‹ Écrivains d'aujourd'huiChapitre 26 sur 42 · Questions de critique, p · texte numérisé non relu

Questions de critique, p

était conforme à l'histoire naturelle des naturalistes pour qui c'était un dogme que la fixité des espèces. Mais, depuis tantôt trente ans, à la théorie (le la fixité des espèces s'est substituée celle de leur variabilité. L'idée d'évolution a depuis trente ans envahi pour les renouveler toutes les provinces de la science. L'histoire et la critique ne pourraient-elles pas aussi l'utiliser ? Peut-être cette idée n'est-elle qu'une hj'pothèse et qui s'en ira quelque jour rejoindre dans les profondeurs de l'oubli les « tourbillons » du cartésianisme ou les « quidditôs » de la scolastique. C'est du moins l'hypothèse la plus récente, point si nouvelle cependant qu'elle n'ait eu le temps de faire ses preuves C'est elle qui jusqu'ici donne l'explication du plus grand nombre de faits particuliers. Et donc, en attendant qu'elle ait été remplacée par une autre, il est légitime de s'en servir, ainsi qu'on fait des hypothèses, comme d'un principe directeur et d'un instrument de découverte. A la critique fondée sur les analogies qu'elle présente avec l'histoire naturelle de Geoffroy Saint-Hilaire et de Cuvier, M. Brunetière s'est proposé de substituer ou d'ajouter une critique qui se fonderait sur l'histoire naturelle de Darwin et de Hœckel. En cela justement réside toute la nouveauté du système. Voici à peu près ce qu'on veut dire quand on parle d'appliquer ridée d'évolution à la critique.

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On rcmarqiio que, eamrnë il j a des familles d'esprits, los œuvres qui sont dos productions do r««.sprit se groupent on familles, on espaces et en genres. Ces genres existent comme répondant à lu diversité do l'objet et des moyens do chaque urt, et à la diversité aussi des familles d'esprit qui poursuivent loiilcs un uUyd\ différent; au surplus, personne ne confond une épopée avec un vaudeville. Ces genres vivent de leur vie propre. Peu à peu, ils s'organisent, se différencient les uns des autres, et, comme d'un fonds d'indéterminatio[i primitive, dégagent leur individualité. Entre •plusieurs formes voisines, une concurrence s'établit au profit de celle qui réalise le plus complètement l'idée mémo et la délinilion du genre. C'est alors que le genre, comme les œuvres delà nature, arrive à son point do maturité et de perfection. Il s'y fixe pour quelque temps. Puis, sous certaines influences, il se dissout, il se désorganise et il nieurt. Mais do ses débris d'autres genres se forment. D'un genre à l'autre il n'y a pas seulement succession, mais génération. Ainsi, dans le monde do l'art comme dans l'autro, c'est une suite ininterrompue d'échanges, d'emprunts, d'héritages, une transformation et une évolution continues, la vio ne cessant d'y renaître de la mort... J'indiquerai seulement quelques-uns des avantages que présente cette théorie, et par conséquent

des motifs par où elle se justifie. C'est d'abord qu'elle fait sa place à la notion de l'individuel; ou, pour mieux dire, elle restitue à cette notion l'importance qu'elle doit avoir, qu'elle a en effet, et qu'on avait précédemment méconnue. Car, dans la théorie des milieux, on montre bien ce que l'homme de génie a de « commun » avec tous les hommes d'une même race, d'un même pays et d'un même temps; on ne montre pas par où il s'en distingue, ce qui fait qu'il est lui-même et pas un autre, et ce qu'il a de « différent ». Cet élément de différence est celui qui importe le plus, puisque c'est le propre du génie d'être individuel, et puisque, d'autre part, il n'est pas de grand écrivain qui ne fasse école. C'est aussi celui sur lequel on insiste davantage d'après la théorie de l'évolution. « Parmi les modificateurs des genres, écrit M. Brunetière, il en est un, c'est l'individualité, c'est-à-dire l'ensemble des qualités ou des défauts qui font qu'un individu est unique en son genre, qu'il introduit ainsi dans l'histoire de la littérature et de l'art quelque chose qui n'y existerait pas sans lui, qui continuera d'y exister après lui. Il a suffi quelquefois d'un seul homme pour dévier le cours des choses. Il n'y a rien de plus conforme à la doctrine de l'évolution, — puisque c'est l'idiosyncrasie qui serait le commencement de toutes les variétés. » De là un moyen pour sim-

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plilior l'histoire do la lillératuro. Car elle no so compose pas, cette histoire, de la série des tcutativesqui ont avorté, mais seulement doccllosqui ont réussi. On peut s'en tenir aux livres ossenliols, ù ceux qui ont apporté quelque chose de nouveau, qui marquent nue date et qu'on no pourrait retrancher sans qu'il y eût une lacune dans la littérature d'une époque. — Pondant qu'on simplilio cette histoire, on en rétablit du môme coup la continuité. Car les œuvres sont dans le temps. Elles s'amènent et se produisent l'une l'autre, par l'eirot de cette nécessité qui s'impose à tout écrivain de suivre les traces do ses prédécesseurs et de faire pourtant autre chose qu'eux. « En littérature coiMino en art, après l'influence de l'individu, la grande action qui opère, c'est celle des œuvres sur les œuvres. Ou nous voulons rivaliser, dans leur genre^ avec ceux qui nous ont précédés, et voilà comment so perpétuent les propédés, comment se fondent les écoles, comment s'imposent les traditions; ou nous prétendons faire autrement qu'ils (l'ont fait, et voilà comment l'évolution s'oppose à la tradition, comment les écoles se renouvellent et comment les procédés so transforment. » C'est le commentaire de l'adage qui vaut aussi hien pour toutes les sortes de productions naturelles : natura non facit satlus *.

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