‹ Écrivains d'aujourd'huiChapitre 23 sur 42 · Evolution des genres, p · texte numérisé non relu

Evolution des genres, p

M. FERDINAND BRUNETIf^RK <7»

avoir éludiôs, fouillûs dans tous leurs recoins* nos trois siècles de littérature classique. Et ii no s'est pas arrêté, connue d'autres, au seuil de l'époque niodtM'iie; mais il suit avec une attention toujours en éveil la production couratitc : il est, autant que n'importe quel critique lin de siècle, à l'aiïiU de la littérature de demain : les symbolistes n'onl-ils pas trouvé en lui presque un avocat et un défenseur? Il ne s'est pas cantonné dans une période de notre histoire littéraire ; il voit d'ensemble; il sait d'où les choses viennent et où elles vont. Il possède avec presque autant de sûreté les grandes littératures étrangères. C'est pour lui un moyen de comparer, de rapprocher; et c'est un moyen surtout de discerner ces grands courants d'idées qui passent toutes les frontières et de suivre les formes littéraires dans les voyages qu'elles font à travers l'Europe. Il est inforitié encore de l'histoire générale dont les événements ont leur conlre-coup dans l'histoire littéraire. II a plus qu'une teinture des sciences physiques et naturelles, s'étant enquis de leurs méthodes avec une curiosité qui n'est nullement désintéressée. Il s'est mis enfin à l'école des grands penseurs do ce siècle: il s'est fait à lui aussi sa philosophie, persuadé qu'avant d'être des artistes ou des écrivains nous devons être des hommes, et que rien n'importe plus que d'avoir une conception do la

vie, une idée du devoir et du bien. De ce fonds si riche dénotions acquises provient cette abondance avec laquelle on voit que M. Brunetière traite tout sujet. Et cela suppose une infatigable puissance de travail, une mémoire capable de ne pas succomber sous le poids, mais surtout la plus rare aptitude à s'assimiler toutes connaissances, à les transformer, et à vivifier les matériaux et les faits par les idées. — Après quoi, il est exact de remarquer que M. Brunetière ne fait pas mystère de son savoir. Il en ferait montre bien plutôt, comme du véritable titre qui l'autorise dans son métier de critique. Il affectionne les termes d'école, et les querelles cnisme ne lui font pas peur. Pour un peu je dirais qu'il y met de la coquetterie. Il s'est moqué quelque part de cette manie qu'ont aujourd'hui tous les professeurs, petits et grands, jeunes et vieux, d'éviter l'accusation de pédantisme, « lis veulent enseigner en riant et ils feront bientôt jusqu'à de l'épigraphie punique en hommes du monde. » Gomme si c'était une tare d'être de l'école !Et comme si tous les pédants étaient dans l'école! Mais il est des pédants de toute robe; et pour n'en point citer d'autres, ceux qui font tant d'affaire de leur parisianisme ne sont-ils pas des pédants à leur manière et du plus déplaisant et du plus ridicule des pédantismes ?

La barbarie de sou style. — C'est M. Camille

M. FERDINAND BRUNETFÈRE lit

PcIIctan qui posait un jour cotto quoRtion : Du cacoioguoBruiiolièroolducacoIoguoFaguel, lequel des lieux est le plus horriblement cacologuo *? La question a son prix, je le reconnais ; et il serait intéressant de savoir en quel sens l'ont résolue les lecteurs de la Justice. Et moi aussi peut-être, mon habilettî irait-elle jusqu'à copier quelqu'une des longues phrases do M. Brunetière en soulignant les qui et les que dont elles s'encombrent ; puisje conclurais que, décidément, cestyle manque do grâce. Ce qu'on a noté moins souvent, et qui pourtant en valait la peine, c'est le degré do précision absolument unique auquel atteint M. Brunetière. Or, si, pour un critique, les grâces du stylo sont un mérite accessoire, et si une imagination métaphorique serait même le pire des inconvénients, en revanche la précision est la qualité essentielle, que nulle-autre ne remplace, et qui peut suppléera toutes tes autres. Cela, d'autant mieux que chez nous tous les termes de la langue littéraire sont des plus généraux qu'il se puisse et partant des plus vagues. Ajoutez que, par suite de l'abus qu'ont fait do ces termes tous ceux qui n'ont d'autre titre à traiter de la littérature que leur profonde ignorance, « il n'est presque pas un mot de la langue littéraire qu'il no faille aujour-

1. A propos des Etudes sur le XVIII» siècle, de M. Emile Paguet.

d'hui définir avant de l'employer ». Ces fréquentes définitions de mots, et tout ce grand appareil d'incidences et de parenthèses, dont use M. Brunetière, lui sert du moins à ceci : qu'il dit exactement ce qu'il veut dire et comme il le veut. Que si enfin on décidait que l'œuvre d'un critique doit contenir de « belles pages », et si on convenait que les romanciers, les poètes, les philosophes et autres a auteurs originaux » ne suffisent pas à l'enrichissement de notre littérature, je ne serais pas embarrassé pour détacher des livres de M. Brunetière nombre de pages qui sont d'une belle venue, remarquables de vigueur, de forte substance et d'éclat solide.

... Peut-être ne me suis-jo que trop attardé à rappeler ces querelles qu'on fait à M. Brunetière, qui fournissentauxpetits journaux le thème deplaisanteries faciles, et où se complaisent aussi bien tous ceux qui ne peuvent pénétrer jusqu'à sa doctrine et en apprécier la nouveauté. Mais c'est cette doctrine qui importe, s'il est vrai, comme je le crois, qu'elle marque un progrès de la critique contemporaine, une étape de sa marche en avant. J'essaierai de l'exposer en me servant surtout des dernières études de M. Brunetière et de son ouvrage capital sur V Evolution des genres. Ce sera montrer comment il a fait entrer dans la critique un élément nouveau, et qu'il a mis entre les

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