GÉRARD DE NERVAL
Pauvre Gérard de Nerval ! Que de phrases n'a-t-on pas faites sur cette agonie si bien cachée, sur cette fin mystérieuse et qui ne sera jamais éclaircie ! Nous éviterons ces dithyrambes funéraires ; mais il nous est impossible toutefois de ne pas constater l'émotion poignante qui nous a saisi à la lecture de ce volume (la Bohème galante), si souriant et si triste, plein de vagabondage et de douleur tordue dans un sourire. En le suivant, cet Hamlet de la rue de la Lanterne, à travers le dédale des voies tortueuses, des bouges de la Halle, qu'il peint avec le pinceau d'un Flamand et la mélancolie de Sterne, nous voyions toujours trotter devant lui, comme le barbet de Faust, le corbeau sinistre qui s'est perché sur les barreaux où pendait son cadavre. Ce livre, plein de jeunesse et de tristesse, est l'avenue de ce cloaque où son âme a jeté la guenille de son corps.
Gérard de Nerval est le plus sincère, je devrais dire le seul sincère des écrivains qui ont pris à tâche d'initier le public aux mystères de la vie parisienne. Sa flânerie n'est pas une pose, sa fantaisie est bien l'inquiétude d'un cœur qui a perdu sa route et qui ne la retrouvera jamais. La grâce naïve avec
laquelle il raconte ses impressions, la gaieté facile qui se mêle à ses récits, l'absence absolue de tirades humoristiques ou de traits prétentieux, tout révèle la bonne foi d'un touriste qui cherche les égouts pour se rapprocher de la terre, et qui, (( sortant au matin de chez Paul Niquet, comme Dante sortait de l'enfer, respire avec bonheur le parfum des fleurs entassées sur le trottoir de la rue aux Fers. »
Ce qui constitue l'originalité sérieuse de cet écrivain charmant, c'est ce goût pour les explorations souterraines associé h une délicatesse de sentiment, à un charme de style qui ne sont jamais en défaut. Il nous souvient que quelques semaines avant sa mort, au milieu des divagations les plus folles, Gérard s'interrompait pour excuser une expression un peu incorrecte échappée à l'entraînement du dialogue. L'artiste veillait toujours en lui; et nous croyons que, jusqu'à l'heure suprême où il a espéré la vue de Dieu, il est resté ce qu'il était, le bohème intelligent et raffiné. Le choix de ce lieu formidable, de cette rue inconnue à tout Paris, de cette fenêtre horrible, de ce corbeau voisin, est peut-être le dernier calcul d'un artiste qui a arrangé le décor de sa mort, comme il avait toujours cherché le décor de sa vie.
11 serait ridicule et odieux de blâmer une pareille existence. On l'observe, on la constate, on la plaint; voilà tout. Gérard est un fils direct de Rousseau ; il en avait la mélancolie, la douceur parfois un peu amère, la modestie apparente, Torgueil caché, la réserve bizarre auprès des femmes, l'ardeur, le besoin des courses solitaires, et puis enfin la folie. Rousseau errait dans la campagne, il découvrait la nature; Gérard, malade au suprême degré de la mélancolie du dix-neuvième siècle, redoutait les champs, et, s'il allait se promener à Ermenonville, c'était pour retrouver le tombeau do son maître; il avait dans la tête une campagne idéale, des cieux-féeries qui l'empêchaient d'herboriser; et dans le ruisseau boueux de la rue Saint-Honoré, que M'"^ de Staël regrettait, il voyait des fantômes passer aussi purs, aussi frais que s'il se fût penché