‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 2)Chapitre 9 sur 35 · RÉCEPTION DE M. ERNEST LEGOUVÉ. — RÉPONSE DE M. FLOURENS · texte numérisé non relu

RÉCEPTION DE M. ERNEST LEGOUVÉ. — RÉPONSE DE M. FLOURENS

Nous sommes dans d'excellentes conditions pour juger la dernière solennité de l'Académie française : nous ne l'avons pas vue. Ni les orateurs, ni le charme d'une diction savante, ni l'ennui d'une psalmodie monotone, ni les assistants, ni M. Sainte-Beuve, ni M. Nisard, aucune influence heureuse, aucun souvenir désagréable ne viendra mettre notre impartialité en péril. Nous examinerons en critique deux œuvres littéraires refroidies et figées côte à côte dans le même journal; et comme nous lirons avec une attention scrupuleuse les deux discours traditionnels, nous ne courrons pas le risque de blâmer ce que nous aurions mal entendu, ni d'applaudir ce que nous n'aurions pas entendu du tout. Il y a donc une intelligence parfaite de ses véritables intérêts et une précaution fort habile dans la parcimonie extraordinaire avec laquelle l'Académie réserve des places aux littérateurs pour ses solennités

littéraires. Évidemment, ceux qui aiment à écouter pour apprendre, à trouver des idées sous les mots, n'ont rien à faire ces jours-là. On agit avec prudence en les tenant éloignés. !1 faut à ces représentations, qui n'ont pas de lendemain, le public aimable des premières représentations. Un auditoire indépendant ne pourrait-il pas apporter quelque turbulence dans ce calme sanctuaire, et l'Académie, qui s'est entendu reprocher bien souvent de n'avoir pas assez d'égards pour la littérature, ne prouve-t-elle pas, au contraire, son estime et son respect pour les littérateurs en ne les invitant pas? Les dames, les gens du monde, sont les spectateurs obligés de ces jeux innocents, où l'on s'acquitte d'un discours comme d'une pénitence ou d'une charade; c'est le plus souvent de l'éloquence d'amateurs, servie aux invités comme des friandises de ménage. Chacun, par politesse, se récrie, savoure le bonbon, en redemande encore, se pâme avec complaisance, et oublie en sortant ses émotions d'étiquette et ses applaudissements de bonne compagnie. Encore une fois, les artistes n'ont rien à voir dans ces réunions. Voilà pourquoi on ne leur donne pas de billets, et voilà pourquoi nous rendons compte de la réception de M. Legouvé, après une lecture comparée des deux morceaux exécutés par les deux principaux amphitryons du dernier raout académique.

On a fait bien des épigrammes sur l'Académie. Je crois que le meilleur moyen d'y mettre un terme serait la publicité des séances ordinaires ; ce jour-là serait le coup de grâce des mauvais plaisants. Quand on verrait dans quels travaux illusoires, dans quels amusements stériles, se passent les récréations du jeudi, l'esprit le plus épigrammatique serait désarmé, et l'opinion publique avertirait sérieusement alors les hommes de génie et les hommes de talent de ne point aller se fourvoyer dans une compagnie qui ne fait rien, qui n'enseigne rien, qui ne conserve rien, et qui exige des sacrifices, des pactisations souvent exc.essives de la part de ceux qu'elle admet à l'honneur de son insignifiance. Est-ce la pureté de la langue.

son génie, son esprit que l'illustre corps a la mission de sauvegarder? Mais par quels travaux, par quelles œuvres éclatantes, cette réunion d'hommes supérieurs manifeste-t-elle cette mission? Un dictionnaire, toujours commencé, jamais fini, qui proscrit des mots dont sa préface même offre de nombreux échantillons, voilà l'œuvre unique. Mais après? Quelles publications, quelles recherches, quelles découvertes sont entreprises? Quelle parole de reconfort, quelle leçon entend-on descendre de cet Olympe, aux heures de doute artistique et de défaillance morale ? Cette forme prétentieuse qu'on appelait la forme académique, ce tour convenu et gourmé, imposé aux idées et aux choses, n'existe même plus. L'Académie a perdu son style; perte médiocre après tout; il n'est point offert de récompense à qui le rapportera.

Mais, dit-on quelquefois, l'Académie est un salon où l'on sait causer avec grâce, avec courtoisie; on y entretient le charme des procédés délicats; l'urbanité française, effarouchée par les révolutions, s'est réfugiée dans ce colombier. C'est là qu'on voit encore de véritables grands seigneurs et de beaux diseurs. On explique même par cette raison l'affluence toute particulière des dames aux jours solennels. Eh bien, nous croyons que sur ce point encore il faut se garder de concevoir trop d'illusions. Si l'Académie est un salon, c'est un peu à la façon du salon de Curtius, avec des têtes de cire qui ne disent rien et des habits brodés. Mais, quand le phénomène de la parole est permis à ces représentants de l'urbanité française, presque toujours ils en abusent pour se faire en fort mauvais style de fort mauvais compliments. Je n'en veux pour preuve que le discours de M. Flourens, qui a dit à M. Legouvé : '( Nous ne vous avons nommé que par égard pour M. votre père; vous n'avez fait que des petites choses; votre pièce la plus spirituelle est de M. Scribe; quant à votre livre sur les femmes, c'est de la galanterie sans portée et sans utilité. » Si c'est ainsi que l'urbanité s'exprime, l'Académie fera bien de donner une nouvelle définition de ce mot

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dans son dictionnaire. Mais, objectera-t-on, M. Flourens n'est pas un grand seigneur! Puisqu'il n'est pas non plus un écrivain, qu'est-ce qu'il fait donc à l'Académie? Hélas! il n'y fait rien, comme les autres; on peut donc l'y laisser sans inconvénient.

Chose étrange ! et qui prouve l'irrésistible violence des dépravations de goût et des préjugés : tout le monde avoue plus ou moins explicitement ce que nous venons de dire; tout le monde se moque de l'Académie, et tout le monde veut en être, même des vrais littérateurs, même des hommes de génie. Après avoir conquis la gloire, plus d'un veut momifier sa renommée et sollicite cette consécration, comme si elle prouvait plus qu'un bon livre ou qu'un bon drame. Je ne puis attribuer cette ambition, trop universelle pour être contestée, qu'à une revanche de l'imperfection humaine sur l'émancipation acquise par le travail et le talent. Il y a quelque chose en nous d'ironique et de méchant qui nous pousse à nous amoindrir, à gâter nos meilleures facultés, et les gens qui ont une auréole naturelle autour du front ont parfois la détestable manie de se découper une couronne de clinquant. Pour les uns, pour les plus grands, c'est une sorte de suicide, et chacun sait que le suicide a sa contagion; pour les médiocres, c'est-à-dire pour les plus nombreux, l'Académie est un terrain niveleur où les intelligences deviennent confraternelles; où, en se traitant de collègues, on peut se croire égaux; où l'homme sans talent, portant le même habit que l'homme inspiré, semble le valoir. Dans un recueil de contes d'Andersen, qui vient de paraître ces jours-ci, j'ai lu l'histoire de deux coquins exploitant la vanité humaine, et se disant inventeurs d'une étoffe merveilleuse dont on faisait des vêteme^its splendides, mais rigoureusement invisibles pour les imbéciles. Le prince, les ministres, le peuple, tout le monde alûrs, ne voulant pas convenir de sa sottise, se tord d'admiration devant ces prétendues étoffes qui n'existent pas. Le prince a l'air de s'habiller et les ministres en vont faire

autant, quand un enfant, qui n'a pas de raison pour n'être point sincère, s'écrie que tous ces gens-là sont nus. La voix de l'innocence sert de prétexte au sens commun, qui reprend son empire. Eh bien, l'habit à palmes vertes ressemble beaucoup à ces étoffes invisibles. On croit s'habiller en le mettant; on se déshabille. On a peur de passer pour une nullité si l'on n'endosse pas un uniforme que M. Nisard a endossé, et l'homme de valeur sérieuse, contraint par le respect humain, court le risque d'un ridicule. Une fois qu'on a franchi le seuil de l'Académie, Tesprit de corps, la discipline, l'indolence paralysent les volontés, et par le seul fait de son entrée à ces Invalides, le génie le plus alerte ressent les premières atteintes d'une paralysie dont il ne guérit plus. Je compare l'Académie aux Invalides; c'est là en effet le rapprochement le plus naturel, et dans bien des cas, la seule excuse de certaines candidatures. On va se reposer là des grandes batailles, des victoires ou des horions subis. Le jour d'une grande fête, on a aussi son inoffensive artillerie; on fait du bruit, les passants battent des mains; cela ne tue personne; cela amuse un peu, et le lendemain on rentre dans le silence. Quelquefois, les malins mettent du gros sel au lieu de mitraille dans leurs bouches à feu ; cela blesse d'une façon comique, et cela fait croire qu'on est dangereux.

Nous avons à rendre compte des deux coups de canon échangés ces jours-ci entre M. Legouvé et M. Flourens. M. Legouvé avait mis une poignée de sel dans sa pièce; M. Flourens avait cru en mettre dans la sienne.

M. Legouvé est un littérateur estimable, un causeur spirituel, un homme du monde, et du meilleur monde, qui s'est tiré habilement de l'éloge de M. Ancelot, et qui se tirera toujours avec bonheur des situations périlleuses. Héritiej;' d'une renommée paisible et charmante, il a accepté avec une tendresse de bon goût la succession paternelle, qui n'a pas dépéri entre ses mains. Son père avait chanté les sœurs, les épouses, les mères; M. Ernest Legouvé a compris que par ce

temps de problèmes et d'agitations sociales les madrigaux auraient tort, et il a écrit avec une plume parfois éloquente, toujours ferme et ingénieuse, un excellent livre de morale, qui était son meilleur titre à l'Académie, et que par conséquent M. Flourens s'est appliqué à rabaisser. Poëte dramatique, M. Legouvé a eu des succès dont tout le mérite ne doit pas être attribué à M. Scribe, ainsi que l'a dit encore avec exagération M. Flourens. Il a fait une tragédie, Médée, qu'il a eu la chance de ne pas voir jouée par mademoiselle Rachel, et qui a été l'occasion d'un nouveau triomphe pour madame Ristori, la seule actrice que nous ayons en France... pendant deux mois! Tout sourit donc à M. Ernest Legouvé; l'Académie faisait un peu partie de l'héritage paternel; le fils y a prétendu, par piété filiale, et, ainsi qu'il l'a dit lui-même en commençant son discours, il a cru n'acquitter sa dette envers son père que lorsqu'il est monté au fauteuil.

Que dire maintenant des deux discours? Ils ont été ce qu'ils devaient être, ce qu'ils pouvaient être. Celui de M. Legouvé, fin jusqu'à la ténuité, spirituel, plein de ménagements, bien écrit, sans haute portée, sans mouvement oratoire, mais d'une lecture facile, un bon article de journal; celui de M. Flourens, gourmé, pédant, haché, ingénieux par intervalles, toujours mal écrit, a voulu être épigrammatique et n'a été que brutal. Du reste, de part et d'autre, aucune tentative d'idée élevée, aucun souffle, aucune allusion aux ténèbres qui sont descendues dans le monde moral. Ce sont deux morceaux de littérature; le premier n'a sur l'autre que la supériorité des agréments de style; mais le second est bien plus académique par l'allure et par l'ennui.

M. Legouvé a parlé en forts bons termes de son prédécesseur, M. Ancelot. Il n'en a pas fait un homme de génie, ce qui eût été abuser du droit d'éloge ; il l'a mis à sa place, parmi ces écrivains aimables du trône et de l'autel que la révolution de 1850 a donnés au vaudeville; mais l'occasion de faire l'éloge de la tragédie était trop tentante en présence d'un audi-

toire qui compte l'auteur â' Arbocjaste , et à propos de l'auteur de Louis IX, pour n'y pas céder. Par suite de ce penchant à être agréable à ses hôtes, M. Legouvé ne s'est pas aperçu que M. Victor Hugo était bien loin de là, et il a raillé les romantiques, par simple politesse et avec un entrain charmant.

Il n'est pas besoin de réfuter cette théorie de la prééminence de la tragédie. « La tragédie, a dit M. Legouvé, a un mérite assez rare : c'est qu'elle a été condamnée à mort deux ou trois fois, et qu'elle vit toujours. » Nous voudrions savoir dans quel coin, sur quel théâtre, on ressuscite et on fait vivre des tragédies! Mademoiselle Rachel, qui ne savait jouer que de cet instrument solennel, l'a mis à la mode pour elle-même. Racine et Corneille, dont le génie robuste survit au culte de leur muse, lui ont fourni l'occasion de belles déclamations. Mais est-il vrai que la tragédie ait prouvé par ce succès tout individuel, tout isolé, qu'elle était encore dans nos mœurs, dans nos passions? Est-ce que le génie contemporain a relevé l'autel de Melpomène et dérouillé les poignards classiques? Non. L'ivresse des premiers temps romantiques s'est apaisée, voilà tout. On admire, on vénère toujours les grands poètes pour lesquels la tragédie a été le prétexte de beaux vers et de beaux mouvements, mais comme on admire les monuments d'un autre âge, en les laissant dans le milieu qui les a inspirés. Quant à cette prétention de l'orateur que la tragédie représente l'idéal, l'héroïsme, nous aurions beaucoup de choses à dire. Est-ce que l'honnêteté, la vertu bourgeoise, le devoir en frac et en blouse, n'a pas aussi son idéal? Faut-il donc toujours prendre des rois et des reines pour enseigner? Cette distinction que cherchait à établir M. Legouvé entre l'homme et le héros me semble dangereuse, et, si j'osais, je dirais immorale. La vie vulgaire et prosaïque pour laquelle nous sommes tous faits a besoin que nous éclairions notre conscience, que nous la remplissions de tous les bons sentiments humains, courage, patience, travail, honneur, probité, fidé-

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litéà la foi jurée, etc.. Mais il nous suffit d'être hommes ou de chercher à le devenir, sans prétendre être des héros! Je me défie de Théroïsme qui a toujours l'air d'un tour de force de la vertu.

Qu'on écrive pour nos théâtres des drames en beaux vers ou en belle prose dans lesquels on mettra en jeu les bonnes et les mauvaises passions; qui montreront le père, l'époux, le citoyen, la mère, l'amante, dans les conditions réelles, actuelles, agissant et accomplissant leur devoir, et je crois que les spectateurs gagneront plus à ces tableaux qu'aux impossibles récits de Théramène. On n'a pas besoin tous les jours d'être grand comme le Cid, d'être stoïque comme le vieil Horace, d'être martyr comme Polyeucte, d'être prophète comme Joad ; mais tous les jours on a besoin d'avoir de l'amour pour les siens, de la probité, de la charité pour les autres, de la vaillance contre les obscures mais sérieuses attaques de la vie. Est-ce à dire qu'il faille se refuser la joie de contempler par intervalles quelque colosse humain de courage et de génie? Non. Mais les colosses sont des exceptions qui, par leur dimension même, découragent l'émulation humaine, au lieu de l'exciter; je ne crois pas qu'on gagne beaucoup à les contempler. La société de Louis XIV, qui a vu défiler de si majestueux héros, en est-elle moins tombée en pourriture sous Louis XV? Qu'était-il resté du Cid, d'Horace, de Polyeucte et de Joad sous la régence?

Ce que les moralistes (et les poètes dignes de ce nom sont des moralistes) doivent surtout rechercher, c'est la consolation des misères morales, c'est le baume pour les blessures quotidiennes, c'est l'espérance pour toutes les intelligences. On n'a pas tous les jours son pays à sauver, mais on a tous les jours à le servir; les vertus pratiques du citoyen ont donc besoin d'être enseignées plutôt que les prouesses grandioses. On n'a pas tous les jours à venger son père d'un soufflet, mais on a tous les jours à l'aimer et à continuer son œuvre. Toutes les femmes ne sont pas Chimène, mais toutes ont droit à l'es-

lime, au respect. Encore une fois, j'admire les héros, mais je crois que leur culte exclusif a des périls. Quand quelques hommes sont acclamés comme des quintescences d'honneur, de génie, de talent, les autres se croient dispensés d'avoir leur part de ces vertus. 11 se fait une absorption exagérée de la vie sociale par un seul ou par quelqnes-uns, au détriment des autres; le siècle des grands hommes amène presque toujours le siècle des petits hommes. C'est dans ce sens que je trouvais immoral et dangereux ce culte de l'héroïsme, qui est le premier prétexte de toutes les idolâtries et l'excuse de tous les fétichismes.

Rousseau a dit, et ses paroles résument parfaitement notre opinion sur ce point : « La continuité des petits devoirs toujours bien remplis ne demande pas moins de force que les actions héroïques; on en tire meilleur parti pour l'honneur et pour le bonheur, et il vaut infiniment mieux avoir toujours l'estime des hommes que quelquefois leur admiration. » Eh bien, ces règles de la vie ordinaire doivent servir de guide aux poètes dramatiques. Le théâtre n'est point une foire où l'on montre des hommes de six pieds, mais un miroir pour des hommes de notre taille. Quant à l'idéal, il se trouve partout, sous la plume d'un homme de talent, dans l'histoire de César Birotteau, aussi bien que dans l'histoire d'Agamemnon.

M. Legouvé a comparé la tragédie à un ballon ; je n'aurais pas trouvé une meilleure épigramme. Vide, gonflée, et toujours exposée aux coups d'épingle de la réalité, la tragédie s'envole, mais comme la fumée et comme les nuages, dans le vague, et sans pouvoir nous guider par quoi que ce soit. J'aime mieux, pour continuer la métaphore, le drame, cette locomotive ardente qui rugit, mais qui court sur le sol, traînant après elle tout un peuple qu'elle porte vers un but déterminé. Mais, après tout, M. Legouvé tient-il à sa définition de la tragédie? N'est-ce pas là une flatterie de bon ton et une excuse de Médée ?

 propos de Médée, et pour prouver à M. Legouvé combien

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il est dangereux de poser en matière d'art des règles trop absolues et trop restrictives, je lui rappellerai que dans son Histoire morale des femmes, au chapitre de la mère, il a prétendu que « la fiction théâtrale elle-même n'avait jamais osé porter atteinte à ce personnage de la mère. Le théâtre, continue-t-il, a représenté des épouses adultères, des frères ennemis, des fils qui tuaient leur mère; mais une mère qui tue ses enfants, il n'en existe qu'une dans l'histoire poétique, c'est Gléopâtre. »

Ne trouvez-vous pas piquant que ce soit l'auteur de l'Histoire morale des femmes lui-même qui donne l'exemple de cette infraction à la loi de convenance imposée par lui au théâtre, et que ce soit le type de Médée qu'il ait précisément choisi? Les subtilités débitées par l'héroïne de M. Legouvé à Jason, en lui reprochant d'être l'instigateur du meurtre, n'empêcheront jamais que Médée n'ait tué elle-même ses enfants. Qu'on lui donne les circonstances atténuantes, mais qu'elle soit déclarée coupable ! Il est donc bien inutile de prononcer des exclusions. Si la tragédie de Médée est une belle chose, M. Legouvé aura raison contre lui-même. Mais, en attendant, avons-nous tort d'être un peu en défiance de ses assertions académiques, et ne nous a-t-il pas donné le droit de constater la fragilité de ses théories?

Quant au passage du discours relatif aux collaborations, il nous paraît préparer la candidature de MM. Leuven et Brunswick; c'est tout ce qu'on peut en dire. Se mettre deux pour avoir le talent d'un seul ne sera jamais qu'un expédient ; et, bien que je n'aime pas le discours de M. Flourens, je dois avouer cependant que celui-ci a été dans son droit en répondant qu'on ne fait pas des pièces comme le Misanthrope en collaboration. Les collaborateurs sont comme des béquilles ; on s'en passe quand on sait marcher seul ; il vaut mieux s'en servir que de ne pas marcher du tout; mais ils rendent des services et ne constituent pas un principe. Le travail solitaire, acharné, même impuissant, rapporte moins, mais vaut plus

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pour la conscience. On doit s'aider les uns les autres dans la lâche quotidienne, mais non pas s'absorber. Il n'y a pas de nation sans individualités ; il n'y aurait plus de littérature s'il n'y avait que des collaborations. M. Legouvé veut des héros dans les tragédies, mais des anonymes dans les tragiques ; c'est trop et trop peu de prétentions.

Nous n'avons qu'à applaudir à la fin du discours. Cet éloge éloquent de la famille moderne n'était peut-être pas amené bien directement par le sujet; mais il n'est pas permis à un Legouvé de manquer l'occasion de rendre aux femmes un hommage qui peut faire sourire, et qui, au fond, est une preuve d'intelligence sérieuse et de conscience. En somme, à part quelques restrictions, nous trouvons que la séance académique a été l'occasion d'un légitime et beau succès pour M. Ernest Legouvé; mais nous ne savons pas si, parmi ceux qui l'ont si bruyamment applaudi, il s'en trouvait beaucoup dont la sympathie fût aussi sincère que celle que nous avons toujours eue pour ce talent facile et gracieux, pour cet homme de bonne volonté qui avait parfaitement compris les tendances de la révolution de février, en faisant à la jeunesse un cours sérieux et libre sur le rôle de la femme dans la société de l'avenir.

M. Flourens, ainsi que nous le disions en commençant, n'a pas ménagé le récipiendaire; il l'a aussi maltraité que le style. Son discours, plein de lieux communs, fleuri des métaphores de la rhétorique, n'est pas seulement de la mauvaise prose et de la mauvaise critique, mais aussi du mauvais ton. Je ne sais pourquoi l'Académie prend la mode de tancer vertement, et souvent avec injustice, ceux qu'elle a admis à l'honneur de ses fauteuils. 11 semble qu'à chaque entrée nouvelle, on veuille se défendre d'avoir nommé le nouvel élu; il n'y a même plus, au fond de ces mercuriales, le complément obligaîoire et banal dont on entortillait jadis les épigrammes. On jette crûment les reproches en face; on tient à prouver au public que tous les choix de l'Académie sont plus que contes-

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tables. Ce n'était pourtant pas ce qu'il y avait lieu de démontrer dans le cas présent.

M. Flourens n'est pas un grand seigneur, mais il passe pour un savant à l'Académie française. Il y représente la physiologie et l'élixir de longue vie. Nommé autrefois aux dépens de Victor Hugo, pour montrer à ce dernier qu'on s'y connaissait en antithèse violente et sarcastique, M. Flourens n'a pas pardonné aux romantiques sa victoire sur eux; il ne se lasse pas de triompher, et la dernière séance lui a permis de déployer une fois de plus, sur ce sujet, ses grâces naturelles et extranaturelles.

Répondant à M. Legouvé, il est entré brusquement en matière, et lui a parlé aussitôt de la lyre du Mérite des femmes, du sanctuaire delà famille empreint d'inspirations, de Vomhre de la reconnaissance qui a abrité les premiers essais du nouvel académicien, et des échos protecteurs qui ont reçu ses vers. Un terme affectionné par M. Flourens et qui revient plusieurs fois n'est autre que celui-ci : la touche du poète. « Bientôt, dit-il, reprenant la touche du poëte. » « Les études qui ont donné à votre touche le ton grave qui est le ton vrai de la tragédie. »

M. Flourens n'est pas tout à fait du même avis que M. Legouvé sur la question de la tragédie. « L'art, dit-il, en se perfectionnant, s'est imposé le devoir de borner le domaine de Vidéal. » Je trouve à ce compte-là que le discours de l'illustre physiologiste est trop perfectionné. Mais en vérité est-il sérieux, après vingt ans de luttes et de conquêtes, de venir nous parler des bornes de l'idéal?

Ces chicanes, au surplus, de M. Flourens ne sont que les bagatelles de la porte. Ce qu'il reproche surtout à M. Legouvé, c'est d'avoir, « par une vibration du cœur paternel, » écrit l'histoire morale des femmes. M. Flourens défend la plus laide moitié du genre humain. Il trouve que « les femmes doivent s^ abriter à l'ombre des vertus suaves, » que ce parasol leur suffit, et (( que ces êtres délicats rétablissent par les joies se-

crêtes de la conscience un équilibre qui, pour être voilé, n'en est que plus doux. » Se roulant alors, avec l'aimable abandon d'un troubadour de l'Institut dans les périphrases les plus galantes, et voulant rendre M. Cousin jaloux de ses hommages rétrospectifs, M. Flourens s'agenouille devant l'hôtel de Rambouillet. «C'est là que Malherbe, Racan, Vaugelas, Balzac, Voiture, apportaient leur encens à des femmes spirituelles, qui, quoique égarées par leurs prétentions, furent utiles, car elles donnèrent le signal des luttes animées de l'esprit entre les deux sexes, et leur préciosité même, qui opposait une digue à la crudité d'un langage qui alors n'était pas plus châtié que ne l'était le goût, devint une cause d'efforts et par là de progrès. »

Cette tirade a pour but sans doute de prouver que M. Legouvé a tort de réclamer pour les femmes plus de droits civils, une autorité plus réelle, plus d'égalité dans la famille et dans la société. Car, au fond, c'est de cette question qu'il s'agit. Je crois très-sincèrement que M. Flourens n'a pas lu, n'a pas même feuilleté le livre de M. Legouvé. Il n'y voit que des flatteries aimables, que des hommages poétiques. C'est une erreur! Demander, à l'aide d'arguments sérieux, de preuves historiques, pour les jeunes filles : une réforme de l'éducation, une loi sur la séduction, l'intervention réelle des fiancées dans la rédaction de leur contrat, etc.; pour les épouses : une majorité, l'administration de leurs biens particuliers, le droit de paraître en justice sans le consentement de leur mari, la limitation du pouvoir du mari sur la personne de la femme, etc.; pour les mères : droit de direction, droit d'éducation, droit de consentement au mariage de leurs enfants, etc.; pour les femmes : admission à la tutelle et au conseil de famille, admission aux professions privées, admission dans les limites de leurs qualités et de leurs devoirs aux professions publiques et sociales; demander tout cela, c'est mettre le doigt sur un des points saignants de la société actuelle; c'est faire plus qu'un livre de sympathie banale et tou-

chante; c'est s'aventurer dans une voie laborieuse et difficile, mais sévère et élevée. Traitez M. Legouvé de socialiste, soit; mais ne confondez pas l'effort d'un homme attristé du dixneuvième siècle avec la guirlande poétique cueillie par la muse légère d'un autre âge. Les railleries prétentieuses de M. Flourens, ses conseils à un provincial, son éloge de la conversation des salons, tout cela est inutile et n'est qu'un prétexte à expansion du fluide poétique, comme il appelle lui. même la poésie. Si l'on voulait faire l'Académie et les femmes présentes juges d'une controverse, il fallait prendre la question de plus haut; mais il fallait lire, étudier; et l'Académie a horreur des problèmes sérieux. Le monde va comme il peut; elle ne s'en occupe guère. Les petites questions, les petites critiques, la petite littérature : voilà ce qui la met en verve. Je disais que ces invalides aimaient à tirer le canon, à faire du bruit; ils aiment aussi à porter des petites lances sans danger, avec des petites banderoles ; le vent joue dans ces flammes, les agite; cela réjouit l'œil, et... voilà tout! La séance finie, il ne reste rien de ces solennités, rien que cette triste et double impression :

D'un côté les efforts pénibles d'un homme de valeur pour s'amoindrir, pour dissimuler la franchise de ses pensées, pour ne heurter aucune idée trop sérieuse, et perdant, ou risquant au moins, des amitiés loyales, pour une fraternité mensongère. De l'autre côté, l'esprit de corps le plus étroit, la morgue la plus infatuée, la négation la plus absolue des récentes conquêtes de la littérature; un corps illustre qui s'isole de plus en plus de son siècle et ne veut rien voir, rien entendre de ses douleurs, de ses troubles, de ses doutes, de ses agitations; voilà le spectacle que donne l'Académie à chaque nouvelle réception. Il est vrai que les dames y sont nombreuses, qu'elles ont de fraîches toilettes; qu'elles sont accessibles à l'éniotion; que les académiciens ont des palmes à leurs habits qui peuvent passer pour des branches de myrte; que les orateurs lisent bien; que l'auditoire est bienveillant; qu'on applaudit

beaucoup, et que l'Académie enfin n'est qu'un salon, bavard, inutile et vain, comme la plupart des salons d'à présent. En somme, les dames sont devenues le seul agrément de l'Institut. Quel dommage qu'elles n'y fassent qu'écouter!

Mars 1856.

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