M. FERDINAND BRUNETIÈRE
Je n'aurai pas défini M. Bruncliôre, mois j'aurai donné drjà quoique idée do suu caraclère, de la nature do son talent, de la façon dont s'exerce son inllucnce, quand j'aurai.dit qu'il est aujourd'Iuii l'écrivain do France qui a le plus d'onnomis. Listez : d'eniu!mis déclarés et acharnés, qui lui veulent mal de mort, et à qui il suffit d'entendre prononcer son nom pour entrer dans un état voisin do la rage. Nous essaierons d'en faire le coinplo. Go simple donumbroment aura quelque chose d'imposant, comme ceux qu'on trouve dans les antiques épopées. Et peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt. Car si d'abord c'est quelque chose do beau en soi (ju'unc si riche et si complète collection, il so pourra en outre qu'en recherchant les causes qui ont valu à M. Brunetière tant de solides et do fidèles inimitiés, nous indiquions en mèiiio temps quohpies-uns des éléments qui lui composent une si originale physionomie.
M. Brunetière a contre lui :
Les naturalistes de l'école de M. Zola. C'est contre eux qu'il dirigeait son article de début, ou, pour mieux dire, son manifeste contre le roman réaliste en 1875. Il y montrait, avec un peu plus de justesse et de sûreté qu'on n'eût voulu, la pauvreté de l'école; et il y signalait comme tout proche le jour oii cette doctrine, à laquelle on allait proclamant qu'appartenait l'avenir , ne serait plus qu'une doctrine morte et reniée déjà par ses plus fervents ou ses plus imprudents adeptes de la veille. — Les hugolâtres : car il a commis l'un des prejniers cette impiété de parler du dieu sans superstition. — Les romantiques attardés, ceux qui trouvent de la philosophie dans Tragaldabas et qui prennent encore Dumas père pour un écrivain. — Certains fanatiques de Voltaire, ceux à qui il ne saurait convenir, puisqu'ils en ont fait l'un des ancêtres de la démocratie, d'entendre rappeler qu'il fut le plus déterminé des aristocrates et le plus empressé des courtisans. — Les amis de ce Béranger, dont il n'a cessé de dénoncer la platitude et la vulgarité. — Les Baudelairiens, et ceux qui ont organisé autour de ce prétentieux Beyle un petit culte de chapelle. — Les auteurs dramatiques, qui ne lui pardonnent pas d'avoir, comme on dit, « éreinlé » Labiche et aflecté de ne voir, dans ce candidat à l'Académie, que l'auteur de Si jamais j' te pince t
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On sait que, nulle part, l'osprit do corps ne rf'gijo ou ne sévit plus forleniont que dans le monde ferme des gens de tliéAtre. — La cohue des romanciers dont il arefusédesefairoloréclamisto cl l'annoncier. — Les dilettantes et les impressionnistes, et tous ceux qui, s'élant fait du scepticisme une altitude, ne, haïssent rien tant que do rencontrer chez autrui « l'horrible certitude ».
Ce que j'admire autant que le nombre des colères qu'a soulevées M. Brunelière, c'en est la diversité d'origine. Des hommes venus de points très différents et qui n'ont pas coutume de se rencontrer s'unissent dans une môme animosité contre lui. Car, d'un côté, les boulevardiers, les journalistes, et généralement tous les illettrés, poursuivent en sa personne celui qui est, à leurs yeux, le représentant attitré de la critique universitaire et normalienne. Ils ignorent que nul n'est moins pourvu que lui de grades et de diplômes : il est tout juste bachelier. El ils no savent pas que, s'il est aujourd'hui l'un des maîtres les plus écoutés de l'Ecole normale, il n'a pourtant pas été élevé à la rue d'Ulm. Mais je me souviens d'avoir trouvé, dans des études soigneusement documentées et divisées méthodiquement, un chapitre consacré à marquer la part qui revient à l'éducation normalienne dans les tendances d'esprit do M. Brunelière. Les mondains no l'ai-
ment pas beaucoup, ni les causeurs de salon, ni les femmes, car il leur refuse quelque part le droit d'être juges en matière d'art^ et il a montré ce que le souci de plaire a souvent coûté à de très grands écrivains. Mais, d'un autre côté, onse tromperait si l'on croyait que M. Brunetière est très populaire parmi les professeurs. Il y a des professeurs qui n'admettent pas volontiers qu'on apporte à l'appui de l'orthodoxie elle-même d'autres arguments que ceux qui ont déjà beaucoup servi ; il y en a qui pensent que s'occuper do la littérature d'aujourd'hui, même pour la combattre, et se commettre avec les contemporains, cela est indigne d'un esprit sérieux. Il y en a, je vous assure. — M. Brunetière a contre lui les érudits : les faux érudits, comme les moliéristes qu'il a certain jour massacrés en bloc; et quelques véritables érudits aussi, ceux qui, confinés dans leur érudition, n'ignorent pas seulement, mais voudraient nier tout ce qui la dépasse : médiévistes , linguistes , chartistes , bibliographes... Je m'arrête, — uniquement parce qu'il faut s'arrêter.
Une critique qui soulève autour d'elle tant de réclamations, c'est la preuve à tout le moins qu'elle existe, qu'elle est vivante et bien vivante. Aussi je ne pense pas que M. Brunetière soit autrement fâché de savoir qu'il n'est pas entouré de
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l'uni vcrsolle sympatiiio. S'il ne travaille pan à irriliT HosconU'mporaiiifi, do parti pris et parjoil, il no lui déplaît pas nuii plus de les entendre crier. C'est lui-inôme qui nous dira : c Grands dieux ! préservez ceux que nous aimons et que nous admirons, de la paix du silence *! » — iMais voici quel(]ueR-uns des reproches qu'on lui adresse lo plus ordinairement.
On lui reproche son dogmatisme, l'étroitesse de son goût, l'exclusivisme de sa critique. — Et il est hion vrai qu'il est le contraire d'un éclectique. Il n'admet mrme pas qu'on puisse goiUer également, aimer d'un aussi vif et sincère amour des formes d'art différentes ou opposées, l'architecture gothique et l'architecture grecque, la tragédie do Corneille et les iMystères. Tandis que c'est pour heaucoup d'entre nous une régie ou tout au moins une chère hahitudc de notis abandonner au plaisir que nous causent le,s belles choses, et de nous laisser prendre par les entrailles, pour lui. jamais il no s'ahandoiiiie. Il chicane avec son plaisir, lo mesure, le juge et lo jauge. Au besoin, il s'em*. pèche d'avoir du plaisir quand il lui semble que, pour des raisons supérieures, il n'a pas le droit d'en avoir. D'une très vaste lecture il a dégagé quelques principes ot ce qu'il appelle ses « idées
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fondamentales » . Il les a discutées avec lui-même, nies a éprouvées en les appliquant. Il les a reconnues justes et fondées. Il y croit et il y tient. Cela, danfe notre époque de commune indifférence, a semblé extraordinaire. C'est de l'étonnement, et c'est une sorte de gêne aussi qu'a causée aux hommes de notre temps ce revenant d'un autre âge.
Son humeur grincheuse. — M. Brunetière estil grincheux par tempérament et par complexion? Ce qui est certain c'est qu'il est grincheux parce qu'il veut l'être, par suite de la conception qu'il se fait de son rôle et par une conviction raisonnée. M. Brunetière croit fermement à l'action de la critique. 11 croit que nulle littérature n'aurait pu se développer sans la tutelle constante de la critique, et qu'en fait les théories ont le plus souvent précédé les œuvres. Mais encore, pour que cette action soit efficace , faut-il qu'elle s'exerce dans un certain sens. Et il proteste contre cette assertion de Chateaubriand « qu'à la critique stérile des défauts on doit substituer la critique féconde des beautés ». Bien au contraire, c'est la critique des beautés qui lui semble «itérile ; c'est elle qui peut devenir dangereuse, car s'il y a des beautés dont le propre est d'être inimitables, en les louant et en nous invitant à les imiter, on nous amène à n'en produire que la parodie. La
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critique des défauts a du moins cet avantage qu'elle nous met à niômo do les éviter. Aussi bien on voit assez quels sont les résultats ordinaires do l'indulgence et de la complaisance, et combien elles ont aidé à édifier de renommées factices. Le premier devoir de la critique, et, si l'on veut, sa raison d'être, c'est de défendre la littérature contre les charlatans.
Sa brutalité. — Car il est véritablement parti en campagne contre le charlatanisme, et il s'est lancé dans la mêlée en champion armé de toutes pièces : c'est un batailleur, c'est un soldat de lettres. Il a une sorte d'ardeur belliqueuse; ilaime la lutte; il a plaisir à contredire; il prend volontiers des airs de défi ; c'est double satisfaction pour lui, quand il a raison, d'avoir raison contre tout le monde. Et il a le courage. Son article contre le naturalisme est de l'époque où le naturalisme triomphait. Son premier article sur Voltaire est de l'année même où on en fêtait le centenaire. Son article le plus sévère sur Victor Hugo est du temps où le culte du poète adopté parla démocratie était en train de passer religion d'État. Mais il n'a jamais hésité à remonter un courant, à résister à la mode et à se mettre en travers. De môme, à combien de faux grands hommes ou de faux hommes de talent n'a-t-il pas dit ce qu'il pensait d'eux? Il Ta dit « avec cette rude franchise qui est la pro-
bile du critique* ». Il a apporté, dans ces « exécutions », un entrain, une verve copieuse et cette sorte d'esprit qui lui est propre, faite d'humour, de gaieté morose, d'ironie pesante. Je plaindrais ceux à qui telles de ces exécutions, faites au nom du bon sens, du bon goût et de l'honnêteté littéraire n'auraient pas procuré d'infinies jouissances. Je n'ai donc nulle envie de reprocher à M. Brunetière la rudesse de ses coups. Môme je ne saurais que l'en louer, si ses attaques, presque toujours justifiées, avaient été, en outre, toujours opportunes et ses rigueurs toujours proportionnées au sujet. Mais il lui est arrivé de donner des grands coups de sa massue contre desichétifs adversaires ! Il a centriste de braves gens, tout à fait inoffensifs, et dont l'opinion ne tirait pas à conséquence. Il est coupable de violences inutiles.
Son pédantisme. — Vous savez quel est pour beaucoup de gens le sens de ce mot, et que, pour eux, savant et pédant, c'est tout un. Il faut convenir alors que le reproche ne s'adresse à personne plus pertinemment qu'à M. Brunetière; car l'étendue de son savoir n'en a d'égale que la solidité, et la variété de ses connaissances n'en saurait être comparée qu'à la profondeur. 11 a tout lu; j'entends : ce qui s'appelle lire. Il possède pour les