Sur l'eau, il
toutes les espèces d'animaux, de tous les instincts, de tous les désirs confus des créatures inférieures. J'aime la terre comme elles et non comme vous les hommes: je l'aime sans l'admirer, sans la poétiser, sans l'exalter. J'aime d'un amour bestial et profond, méprisable et sacré, tout ce qui vit, tout ce qui pense, tout ce qu'on voit; car tout cela, laissant calme mon esprit, trouble mes yeux et mou cœur : tout, les jours, les nuits, les fleuves, les mers, les tempêtes, les bois, les aurores, le regard et la chair des femmes. » Lui-même est ici dupe des mots quand il parle de cet amour de la nature qui ne la « poétise » pas. Car ce sentiment d'une communion avec tous les êtres est par excellence un sentiment poétique, et celui-là même qui défraie une bonne partie de la poésie des anciens. Mais ce n'est pas par le sentiment qu'un poète se distingue de celui qui ne l'est pas : c'est par le don de l'expression. Ce n'est pas par la tête ou par le cœur qu'on est poète: c'est par l'oreille et c'est par les yeux. Il faut être sensible à l'harmonie particulière des mots, à la sonorité des syllabes, aux effets du rythme et de la cadence. Il faut en outre être prédisposé à traduire ses idées en images. La phrase de Maupassant, d'une harmonie pleine et d'un dessin arrêté, n'est pas musicale. Son style est plus précis qu'il n'est imagé.
Boule-de suif, la Maison Tellier ^ Mademoiselle
Fi fi, les Contes de la Bécasse, Clair de Lune^ les Sœurs lîondo/i, auxquels il faut ajouter Une vie, Ih'l A>ni, Alont'Oriol, sont les livnis d'après lesquels on a une fois pour toutes arrêté la physionomie (l'écrivain do Muupassant. Ce sont livres v d'un conteur de santé exubérante, de verve abondante, de gaiolé bruyante, à la louche brutalr, au rire cynique. Boule-destiif est un défi tranquillement jeté à toutes les conventions sociales et à quelques convenances, à la pruderie bourgeoise et à l'hypocrisie mondaine, une sorte de gageure et de comique réhabilitation de la « fille » qui se trouve incarner l'idée de Patrie et personnifier toute seule la résistance à rcnoemi. La Maison Tellier est un exercice du même genre. L'auteur s'y amuse visiblement à scandaliser les badauds en leur montrant l'humanité vue do l'intérieur d'une maison de tolérance. Le conteur prend soin do nous avertir parles courts préambules qui précèilont la plupart de ses Contes et qui ne sont pas inutiles : c'est après boire, à l'issue d'un repas ^ d'hommes, quand les cerveaux sont échauffés par les vapeurs du vin et par la fumée des cigares. C'est l'heuro où des profondeurs de l'être remonte et aflloure la bestialité qui n'est absente pas même des plus intellectuels d'entre nous. 11 faudrait, pour l'ignorer, n'avoir jamais suivi au fumoir des hommes distingués et graves. Le commis voyageur
qui est en nous réclame ses droits : il a besoin de plaisanteries énormes et grasses. Maupassanl l'en a fourni libéralement. Une bonne moitié de ses nouvelles appartient au genre qu'on appelle « gaulois ». On sait quels en sont les thèmes ordinaires; ils ne sont pas variés; et peut-être le premier mérite du conteur, en pareille affaire, est-il d'avoir évité la monotonie. Mais ce genre est toujours en possession de plaire dans un pays où l'imagination nationale se développant librement s'est exprimée par les fabliaux et chez un peuple qui range parmi les joyaux de sa littérature les Contes de la Fontaine et ceux de Voltaire. La gauloiserie, à de certaines époques, s'est faite raffinée et savante ; et elle est alors devenue ce qu'il y a sans doute, parmi les choses écrites, de plus répugnant et de plus odieux. Contre ce défaut, du moins, Maupassant a été toujours tenu en garde par la verdeur de son imagination. Dans son fond et au plus large sens du mot, il est un Gaulois.
C'est encore à la manière de nos aïeux qu'il se plaît à narrer desaventures plaisantes et des récits de bonnes farces qui ne prétendent qu'à provoquer le rire, un grosrire sonore et sans pensée. Dans ces histoires des personnages défilent d'une laideur triviale, d'une difTormité grotesque, d'un ridicule excentrique, et aussi de solides garçons aux reins prodigieusement exigeants, jetés à la poursuite de
frmnios donl les résislaiiceK, dans h» rares casoù oilos résisU lit, sont iiivariaMmiodl vaincues, mais dont la cliulo a lieu parfois sur un canapé et d'autres fois au revers d'un fossé, — car il est des distinctions sociales. Çà et là éclatent des récits trut,M(|ucs, puis(]u'on ne saurait oublier que l'honiino est par nature un animal méciianl, féroce eu même temps que lubrique, et doué de l'instinct de des. truction. Quelques « études » s'y rencontrent aussi qui toutes mettent en relief l'égroïsme foncier de l'homme, et tantôt son immoralité inconsciente, tantôt les perversions chez lui de l'idée morale. Kt jamais de détente. Jamais une note de tendresse ou de pitié. Toujours la violence de l'observateur sans illusions, du moraliste ironique et dur.
Sans doute ces traits jusqu'au bout resteront ceux de la physionomie de Maupassaut. Pourtant on les verra dans La suite ou s'adoucir ou secom» pléter par quelques autres dont le voisinage donnera à l'ensemble moins de rudesse. La littérature de ces dix dernières années a été marquée par un attendrissement de l'àme humaine qui en a été aussi un élargissement. Nos écrivains ont compris que si, comme la science semble tendre à le démontrer, la nécessité est la loi de l'activité humaine, — non pas cette nécessité extérieure telle que la concevaient les anciens et qui appe*
lait Jes luttes héroïques, mais une nécessité intérieure provenant des instincts de notre nature et des penchants hérités, et féconde en défaites obscures, — il faut donc plaindre cette humanité pour des misères auxquelles il n'est pas en son pouvoir d'échapper. Le mépris est un déni de justice et il ne sert de rien de haïr. Maupassant n'est pas demeuré étrangère ce mouvement ; à mesure qu'il avançait, il s'y abandonnait davantage.
Il ne se contente plus de se placer en dehors de ses personnages pour faire saillir leurs ridicules et leurs travers, pour éclairer les replis obscurs où se cachent de puissants et honteux mobiles, ou encore pour les humilier devant l'inutilité de leurs efforts et devant les résultats dérisoires oiîaboutissentleurs meilleures intentions. Mais, pénétrant en eux, il suit avec eux leur voie douloureuse. Yvette est l'histoire d'une fille de cowrtisane contrainte, par la fatalité de ses origines et du milieu oii elle a été élevée, à devenir telle à son tour que sa mère. Ses velléités d'être une honnête femme, une révolte de pudeur instinctive, une tentative désespérée pour s'évader, tout sera inutile. La condamnation a été portée, par avance et sans appel. C'est le Demi-Monde avec son dénouement vrai : M"® de Sancenaux y devenant non la femme, mais la maîtresse d'Olivier de Jalin. Et cela est si admirablement pré-
GUT DB If AUPASSAin* 9i
sente, sans déclanfiation et sans vain apitoiement, que nous sommes saisis sur la (in par la tristesse de cette souillure imposée par la vie à une créature humaine. Monsieur Parent est un de ces bourgeois bonasses et crédules (|uo leur niaiserie prédestine au sort do George Dandin. Mais cette fois l'auteur ne s'égaie plus aux dépens de ce brave homme. Il le rend intéressant par sa confiance môme et par la coquinerie do ceux qui le trahissent, respectable par cet élan do son cœur soulevé de tendresse palernellepourrenfantnéd'un autre. La mésaventure de Monsieur Parent, ce n'est plus un vulgaire accident, c'est un malheur, le malheur où sombre toute une vie et qui fait d'un homme désormais sans courage et sans dignité jo no sais quelle épave incertaine et quel débris sans nom. Mademoiselle Perle, oh s'entendent lesbaltements étouffés d'un cœur discret et qui s'est sacrilié volontairement. Mademoiselle Perle est, peu s'en faut, une nouvelle sentimentale. Dans la Petite Roque, Maupasâant étudie ce problème, un des plus angoissants qu'il y ait : comment un honnête homme peut-il, dans une heure d'aberration, devenir l'égal despires criminels, en proie désormais au remords, et tremblant chaque soir au retour des ténèbres où il verra, dans l'effacement de toutes choses, réapparaître l'image lumineuse de son crime ?
Maintenant il n'ignore plus que, dans le cœur des hommes agité par tant de sentiments contraires, des batailles se livrent, et combien la lutte est douloureuse contre l'envahissementd'une idée. C'est ce qui donne à ce roman de Pierre et Jean son allure tragique. Un fils se sent peu à peu gagné par le soupçon etenfin empli par la certitude que sa mère a eu un amant. Toutes ses idées sur le monde en sont brusquement bouleversées. Il a vu, suivant une belle expression qui est de Maupassant, « l'autre face des choses »; et pour l'avoir vue il' se déprend à jamais de cette vie d'apparence et de mensonge. Il ira, cœur brisé, loin de ceux qui peuvent vivre calmes dans l'infamie, heureux par le bien-être acheté honteusement. Mais voici qu'à l'instant de partir, après avoir pendant des mois souffert et fait souffrir, et que ce soit lassitude ou pitié, il sent se produire en lui ce curieux phénomène de l'apaisement. Il n'a plus de haine. Dans Fort comme la mort, qui nous retrace l'agonie du cœur d'un vieil homme amoureux d'une jeune fille, c'est décidément la pitié qui triomphe. Quand le peintre Olivier Bertin, vaincu par la violence d'une passion sans espoir comme sans raison, éprouve le besoin de crier du moins son mal, c'est auprès de l'amante délaissée qu'il trouve un refuge, auprès de l'amante qu'iln'aime plus et qui souffre tant de n'être plus
nimëo. En ses dornicrs livres, c'étaient les crises « dos Ames qui iiitcrossaient Mau passant, singuliëremoiit revenu de o on impassibilité do ja«lis. Il avait repris h son tour cette forme du roman do psychologie qui redevenait ù la mode; il l'avait prise telle qu'il la voyait pratiquée autour de lui: dans Notre cœur, la description des élégances mondaines ne tient guère moins de place que dans les romans les plus réputés à ce point de vue de M. Uourget. Maupassant avait une inquiétude de se renouveler (ju'on n'a pas assez remarquée. Ses plus récentes tentatives allaient vers le théâtre. Si je n'insiste ni sur Musotte ni sur la Paix du ménage^ c'est qu'il y a dans la première beaucoup de M. Jacques Normand et dans la seconde beaucoup de M. Alexandre Dumas; aussi bien dans l'une et dans l'autre ce qu'il y a do meilleur n'estil pas ce que ces pièces ajoutent aux nouvelles d'où elles sont tirées.
Or, quand on vient de fermer ces livres, parmi lesquels il en est de presque entièrement amusants et uniquement drôles, on se sent le cœur serré par la plus pénible impression de malaise et d'angoisse. Pour l'expliquer, il ne suffît pas de dire que l'inspiration de Maupassant a été sans cesse en s'attristant, ni même de rappeler certaines confessions terrifiantes comme celle du Horla. C'est de tous les coins de l'œuvre du romancier que cette impression se dégage. Le fond même ici estarideet désolé. Dans un temps d'universelle désespérance, nul autre plus que cet écrivain n'a montré le vide de tout et donné la sensation de l'absolu néant.
On dirait qu'il procède par une espèce d'élimination de tout ce qui sert d'objet à l'espérance des hommes, de but à leur activité, d'attrait et de soutien à leur énergie. Ce n'est pas qu'il ait une pénétration d'esprit particulière et qui lui ait permis d'aller tout de suite au fond de certains problèmes ardus. Ce serait plutôt pour la cause contraire. Maupassant n'est aucunement un penseur. On le voit, chaque fois qu'il se hasarde à expri-
mcp uno idée sur qu*»lqno question abstraite. Dans l'Inutile Beauté un lionimo du monde nous confie Iti conception qu'il se fait do Dieu : << Saistu coinuR'nt je conçois Dieu ? Gomme un monstrueux organe créateur inconnu de nous, qui sème par l'espace des milliards de mondes, ainsi qu'un poisson unique pondrait des œufs dans la mer, 11 crée parce que c'est sa fonction de Dieu, mais il est ignorant do ce qu'il fait, stupidement proliHque, inconscient dos combinaisons de toutes sortes produites par ses germes éparpillés*.» Sans doute Maupassant ayant un don merveilleux do prêter à ses personnages un langage on rapport avec leur caractère, on ne peut lui faire porter la responsabilité des propos de cet imbécile en habit noir. Cependant, quand on songe à telles autres déclarations qui sont do lui, etquand on sait quels sont les thèmes habituels où se complaît sa pensée, il semble bien que cette conception de Dieu comme d'un Poisson unique pondant ses œufs dans la mer ne lui semble pas particulièrement déraisonnable. Et quand Rodolphe (le Salins continue, exposant ses théories sur la destinée humaine, à savoir que la pensée est dans lacréation un accident à jamais regrettable, et que la terre a été faite pour les animaux non pour les