Essais sur V Allemagne, p
toutes choses et de faire vivre les gens. II a tracé, de quelques-uns des principaux souverains de la Prusse une série de portraits qui témoignent d'autant de pénétration morale que d'art à reconstruire une physionomie. — Frédéric P"", dévot do l'étiquette et grand pontife de la dignité royale : « Il se levait de grand matin comme pour jouir plus longtemps du plaisir d'être roi. Jusqu'au soir il officiait. Il avait de la majesté au conseil, à table, au fumoir, de la majesté chez la reine... » — Frédéric-Guillaume, le roi-sergent, l'un des plus extraordinaires enrôleurs de soldats que connaisse l'histoire militaire, avare, et prodiguant les millions pour satisfaire sa manie de « grands » hommes. Son horreur de tout cérémonial et son amour de la simplicité procèdent d'une tournure d'esprit naturellement grossière et triviale. Grand mangeur, grand buveur, fumeur intrépide, il faut le voirtenant sa cour dans une tabagie, offrant ou imposant à ses hôtes, dans les sociétés du soir, le jambon, la bière et la pipe. Les violences oii il s'emporte accusent le dérangement du cerveau. Il bat ses soldats et ses domestiques, il bat serviteurs, amis, parents; il bat son fils. Il distribue les coups de bâton à travers toutes les classes de la société; il en gratifie tous les fonctionnaires du royaume. C'est dans toute la force du terme un despote. Ce despote est, au surplus, un bon chré-
M. ERNF'ÎT r fis
li(Mi. Il a uuu foi siticcrc vi\ Dieu, ilaris In Dini d'IsraiM, Dieu dos aniiéus, qui frappo, qui punit et qui se venge. L'empreinte qu'il a mise sur lu Prusse ne s'est plus effacée, n La Pnisse des bureaux et dos casernes, dévote au Dieu des armées, obstinée au travail, Gère d'eilo-mëmo jusqu'à l'orgueil, disciplinée jusqu'à la servitude, est bien celle que Frédéric-Guilliiurne a enfantée dans la douleur *. »
Entre ce père et le prince royal qui sera Vvvdéric II, la nature n'a mis que des contrastes. Celui-ci répugne aux grandes fatigues, aux gros vins, à la grosse nourriture, aux grosses gaietés. Il n'a de goût que pour les plaisirs do l'esprit : son intelligence est sollicitée par toutes les curiosités. Les croyances religieuses n'ont fait que glisser sur son àme. Dieu et la religion ne sont bientôt plus pour lui que des termes obligés de phraséologie royale. Il n'a aucune sorte de moralité. A quatorze ans il prévoitlamortou l'internement de son père, prend ses dispositions, complote avec des ministres étrangers auxquels il fait des confidences que ceux-ci ne veulent pas confier au papier. Il e.st si dissimulé qu'il cache à tout le monde un certain Frédéric qui est en lui, que son père souhaitait et qu'il eût adoré: l'excellent militaire qui tient son