‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 2)Chapitre 11 sur 35 · RECEPTION DE M. BIOT. — DISCOURS DE M. GUIZOT · texte numérisé non relu

RECEPTION DE M. BIOT. — DISCOURS DE M. GUIZOT

A l'Académie, les discours se suivent et se ressemblent. A la différence près de quelques incorrections qui varient selon les préjugés individuels, tous ces représentants de l'esprit et du goût français s'évertuent à désespérer de l'avenir, à calomnier le progrés et à émettre sur l'art contemporain des opinions que M. Prudhomme lui-même dédaignerait de patroner.

La dernière fois M. Guizot, muet depuis si longtemps, a parlé; mais si l'on presse un peu ce discours emphatique, on y trouve des rognures du fameux parallèle entre Charlemagne et Napoléon, un éloge de l'Université et des universitaires qui ne paraissait pas suffisamment désintéressé, un dénigrement systématique de la Révolution qui prouve que M. Guizot ne sait pas plus comprendre les événements que les pressentir,

d^s paroles touchantes sur la chute des grands hommes d'État culbutés le 24 février, et enfin une péroraison de sermon qui a pour but de nous inviter à élever nos cœurs vers Dieu, fort au-dessus des hommes, de l'Académie et des académiciens. Voilà les nouveautés et les leçons pratiques de ce maître éminent; voilà tout ce que la défaite a appris à ce doctrinaire pétrifié dans l'orgueil, qui s'était fait en politique une sorte de popularité par l'excès même d'impopularité, et qui compromet aujourd'hui l'Académie, comme il a compromis tout ce qu'il a servi.

M. Biot est un savant qui écrit ses rapports dans un style assez correct, et, comme cette faculté est toujours un nouveau sujet d'étonnement pour l'Académie des sciences, on a désigné depuis très-longtemps M. Biot à la faveur de l'Académie française. Nous ne nous permettrons pas de juger les travaux scientifiques de M. Biot; ils sont considérables, assure-t-on, et cette longue existence, consacrée à la recherche des vérités mathématiques, est des plus honorables, des plus dignes de respect; quant au style de M. Biot, sans Taccuser d'insuffisance, nous croyons que, s'il honorait l'Académie des sciences, il n'ajoutera aucun lustre à l'Académie française.

Nous nous en tenons, pour prouver cette défiance de notre part, au discours prononcé par le récipiendaire. Honnête, timide, respectueux, il n'a ni éloquence ni élévation. C'est un remercîment poli, un éloge convenable de M. Lacretelle, avec les tirades obligées contre les horreurs de la Révolution.

Quand donc laissera-t-on tranquille toute cette histoire dont on ne veut jamais se servir que comme d'une arme? Il semble, à l'Académie surtout, qu'il soit d'obligation de glisser dans tous les discours une imprécation contre 93. C'est la tête farouche sur laquelle ces bons vieillards s'essayent le poing; et l'on dirait que pour faire excuser les flammèches libérales que ces rentiers de la politique et de la littérature s'amusent à allumer dans leurs petites réunions, ils ont besoin de protester sans cesse et toujours de leur horreur pour la Conven-

tion et pour les grands esprits de cette formidable époque. M. Biot a cru sauvegarder son impartialité en disant :■ « Je n'ai pas à faire ici le procès ou Tapologie de la grande révolution politique dont ces illusions ne furent que de trop imparfaits présages. » Et, après cette précaution, l'orateur fait précisément le procès inutile, parle de la domination sanguinaire de Robespierre et se permet, à propos de ce dernier,^ une antithèse qui justifie le choix de l'Académie : « C'était, dit-il, un froid rhéteur, qui se montrait l'apologiste ardent de tous les crimes populaires. » Ce chaud et ce froid dans la môme phrase font un heureux effet, et ont dû plaire à MM. les académiciens, très-familiers avec cette double température. M. Biot avait quinze ans, dit-il avec émotion, quand l'assemblée des États généraux vint tenir, sous le nom de Constituante, ses séances à Paris. Que d'événements se sont déroulés depuis cette époque, et combien l'on porterait envie au spectateur de ces scènes prodigieuses s'il ne prouvait par luimême que l'enthousiasme s'use, que le scepticisme vient, et qu'au bout de la carrière on est exposé à méconnaître et à mal juger les événements qu'on a traversés avec trop de passion. Voici en quels termes M. Biot parle de l'Assemblée législative chargée de réviser le pacte constitutionnel : « Dès les premières séances, les deux partis qui composaient la faction révolutionnaire et qui devaient bientôt s' entr' égorger, jacobins et girondins, mus séparément au même forfait, par l'ambition effrénée de la domination ou par le fanatis7ne des théories démagogiques, s'accordèrent à conspirer la perte du monarque et celle de la monarchie; et ils marchèrent impitoyablement à ce but, en soulevant, pour l'atteindre, toutes les passions, toutes les fureurs. »

Eh quoi! cette lutte gigantesque, ce grand drame, cette condamnation, ce jugement si solennel, si discuté, tout ce débat passionné, horrible si vous voulez, mais franc et loyal, tout cela n'est qu'un simple forfait accompli par des démagogues? Et c'est ainsi qu'un vieillard parle devant des histo-

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riens? Et ces historiens l'applaudissent? Et Ton bafoue, et l'on traîne dans une boue sanglante les cadavres de ces hommes qui surent mourir! et l'on ne voit pas qu'en voulant sauvegarder la morale on la compromet, en corrompant les éléments de ses appréciations! Il se trouve en France un auditoire sérieux pour entendre dire, et un orateur écouté pour dire que « tout ce qu'il y a d'honorable dans les sociétés humaines était systématiquement voué à la mort! »

C'étaient des bandits, rien que des bandits, les hommes qui ont légué les matériaux du Code civil, qui ont préparé l'organisation de la France moderne! Mais, à ce compte-là, nous vivons, nous nous émancipons, nous nous instruisons avec les produits du brigandage!

M. Biot comprend les sciences avec une passion égoïste : (( Celui, dit-il, qui se sera voué à ces études contemplatives, avec une passion sincère et profonde, s'y trouvera aussi complètement dispensé de prendre part aux affaires publiques que s'il vivait dans Saturne ou dans Jupiter. »

« .... Combien, ajoute-t-il plus loin, n'avons-nous pas vu d'hommes de notre temps perdre à ce marché la dignité de leur indépendance, le bonheur intérieur, la paix de l'âme, la faculté du travail, même le génie! et pour quelle gloire? pour que cette multitude que vous méprisez vous distingue et vous nomme pendant la durée de votre faveur, tandis que les hommes que vous êtes forcés d'estimer et qui vous jugent diront seulement de vous : — Ah î quel dommage ! »

C'est devant une réunion de savants et de littérateurs qui ont presque tous participé, plus ou moins, aux affaires publiques, que l'orateur a émis cette théorie d'abstention. Avec ses allures de prétendue modestie et de dévouement à la science, elle fait trop bon marché de l'homme, du citoyen ; et, si elle devait jamais être écoutée, le pouvoir ne deviendrait plus que l'ambition des oisifs et des ignorants : quand on serait inutile dans les lettres, dans les sciences ou dans les arts, on se livrerait à la politique. Ce regret de M. Biot sur

la destinée des savants qui ne s'isolent pas dans la science est un blasphème qui insulte à la condition des sociétés modernes, à la science elle-même, et qui voudrait retirer de l'activité sociale précisément tous ceux qui peuvent le mieux l'éclairer et la diriger. Ah ! si vous entendez qu'un problème de mathématique, qu'un théorème résolu ne donnent pas absolument le droit d'aspirer à tous les honneurs, et d'abandonner les joies de l'étude pour les vanités de la parade: si vous condamnez les ambitieux vulgaires pour qui la science est un moyen; nous sommes d'accord; mais la morale de votre semonce -est si évidente, qu'elle devient inutile et tombe dans le lieu commun. Non! ce que vous blâmez, c'est l'émotion de l'homme public dans le cœur du savant, c'est Archimède quittant pour une heure ses études afin d'aller voir aux murailles si la ville assiégée est bientôt prise; celui que vous blâmez, c'est Arago.

Rh bien, ce sera la gloire éternelle de ce savant d'avoir concilié le travail avec ses opinions; de n'avoir jamais sacrifié la science à sa passion politique; mais d'avoir su se rendre doublement utile, en popularisant les découvertes et en payant de sa personne aux heures de péril pour la patrie; ne dites pas qu'il faut s'isoler, en redoutant l'ingratitude delà foule. Il faut se dévouer, sans pensée de récompense; et c'est là précisément un des bénéfices de la démocratie qu'elle exige un service désintéressé, et qu'elle a presque toujours l'exil d'Aristide à donnera ceux qui la servent. Non. L'estime de quelques savants est sans doute fort appréciable, mais pourquoi la préférer si absolument aux faveurs et aux défaveurs du pays? Où en seraient aujourd'hui l'Académie et les académiciens s'il ne s'était pas trouvé, en 184^8, un savant comme Arago, un poëte comme Lamartine, d'autres encore qui, sacrifiant leur état, leur chimère à l'intérêt public , ont dirigé et modéré un mouvement qui ne s'est arrêté qu'en les sacrifiSnt? M. Biot a posé comme récompense, comme palme promise, le titre d'académicien et l'estime de quelques in-

stituts au bout de la carrière scientilique. Nous pensons, nous, que c'est prendre le point de départ pour le but. La récompense ! elle n'est pas dans l'estime de quelques rivaux ; elle est dans la conscience; et celle-ci s'accommode mieux des services qu'elle rend que des politesses qu'elle reçoit.

M. Guizot n'a pas été d'une moralité supérieure dans sa réponse; mais^ en revanche, il a été plus prétentieux. Il a débuté par une phrase d'une incorrection singulière et dont les journaux se sont déjà égayés : « Il y a cinquante ans, monsieur, vous entriez dans l'Institut, le plus jeune alors et aujourdliid \e ^\us ancien àe ses membres. » M. Biot entrant le plus jeune et le plus ancien ; c'est là un abus de l'ellipse qui touche au galimatias.

M. Guizot affectionne les épithètes. Amour sincère et pur, disciple favori, soin charmant, vertueux plaisir, illustre maître, etc. : tout cela se trouve accumulé dans vingt lignes; et jamais les procédés de l'auteur n'ont été plus facilement percés à jour. M. Guizot est un passementier littéraire. Il ne s'agit, pour lui, que d'avoir des galons à coudre : quand il n'en a pas, il en fait.

L'éloge de Napoléon ne nous a pas surpris. C'était un moyen ; et puis il était bon, voulant prendre pour la circonstance un air libéral, que M. Guizot fît un petit tour en Afrique avec le premier consul pour faire oublier le petit tour qu'il alla faire autrefois à Gand Mais personne ne saurait être dupe de cette admiration, pas plus que de l'amour platonique professé tout à coup pour la liberté. Nous passerons, sans nous y arrêter, sur tous les endroits scabreux du manifeste académique; nous n'avons ni à les discuter pour les contredire, nia les applaudir, doutant beaucoup de leur sincérité.

Il a bien fallu pourtant qu'on s'occupât un peu de M. Biot, qui servait de prétexte à la réunion, M. Guizot s'est acquitté de ce soin avec une courtoisie excessive. Parlant des .voyages entrepris jadis par le vénérable savant et des relations académiques auxquelles ils donnèrent lieu, il a dit avec cette

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majesté qui sanctifie la plaisanterie : « Si, comme je l'espère, votre savant rapport a pénétré jusque dans les cabanes des îles Sethland ou des Baléares, je suis sûr que leurs modestes habitants auront éprouve, en s'y retrouvant, un vif sentiment de satisfaction reconnaissante. » Il manque une épithète à cabanes. M. Guizot eût dû dire : « les humbles Câhànes des modestes habitants. » Mais combien ce mot oublié est racheté par l'imprévu et le naturel de la flatterie! Voyez -vous d'ici les modestes habitants des îles Shetland lisant les rapports adressés à l'Académie des sciences! M. Guizot espère que ces rapports leur sont parvenus. Nous croyons, dussionsnous enlever encore une illusion à M. Biot, qui n'en a guère, que cet espoir est trompeur, et que son ingénieux rapport est parfaitement ignoré des insulaires en question. Je connais bon nombre d'habitants du continent qui pourraient, sous ce rapport, être mis au rang des insulaires.

Quand il cesse d'être si violemment ingénieux. M. Guizot tombe dans l'excès contraire et débite des vérités d'une accablante authenticité. « Celui, dit-il, qui ne demande rien aux puissances du monde ne court pas risque de tomber sous leur joug. » Cela est vrai et n'a d'analogue que cet autre axiome : « Quand on ne va pas au bois, on ne craint pas d'être mangé par le loup. » Un enfant comprendrait cette morale. L'Académie l'a applaudie.

La Révolution est pour M. Guizot une terrible révolution, source bouillonnante de tant d'autres. C'est là le propos d'un homme échaudé. Mais n'abuse t-il pas un peu du droit qu'il a d'en vouloir aux révolutions, quand il ajoute : « Je ne prends nul plaisir à rentrer, pour les peindre, dans ces orgies du crime, même quand fy rencontre les protestations de la vertu ? »

Parlant de M. Lacretelle, l'auteur de V Amour dans le mariage dit qu'il aimait les lettres « comme Von aime les personnes à qui Von doit son bonheur. » Voilà encore une incontestable vérité mise à la portée des enfants bien sages. La fin,

la péroraison du sermon de M. Giiizot (lequel par parenthèse a un parfum plutôt catholique que protestant) parle des espérances trompées, des défaites des grands guerriers, des échecs des plus grands politiques, des ruines des plus grmids établissements. Toutle monde a pensé que M. Guizot faisait allusion surtout à lui-même, au 24 février; et cette supposition est vraisemblable. M. Guizot ne doit pas admettre volontiers de plus grands hommes que lui. Il a exhorté l'assistance à penser au ciel trop oublié.

Cette bénédiction de la fin n'a touché personne. S'il y a des ruines, des doutes, des désillusions, des colères, des oublis du ciel, à qui, pour une part, en attribuer la faute? A M. Guizot. Vous parlez de démoralisation! Qui donc a corrompu? Vous dites qu'on a des ambitions effrénées! Rappelez-vous quelles leçons vous avez données, quels exemples vous avez légués, quel soulèvement vous a renversé au 24 février! Il est bien touchant d'entendre la personnification du matérialisme gouvernemental nous parler avec cette componction ! 11 est bien temps ! et ce n'est pas vous qui nous sauverez.

On dirait, en entendant M. Guizot parler avec ce ton tranchant, qu'il a été foudroyé en 1848. 11 se livre à des effets de front titanesques. Mais, quand on se rappelle l'éboulement de son système, on voit bien que, s'il sent le roussi, c'est qu'il est tombé de lui-même dans le feu, et toute la fierté de son attitude d'aujourd'hui ne compensera jamais la profondeur de l'humiliation subie alors. Il s'était placé, disait-il, plus haut quêtons les dédains ; et il a suffi d'un coup d'épaule dans le perchoir pour accomplir cette chute qui datera dans l'histoire des conquêtes faciles

M. Guizot devrait faire lire ses sentences par d'autres. II y . a du bon dans sa morale débitée. Par malheur, en l'écoutant, on pense à lui, et non à elle, et il se fait un tort qu'il ne peut racheter qu'en se taisant.

1" Mars 1857.

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