M. EMILE FAGUET
On so plaif^nnit, îl y a quoique vingt ans, que la crili<|uo littéraire fût en train de disparaître. C'est aujourd'hui l'un des genres où se produit le mouvement le plus intéressant. Écrivain de grand savoir, d'intelligence très pénétrante, d'esprit libre à un rare degré, M. Emile Faguet est parmi ceux qui auront le plus contribué à ce relèvement do la critique.
M. Faguet avait trente-cinq ans lorsqu'il publia ses premiers livres, vers 1883. H ne s'était point bâté. C'est ce qu'auront peine à comprendre les jeunes gens d'aujourd'hui, si avides de publicité précoce. Une étude sur la Tragédie au XVI" siècle lui servit de thèse pour le doctotorat. Le livre sur les Grands itiaitres du XVII* siècle est encore un livre de début et d'essai. Avec les Études sur le XIX* siècle M. Faguet a pris rang.
Entre temps il donnait des chroniques, qui valaient ce que valent les chroniques; des comptes rendus do théâtre paraissant au lendemain de la
représentation, travail rebutant, forcément hâtif et superficiel, oii il fit preuve néanmoins d'une sûreté de jugement très remarquée. Enfin, pendant trois années, il a été chargé du feuilleton dramatique au Soleil.
Dans ses travaux de critique dramatique, M. Faguet apportait une qualité qui se fait aujourd'hui de plus en plus rare. Il aime le théâtre. De là un parti pris de bienveillance qui marquait surtout le désir de découvrir, partout oii ils pouvaient se rencontrer, les germes de talent. De là un vaste éclectisme : M. Faguet écoute avec aussi peu do préventions un drame réaliste ou un vaudeville de la vieille école; il admire franchement /e5 Revenants d'Ibsen, après avoir, lui seul à peu près, échappé à l'engouement auquel a cédé presque toute la critique pour la Puissance des ténèbres do Tolstoï. D'ailleurs, à sesyeux, l'éclectisme est aujourd'hui le premier devoir d'un critique de théâtre : car, dans une période de transformation, et quand on ne peut encore prévoir quelle sera la formule vraiment féconde, il est nécessaire du moins de ne rien exclure a priori. De là encore cette belle humeur qui éclatait dans les feuilletons de M. Faguet. Ils étaient écrits de verve, sur le ton d'un entretien familier, d'une conversation qui ne se surveille pas.
Aussi bien les trois volumes oii M. Faguet a
M. ÉMILB FAGUET fit
réuni ses Notes sur le théâtre contnnpornin ne sont quo la moindre partie de son œuvre. C'est dans ses éludes sur Thistoire do notre lilléralure que nous irons cliercliorlcslraits qui caractérisent son laieiit.
Celui qui frappe d'abord, c'est l'indépenrlance, l'absolue indépendance de la pensée. « Ce livre a été écrit avec une sincérité et une franchise de critique dont je compte ne jamais me départir. » « Jl n'est que de tout voir et de ne rien dissimuler. » Tels sont les engagements que M. Faguet ne craint pas de prendre vis-à-vis de son lecteur, et qu'il réussit à tenir.
La première forme de l'indépendance consiste à ne mêler dans ses jugements aucune considération prise en dehors des lettres elles-mêmes, à ne dépendre d'aucun dogme politique ou religieux. C'est la forme la plus élémentaire et le plus bas degré de l'indépendance. Que si en effet vous jugez d'après uncredo politique ou religieux, vous pouvez bien être un admirable polémiste; vous ne méritez en aucune manière le nom de critique. Aussi est-ce un point sur lequel je m'abstiendrais d'insister; mais on n'a pas oublié la sotte querelle que firent à M. Faguet, lors de la publication de son XVIIP siècle, des personnes d'ailleurs étrangères à la littérature. Au cours de son étude sur Voltaire, M. Faguet exprimait cette idée,fort simple, que le temps est venu de soustraire la gloire
M. i:mile faguet 213
(In j^rand écrivain à certaines admirations compronietlaiitos, et do le louer désormais pour ses vrais mérites ot non pour la partie la plus conteslablo do son œuvre. « Le prince des hommes d'esprit, disait-il, est devenu le dieu des imbéciles. » Mais on no dépossède pas les gens sans les faire crier. Ce fut un beau tapage. On put voir en cette circonstance l'absolue opposition qui existe entre l'état d'esprit du politicien et celui de riiomme de lettres ou du savant. Le politicien dont c'est le rôle, et presque le devoir, de tout subordonner aux intérêts do parti, n'a pas même la notion du désintéressement, de la docilité et do la soumission au vrai, qui sont pour un critique ou pour un historien les qualités essentielles. Par bonheur, l'opinion des politiciens, en pareilles matières, est chose négligeable. Les maîtres de la Sorbonno en appelant à eux M. Faguet, et le ministre do l'instruction publique en ratifiant leur choix, ont assez montré qu'à l'heure actuelle on n'est plus contraint à découvrir dans les livres ce qui n'y est pas, et qu'en littérature il n'y a pas de doctrine d'État. — Au surplus, pendant que M. Faguet passait pour un pamplilétairc auprès de ceux qui croient servir la cause de la liberté en décrétant le culte d'un Voltaire de fantaisie, une lievue dirigée par les Jésuites publiait un article tout exprès pour interdire au livre de
M. Faguet l'entrée des maisons ecclésiastiques. Être mis à l'index par les deux partis, n'est-ce pas un joli succès pour qui se pique avant tout d'impartialité?
Il est d'autres dépendances auxquelles on ne se soustrait pas aussi facilement. Celle d'abord des dogmes littéraires. M. Faguet s'est expliqué maintes fois sur ce sujet, 11 n'est d'aucune école. Il se peut bien que par éducation, et aussi par profession, il incline vers le goût classique. Mais tous ceux qui ont approfondi l'bistoire de notre littérature ne font-ils pas de même? Du moins M.Faguet est-il très éloigné de croire qu'il n'y ait qu'une forme du beau valable pour tous les temps; il pense bien plutôt que la littérature est dans une continuelle évolution, et que le changement, à défaut du progrès, en est la loi. Il reconnaît que les règles de l'art ne sont que formules inventées par les écrivains de chaque génération pour traduire leurs penchants et leur goût ; et encore, que « les mêmes règles sont vraies ou fausses, selon les artistes qui s'y soumettent ou s'y dérobent ». Il estime qu'un système estde deux choses Tune. C'est « une passion chez ceux qui, incapables de penser autre chose que ce qu'ils sentent, d'un penchant de leur tempérament font une idée et y font comme inconsciemment rentrer tout ce que l'expérience ou la réflexion leur présente » .
M. I^MILK PAGUET tlB
C'est «r une idéo chez ceux qui no sont pas très rapuhlosd'en avoir deux, el qui, eu ayant conçu ou euipi'uulé uue, y accuuunudent toutes les ob- Hervaliuus de détail qu'ils font sur les routes ». Pour lui, il répugne à toute conception systématique, et il ne lui arrive pas de chercher dans les livres lu conlinnation do théories préconçues. — Kn ce sens et dans cette mesure, il serait exact de dire qu'il est un critique « personnel».
Faut-il conclure qu'il so rapproche des <x împressionnisles » ? Nullement. Car s'il no peut ignorer (jue nous sommes toujours pour une forte part dans l'impression que nous recevons des choses, il est persuadé surtout que le plus grand effort du crili(|ue doit tendre à sortir de soi. Le crili(|ue impressionniste est, pour tout dire, celui qui, soucieux avant tout de sa personnalité, ne cherche à travers les livres que lui-môme. C'est» daus l'ordre inloUectuol, un égoïste. Or, si le principal objet de la critique est de comprendre, n'est-il pas évident que pour comprendre l'œuvre d'autrui il faut commencer par s'oublier soimême? M. Faguet définit la critique « un don de vivre d'iine inlinilé dévies étrangères, quelquefois d'une manière plus pleine et plus intense que ceux qui les ont vécues, et avec celte clarté de conscience que ne peut avoir que celui qui est assez fort pour se détacher et s'abstraire, et re-
garder en étranger sa propre âme, ou assez fort, en sens inverse, pour entrer dans une âme étrangère et la contempler de près comme chose à la fois familière et dont on sait ne pas dépendre ». Pour sa part, il a poussé jusqu'aux extrêmes limites cet effort de détachement.
Ne dépendre d'aucun dogme, dépendre aussi peu que possible de ses impressions, se mettre directement en face de l'œuvre qu'on étudie, en sorte que rien ne vienne altérer et brouiller la vue, c'est le moyen, et le seul connu, pour « tout voir ». — Reste à « ne rien dissimuler », c'està-dire à exprimer son opinion en son entier, dans toute sa force et sa netteté.
Mais avons-nous le droit de présenter sous forme catégorique et tranchée les résultats auxquels nous ont conduits nos recherches ? S'il est admis, et aujourd'hui personne n'en doute, que toute opinion soit fausse justement entant qu'elle ne fait pas acception de son contraire, avonsnous le droit « d'être de notre opinion » ? Peuton être tout à la fois un esprit libre et un critique affirmatif ? Je le pense, et M. Faguet avec moi. Un exemple fera comprendre comment il concilie cette apparente contradiction. Edmond Scherer lui reprocha jadis avec quelque vivacité d'avoir, en tête de son XIX^ siècle, recommandé le Victor Hugo de M. Dupuy, qui est précisément la
M. ÉMfLE PAGUET 817
contrepartie do IV^tuJo qu'il a consacrée aii grand p()«5to. Vax faisant l'éloge do co livre, ne se donnait-il pas un démenti à lui-même, et ne rcnon> çait-il pas à ses propres idées ? Voici, j'imagine, co quo M. Faguet aurait pu répondre : « Je n'abandonne nullement mes idées. Je m'y tiens, au contraire, et j'y lions. Maisj'admets qu'un autre pense autrement quo moi. Au point de vue où il se place, il se peut quo M. Dupuy ait raison. Seulement c'est avec mes yeux que j'ai regardé, non avec ceux d'un autre. J'espère d'ailleurs avoirbienvuce quo j'ai vu. Que si je n'ai pu atteindre toute la vérité, du moins en ai-jo atteint une partie. A d'autres do compléter mon étude, fiU-ce en la contredisant. Pour moi, je n'ai qu'un moyen de faire œuvre utile, c'est de mettre en tout son jour celte part de vérité que je crois posséder. » L'opinion chez M. Faguet devient conviction. C'est pou de dire qu'il ait le courage de ses convictions : il en a l'audaco et l'intrépidité. Il met une sorte de coquetterie à ne laisser planer aucun doute sur sa pensée. Il n'a quo faire des réticences, des réserves et des retraites prudentes. Aux teintes atténuées, il préfère les couleurs vives et crues. Chacun des portraits qu'il a tracés s'enlève en plein relief. Au besoin il insiste, accentue le trait, force la note. Veut-il nous laisser cette impression que Balzac a manqué totalement d'esprit et tact ? II le
compare à un commis voyageur, à M. Homais, à un clerc de notaire de province, et encore à un étudiant de brasserie, à un vétérinaire, à un basochien de petite ville. Ce sont là de bien gros mots. Mais il n'est que de frapper fort, quand on sait d'ailleurs qu'on frappe juste. La franchise, M. Faguet la pousse jusqu'à la brutalité.
Sincérité et francliise sont dos traits du caractcro. Parmi les qualités do l'esprit, ccUo qui chez M. Fa^'uet est doniinanto, c'est le poût de la précision, le besoin et la passion de l'exactitude. — De là une sorte de défiance à l'égard des idées générales. Certes, les idées générales, en critique littéraire, sont d'une incontestable utilité. Elles servent à diriger les recherches. Elles sont fécondes en aperçus. Mais encore ne sont-elles que des hypothèses, forcément incomplètes, fausses en partie, destinées à céder le place à d'autres qui à leur tour disparaîtront. M. Faguot no monque pas d'idées générales. Mais il ne les apph'que qu'avec innniment de circonspection. De même il s'interdit les vues d'ensemble. Car à mesure qu'on embrasse de plus vastes ensembles, plus il faut négliger de détails et oublier de vérités particulières. Tout juste se permet-il, au début de ses livres, quehjues considérations qui ne sont que le résumé, fait après coup, des études contenues dans un volume. Il néglige les questions d'origines, si curieuses pourtant, mais dont c'est la nature de ne pouvoir jamais être entièrement débrouillées. Il évite de traiter les questions d'in-
fluences qui ne comportent pas davantage une solution précise. Dans quelle mesure une littérature est-elle l'expression d'une société? Et inversement, dans quelle mesure les œuvres écrites façonnent-elles la société? Et qu'est-ce au juste qui d'un écrivain a passé chez un autre? On peut le conjecturer, non le déterminer. — En éliminant tous ces sujets de recherches, on en arrive, sans doute, à restreindre beaucoup le champ d'études. Dans ce champ qu'on a restreint volontairement, il s'agira de creuser et d'aller jusqu'au fond.
On voit assez qu'avec cette tournure d'un esprit très positif, M. Faguet devait se borner à étudier les individus et les œuvres.
Il est un peintre de portraits. Il s'applique à mettre chaque œuvre à son plan et à faire ressembler les figures. C'est à quoi lui servent l'étude du milieu, l'analyse des tendances de l'époque, la connaissance des entours du sujet. La biographie lui fournit quelques particularités significatives ; le plus souvent il la réduit à quelques lignes, quand il ne la relègue pas dans une note. Il insiste davantage sur le caractère de l'homme, les idées n'étant de coutume qu'une autre forme des sentiments : « Un philosophe, même grand, qui expose son système n'est qu'un homme qui explique son caractère, et peut-être son tempéra-
M. EMILE PAGUIT 121
TTitMil. » Ëiicoro no retiont-il du caractère que les traits qui ont influé sur l'œuvre. S'il lui arrive de relovor les défauts du caractôro de Victor IIuj^o, co n'est en aucune manière par plaisir de dénigrement, mais c'est parce que les Facultés du poète ont presque constamment souffert du voisinage de ces défauts. S'il insiste sur la vulgarité de nature d'un Bal/ac, c'est qu'il ne parviendrait pas sans cola à expliquer certaines parties de son œuvre. S'il s'applique à montrer dans Michclet le bourgeois libéral de i8i0, c'est que, a de la politique retournant ;\ l'histoire, Michclet y rapporte ses préoccupations du forum, des passions qui altèrent sa vue, un esprit rétréci par les petitesses de l'homme do parti ». — C'est le tort des philosophes, quand ils traitent de littérature, de ramener une œuvre tout entière à une seule idée et d'absorber toutes les facultés d'un homme dans une seule faculté maîtresse. La nature humaine est infiniment plus complexe. Ce penseur d'une si vigoureuse intelligence et d'esprit si moderne, Monles(juiou, est encore un bel esprit qui ne se gardera jamais complètement de la préciosité, un petit esprit qui cède à la vanité nobiliaire, un libertin du temps de la Régence, l'amateur d'une antiquité do convention, le curieux de voyages et de mœurs singulières. André Chénier apparaît au premier abord comme un isolé au xvui* siècle et
semble un paradoxe au milieu de ses contemporains; et tout de même, par un autre côté, il est un homme de bon siècle, dont il a les idées, les préjugés et les colères. Il n'est pas jusqu'au Contrat social où l'on ne trouve des traces de libéralisme. Au critique de les y apercevoir et de les signaler, s'il veut être «complet et consciencieux». Il reste qu'il y a chez tout écrivain de génie ou de talent une qualité maîtresse, petite ou grande, qui fait son originalité, et par oii il s'impose au souvenir de la postérité. Et on ne nie pas que ce ne soit celle qu'il faille en fin décompte faire ressortir et émerger par-dessus les autres. — Telle est la méthode que M. Faguet a appliquée uniformément, mais avec une sûreté toujours croissante. Relisez les études sur BufTon, Montesquieu, Jean- Jacques Rousseau {XVIII^ siècle), les portraits de Chateaubriand et de Victor Hugo (X/Ze6fîèc/e),de Joseph de Maistre etde Guizot et encore de M""^ de Staël et de Benjamin Constant {Politiques et mor«//5?e.s).Ce sont des études dont on ne saurait dire qu'elles soient définitives, puisqu'aussi bien, quand il s'agit de travaux historiques ou littéraires, ce mot n'a pas de sens. Du moins faudra-t-il attendre un peu de temps avant d'y vouloir ajouter. Il y aurait de la présomption à essayer dès aujourd'hui de les refaire.
« Le criti(]uo explique toutes ohosoH^ mais au plaisir qu'il prend à on expliquer quelques-unes, Htt socrMe inclination se révèle. On peut comprendre toutes choses et en préférer une. u II n'est pus sans intérêt de connaître les préférences d'un critique. Co sont elles qui nous donnent la mesure de son esprit. Or, il semble bien que M. Faguet réserve toutes ses complaisances pour ceux que M>no de Staël appelait u les écrivains penseurs u. A ceux-là mêmes qui n'ont voulu être que des poètes et des artistes îl ne pardonne guère d'avoir cru qu'ils pourraient aisément se passer d'avoir dos idées. Il est féroce pour Théophile Gautier. Mais quoi ! Dans les pièces les plus mervoillcusoment ouvrées de Gautier il n'y a rien, ce qui s'ap* pelle rien. « Il ne part de rien, et c'est là aussi qu'il arrive. » M. Faguet place un peu plus haut peut-ôtro qu'il ne convient le « chantre d'Éloa ». C'est qu'il l'estime pour la force et l'étendue de son esprit philosophi(jue; il lui sait gré d'avoir « promené sur les choses un regard désolé, mais d'une pénétration, d'une étendue et d'une sûreté qui ne le cède à aucun ». Si les écrivains du xvu* siècle restent à ses yeux les « grands mai-
très », c'est pour avoir été psychologues et moralistes si pénétrants, pour avoir lu si clairement dans l'âme humaine. Si notre xix^ siècle lui semble si intéressant, c'est pour avoir soulevé tant de questions et remué tant d'idées. Les hommes du xviii« siècle sont pour la plupart superficiels et légers. Ils pouvaient fonder une littérature philosophique admirable. Ils n'y ont pas réussi. Aussi « le xvm' siècle, au regard de la postérité, s'obscurcira, s'offusquera et semblera peu à peu s'amincir entre les deux grands siècles dont il est précédé et suivi ». Dans le xvni" siècle môme, M. Faguet relègue au second plan ceux dont on a fait jusqu'ici les grands premiers rôles. Diderot : « Il faut savoir dire qu'il est décidément de second ordre. » Voltaire : « Un esprit léger et pou puissant, qui ne pénètre en leur fond ni les grandes questions, ni les grandes doctrines, ni les grands hommes, qui n'entend rien à l'antiquité, au moyen âge, au christianisme, ni à aucune rehgion, à la politique moderne, à la science moderne naissante, ni à Pascal, ni à Montesquieu, ni à Buffon, ni à Rousseau, et dont le grand homme est John Locke, peut bien être une vive et amusante pluie d'étincelles, ce n'est pas un grand flambeau sur le chemin de l'humanité. » Et je crois bien, en effet, démêler dans la façon dont est conduite cette étude sur Voltaire un peu d'impatience et de
M. EMILE FAGUET tSS
mauvaise huraour. C'est la sorte d'irritation qu'on emporte du commerce avec un esprit fuyant et toujours se dérobant, du spectacle d'un « grand esprit qui est un chaos d'idées claires a.
En revanche c'est, pour ainsi dire, d'abondance de cœur que M. Faguct parle de Buffon et de Montesquieu: les études qu'il leur consacre sont parmi les plus neuves qu'il ait écrites. Au portrait convenu d'un IJullon en manchettes de dentelles, il substitue celui, infiniment plus vrai, do UufTon « penché et la loupe à son œil de myope..., hommo du laboratoire, de l'observation cent fois reprise et do l'expérience cent fois répétée ». Il lui rend ses véritables litres de gloire, qui sont d'avoir fait lever toutes les idées dont la science moderne a fait des systèmes et desexplications de la nature. Voici en quels termes, quasiment lyriques, il célèbre cette aptitude qu'a eue Montesquieu de pénétrer dans tous les mystères de la vie intellectuelle :
On sent qu'il n'v a pas eu de vie intellectuelle plu» forte, plus intensi! et, avec cela, plus libre ni plus sérieuse. Personne n'a plus délicieusement que lui, à l'abri des passions, joui des idées. Voir les idées sourdre, jaillir, abonder, s'associer, se concerter, conspirer, former des j^^roupes et des systèmes et comme des mondes; voir « tout cétler à ses principes », « poser les principes et voir tout le reste suivre sans effort»; et aussi n'ôtre point esclave de ses principes, et savoir s'y soustraire, et en aborder d'autres, et dans un ordre d'idées qui n'est point
celui qu'il préfère, ouvrir des voies que ce sera uneg-loire à ses successeurs seulement de suivre; ce jeu agile et sûr de l'iatellig-ence est pour lui comme une sorte de délice, une ivresse calme et subtile.
Dans les Politiques et moralistes, M. Faguet excelle à dégager et à résumer les idées de chaque auteur, à exposersesthéorieseny introduisantune suite, une dialectique serrée qui n'était souvent pas dans l'auteur lui-même. On devine que le jeu lui plaît; c'est pourquoi il y réussit. — Ce goût pour les idées, cette admiration pour les écrivains qui ne se sont pas contentés d'être des virtuoses, mais qui se sont servis de la parole pour la pensée, et qui ont mis dans leur œuvre une conception nouvelle do l'homme, de la vie, de la société; c'est, je crois bien, le fond même de la critique de M. Faguet.
Le style de l'écrivain est simple et loyal. Point d'apprêt ni d'ornements. Rien qui sente sa rhétorique et qui dénote le désir de plaire. Mais la clarté absolue et la propriété de l'expression. Le mot juste, frappant à force de justesse. Une allure rapide. Une phrase courte et saccadée. Un style qui se hâte, précipité, haletant. Ce style manque de souffle, il est sautillant : c'en est le défaut. Il risquerait en outre de paraître tendu et pénible. Mais c'est un danger que M. Faguet réussite éviter, parce qu'il a de l'esprit, beaucoup
M. EMILE PAGUBT tf7
d'i'sprit, de colui-là mémo qui convient à un criti(|uo ot qui consiste dans le tour ingrniouXjdans lu forme saisissante donnée à une idée. Les boniieurs d'expression sont fréquents sous la plume de M. Faguet. Lamartine est un « génie qui a dédaigné d'avoir du talent a, Miclieict, « un honimo do cœur profond et tendre, un poète d'imagination puissante et exquise, et aussi un garde national des trois glorieuses >. Balzac « a des intuitions de génie ot des réflexions d'imbécile ». Guizot : « un grand esprit rétréci par une grande volonté ; un penseur réprimé par un homme d'Etat, t M"» de Staël a « un esprit européen dans une àme française ». Benjamin Constant « avait en lui une intelligence claire, droite, et vigoureuse et rigoureuse, en face de passions désordonnées, une pensée froide témoin d'une âme trouble, et un homme qui regardait un enfant ». Toutes formules qui ne font qu'accuser le relief de la pensée. En sorte que ce style vaut encore par les mêmes qualités qui sont celles de l'intelligence de M. Faguet : il est clair el vigoureux.
C'est aux « étudiants de lettres » que M. Faguet dédie ses livres. 11 semble qu'il y ait de la modestie à s'adresser spécialement aux jeunes gens qui sont encore sur les bancs de l'école et à leurs frères aînés. Prenez garde. En fait, les élu-
diants forment le plus exigeant des publics, celui qu'il est le plus difficile et le plus, honorable de satisfaire. Ils ont peu de temps et n'en ont pas à perdre. Une erreur de direction serait funeste pour eux. Ils n'accordent pas aisément leur confiance. Ce n'est pas un mince honneur pour M. Faguet que d'avoir conquis ce public des « étudiants de lettres », d'être devenu pour ceux-ci un guide qu'ils suivent en toute assurance, et de mettre ainsi chaque jour un peu de sa pensée dans la pensée des jeunes gens qui apprennent dans ses livres à goûter et à aimer notre littérature nationale.
M. ERNEST LAVISSE
M. ERNEST LAVISSE
M. Lavisso ? Le profosseiir qui fait des discours dans les banquets d'étudiants... C'est en ces termes que le public ignorant et distrait ne manqua pas do résumer les titres de M. Lavisse quand il fut élu académicien. Sans doute, l'appréciation est sommaire, et la définition est incomplète ; mais elle n'est pas fausse. Car celui que l'Académie a voulu honorer, ce n'est apparemment ni 1(5 professeur disert dont les leçons furent solides et charmantes, ni l'écrivain auteur de livres appréciés. Il ne manque dans l'Université ni de ces professeurs ni de ces écrivains. Mais M. Lavisse s'est fait, au milieu de ses collègues et pour des raisons extérieures au mérite mémo de son enseignement, une place à part. Très actif et doué d'un esprit d'initiative, il a préparé d'importantes réformes. Sa parole fait autorité ailleurs même qu'à la Sorhonne. On le cite et on se recommande de lui dans les discussions des Chambres. C'est un personnage avec qui on a pris l'habitude do compter, une sorte de grand électeur de l'Université, Il se sert de sou influence pour faire entendre
à la jeunesse des conseils salutaires et des avis généreux. Il remplit avec zèle la mission qu'il s'est donnée d'être auprès de la génération nouvelle un prédicateur laïque. Il représente quelque chose de particulier, d'original et d'intéressant.
On a coiilumo do dire, en parlant de M. Lavisse, qu'il est un homme habile. Pour lo lui reprocher, il faudrait avoir commencé par prouver que la maladresse est une vertu. Mais il est vrai que ce petit paysan do Nouvion-en-Thiérache a joliment fait son chemin. Élevé chezMassin à titre de bête à concours, il achève au collège Charlemagne de brillantes études. Il entre à l'École normale le second do la promotion de 18G2. En ce temps-là lo jeune Lavisse avait des opinions de jeune homme. Il collaborait aux petits journaux du quartier latin : la jeune France^ etc. Il faillit être poursuivi pour certaine lettre de Brutus à Cicéron.Il voyait Gambetta, Clemenceau, Onimus. Gh3Z un cousin, sénateur, il scandalisait les personnajçcs bonapartistes qu'il y rencontrait, en leur récitant des passages des Châtiments, A l'École, il se lie intimement avec Albert Duruy, et prend alors des opinions sérieuses conformes à Tambibition légitime d'un homme qui veut faire carrière. Après le concours d'agrégation où il est reçu le premier, et après une année passée au lycée de Nancy, il est rappelé à Paris, au lycée Henri i.V, et devient, sans aucun titre ufiiciel.
le véritable chef du cabinet de M. Duriiy, dont le titulaire était Albert Duruy. Son influence y est toute-puissante. Aussi bien n'en use-t-il qu'avec discrétion et avec tact. On m'assure qu'ayant été chargé de porter à l'empereur, au camp de Châlons, une liste de décorations à signer, il refusa d'y laisser ajouter son nom, et ne voulut pas d'une distinction qui ne venait pas en son temps. Une telle anecdote en dit long sur le caractère d'un homme... et elle lui fait honneur. C'est M. Lavissequi fut consulté lorsqu'il s'agit de choisir un précepteur au prince impérial en remplacement de M. Monnier, qui s'était mis en hostilité avec le général Frossard, gouverneur. Il fit nommer Augustin Filon. Pour lui-même, il s'était réservé de venir deux ou trois fois par semaine expliquer au jeune prince la raison d'être de son travail, et lui enseigner la philosophie de l'histoire, à l'usage de ceux qui doivent un jour faire l'histoire. La guerre no fit qu'interrompre ces leçons. Après la chute de l'Empire, chaque année, aux vacances, M.Lavisse allait à Arenenberg reprendre ses conférences et ses entretiens auprès du prince qu'il aimait et à qui il avait inspiré une entière confiance. A la mort du prince il prit le deuil. Il le porta avec dignité. Mais ilne pouvait se dissimuler qu'avec son chef le parti impérialiste était mort. Il se rapprocha de la Ré-
U. ERNKST LAV1S9B 238
pubIi(|iiM : il lu Ht sans précipitation, sans hoiirtcr porHonno, sans rien renier de son passé. Entre temps il avait st'gourné en Allemagne, oii le préfet do police Léon Honaiilt, ilairaut quoique mission secrète auprès du gouvernement allemand, faisait exercer sur lui une surveillance occulte. De ce séjour il avait rapporté une thèse do doctorat sur lu Marche de Brandebourg. Candidat aux fonctions de maître de conférences à rÉcolo normale, il eut pour premier garant auprès du ministre son camarade do promotion, Henri Aron. Depuis, il a quitté sa cliairo de l'Ecole normale pour une chaire on Sorhonne. 11 est aujourd'hui l'un dos directeurs d'études à la Faculté dos lettres de Paris. Toute sa carrière a été unecarrière do professeur. II n'a jamais été un hommo politique. Il n'a prisd'engagemcntsavoc aucun parti. C'est ainsi qu'il a pu, candidat académique, réunir des suffrages qui n'ont pas coutume de fraterniser. Les républicains ont voté pour cet ancien professeur du prince impérial. Ce vieux bonapartiste a recueilli des voix orléanistes. Ce n'estpas le moindre elfet de sa fameuse habileté.
C'est que M. Lavissc ne ressemble en aucune fa<;on à « l'universitaire » tel qu'on se le représente ordinairement et non pas toujours à tort : confiné dans les choses de son métier, ignorant do celles do la vie, plus attentif aux idées qu'aux
faits et plus ami des idées consacrées que des idées neuves, trop respectueux des souvenirs du passé pour ne pas se défier de son temps, vivant dans l'abstrait, rapportant dans la vie réelle une gaucherie et une raideur qui sont des effets de la timidité... lia protesté maintes fois contre ces façons de vivre, chères à beaucoup de ses collègues, et qui aboutissent à une sorte d'isolement et d'exil à l'intérieur. « N'oublions pas, dit-il, nous qui vivons par nos études dans le passé, que la majorité des hommes vit dans le présent et aie souci de l'avenir. Ne nous excluons ni du présent ni de l'avenir*. » — « Il faut que la haute Université se mêle intimement à la vie nationale. Nous entendons bien ne pas ressembler à ces anciennes corporations qu'un savant illustre comparait à des statues oubliées dans un désert et montrant du doigt des routes depuis longtemps effacées 2. » Pour lui, il est un moderne. Il est favorable à toutes les idées d'aujourd'hui. Quelques-unes qu'il a faites siennes lui doivent d'être passées de l'ordre de la spéculation dans celui de la réalité. Il les a soutenues avec toute l'ardeur et l'opiniâtreté de la conviction, répandues, propagées par une manière d'apostolat. — Il a le goût de l'action ; au besoin, ni l'agitation, ni le remuement,ni le bruit