraliste, soucieux de notre repos, nous conseille l'amour à la française, fait d'un peu de libertinage avec un rien de sentiment. — On tirerait encore de son œuvre une galerie de portraits de femmes, suffisamment variée. La femme d'orgueil, « la plus haïssable variété do l'animal féminin, la petite créature aux mains rapaces, qui s'adore ellemême..., veut s'asservir tout ce qui l'approche et
gActio les cœurs coiume cllo gâche les chiffons ». lia romanesque, éprise d'un faux i(kml, le plus souvent fal)ri(juo d'après les livres, et à (jui toute sa littérature est tombée de la cervelle dans le coMn-. La révoltée, âme inquiète et cœur sec, poursuivant, à travers des aventures faites do la souffrance danlrui et de sa propre déchéance, elle ne sait «joel rêve. La curieuse, irrénïédiahlement blasée et perverse et qui n'a même presque plus de sens. Do celles-là il faut fuir l'approche comme on fuit les portes de l'enfer, car c'est proprement un enfer que leur amour. Mais celle-ci mérite d'être aimée, qui est vraiment femme, n'étant rien que simplicité, douceur, inconsistance et faiblesse... Or, ceux qu'intéressent les questions purement littéraires sont peu nombreux; et ceux qu'elles vont jusqu'à passionner sont infiniment rares. Mais il n'est personne que doivent laisser indifférent ces questions touchant à la conduite de la vie. C'est un charme que l'humaine façon dont les traite M. Jules Lomaîlre.
Et c'en est un que le style dans lequel il traite de toutes choses. Ce stylo est d'une souplesse et (Tune aisance vraimentmerveilleuses.il est facile, coulant, sans rien qui dénote l'effort ni la recherche. On devine bien que les mots viennent d'euxmêmes à l'appel de l'écrivain, mots de la langue do tout le monde, qui sont toujours les plus sim-
p]es comme les plus justes, se prêtant à la traduction de toutes les idées et de toutes les nuances d'idées. La phrase est sinueuse, avec des contours qui, sans avoir jamais de sécheresse, ont tout de même assez de précision. L'iiarmonie en est enveloppante et caressante. Mais surtout ce qui fait l'incomparable mérite de ce style, c'est qu'il est dans la plus pure tradition de notre langue. Il va dans le sens de son développement rég-ulier. Nous sommes préparés à le goûter par tout ce qui a précédé. C'est pourquoi il se peut bien que d'autres, à l'heure qu'il est, écrivent avec plus d'éclat ou de vigueur. Mais si quelqu'un voulait se faire, d'après un livre d'aujourd'hui, l'idée la plus exacte de ce que c'est que la langue française, il n'y aurait pas à hésiter une minute : il faudrait lui mettre entre les mains un livre de M. Jules Lemaître.
Bravnnl le préjugé qui emprisonne clinquc/'>crîvuin dans un genre, M. Jules Lemailro a voulu ^'essayer aussi dans les genres que les romanciers et los drainalisles appellent « originaux », ce sont ios romans et les pièces de ihéàlre. Et peut-être sa critique mêlée de fantaisie devait-elle quelque chose aux procédés du roman; mais ses récits et SCS drames sont conçus par un criti(|ue. M. Jules Lemaîlrc, à la manière de ceux chez ({iii sont développées surtout les facultés d'analyse et do réflexion, part d'une idée sur laquelle il jette ensuite le voile léger d'une ction . Les incidents et les personnages son inventés après coup pour réaliser l'idée qui s'est présentée d'abord à l'esprit sous sa forme abstraite. Par exemple, M. Jules Lemaître songe que tous les eiïorts par où on essaye de nous faire prendre quelqu'un en haine peuvent n'aboutir qu'à nous le faire prendre en pitié et que cette pitié peut se co'nvertir en imour.Afin do nous rendre sensible cette idée, il invente l'histoire de la petite Myrrha qui dovintamoureusedoNéronpour l'avoir entendu maudire parsos amis les chrétiens. Ce même procédé, très légitime et qui en vaut un autre, lui a servi pour ses
Contes^ où il y a cet admirable Sérénus, et pour son roman des Rois^ oiî il y a un bien agréable chapitre, celui où le prince Renaud épouse une écuyère de cirque. Parmi ses pièces de théâtre, la première, Révoltée, est peut-être celle qui est davantage « du théâtre », parce qu'elle est faite d'éléments empruntés directement à la vie. Et la plus neuve et la plus significative est sans doute cette pièce manquéc: Mariage blanc.
Ce qui est tout à fait intéressant, c'est de voir quels sont les sujets où s'est complu l'imagination de M. Jules Lemaître. Ce sont presque uniquement sujets de tendresse et de tristesse. Il y a dans les Contes beaucoup de petits enfants, bébés martyrs [En nourrice), pauvres petits qui meurent de froid {la Chapelle blanche). Il y a de pauvres êtres souffrants, qui souffrent sans se plaindre, et qui meurent de ne pas avoir fait entendre leur plainte. Misères d'institutrices, mariages manques, choses d'église, de cloître et de couvent, récits mouillés de larmes et récits où traîne une odeur d'encens. Au théâtre, les personnages que M. Jules Lemaître a su le mieux faire parler, ce sont les simples d'esprit et les humbles de cœur. Dans Révoltée, Pierre Rousseau, le brave homme marié à une peste et torturé par elle, cœur d'or dans une nature fruste, l'un de ces timides qui trouveraient à dire tant de choses et de si
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éloqiiontfis, s'ils osaient I Dans le Député LeveaUf la bonne M"" Loveau, crucifiée par son ainour pour un mari qu'aifolent l'ambition et la vanité. L'héroïno de Mariage blanc est une phlhisiquo : < Elle partira n'ayant connu des hommes que co qu'ils ont do plus puretdo meilleur, la sympathie sans désirs et la chaste pitié. La maternité ne la flétrira pas, ni la vieillesse. Elle s'évanouiracomme le parfum d'une fleur, et laissera au cœur de tous ceux qui l'auront rencontrée le souvenir d'une petite ombre charmante... «Cela est exquis ; et c'est justement la « poésie de la maladie », thème fort exploité du temps do Millevoye. Dès ses premiers vers, M. Jules Lemaître s'était déjà plu à dire on termes presque pareils le privilèp^e de ces destinées mélancoliques (Phtisica^ dans les Médaillons). On voit par là quel est le tour habituel desa rêverie. Maisn'est-ilpas curieux de constater que chaque fois qu'il fait œuvre personnelle et quand il lire les choses de son fonds, ce sont choses de sentiment, qui, pour un peu, confineraient au sentimentalisme.
De l'onscmble. de toute cette œuvre se dégage une conception de la vie qui est, je pense, commune à beaucoup d'hommes distingués d'aujourd'hui. Cela en fait le prix. Car, puisqu'il y a une solidarité entreles hommes, ce que nous écrivons n'a d'intérêt qu'autant qu'il est écrit pour plusieurs; et peut-être n'avons-nous ledroit d'écrire que parce que nous savons que notre esprit est l'image d'autres esprits et que les échos de notre sensibilité en éveilleront d'autres. L'œuvre de M. Jules Lemaître reproduit un aspect de l'âme contemporaine.
Chaque époque s'incarne en des types littéraires. La première moitié du dix-septième siècle est romanesque, et la seconde raisonnable. Le dix-huitième siècle est incrédule, frivole et libertin comme ses livres. Le dix-neuvième siècle commençant est passionné. Le type dans lequel se sont incarnés les hommes de l'époque qui nous a précédés est le type de « l'homme fort ». On le trouve à travers toute la littérature du second Empire, et, par exemple, chez tous les raisonneurs de théâtre. Ce qui le caractérise, c'est une prodigieuse assurance et l'intrépidité dans l'af-
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firmntion. II part do l'cglimo do soi qui lui est un point (ixo pour mosuror toutos oliosos. Il s'attaclio do prélôrcnco àco (jui est positif et précis commu sont les faits, ou commo ost oncoro la valeur secialo, lo rang (Intm lo monde, la considcrnlion. Il doit à son expérience do lu vio quelques vérités, en petit notnhre, auxquelles il croit fermement comme à des dof^mes. Co credo lui suffit pour tous les usages et dans toutes les rencontres. De ces principes il tire des conséquences qu'il formule en aj)h()rismos nets et brefs. Il condamne ou il absout, sans hésitation. Et il condamne plus souvent qu'il n'absout. Il est cinglant, mordant^ cassant. Il a rimmeur hautaine, ayant l'esprit étroit. Nous sommes bien revenus de cette grande assurance. Nous ne sommes plus si sûrs de rien, mais surtout de nous-mêmes. Nous savons ce que coûte une affirmation, et qu'il faut qu'elle laisse de côté tout ce qui la contrarie. Nous savons que toute idée, au delà d'une certaine limite, devient fausse : la vérité réside dans les nuances. Nous comprenons plus de choses, et c'est pourquoi nous sommes devenus plus modestes. Nous ne méprisons personne, faute de savoir où nous en prendrions lo droit. Nous nous connaissons mieux ; cela nous a rendus indulgents pour les autres. C'est quelque chose do singulièrement instructif qu'un retour sur soi ; et l'orgueil n'y résiste guère. Nos
actes, quand nous les rapprochons des mobiles véritables qui les ont inspirés, en reçoivent tout d'un coup une signification fort inattendue. M. Jules Lemaître s'est amusé, en prenant quelques pièces du théâtre d'AugieretdeM. Dumas, ànousmontrer que les personnages qu'on y représente comme odieux ne sont peut-être pas si méprisables, et qu'au contraire les personnages sympathiques n'y méritent peut-être pas tant d'estime *. Ce n'est pas là un pur jeu. Cela signifie que c'est une règle bien imparfaite, pour juger de nos actes, que de mesurer leur valeur à leurs conséquences, et que la vie extérieure et sociale n'est qu'une traduction grossière de la vie intérieure. Puisque nous n'apercevons que des effets, et puisque l'âme des autres nous est fermée, c'est donc que nous devons réserver notre jugement.
Encore si l'on était sûr des principes qu'on voit communément appliqués! Mais on est effrayé de voir ce que sont devenues les idées les plus simples, depuis des siècles que l'humanité travaille à les raffiner et à les compliquer. Quels échafaudages que nos codes, et faits de quels matériaux! C'est presque de l'horreur que nous avons pour l'être factice créé par la société, ou tout au moins dé-
1. Voir, dans les Impressions de théâtre, les études sur les Effrontés,MaltreGuérin,rAÛaire Clemenceau, Monsieur Alphonse, les Danicheff, l'Étrangère.
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formé par elle et façonné lentement au gré de sa vanité et de ses hypocrisies. Mondains, politiciens, femmes incomprises, gens do club, gens de lettres, gens do théâtre, tous les cabotins, ceux qui ont pris le pli d'une profession ou celui d'un système... c'est en songeant à eux que nous nous sentons attirés par tant de sympathie vers ceux qui sont restés à peu près simples et qui ne se sont pas trop éloignés de la nature. — Qu'est-ce, d'ailleurs, que cette nature et que vaut-elle ? Nous avons renoncé à chercher le dernier mot des choses, puisque aussi bien ce mot doit nous échapper toujours. On se dégoûte des problèmes qui n'ont pas de solution. Cotte vie est-elle bonne ou est-elle mauvaise ? Elle est la vie, et rien ne sort de réclamer contre. 11 faut subir l'inévitable sans cris et sans révolte bruyante. Il se peut que tout soit vanité, et mémo cela est infiniment probable. Mais si tout est vain, c'est donc comme si rien ne l'était. Dans un monde d'apparences, nous ne cessons pas de soutenir avecles êtres qui nous entourent les mômes rapports. 11 reste essentiel quo nous souffrions par eux le moins possible, et pareillement qu'ils n'aient pas àsoulfrir par nous. Ce chemin, — un peu détourné, — nous ramène donc à la charité et à la bonté. D'aucuns diront qu'il y a dans celte bonté bien de la lassitude et de la paresse; mais c'est que l'époque n'est
pas jeune, et on ne peut faire au delà de ses forces. Bien sûr, nous ne sommes pas des héros. Et nous ne sommes pas des saints. Nous n'avons pas renoncé au monde. Nous tenons à son opinion. Les railleries elles-mêmes des sots ne nous laissent pas indifférents. Or, comme la vertu tient dans le monde un assez pauvre état, et comme la bonté n'a pas cessé d'y être un peu ridicule, nous nous appliquons à cacher au plus profond de nous ce qu'il y a de meilleur en nous. L'ironie nous y est d'un merveilleux secours.
L'honnête homme, à la manière que j'essaye ici deledéfinir, ressembleassez, eneffet, àceque pouvaient être ces esprits délicats de la Rome finissante, lien diffère par tout ce que le Christianisme a mis en lui de sentiments que les meilleurs parmi les anciens n'ont pas connus. Car il est chrétien en dépit de tout et quoiqu'il ait renoncé au dogme. Il a, suivant l'heureuse expression de M. Jules Lemaître, « la piété sans la foi ». Le cœur est resté chrétien pendant que la raison cessait de l'être. Il en résulte qu'il y a désaccord entre les deux parties de l'âme ; elles ne se soutiennent et ne s'entr'aident plus. De là une perte considérable d'énergie ; et c'est bien pour cela qu'on est si faible. Seulement le désaccord est si profond qu'on n'en souffre même plus. Ceux qui souffrent de ne plus croire, c'est qu'ils croient en-
coro ; comme on souiïre, dans les fins d'amour, de no plus assez airncr. Pour l'homme d'aujourd'hui la perte do la foi n'est plus dramatique. Il n'a pas de nuits <\ la Jouifroy. Il est sans inquiétudes et ne connaît pas le grand tourment. S'il a un tour hahitucl do mélancolie, c'est qu'aussi hicn la tristesse est au fond des choses. Mais il oe se plaint pas. Il remercie la destinée do l'avoir fait naître dans un temps où les contlitions de vie sont bonnes pour plusieurs et en tout cas dans une époque qui est si amusante ! Il jouit de son intelligence, et ilsesait gré de sa douceur. Il ne maudit pas la vie. Il est parfaitement tranquille, et il n'est pas malheureux...
Tel est cet état d'esprit, assez répandu parmi les « honnêtes gens » d'aujourd'hui. Ceux-ci ont plaisir à trouver dans les livres de M. Jules Lemaîlre le modèle d'une sagesse tempérée, railleuse et indulgente, ironique et tendre.
M. FERDINAND BRUNETIÈUE