RECEPTION DE M. DE BROGLIF. - DISCOURS DE M. NISARD
Parmi les sources de l'ennui académique, il en est une féconde que l'on n'a peut-être pas-assez observée et qu'il est bon de constater, à la décharge de certains discours : c'est le prétexte même de ces solennités mélancoliques. Les immortels ne se réunissent jamais que pour déplorer le décès de l'un d'entre eux; ils ne donnent signe de vie que pour attester la mort. Chaque réception est un convoi réel. Je ne parle pas au figuré, et je ne fais pas allusion à l'enterrement moral du récipiendaire, qui ne se réveille jamais de la bière où on le cloue ce jour-là : mais dans le sens propre, chaque discours est un catafalque. Il est vrai que, comme dans tous les convois, on parle un peu de choses étrangères au défunt; tout en escortant la dépouille, on se livre à des dissertations éphémères sur le beau temps, sur ceci, sur cela, on fait des épigrammes, je n'ose dire de l'esprit (l'intention dans cette matière n'étant pas réputée pour le fait), mais, en fin de compte, il faut toujours en revenir à l'eau bénite sur le drap; chaque séance est un commentaire du fameux : Frères, il faut mourir! et l'on comprend que tous les oripeaux fanés de la rhétorique des pompes funèbres ne soient pas précisément habiles à mettre les orateurs en verve et le public en gaieté.
Encore si ces hommes, consacrés immortels par dérision, puisaient dans le prétexte même de ces séances le motif d'une échappée à travers l'infini ! Si, au lieu des banalités dont la perte d'un confrère est invariablement l'occasion, ils remuaient ou essayaient de remuer les grands problèmes qui nous attendent au seuil de la vie! Si, en pesant les œuvres d'un académicien remplacé, ils faisaient descendre sur une gloire éteinte quelques rayons des idées éternelles! Mais non, des épitaphes de cimetière, de la prose de première classe; voilà tout le résultat. La mort d'un académicien n'est pas plus utile que sa vie; et si j'osais m'appesantir sur une idée qui répugnera peut-être à la délicatesse de quelques-uns, je dirais que, par la faute des ensevelisseurs, le cadavre moral (j'entends les œuvres littéraires d'un académicien) n'a pas cette utilité pratique qu'on trouve du moins au cadavre réel, de servir d'engrais à la vie ! Depuis quelque temps ces fêtes nécrologiques se renouvellent assez fréquemment ; on nous en promet d'autres. L'Académie est dans sa lune rousse.
La réception de M. le duc de Broglie exhalait tout particulièrement ce parfum sépulcral qui est l'odeur habituelle de l'Académie. La coupole de l'Institut, froide, rigide, avec ses couronnes et ses palmes, ressemble d'ailleurs à un mausolée. On dirait que la littérature, Arthémise inconsolée, a élevé ce monument à l'éloquence enterrée, et les statues de Bossuet et de Fénelon dans des niches tumulaires confirment cette illusion, que M. Nisard n'a pas détruite. Cette séance, qu'on avait annoncée comme un plaisir piquant, presque comme un scandale, s'est traînée péniblement, et M. Flourens a été à même de constater, au profit de la physiologie, tout ce que les os maxillaires du visage humain peuvent supporter de bâillements sans se briser. La cérémonie funèbre a duré deux heures et demie, et le Requiem de M. Nisard entre pour les deux tiers à peu près dans ce total.
Chateaubriand parle dans ses Mémoires, à propos d'une levée de boucliers des légitimistes, « du passé qui veut réta-
blir avec ses mains d'ombre la famille qu il n'a pu soutenir de ses vivantes mains. » Cette phrase nous poursuivait, tandis que nous nous appliquions à écouter M. de Broglie et à comprendre M. Nisard. Il nous semblait que nous avions devant nous deux évocations; l'ombre d'hier parlait à l'ombre d'aujourd'hui, et dans ce dialogue des morts, il s'agissait de part et d'autre de soulever des fardeaux impossibles, que ne pouvaient saisir les mains diaphanes. Constatons toutefois, pour être juste, qu'on a applaudi aux efforts de M. de Broglie, et que M. Nisard a eu le seul succès auquel il puisse raisonnablement prétendre, celui d'être écouté jusqu'au bout. La réunion nombreuse et brillante ne diminuait pas la tristesse de ce jour; les éclatantes toilettes des dames se remuaient à travers les habits noirs, comme des bluets et des coquelicots parmi les herbes d'un cimetière; c'était un élément de contraste, voilà tout.
On s'attendait de la part de M. le duc de Broglie, ancien ministre de Louis-Philippe, à quelques vagues ironies, à un peu d'aigreur, à des allusions; la bonne volonté d'une partie de l'auditoire venait même, au début, en aide à l'orateur, et, voulant applaudir avec malice, applaudissait sans discernement. Mais M de Broglie, courtois, poli, d'une affabilité un peu hautaine, a glissé sur tous les points délicats, sans insister. Son libéralisme douillet a bien risqué, dans d'assez bons termes, un éloge légitime de l'éloquence parlementaire; mais en accompagnant cet hommage rétrospectif des vieilles injures à la révolution, M. de Broglie a prouvé une fois de plus qu'il appartenait à cet incorrigible parti pour qui les chutes ne sont que des échecs et ne sont pas des leçons. Il est impossible, après l'écroulement complet des royautés constitutionnelles, de revendiquer avec plus d'aveuglement les mérites infaillibles de ce régime. Parler de la liberté, faire bruire avec une voix insidieuse ce mot magique à des oreilles avides de l'entendre, c'est quelque chose sans doute pour recueillir des applaudissements; mais ce n'est pas assez pour ceux qui ont expérimenté les conditions de cette liberté ré-
glée; et n'avoir rien de plus nouveau à offrir aujourd'hui que ce que l'opinion publique a rejeté déjà plusieurs fois, c'est trahir autant d'entêtement que d'impuissance. Voilà pourquoi nous ne nous sommes associé qu'avec une grande défiance et sous toutes réserves aux sentiments libéraux subtilement exprimés par M. de Broglie.
Quant à M. Nisard, on attendait aussi son discours avec quelque impatience. On parle beaucoup de M. Nisard depuis quelque temps; nous ne savons pas trop pourquoi. Puisqu'on ne lit pas ses livres et qu'on n'aime pas à écouter ses leçons, on devrait le laisser jouir en paix du repos que ses évolutions laborieuses dans divers partis lui ont mérité. 11 paraît, à tort sans doute, que M. Nisard passe pour l'inventeur d'une théorie particulière sur la morale, qu'il partagerait en deux nuances : la grande et la petite morale. On pensait que le discours de jeudi serait le prétexte d'explications sur ce sujet; mais l'attente a été trompée : il n'y a pas trace de morale dans tout ce qu'a débité M„ Nisard; et son discours, immoi'tellement ennuyeux, n'a prouvé que la férocité de vengeance d'un orateur incompris qui tient enfin une bonne fois un auditoire et qui veut en abuser. L'assemblée a été courageuse et impassible; prise au piège, elle s'est résignée. M. Thiers est le seul auquel la patience ait manqué. Dès qu'il a vu M. Nisard prendre la parole, il a pris la fuite, faisant sourire et rendant jaloux ses voisins. Mais l'Académie et le public, mornes et stoïques, ont subi, pendant six quarts d'heure, cette pluie monotone. M. Nisard ne se plaindra pas du bruit; il est impossible d'obtenir un silence plus complet, plus inviolable. Dès qu'un turbulent osait applaudir^ ce qui eût fait du désordre, des chut énergiques l'avertissaient de l'inconvenance, et l'orateur reprenait ses périodes, en interrogeant avec angoisse son voisin, M. Villemain, qui lui souriait et l'encourageait, avec la finesse d'Ésope et la cruauté de Glocester.
Disons toutefois que, pour un orateur qui a si rarement la
bonne fortune d'un public, M. Nisard n'a pas démesurément abusé de ceux qu'il tenait enfermés. Je sais bien qu'il a parlé pendant six quarts d'beure; mais qui donc l'empêchait de parler pendant douze? Sachons-lui gré de sa générosité. D'ailleurs, la tâche était rude. Si le silence a son mérite, il a aussi son inconvénient. Ce pauvre M. Nisard, essoufflé, haletant, malgré sa façon de hacher son débit, s'essuyait le front, s'arrêtait à chaque tirade, espérant le repos que donnent les bravos; mais cette cuve glaciale, que formaient toutes les têtes amoncelées sous la coupole, repoussait les regards suppliants de l'orateur et lui renvoyait ses paroles sans écho. Pour cette fois, M. Nisard regrettera de n'avoir pas été interrompu, surtout après M. de Broglie, qui l'avait été souvent.
Celui-ci s'est montré, dans son début, d'une modestie un peu fiére, mais pleine de grâce; il s'est demandé à quel titre l'Académie l'avait nommé, et appréciant à leur valeur ses divers écrits, il a eu le bon goût, que M. Nisard n'a pas compris, de n'en point parler; il a rapporté l'honneur de son élection à ses travaux parlementaires :
« Je suis, messieurs, a-t-il dit, le dernier produit de ce libre échange entre les lettres et la politique, le dernier en ordre de date comme en ordre de mérite; le dernier vestige de ce qui n'est plus. L'Académie, qui n'oublie rien, en recueillant les moindres débris du passé, s'élève au-dessus de l'instabilité des temps et de la versatilité des esprits. Mon titre, à ses yeux, le voilà; qu'il me suffise et la justifie. »
Ces précautions oratoires ont été du goût du public, qui les a vivement applaudies, nous laissant indécis pourtant sur la question de savoir s'il entendait par là les contredire ou les ratifier. Abordant l'éloge deM. Beaupoil de Sainte-Aulaire, M. de Broglie a raconté l'histoire des premières années de son prédécesseur; ayant à parler de la Terreur, M. le duc n'a pas manqué cette occasion de la flétrir. « Son aïeul, s'est-il écrié, n'avait échappé que par miracle à la commune destinée des gens de bien sous la Terreur. » Quand donc l'histoire ces-
sera-t-elle d'être la calomnie réciproque des partis? Voilà un homme politique, très-blasé sur les moyens de gouverner, qui se trouvait dans les conseils de Louis-Philippe, quelques mois avant les massacres de la rue Transnonain, et qui, ayant à dire son opinion sur un fait aussi considérable, sur un système aussi délibéré que la Terreur, conclut tout simplement, sans hésitation, que ce fut la colère des scélérats contre les gens de bien! J'aime les raisons d'humanité, les répugnances glorieuses pour tous les moyens violents. Je hais d'une haine trop profonde les massacres, les mitrailles, les proscriptions, les échafau.ds politiques, pour faire l'apologie de la Terreur. Mais l'horreur pour le sang n'a pas besoin de s'aider de la calomnie. Que l'on discute l'opportunité, l'efficacité de la Terreur, je le conçois; que l'on revendique, comme ne cesse de le faire M. de Lamartine, l'inviolabilité absolue et quand même de la vie humaine, j'y souscris de grand cœur. Mais changer des acteurs politiques, comme ceux du grand drame de 95, en assassins de grande route, c'est manquer à la gravité de l'histoire, c'est fournir un prétexte trop facile et trop dangereux pour les représailles violentes.
Nous ne comprenons pas davantage la pitié de M. deBroglie pour la nécessité que M. de Sainte-Aulaire eut à subir, en disputant une place d'ingénieur géograpbe au concours.
(( Ces places, dit l'orateur, étaient les seules qui fussent alors réservées, dans l'ordre civil, aux élèves de l'école.
« Elles étaient au nombre de six.
« Les juges du concours étaient Laplace,Monge et Lagrange.
« Ainsi s'écoulèrent laborieusement les premières années de sa jeunesse. Cest à ces conditions qii existaient, dans la patrie les enfants de ceux que la persécution forçait à s expatrier. ))
Ne voilà-t-il pas des conditions bien rigoureuses? et la France ne fut-elle pas une marâtre en exigeant que les fils des émigrés se rendissent utiles et devinssent des savants?
M. Beaupoil de Sainte-Aulaire fut contraint au travail dans sa jeunesse, et quel travail ! celui d'ingénieur géographe ! quelle honte et quelle humiliation!
M. de Broglie avait à expliquer comment son prédécesseur a servi tous les gouvernements, depuis l'empire jusqu'à la royauté de juillet; et, ne prévoyant pas que M. Nisard, auquel ces sortes de dévouement successifs sont loin de répugner, lui viendrait en aide dans son apologie, le récipiendaire a cru devoir justifier M. de Sainte-Âulaire par une théorie de sa façon; il n'admet pas, dit-il, l'idée qn'û puisse exister en politique des dogmes, comme en religion. Le mot est grave; sous une apparence d'éclectisme, il supprime tout principe, toute moralité. S'il n'y a pas de dogme, il n'y a plus d'apostasie, et à quoi bon parler plus loin avec aigreur des conversions ardentes de 184;8! S'il n'y ^ pas de dogme, la fidélité est une duperie, les serments sont un piège; trahir, ce n'est que changer de point de vue. Le drapeau est un haillon blanc, rouge, tricolore, selon le vainqueur du jour et l'intérêt du moment! Avec une pareille théorie, on a plus de deux morales, car on en crée trois, quatre, dix. Plus de dogmes! c'est-à-dire plus de convictions, plus d'apostolat, plus de foi, plus de parti; mais l'indifférence ou le calcul! La politique cesse d'avoir une âme, une philosophie ; ce n'est plus qu'une étude d'équilibre ou un travail de joueur d'échecs. Nous connaissions cette théorie, sans en avoir le mot; on peut la nommer maintenant, c'est l'indifférence, c'est l'athéisme en matière politique; c'est ce culte du hasard, du succès, qui fait des historiens comme M. Thiers, des hommes d'État comme M. Guizot, une génération sceptique, railleuse, matérialiste, comme celle qui nous entoure. M. Nisard a été enchanté de cet aveu, et il s'est empressé, dans sa réponse, d'appeler cette théorie le patriotisme. A ce compte-là, M. Nisard, qui n'a pas eu jusqu'ici de dogmes absolus et qui est passé par toutes les nuances des opinions les plus contradictoires, est un grand patriote; c'est peut-être ce qu'il voulait faire dire.
Il est tout simple que, n'admettant pas de principes essentiels, M. de Brogiie nous ait donné successivement dans son discours l'éloge du 18 brumaire, de l'empire, des deux restaurations, de la royauté de Louis-Philippe. Mais pourquoi s'arrêter en si beau chemin et ne pas aller jusqu'où va M. Nisard? Pourquoi apporter tant de réticences depuis 1848? En vertu de quoi boudez-vous, puisque votre religion n'a pas de dogmes? Et n'êtes-vous pas un peu suspect, quand vous parlez de liberté de tribune, du culte des idées éternelles, du travail de la pensée, de toutes les nobles et grandes choses qui constituent précisément ce que nous appelons des dogmes fondamentaux? Ce tout petit mot échappé au scepticisme d'un homme d'État en retraite éteint les lueurs qui glissaient le long de son discours, en l'éclairant par intervalles d'une façon saisissante. Je me souviens que l'orateur a signé les lois de septembre; dès lors, ce libéralisme après coup, qui tentait de nous émouvoir au début, paraît froid et sec, comme la bonhomie, comme la politesse de l'égoïsme ; et ces regrets solennels pour les régimes disparus ne sont plus que le dépit de la vanité.
Dans un tableau assez ingénieux de la Fronde, à propros de l'histoire qu'en a écrite M. de Sainte-Aulaire, M. de Brogiie essaye de diminuer la spontanéité du mouvement de 1789 et réclame pour le parlement de 1648 l'antériorité des réformes. Il est évident que l'explosion sublime de 89 avait été préparée par une lente et sourde fermentation; que la lave qui s'échappa bouillonnante et invincible s'était échauffée pendant des siècles; mais à quoi bon établir une généalogie pour paraître contester ensuite à la révolution sa légitimité? C'est précisément parce qu'elle eut des aïeux, monsieur le duc, qu'elle n'est pas une aventurière, et qu'elle a droit à des descendants.
En somme, spirituel, courtois, blessant, beaucoup plus par le fonds que par la forme, le discours de M. de Droglie, favorablement écouté, n'a pas la portée d'un manifeste et ne lais-
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sera pas trace d'idée pratique dans l'esprit de ses auditeurs; disons surtout qu'il ne méritait pas le châtiment de l'interminable réponse qui lui fut faite.
On a remarqué que le nom de madame de Staël n'avait pas été prononcé une seule fois. De la part de M. de Broglie; c'est presque de l'ingratitude filiale, c'est en tout cas un oubli fort étrange. L'occasion était belle pour tout le monde; pour le récipiendaire en particulier, elle devait avoir des tentations extrêmes. A quel motif attribuer cette réserve? N'est-ce pas parce que madame de Staël fut un de ces penseurs qui, au rebours de M. de Sainte-Âulaire, osèrent braver le prestige impérial et préférer l'exil au patriotisme discutable d'une adhésion? N'est-ce pas parce que l'auteur de V Allemagne croyait précisément à des dogmes, en politique comme en religion, et que ces convictions raisonnées eussent embarrassé l'orateur accommodant, le Philinte constitutionnel?
Quant à M. Nisard, s'il n'a rien dit pendant les six quarts d'heure qu'il a parlé, ce n'est pas qu'il fût embarrassé par aucune considération. On ne saurait imaginer, en effet, un plus imperturbable sang-froid, et le ton sec, tranchant, doctoral, avec lequel il débitait sa harangue, attestait un homme bien convaincu qu'on ne lui cherchera pas querelle pour ses idées, par une excellente raison, analogue à celle qui dispensait certain échevin de tirer le canon.
M. Nisard a fait un grand éloge de la diplomatie dans son discours. Nous en avons conclu que, blasé sur les triomphes oratoires, et indifférent aux bravos de l'Académie, il songeait à utiliser les derniers restes d'une ardeur qui s'éteint, en éclairant les congrès et les cabinets européens; c'est en effet la seule route qui n'ait pas encore été honorée des marches et des contre-marches de l'orateur, et son discours, creux et lourd, nous paraît un titre plus que suffisant pour appuyer sa candidature; sans compter sa grande expérience des hommes et des journaux de tous les partis.
M. Nisard, comme littérateur, a toujours été prédestiné à
l'Académie II appartient à cette classe aimable de critiqués pour nu, racole romantique est une débauche d ecoïr M. Sa.nte-Beuve, qu, a plus d une analogie avec lui et nu T après avoir passé par les mêmes métamorphoses, a roussi sel johes petites a.les de papillon au même feu de j ie d 1 Lu nesse, M. Sainte-Beuve lui reprochait autrefoil sa ilu „" tout en lui tendant délicatement la main ^ '
Voici ce que disait l'auteur des Consolations :
Ainsi je vais toujours reprenant au Ijel art Au rebours je le crains, de noire bon Nis'ard Du cr,t.que N.sard, bonnête el qu'on estime Mats qu, trop harcela notre ellort légitime.
Etre estimé de M. Sainte-Beuve, c'est beaucoup, c'est même tu, si faut s en rapporter aux apparences qui Lien. M I^-
a,d , „e„e esl.me paraît avoir suffi à l'auteur du Convoi de la Lauiere; car ,1 ne faut pas oublier qu'avant de fourvover
n nnaginatton dans tous les embranchements de la mora
v.vres; en un mot il est le ri.pain-sel de l'e^TelM: r^e bon sens, c'est ce que M. de Broelie innpllp i' i.
vainqueurs la veille de la victoire- flairer la hV , jours avant qu'elle arrive; c'est hle fin I ^^ a.te deux
M, Ntsard traversa toutes les opinions pour les cxpéri-
menter; lui aussi, il a quelque peu juré la mort des tyrans. Yoici sur les variations sentimentales de cet homme habile des renseignements que nous croyons authentiques.
M. Nisard quitta, dit-on, le Journal des Débats pour entrer au National, et il ne faut pas croire que ce fut seulement afin d'y traiter plus librement les questions littéraires ; car, du 15 janvier 1852 au 11 août de la même année, il fournit, dit-on, soixante-dix-neuf articles politiques, dont trente-six premiers-Paris. Les questions de politique intérieure ou extérieure, la liberté, la légalité, le budget, voilà les grandes préoccupations de M. Nisard. Il était le collaborateur assidu, sympathique d'Armand Carrel. Quelquefois, ainsi qu'on le suppose d'un article du 2 décembre 1852, sur la séance de la chambre, Carrel finissait les articles commencés par M. Nisard, et il n'y va pas de main morte, ce bon M. Nisard ! C'était lui le plus fougueux, le pks compromettant! Comme il juge la loyauté de M. Périer (29 janvier)! Comme il en veut à rinfâme état de siège (articles des 11, 15, 17, 22 juin)! Ce n'est pas lui qui approuve les mesures exceptionnelles, les assommades, les visites domiciliaires!
La police surtout a le don d'exaspérer ce bon M. Nisard! Le sergent de ville le rend hydrophobe; son intervention lui est particulièrement odieuse. Jamais émeutier n'eut plus de violence. Le 29 janvier, à propos d'un anniversaire toléré en mémoire de Louis XVI, le futur collègue de M. de Broglie s'écrie « que les amis de la liberté ont le droit de perdre patience, à la vue d'insignes contre-révolutionnaires, et qu'ils peuvent renverser le catafalque et maltraiter l'officiant. »
M. Nisard, devenu si mélancolique, et qui prétend avoir subi des épreuves récentes, était en 1852 d'une gaieté exubérante. Il affectionnait par-dessus tout les charivaris, le tumulte, les sifflets; il se fût indigné contre la main téméraire qui eût flétri le collet d'un citoyen manifestant librement sa désapprobation dans un lieu public. Le 9 avril 1852, à propos d'un charivari donné aux députés, il appelle cela « une bonne
tout à fait dans le caractère français, d'exprimer sa désapprobation et ses antipathies. )^ Le 23 avril, à propos d'un orateur anglais, d'un évêque antiréformiste qui s'était permis quelque excentricité, analogue à la théorie des deux morales, il affirme que le peuple anglais est un peuple sage, tressage, qui siffle, outrage et empêche deprêdier, etc..
Nous ne saurions dire pourquoi, mais il nous semble que M. Nisard a perdu beaucoup de son indulgence pour les charivaris et de son horreur pour les sergents de ville. Certes, nous ne l'en blâmons pas; il a raison et il use d'un droit souvent utile; l'expérience a modifié ses dispositions premières, et rien ne le désolerait plus sans doute que de passer aujourd'hui pour avoir inventé et propagé la théorie des charivaris. Quant à la police, elle a du bon. Nous ne doutons pas que, revenu de ses préventions fâcheuses, M. Nisard n'en convienne aujourd'hui avec nous.
Mais, nous dira-t-on, ces articles que vous exhumez ne sont pas signés; n'êtes-vous pas un peu trop généreux en les attribuant à qui peut les nier? Il est évident que tout est niable; que la loi Tinguy-Laboulie n'était pas inventée en 1 83'2; que M. Nisard peut croire ses anciens manuscrits perdus, brûlés; qu'il peut supposer les témoins morts ou dispersés, et que rien ne serait commode comme un démenti; mais jusqu'à ce que ce démenti nous arrive, autorisé par des témoignages au moins probables, sinon irrécusables, nous admettrons la paternité de M. Nisard pour ces diverses théories, et pour d'autres encore dont nous parlerons plus tard; sauf, bien entendu, à reconnaître notre erreur, quand M. Nisard nous en signalera une.
Ainsi, en politique, M. Nisard fut un tapageur; puis un beau jour, la raison lui revint. L'incident Fritchard le trouva parmi les complaisants du ministère. Aujourd'hui, selon les heureuses expressions de M. Nisard lui-même, « il reconnaît le bien qui se fait par d'autres que lui, et il honore les honnêtes gens qui, comme M. de Sainte-Aulaire, comme M. Mole,
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ont, sous divers gouvernements, servi la France, sans en excepter la personne du prince. » M. Nisard veut évidemmeni . servir, et nous ne doutons pas qu'il ne le puisse, quand il aura prouvé à quoi il est bon.
En morale, il semble plus difficile de saisir l'opinion du bon M. Nisard, non pas qu'il y entende rien; mais c'est qu'il s'est exprimé plusieurs fois et de façons différentes sur le même sujet. Dans un compte rendu (bien signé cette fois de l'initiale i\.) d'Eugène Âram, de Bulwer, M. Nisard, dans toute la ferveur de sa foi démocratique, établissait péremptoirement : « que la moralité des actions humaines n'appartient pas à celui-ci ou à celui-là, mais à tout le monde; qu'il faut être en paix avec la conscience individuelle et avec la conscience universelle, et qu'il ne dépend pas des mains qui le commettent, ni des intentions qui y poussent, qu'un crime soit ou ne soit plus un crime. » Voilà de nobles et fières paroles, sans obscurité, sans réticence. Quel qu'en soit le.but, l'action criminelle est toujours haïssable; ni le prétexte du bien public, ni l'intérêt privé, rien ne doit fléchir la conscience; c'est là la seule, la vraie. Tunique morale, et ce sera la gloire de M. Nisard de l'avoir définie aussi heureusement. D'où vient donc qu'on se permet d'attribuer à ce rigide moraliste des opinions plus confuses et qu'on a répandu dernièrement le bruit étrange qu'il professait le culte des deux morales? Cela tient sans doute à d'imprudentes paroles ; ayant à étudier MartiaL M. Nisard, plein d'indulgence au fond (comme il l'a prouvé dans la question des charivaris) pour tout ce qui est gai et amusant, s'exprimait en ces termes : « Pour mon compte, je ne veux point dire du mal de Martial; il m'a fait voir une Rome si vive, si sautillante, si ordurière, si grande au milieu de cette race petite et médiocre, dont les vices ne sont imposants que par la masse; il m'a tant amusé de ses cancans sur les mœurs des chevaliers, des sénateurs et des valets, que je lui pardonne volontiers d'emphatiques éloges qui lui ont été fort mal payés. » C'est sans doute
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cette indulgence pour les éloges mal payés qui a fait penser, bien à tort, que des questions positives intervenaient un peu trop, aux yeux de M. Nisard, dans les questions de morale. D'ailleurs, ne peut-on pas supposer que l'homme d'expérience, qui s'était mis à différents points de vue pour juger les événements contemporains, a entendu seulement dire qu'il y avait autrefois la morale du gouvernement et la morale de l'opposition, la morale du Journal des Débats et la morale du Nationall Voilà vraisemblablement les deux morales que reconnaît M. Nisard et qu'il a goûtées tour à tour. Mais on comprend qu'il n'y a rien d'absolu dans une pareille façon de voir, et l'on a tort, grand tort, encore une fois, d'accuser l'auteur du Convoi de la laitière d'avoir ébranlé le trône immuable de la conscience; il n'y a pas touché autrement qu'en se jouant un peu, et nous protestons contre les mauvais plaisants qui prennent au sérieux les définitions badines d'un humoriste de la trempe de M. Nisard.
Que dire du long discours par lequel il a fait expier à M. de Brogiie et au public leur présence à la dernière réunion de l'Académie? On l'a écouté sans dire mot, c'est là un effort que nous ne demanderons pas à nos lecteurs. Bornonsnous à relever quelques passages intéressants; pour le reste, nous garantissons qu'on ne perdra rien à notre silence. M. de Brogiie avait fait bon marché de ses titres littéraires; avec une modestie de grand seigneur, il s'était posé en homme politique et feignait de penser qu'on avait voulu, en le nommant, honorer l'ancien ministre de Louis-Philippe. M, Nisard ne lui a pas laissé longtemps cette illusion. 11 ne tiendrait qu'à M. de Brogiie de s'avouer un grand écrivain, si, en pareille matière, M. Nisard pouvait être cru sur parole. On dirait que ce dernier a voulu, par suite de la malice qui le distingue, passer pour l'homme politique et travestir M. de Brogiie en folliculaire; il n'a pas osé attribuer à celui-ci le Convoi de la laitière, mais c'est la seule chose qui manque à la liste des nombreux chefs-d'œuvre qu'il lui reconnaît.
Fléchier dit quelque part que « les louanges sont les doux supplices de la vertu. » A ce compte-là, M. de Broglien'a pas été sur des roses, et M. Nisard l'a supplicié de compliments : vous êtes un grand métaphysicien, un grand critique, un grand philosophe, lui a-t-il dit sur tous les tons. Jamais panégyrique plus long, plus exorbitant n'a été jeté d'une façon plus brutale au nez des gens. C'était suffoquant de parfums. Au reste, on comprend cette exagération, si, comme M. Nisard l'affirme, les écrits de M. de Broglie ont été sa douceur, sa force dans des épreuves récentes. On ne saurait trop remercier Tami qui nous a soutenu dans les jours difficiles. Quelles sont ces épreuves? M. Nisard ne s'est pas expliqué, et nous sommes réduit à des commentaires que nous ne ferons pas, par discrétion. Il paraît, toujours d'après l'aveu de M. Nisard, que la calomnie a osé s'attaquera lui. En vérité, on a pu le calomnier? Qui donc a eu cette témérité? Là encore, les renseignements nous manquent ; mais il nous paraissait difficile, sinon impossible, qu'un caractère aussi bien connu que celui de M. Nisard fût atteint par la calomnie.
A propos du célèbre travail (que personne ne connaît plus) de M. de Broglie sur l'art dramatique, M. Nisard s'imagine que la querelle des romantiques et des classiques va recommencer ; il le craint ; certaine rumeur de la jeunesse lui donne ce soupçon. Hâtons- no us de le rassurer. La querelle est bien finie; ce n'est pas pour une question déforme ou d'école que l'on s'agite maintenant dans la jeunesse. La génération qui grandit a assez des luttes littéraires, elle vise plus haut, et, dédaigneuse des mauvais écrivains, elle s'inquiète seulement des théories morales que l'on veut suggérer à sa conscience. Mais cela ne regarde pas M. Nisard, qui a bien tort, évidemment, de craindre quelque chose.
M. Nisard n'aime pas plus aujourd'hui les factions qu'il n'aime les charivaris et les sifflets tant aimés autrefois. Il en veut à la Fronde d'avoir été le berceau de ce génie révolutionnaire. Il nous semble pourtant que l'ancien rédacteur du
National appréciait mieux autrefois l'esprit de la liberté. Pour nous en tenir aux articles bien et dûment signés de l'initiale N, voici ce qu'il disait le 22 mars 1855, dans un compte rendu du Salon, à propos d'un portrait de Louis-Philippe, peint par M. Horace Vernet :
« Sa Majesté est en pied, en effet, dans la salle du Trône, revêtue de son costume de chef suprême des armées de terre et de mer. De ses deux mains, l'une s'appuie sur un in-folio intitulé la Charte de 1 850, l'autre est posée sur la garde d'un grand sabre de cavalerie vulgairement appelé latte; ce qui signifie, j'imagine, que le roi Louis-Philippe est disposé à défendre, le sabre à la main, la charte qu'il a jurée. Beaucoup de personnes trouvent cette latte peu convenable, et que c'est mal honorer le roi que de le présenter prêt à dégainer, comme un sergent de ville, au lieu de le montrer roi paisible et civilisateur, n'ayant de latte que contre l'ennemi, au cas où celui-ci attaquerait; non pas la charte de 1850, mais la France. Je sais bien que cette latte ne menace que ce quon appelle les factions ; mais, comme il y a dans toutes les factions des citoyens, et souvent hes meilleurs, il n'est pas de bon goût de donner à un roi de souveraineté élective l'attitude d'un homme déterminé à pourfendre au besoin ceux de ses concitoyens qui pourraient ne pas se contenter de la Charte de 1 850; ou même (]m penseraie7it que ju7'er et tenir sont deux. Je suis donc tout à fait de l'avis des personnes qui se sont offensées de ce sabre; mais comme je ne sais pas bien sur qui tombe la responsabilité d'un portrait en pied du roi, je ne puis blâmer que M. Horace Vernet, qui a mieux aimé peindre le 7m des journées de juin que le roi des Français. »
Nous aurons occasion de revenir sur cet article que M. Nisard a eu l'imprudence de signer. Constatons seulement qu'au temps où il aimait les charivaris et les sifflets l'orateur trouvait que les factieux étaient de bons citoyens.
En terminant son appréciation de VHistoire de la Fronde, M. Nisard rend hommage au génie de Louis XIV, qu'il appelle
un grand roi; mais comment fait-il concorder cette opinion nouvelle avec ce qu'il disait, le 21 décembre 1832, dans un article littéraire, et signé, à propos des Mémoires de la -princesse Palatine ? u La société n'était qu'une grande bacchanale dont le roi était le chef de chœurs et le prêtre, le maître des cérémonies... » Et plusloin : « Ce nid d'empoisonneurs, d'adultères, de joueurs, de faux braves, de faux dévots, d'entremetteurs, que l'on appelait la cour de France. »
Indulgent pour les lois de septembre dont il remercie M. de Broglie, M. Nisard nous rappelle que, quand il travaillait aux articles d'Armand Carrel, il ne trouvait pas de plus grand crime politique que celui de M. de Polignac, qui avait attenté aux lois dont le maintien et la défense lui étaient confiés; quant à Charles X, il avait souillé la royauté par le parjure e^ j96ïr /emettr/rg (19 janvier 1852).
Nous n'en finirions pas si, suivant ligne par ligne le discours de M. Nisard, nous songions à relever tous les points qui forment un piquant contraste avec ses opinions d'autrefois. Rapprochons cependant, et pour en finir, ce qu'il a dit à M. de Broglie du roi Louis-Philippe de ce qu'il en disait jadis, ainsi qu'on l'a vu plus haut et qu'on va le voir plus bas, dans son jugement sur la peinture d'Horace Vernet : « Je serais bien à plaindre, s'est-il écrié jeudi, si cet éloge (celui du roi de 1850) m'embarrassait ! » Nous trouvons en effet que M. Nisard serait fort à plaindre s'il devait s'embarrasser des opinions qui peuvent rappeler les variations des siennes. Mais, Dieu merci, ilne s'embarrasse de rien. «J'ai aimé, a-t-il continué avec une contrition parfaite qui a failli émouvoir M. Guizot lui-même, j'ai servi la monarchie constitutionnelle de 1850. Quoique mon obscurité politique m'ait tenu loin des personnes souveraines, j'enai été assez près pourm'associer detout mon cœur à ce que . vous dites de la sagesse du dernier roi. Personne n'oserait disputer à sa mémoire honorée la part que vous lui attribuez dans la prospérité de la France sous son gouvernement. L'hommage que vous lui rendez n'a pas seulement l'autorité que
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votre caractère donne à tous vos sentiments; il a la valeur d'un jugement historique. »
Le roi Louis-Philippe aimait les plaisants, M. Vatout en est la preuve; pourquoi n'a-t-il pas appelé l'auteur du Convoi de la laitière au château? pourquoi ne l'a-t-il pas rapproché de sa personne souveraine? Il aurait ri, sans aucun doute, avec lui de la façon dont le spirituel critique du National commentait le portrait du monarque constitutionnel dans le passage cité plus haut et dans la suite de cet article que voici :
« M. Horace Vernet est un flatteur. Il a mis sur le visage de Sa Majesté le vermillon à la mode, et lui a ôté plusieurs lustres ; mais il lui a laissé des paupières lourdes et tombantes, ce qui prouve combien le*s flatteurs sont maladroits. De plus, pour éviter les inconvénients de l'ovale inverse, qu'on dit être le caractère distinctif du visage de Sa Majesté, ce que je nai jamais été à même de. vérifier, il lui a fait un carré long dont les côtés sont égaux et parallèles, et qui n'est vrai d'aucune face, ni roj^ale, ni citoyenne. Pour le reste du corps, M. Vernet a été aussi flatteur et aussi maladroit. Il a donné au roi une pose et des jambes de modèle d'atelier, et toute V allure d'un homme de trente ans qui tend des pièges aux dames sur toute sapersonne, ce qui est aussi peu convenable que peu conforme aux habitudes domestiques de Sa Majesté. Enfin, je ne connais qu'un portrait en pied de roi qui soit plus jeune que celui de S. M. Louis-Philippe, c'est celui de Charles X, peint par M. Gérard, que nous avons vu dans un des derniers Salons.
« Le second ouvrage de pacotille de M. Horace Vernet n'est pas meilleur que le premier. Le héros de la scène, le duc d'Orléans, ne ressemble pas au roi Louis-Philippe, quoique ce soit la même personne. Quant au peuple de juillet, il est ignoble, il est aviné, il chancelle sur ses jambes, il fume comme la populace qui revient d'une distribution de comestibles. M. Horace Vernet, qui n'a pas vu le peuple de juillet, s'en serait-il enquis auprès de quelqu'un de ces hommes du
lendemain qui Vont vu à travers leurs peurs, et qui ne s entendent à le gouverner qiCavec les gros imfôts et les lattes de cavalerie, comme celle du portrait en pied ? »
Que tout cela est dit avec grâce et avec bon goût ! Comme il est fâcheux que M. Nisard se soit plus tard rangé parmi les courtisans de ce roi des jowrwes de juin, et ait ainsi tari tout à coup et pour jamais sa verve railleuse! Comme cet éloge récent de la monarchie de juillet acquiert une saveur particulière derepentir,.rapproché de cette ironie des belles années de l'opposition ! Comme il est regrettable que M. Nisard n'ait pas écrit son discours académique dans ce style légèrement licencieux; il n'eût guère perdu en convenance, et il eût gagné en gaieté.
Comme nous ne voulons pas scandaliser M. Sainte-Beuve, qui pourrait retirer son estime nécessaire à M. Nisard, nous n'insisterons plus sur ces rapprochements. Nous passerons sous silence les gaillardises adressées aux tableaux de sainteté, dans ces articles du Salon de 1855, quand il voulait que les vierges fussent ^^Xw?, jolies ({uq divines . Nous l'abandonnerons à l'émotion qu'il a dû garder de la dernière séance de l'Académie.
En se voyant si sévèrement écouté par ses collègues, si froidement accueilli par le public, malgré ses compliments à tout le monde et à toutes choses, M. Nisard a dû comprendre enfin qu'il a eu raison, malheureusement pour lui, une seule fois en sa vie : c'est quand il a dit, à propos à'Aram, ces paroles qu'il fera bien de méditer : « Il faut être en paix avec la conscience individuelle et avec la conscience universelle.... La moralité des actions humaines n'appartient pas à celui-ci ou à celui-là. » Quelle impuissance de l'habileté! Avoir fait son chemin sous tous les régimes; avoir obtenu des honneurs, des faveurs de tous les gouvernements; avoir eu les joies de , l'opposition et les bénéfices de la majorité, pour se heurter quand on se croit bien établi dans son triomphe, aux bouderies du public, au silence implacable de ses collègues ! Il ne
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restait à M. Nisard, jeudi dernier, que deux partis à prendre : ou bien se jeter à la Seine, son discours au cou, pour aller au fond ; ce qui était une chance équivoque, car il y a des gens qui ont le privilège de surnager toujours, de faire des plongeons sans se noyer jamais ; ou bien se mettre en quête d'une troisième morale, puisque la tbéorie des deux est bien décidément impuissante et illusoire. Si nous étions des amis de M. Nisard, nous lui donnerions toutefois un autre conseil plus efficace encore ; mais, comme nous nous flattons de n'être pas de ses amis, laissons à l'amitié de M. Sainte-Beuve, trèscompétente sur ce sujet, le soin de cette recommandation, aussi nécessaire à l'un qu'à l'autre, et qui pourrait bien être celle-ci : Quand on ne peut plus se faire écouter, il est prudent de se taire.
Avril 1856.
RÉCEPTlOiN DE M. PO.NSARD. — DISCOURS DE M. NISARD»
Nous avons eu tout un jour de violente colère contre M. Ponsard. C'était là une exagération de mécontentement bien inutile. Une lecture froide, attentive des deux discours prononcés à l'Académie nous a calmé et désarmé. Nous comprenons aujourd'hui que nous avions tort de voir tant de clioses alarmantes dans cette dissertation de l'auteur de Lucrèce. Il était plus juste de n'y rien voir. Ce manifeste contre le romantisme n'est au fond quune explication candide des procédés de l'école du bon sens. Nous avions pensé que ces applaudissements donnés par l'Académie française à des épigrammes contre Shakspeare et contre Goethe étaient un outrage à l'idée, au beau éternel. Nous étions ému de celte in^
différence affectée du poëte pour les questions politiques et sociales. Nous étions honteux d'avoir assisté à cette apologie de la tirade et des trois unités. Nous sortions avec des froissements douloureux de cette séance où les conquêtes de vingt années avaient été mises en doute; où l'éloge emphatique de Racine n'avait été qu'une provocation à l'éloge provoquant de Boileau; où M. Ponsard avait détaillé le plan d'une tragédie à faire sur Joseph vendu par ses frères; où M. Nisard avait à son tour indiqué une suite à Turcaret; où l'on avait abusé de la présence de ce qu'on est convenu d'appeler l'élite de la société intelligente pour échanger solennellement la casse et le séné entre le récipiendaire et le directeur de l'Académie; nous nous demandions qui l'on trompait, et si ces applaudissements n'étaient pas plus injurieux pour les orateurs que des sifflets. Encore une fois, la lecture nous a rendu à une froide appréciation de ces banalités. Le geste, l'accent, le soulignement, tout est oublié. Nous n'avons plus devant nous que deux chapitres de rhétorique, et les passages qui semblent avoir une signification hostile ont un but si naïf, qu'on sourit, sans en souffrir. Il nous a paru même que la bienveillance était plutôt le caractère du discours de M. Ponsard. Il n'a presque rien attaqué, et il a tout loué. S'il ne nomme pas M. Victor Hugo, auquel il fait allusion, et qui méritait peut-être un hommage expressif en passant, c'est à peine une faute de goût; et c'est un acte de politesse pour M. Nisard; mais en revanche il a très-habilement fait applaudir la fin de son discours en y mettant le nom sympathique de M. de Lamartine. S'il évite avec un soin jaloux délaisser passer un bout de cocarde; s'il traite de malveillance la curiosité qui lui demande compte des sympathies d'un parti pour l'auteur de Charlotte Corday, en revanche il salue Voltaire, toiît en flétrissant, par surcroît de précaution, ses déplorables erreurs; s'il ne parle pas de sa canditature en 1848, il se pose en champion des principes de 1789; s'il attaque le drame, il fait bon marché des confidents de tragédie. Il n'y a donc vraiment pas d'autre parti
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pris dans ce discours que celui d'un éclectisme prudent; c'est la bonhomie fine d'un littérateur calme qui hait les enthousiasmes et qui n'a pas d'appétit de martyre; qui veut jouir en paix de sa notoriété; qui n'a pas de foi à proclamer, par la raison qui dispensait quelqu'un de tirer le canon, et qui, s'asseyant dans le fauteuil de M. Baour-Lormian, le trouve à sa taille et veut s'y arranger pour sommeiller à Taise.
C'est là le fond et la politique du discours de M. Ponsard. Avocat, doué de goûts littéraires, devenu homme de lettres par hasard et par la vocation de son entourage, beaucoup plus que par sa propre vocation; caractère hésitant, sans vigueur et sans audace, n'atteignant pas à l'esprit et redoutant le lyrisme; marchant avec précaution, mais pourtant avec une certaine rondeur de maintien, dans un sentier bordé de parapets; bon bourgeois du Parnasse, qui aune des tragédies-bien conditionnées et du meilleur teint; ayant, pour ainsi dire, un petit belvédère qu'il gravit pour regarder l'horizon, et se satisfaisant de la vue du ciel, sans rêver d'y plonger; poëte pratique, accommodant l'idéal aux goûts de la foule; écrivain honnête et modéré, se défiant des passions, possédant une morale officielle, authentique, sans alliage, qui charme les pères de famille; en commerce de galanterie convenable avec une muse décente qui ne lui conseillera jamais des folies; habile à faire applaudir la médiocrité ; parlant incorrectement un langage de bon aloi ; parfumant ses vers avec l'essence distillée de Molière ou de Corneille, comme on met des gouttes d'eau de Cologne sur un mouchoir, M. Ponsard, digne de renommée, très-digne à coup sûr de l'Académie française, où bien des gens ne le valent pas, mais au-dessous de la gloire, est une sorte de contre-maître ; mais il n'est pas et ne sera jamais un maître; il ne prétend point d'ailleurs à ce dernier titre, et sa modestie, qui est la meilleure de ses habiletés, doit diminuer la portée des épigrammes et enlever toute amertume à la critique.
Nous ne chercherons donc pas au delà des sentiments
exprimés, et nous examinerons le discours, simplement pour ce qu'il est, pour ce qu'il veut être, c'est-à-dire l'explication loyale d'un esprit timide.
La réunion était nombreuse; il ne manquait guère que des académiciens; mais plusieurs immortels sont dans leur lit, et d'autres avaient dédaigné cette séance, trop exclusivement littéraire. Quand je dis littéraire, j'entends une séance sans caractère politique ; mais je ne préjuge en aucune façon la question de forme, de style. Sous ce rapport, les deux discours laissaient à désirer. M. Ponsard a si bien fait, qu'il a ménagé une sorte de succès à M. Nisard. et qu'on a trouvé par comparaison ce dernier spirituel et presque élégant. C'est là une appréciation toute relative, et, au point de vue absolu, l'insignifiance des deux parleurs a été égale. Ils ont fait du bruit avec des écorces d'idées, mais le noyau manquait à ces éplucbures ; et je défie qu'on ait gardé de cette séance une émotion quelconque, un encouragement, une idée morale.
M. Ponsard a été fort applaudi; mais quand ne Tapplaudit-on pas? Le public de l'Académie est des plus indulgents. Composé d'amis, il admet à peine quelques juges. La cause est toujours gagnée d'avance. La politesse d'ailleurs tyranniserait les indifférents. L'auditoire féminin surtout aide aux succès. Les dames venues par circonstance payent en sourires le diplôme qu'elles croient emporter; et les habituées, les lauréats émérites, celles qu'un de nos amis appelle les tricoteuses de l'Académie, celles-là appfaudissent par état.
M. Ponsard donc a été applaudi, absolument comme au théâtre. Nous aurions mauvais goût à contester le succès. Nous aimons mieux le prouver et le justifier. Il nous semble en effet que le récipiendaire a tout fait pour recueillir ces bravos; et il n'a eu que ce qu'il méritait.
M. Ponsard avait à faire l'éloge de M. Baour-Lormian. Il a apporté dans cette tache un zèle, un bon vouloir, une sympathie qui a exagéré parfois la bienveillance, mais qui n'a
rendu que plus solides les titres de l'auteur de Lucrèce à remplacer l'auteur à^Omasis.
Le nom de M. Baour-Lormian n'a pas retenti dans les mêlées politiques; il est purement littéraire. M. Ponsard s'est hâté de constater ce caractère dès le début de son discours. Il tenait à faire bien comprendre que lui aussi n'est qu'un littérateur, un barde parmi des tribuns, et qu'il ne faut, par conséquent lui demander ni profession de foi politique ni fidélité à un drapeau. Nous approuvons cette déclaration, elle est loyale et prudente ; elle est peut-être seulement un peu en retard. C'est comme préface de. Charlotte Corday que nous aurions voulu la Ijre; elle eût prévenu alors des illusions dangereuses, des conjectures prématurées, des sympathies imprudentes; mais enfin, il est toujours temps de s'expliquer; et désormais il sera bien entendu que M. Ponsard n'est et ne peut être qu'un écrivain, un dramaturge. Il repousse toute solidarité avec les partis ; il reste libre de se laisser applaudir par toutes les opinions ; cette déclaration tardive, mais honnête, a son double profit. Elle mettra fin aux exigences de certaines opinions qui se croyaient obligées de trouver du talent à M. Ponsard et de s'alarmer de ses incartades ; et elle rassurera celui-ci sur le sort de ses pièces qui n'auront rien à craindre des variations politiques.
Ce n'est pas, d'ailleurs, que M. Ponsard condamne absolument l'intervention des poètes dans la vie politique. Devant la place vide de M. Victor Hugo, et avec l'intention de rendre hommage à M. de Lamartine, il fallait bien reconnaître des entraînements possibles. Mais, au fond, M. Ponsard trouve, sans doute, que ces écrivains eussent agi plus avantageusement en s'abstenant de la mêlée, en regardant passer avec indifférence les événements politiques, en retirant leurs poèmes, selon son expression, dans un monde imaginaire. Le bon sens conseillait cette abstention. Pourquoi les poètes ont- ils écouté leur cœur?
Nous aurions beaucoup de choses à dire contre cette théorie
de M. Ponsard. Mais, si elle n'est qu'une excuse personnelle, la discussion serait de mauvais goût. Bornons-nous donc à applaudir la sagesse, la modération du nouvel académicien, qui a même poussé la prudence politique jusqu'à passer sous silence un auguste témoignage de sympathie que M. Nisard a été obligé de lui rappeler.
M. Ponsard, craignant que ces principes d'égoïsme ne fissent tort au libéralisme égaré dans quelques-unes de ses pièces, a cru convenable de faire, en passant, une politesse à Voltaire et aux principes de 1789. Nous le remercions de cet hommage de bon goût, dont il ne faut pas toutefois s'exagérer l'audace. En effet, bien que personne ne songe à contester la gloire de Voltaire et que cette sorte de revendication, entourée de précautions inutiles, paraisse superflue, elle a toujours le mérite de rassurer ceux qui craindraient de voir la prudence de M. Ponsard aller trop loin. D'autant plus que louer Voltaire en déplorant ses regrettables erreurs, c'est diminuer beaucoup l'éloge. Quelles sont ces erreurs? S'agit-il de la Piicelle, ou du Dictionnaire philosopliiqiie? ou des tragédies, ou de la Henriade ?
Mais, si l'on voulait analyser trop minutieusement ses plaisirs, on les gâterait; disons donc que M. Ponsard a fait l'éloge de Voltaire en six lignes, et passons.
Les principes de 1789 ne sont contestés par personne; ils sont en tête de toutes les constitutions; on lesfourre partout depuis la restauration; il était naturel de les trouver dans le discours de M. Ponsard, et c'est encore là un de ces courageux éloges qui n'exposent à aucun péril; mais la note n'est pas désagréable à l'oreille, surtoutquand elle accompagne une théorie de l'abstention : on a pu, on a dû l'applaudir.
Si M. Ponsard a tenu à l'honneur du fauteuil académique, c'est, dit-il, pour puiser /6 courage cV entreprendre de, longs travaux, et la force de braver la malveillance. Nous nous étonnons que M. Ponsard loué, fêté, congratulé par tout le monde, admis à l'honneur de servir d'antithèse à un homme
de génie, ail besoin d'un nouveau courage pour ses travaux et se plaigne de h malveillayice. Où donc a-t-il rencontré du dénigrement? Il permettra bien à quelques-uns de ne pas le trouver au niveau de Yictor Hugo, ni même de Casimir Delavigne qu'il a eu la prudence de passer sous silence; mais, si j'avais un reproche à adresser à la critique, ce serait plutôt celui d'une bienveillance funeste, d'une tolérance dont on commence à sentir l'abus.
L'éloge de Baour-Lormian était un devoir; le récipiendaire s'en est acquitté avec une*conscience scrupuleuse. Il en a profité pour faire l'éloge des traducteurs, comme M. Legouvé, à propos de lui-même, avait fait l'éloge des collaborateurs. Voilà, au fond, ce qui se dit de plus important à TAcadémie. Traduire, se mettre deux pour valoir un seul, voilà ce que l'on propose, ce que l'on vante !
Avec une légèreté qui écrasait bien un peu les fleurs sur lesquelles il marchait, M. Ponsard s'est égayé des myrtes et des roses de M. Baour. Nous ne protesterons pas contre ce jugement, qui se termine d'ailleurs par une réflexion d'une incontestable vérité. « Tel est le destin des choses littéraires, s'est écrié l'orateur, une génération nouvelle raille le mauvais goût de ses devanciers, sans songer que les mêmes railleries attendent ses propres enthousiasmes. » A part le dernier mot qui serait de trop, cette phrase d'une justice et d'une justesse au-dessus de toute critique, n'est-elle pas l'épigraphe du discours que M. Ponsard ménage à son successeur? Nous croyons toutefois qu'il y a des enthousiasmes que les générations admettent en se bornant à les refroidir un peu. Rousseau ne s'est pas amoindri par la mort. Lamartine, Victor Hugo, tiennent leur renommée de quelque chose de plus solide que l'enthousiasme. Mais nous n'avons rien à objecter à M. Ponsard, faisant le modeste pour lui et pour M. Baour.
Quant à madame.de Staël, M. Ponsard la dédaigne un peu trop. Lui reprocher d'avoir vu dans Ossian la littérature des ]ienseurs, se moquer de la poésie méditative qui convenait
seule, suivant elle, à l'humanité vieillie, c'est ne pas tenir un compte assez grand de ce qu'il y a de profondément humain et vrai dans les douleurs que la littérature romantique a poétisées. Vous vous imaginez que sans M. Baour, sans Ossian, Lamartine n'eût pas écrit ses Méditations, Chateaubriand n'eût pas fait René, ou plutôt vous croyez ({u Ossian et M. Baour ont donné le ton, le mode sur lequel ces plaintes se sont exhalées! En vérité, c'est pousser trop loin l'horreur de la sensibilité poétique ; c'est s'insurger trop violemment contre le reflet jeté par les ruines de l'époque sur les poètes ; c'est vouloir avec trop d'exigenceque le vers soit égoïste; mais c'est aussi manquer à l'histoire. Je sais bien que madame de Staël fut un écrivain enclin à la politique, et même à l'opposition. Ce n'est sans doute pas pour ce motif que M. Ponsard la traite avec peu de courtoisie.
L'éloge de Napoléon, qui écrivait comme César et comme Tacite, était naturellement amené. Nous n'en avons point été surpris; la parcimonie même de M. Ponsardsur ce sujet nous a plutôt étonné. U avait autre chose encore à dire, et il a eu tort de penser que ce passage était une excuse. M. Nisard le lui a fait délicatement sentir.
Quant à cette raillerie sur le romantisme, dont M. Baour Lormian serait le Moïse, le précurseur, nous la trouvons parfaitement bien placée et très-logique sous la plume de M. Ponsard. S'il avoue que les romantiques ont eu ses premiers enthousiasmes, il indique clairement, et on le voit, qu'il est revenu de ses erreurs. Il est tout simple que, voulant faire de la littérature un art isolé dans les inquiétudes sociales, M. Ponsard ait été porté par la nature paisible et prudente de son tempérament vers des régions mieux abritées, et qu'il se moque de ces brumes romantiques. Mais il nous permettra de lui faire observer que le romantisme ne pouvait pas être une imitation factice, une grimace mélancolique, s'il répondait en même temps à un besoin réel de Tàme des contemporains. Or, si nous examinons tous les chefs, tous les mai-
très de cette école dont Rousseau est l'ancêtre, dont M. Baour ne fut tout au plus que Técolier, nous les voyons invinciblement entraînés par ces tristesses de Jime ., à' Olympia, de Jocelyn, vers les douleurs humanitaires; et Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, se rencontrent un jour tous les trois au bord du même abîme social, pleurant sur les mêmes misères. Je sais bien encore une fois que cette sympathie a ses périls et ses dangers, peu faits pour des natures de coin du feu, pour des ambitions bourgeoises; mais, en les reconnaissant et en les blâmant selon son droit, M. Ponsard devrait leur faire l'honneur de les estimer plus, et de voir autre chose qu'une éclipse du goût dans cette littérature qui fait payer si cher ses succès.
Nous l'avons dit souvent en d'autres circonstances, et nous n'avons pas le temps de le prouver ici, il y a toute une question philosophique, humanitaire, dans la lutte des deux écoles. Voyez sur quel terrain sont les classiques! voyez où sont les romantiques ! et voyez surtout dans quel embarras ténébreux se tiennent les éclectiques, les natures hésitantes ! Il ne s'agit pas seulement des trois unités, ni de ces niaiseries de forme auxquelles M. Nisard a donné dans sa réponse, et par calcul, une grande importance. Il s'agit, selon l'expression heureuse de Daniel Stern, de mettre « la vie dans Vart et l'art dans la vie! » et je n'entends pas seulement la vie de l'esprit, de l'imagination, mais la vie de la tête et des entrailles, la vie de tous les besoins, de toutes les misères, de toutes les angoisses, de toutes les religions !
M. Ponsard n'a pas parlé de Casimir Delavigne; il a eu raison. Car ce poëte qui se rangeait aussi du côté du bon sens contre l'élan du cœur, a pourtant écrit les Messénie7ines et la Parisienne, ce qui ne constitue pas une poésie bien inspirée, mais un acte vivant. Je crois pourtant que l'auteur de Lucrèce avait des raisons plus directes pour oublier l'auteur des Enfants d'Edouard. Il y a dans le souvenir de cet écrivain pur et ingénieux une rivalité permanente et
réelle, et ce n'est pas en vérité Victor Hugo que M. Ponsard est venu démolir, c'est Casimir Delavigne. Nous croyons sincèrement qu'il n'aura même pas ce triomphe!
M. Ponsard nous a raconté comment il comprenait l'histoire de Joseph vendu par ses ferres; comme Mélingue qui fait sur la scène une statuette pour prouver qu'il joue bien son rôle, M. Ponsard a ébauché une tragédie. Nous souhaitons qu'il l'achève; mais nous lui conseillons de se borner aux sujets de M. Baour, et de ne pas lui prendre son style, car c'est assez comme plaisanterie, comme ironie du goût, de faire applaudir en guise de vers suaves, coulants, poéticfues, des vers insignifiants comme ceux-ci :
Jacob et ses enfanis perdront-ils la luaiicre Sans revoir de Bétliel la grotte hospitalière, La plaine de Séïr et les champs fortunés Qu'aux neveux d'Isaac le Seigneur a donnés?
et ceux-ci, non moins suaves et plus touchants encore :
J'élais hien jeune alors et ne pouvais comprendre D'où naissaient tous les pleurs que je voyais répandre; Mais quand l'âge eut enfin éc'airé ma raison, Je partageai le deuil de toute ma maison;
et cette exclamation si connue :
La tombe de Joseph est-elle en ces climats?
et cette parole de Benjamin à Jacob, qui a retrouvé Joseph :
Tu ne pleureras plus ;
et ce cri de Siméon à rapproche de son père :
Quand j'étais innocent j'aimais à le revoir.
(( El bien d'autres vers que j'aurais, dit M. Ponsard, tant de
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plaisir à vous rappeler, certain de vous faire partager mon plaisir, si les bornes de ce discours n'arrêtaient mon entraînement. »
Nous touchons au point essentiel du discours de M. Ponsard, à l'éloge de la tragédie. La preuve que la tragédie, selon M. Ponsard, est immortelle, c'est qu'elle répond à un besoin de Vesprit humain.
Nous ne discuterons pas ce que nous avons combattu si souvent.
La théorie des personnages nobles est une puérilité. Qu'importe le moyen d'émouvoir, de plaire, d'élever l'âme! Est-ce que Roméo et Juliette ont besoin d'être des princes ou des rois pour me toucher ; et le cœur a-t-il des aristocraties d'émotion? Vous dites et vous avez tort de dire, car la phrase n'est pas heureuse, « que la délibération de Maxime et de Cinna, ou Tentrelien d'Agrippine et de Néron remue quelque chose d'un ordre plus élevé dans l'âme des spectateurs; et que les malheurs d'un négociant me toucheraient moins? » Cet argument n'est pas sans malice. Entre la banqueroute' de Birotteau et la chute d'une monarchie, il y a, je le reconnais, quelque différence; mais au point de vue humain, pratique, n'ai-je pas à pleurer autant sur la douleur poignante d'un honnête homme que sur les remords d'un scélérat couronné?
Le théâtre n'émeut pas par des questions de chronologie, de géographie, d'histoire. 11 se sert de ces moyens comme accessoires pour la mise en scène et le costume; mais il veut avant tout aller à l'âme. Et je ne sais pas pourquoi j'aurais des émotions d'un ordre plus élevé en écoutant Néron qu'en écoutant Roméo. Est-ce que les conditions pour l'art changent avec les genres? Et, si Ton ne doit faire que des pièces de'rois et de reines, pourquoi écrit-ondes romans roturiers? Il faudra que Paul soit prince et Virginie princesse. Sans cette condition, je risquerai d'être ému par des choses d'un ordre inférieur. La question du théâtre n'est pas là. Et la preuve qu'elle n'est pas dans cette aristocratie des personnages, c'est
1G(3 ECRIVÂliNS ET HOMMES DE LETTRES
que Victor Hugo, le révolutionnaire, n'a pas été trop humble dans le choix de ses héros. Charles-Quint, François l^\ les Burgraves, Mario Tudor, Lucrèce Borgia, Louis XIII, voilà quelques-uns de ses personnages. Sont-ils d'assez bonne souche pour M. Ponsard et valent-ils en lignée Agnès de Méranie?
Non, la question n'est pas là; elle est toute dans la règle des unités, dans la tirade pompeuse, dans l'exclusion d'un mouvement trop violent, dans la symétrie des effets, dans la bégueulerie des catastrophes, dans le costume de l'expression, dans l'horreur systématique de l'élément comique.
M. Ponsard croit opposer Sophocle aux romantiques; mais il ne voit pas que c'est précisément aux classiques qu'il faut l'opposer; car Sophocle admettait, dans une certaine mesure, ces éléments familiers, cette intervention directe de la nature physique que nous réclamons pour le drame et que la tragédie refuse. D'ailleurs, c'est une erreur de supposer que Racine et Corneille ont obéi à l'impulsion de leur génie en écrivant des tragédies dans la forme que nous avons. Ils ont subi l'atteinte de la règle qui taillait la nature sous Louis XIV. La tragédie a été pour eux, comme le parc de Versailles, comme l'étiquette. La tragédie, c'est la récréation froide et cérémonieuse de la monarchie absolue ; c'est un accident dans l'histoire. Ce n'est ni un genre fixe ni un caractère essentiel du peuple français. Je n'en veux pour preuve que l'extension du drame, qui avait précédé Corneille, et qui a repris immédiatement, après le grand règne.
N'attachons donc pas d'importance à ces théories de M. Ponsard, que lui-même s'efforce de ne pas mettre en pratique, et que l'indifférence de plus en plus manifeste du public, pour l'austère Melpomène, rend bien inutiles.
Encore une chicane en passant. Pourquoi n*admettre que Lesage pour héritier de Molière? Et Regnard? et Beaumarchais? Je sais bien que Figaro, c'est la comédie à idées, à opinion, à opposition; mais elle n'est pas sans mérite, puisqu'elle n'a pas été sans inlluenco, et peut-être bien M. Ponsard eût-il
été prudent jusqu'au bout, en nommant Beaumarchais, pour empêcher qu'on n'y pensât trop.
Mais, encore une fois, ce discours est avant tout sincère ; c'est là son mérite, son honneur. Nous le regrettons presque en songeant que M. Ponsard trouve sincèrement Shakespeare affecté, et croit que Goethe ne vaut pas la peine d'une critique. Il serait superflu d'entamer une discussion. Il n'y a qu'à l'Académie qu'on dise et qu'on contredise de pareilles opinions. Au surplus, M. Ponsard a eu son châtiment; il a fourni à M. Nisard une occasion d'être spirituel et de le rappeler au respect des grands génies.
Par une inspiration, cette fois très-heureuse et très-chaleureusement applaudie, l'auteur de Lucrèce a jeté sur la fin de son discours ce rayonnement qui s'échappe toujours du nom de M. de Lamartine; il l'a appelé un homme d' État courageux, et il s'est vu interrompre par les bravos furieux qui sont la récompense passionnée des bonnes actions.
Nous remercions M. Ponsard ; il ne nous avait pas préparé à cette surprise, et on lui pardonnerait beaucoup pour cet hommage au génie et à la vertu. Il est fâcheux que cette louange de si bon goût ne se soit produite qu'à l'occasion d'un anachronisme injurieux pour l'Assemblée constituante : M. Ponsard reprochait à la république une mesquinerie financière à l'endroit des poètes, qui devait être imputée à la monarchie de Juillet. Mais, comme il n'y avait pas de mauvaise intention de la part de l'orateur, il y en aurait une à insister.
Disons encore que M. Ponsard sait sans doute très-bien que Virgile est venu un siècle et plus après Ennius, et si, dans une image, il fait protéger la vieillesse d'Ennius par Virgile, ce n'est là qu'un moyen de rhétorique exagéré, comme s'en permettent les classiques, qui n'ont, sur ce point, pas plus que sur d'autres, de reproches à faire à personne.
M. Nisard a répondu avec un certain esprit et une joie pédante au discours simple et honnête de M. Ponsard. 11 a vanté la candeur, les allures provinciales de l'auteur de Lucrèce;
il lui a décerné le premier prix, à propos de Charlotte Corday; mais il lui a infligé pour pensum, à cause de son insubordination, de commenter Boileau. Il lui a donné la férule avec les trois unités, et lui a indiqué, comme devoip- prochain, une suite à Turcaret.
M. Ponsard fera bien de ne pas abuser de ces conseils.- Il faut se défier des comédies de M. Nisard, et ne pas plus exécuter ses plans que mettre en œuvre Josepli vendu par ses frères. M, Ponsard n'a qu'une inspiration à suivre, c'est celle qui, en dépit de ses théories d'isolement et d'abstention, lui souffla un jour au cœur sa meilleure pièce, la seule qui soit digne de sa gloire, Charlotte Corday.
15 décembre 1856-