‹ Écrivains d'aujourd'huiChapitre 32 sur 42 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

M. ERNEST LA VISSE 237

ne lui font peur. II aimo à se dépenser. De fait, partout, où il a passé, il a réveillé les bonnes volontés endormies et laissé derrière lui une activité toute neuve. — Il a le sens du réel : on ne l'a jamais vu épris de chimères et de rêveries, mais il les a laissées pour ne s'attacher qu'aux seuls projets qui pouvaient recevoir une application prali(|ue. Les détails d'organisation et d'administration ne le rebutent pas. 11 se met hardiment en face des choses. — Et il est un connaisseur et un manieur d'hommes. Dès le temps de l'École normale, il était deceux autour de qui on se groupe et qui ont une clientèle. Depuis, tous ceux qui l'ont approché ont subi, sans chercher à s'en défendre, la séduction de sa personne. Elle lui a valu dans la haute société, on Franco et hors de France, do puissantes amitiés. Elle lui vaut l'influence très réelle qu'il exerce sur la jeunesse. Cet ascendant s'expli(juo par la réunion chez M.Lavissedo deux qualités qu'il estrare de trouver ensemble. Il est énergique, et il est aimable. La carrure robuste, le port do této, front haut et cheveux en brosse, le geste sobre, le ton de voix bref, toute l'alluro volontaire et décidée semble d'un préfet à poigne. Mais l'œil bleu est caressant; la caresse du regard est enveloppante. M. Lavisso est un autoritaire doux.

C'est ce goût de tout ce qui est pour nous d'un intérêt immédiat et actuel, qui a déterminé la nature des travaux de l'historien, et lui a fait choisir pour sujet de ces travaux les choses d'Almagne et de Prusse. Dans les études sur la Marche de Brandebourg et sur V Histoire de Prusse, il suit les accroissements territoriaux de la future monarchie prussienne. Dans la Jeunesse du grand Frédéric et Trois Empereur s, \\ monire comment l'État prussien s'est constitué sous l'action continue de princes travaillant à une môme œuvre, en vue d'un même but, et pour ainsi dire sous l'œil d'un même maître : « Je suis, disait Frédéric-Guillaume, le général en chef et le ministre des finances du roi de Prusse, w C'est ce roi de Prusse, idéal et perpétuel, qui préside aux destinées de la nation. Dans les éludes sur V Allemagne impériale, M.Lavissepasseon revue les principales questions politiques, sociales, économiques, financières, avec lesquelles l'Allemagne s'est trouvée aux prises au lendemain de la campagne de France.

Écrire l'histoire d'un pays étranger est toujours une entreprise difficile. Chacun de nous porto en son âme un instinct secret qui le guide à

M. ERNEST LAVISSB 139

travorB los épofiucs de l'hiMtoiro nationale. C'est co guide qui nous fait défaut quand il s'agit d'uiifi liisloiro tHrangi^re. — La difiicullé so double d'uno uulro quand co pays étranger est un eniHMiii, et cet ennemi, un vainqueur. M. Lavisso 80 défend d'avoir dans ces études laissé échapper une parole haineuse, un mot qui ne fut vrai au témoignage do sa conscience ; nous l'en croyons sans peine. Mais il est des préventions, des erreurs do jugement contre lesquelles il est plus malaisé de se tenir en garde que contre la haine elle-même : on est tenh'! d'ailmirer sans réserve des inslilulions donlon vient d'éprouver la force; ou encore, et inversement, on accueille avec complaisance et en les exagérant tous les symptômes de lassitude, do décomposition et do décadence. G'estle mérite de M. Lavisso d'avoir échappé à toutes ces sortes d'illusions et d'avoir toujours conservé la même clairvoyance et la même impartialité dans des mati^res où le patriotisme a sitôt fait de nous égarer.

Surlesqueslions qu'il atraitées,M.Lavissea-t il d'ailleurs apporté deslumières très nouvelles? La science historique le compte-t-cllo au nomhro do ses initiateurs? Je no le pense pas. Il n'est pas do la race de ces éruililsqni de la poussière des textes font lever des vérités non encore soupçonnées. Il n'a pas perfectionné les méthodes do découverte.

Il n'a pas lancé dans la circulation l'une de ces idées qui renouvellent l'aspect des questions et autour desquelles se groupent et se coordonnent les résultats partiels. Il n'est un historien ni à la manière des fureteurs de l'École des chartes, ni à la manière des esprits synthétiques tels qu'un Taine ou un Fustel de Coulanges. Cela même fait que quelques-uns s'empressent de lui refuser purement et simplement le nom d'historien. — Il est juste néanmoins de reconnaître que, dans sa façon d'en-, tendre l'histoire, il a transporté des qualités qui lui sont personnelles, et que son tour d'esprit se retrouve dans ses livres.

Incapable de se désintéresser de son temps, ce qu'il demande d'aborr'i à l'histoire c'est comment elle prépare et elle annonce les événements de demain. En ce sens, l'histoire de Prusse est l'une de celles dont les enseignements sont les plus clairs et dont la leçon est la plus certaine. LaPrusse est un produit de la volonté, une création non de la nature, mais des hommes. Cet être déraison, né sur un champ de bataille aux bords de l'Elbe, n'a reçu sa figure moderne qu'au dix-septième siècle; et c'est son armée qui la lui adonnée. A son tour, c'est la Prusse qui a fait l'unité allemande. L'Allemagne impériale vient de la guerre et elle va vers la guerre. « A l'entrée de l'ère nouvelle inaugurée parles victoires de la Prusse, il faut laisser

M. ERNKST LAVISSK Jlt

toute espc^Tance d'un progrès pacifique de l'humanité. La haine aujourd'hui, domain la guerre, voi- Jà pour l'Europe le présent et l'avenir*. » — Que si d'ailleurs l'Allemagne a cette vocation : reven> di(]uer pour elle tout ce qui est germanique, exalter le germanisme, développer dans l'univers la puissance germanique ; nous avons nous aussi dans l'Europe moderne notre mission : c'est de représenter la cause do l'humanité. « Depuis que l'Europe coalisée nous a fait rentrer dans nos Trontières, notre politique n'a jamais été violente ni provocatrice. Elle a fini par professer que toute conquête est injuste si elle prétend disposer d'êtres humains contre leur volonté. En face d'un empire fondé par la force, soutenu par elle et qui a immolé à des convenances de stratégie les droits de milliers d'hommes, la République française représente ces droits violés. Si quelque jour, dans une grande mêlée européenne, elle revendique le territoire arraché do la patrie indivisible, elle le pourra faire au nom de l'humanité'. i> C'est précisément ce qui donne à la question d'Alsace sa signification, et qui en fait une question de morale internationale.

Mais ce que M. Lavisse porte surtout en his* toiro comme ailleurs ce sont de remarquables qualités de mouvement, c'est le don d'animer

Page 1