GÉRARD DE NERVAL
sur le cristal d'une fontaine. Je crois que Gérard avait la même façon de travailler que Rousseau, et que ce style facile était le résultat d'efforts laborieux. Quant à sa prétendue modestie, j'estimequeles critiques qui l'ont exaltée outre mesure à propos de sa mort, se sont trompés. Je ne lui fais certes pas un reproche d'avoir eu de l'orgueil, mais je pense qu'il était, sur ce point, fier comme Rousseau, c'est-à-dire en dedans, n'osant pas montrer au dehors ce sentiment de lui-même qu'on eût pris pour de la vanité. Les gens humbles et modestes ne se tuent pas. Tout suicide est le défi d'un orgueilleux. Gérard a révélé son secret en se tuant, secret d'ailleurs soupçonné par tous ceux qui ont eu quelques rapports littéraires avec lui. Doux, bienveillant, indocile à la critique, appréciant et faisant apprécier son œuvre, il avait de lui-même, de sa valeur, une conscience inflexible qui ne choquait pas, mais qui pouvait souffrir et saigner secrètement des familiarités tolérées du premier venu. Dans ses accès de folie, il se laissait aller avec abandon à cette estime de lui-même, et les trônes, les couronnes, toutes les gloires, toutes les beautés physiques et morales, devenaient son apanage.
Dans ce volume que nous venons de lire et où son àme respire tout entière, je lis cette excuse à propos de ses confessions incessantes : « Qu'on nous pardonne ces élans de personnalité, à nous qui vivons sous le regard de tous, et qui, glorieux ou perdus, ne pouvons plus atteindre au bénéfice de l'obscurité. » Ce n'est pas là l'excuse d'un homme modeste. Je soupçonne dans cette vie étrange, qui était double, qui participait de la réalité et du rêve^ des étoiles et du ruisseau, je soupçonne bien des douleurs qu'on n'a jamais sues, bien des suicides avant le dernier. Un fait étrange, c'est la façon dont Gérard traite l'amour. 11 a dit volontiers qu'un chagrin violent, que la perte d'une femme aimée avait été la cause de ses terribles maladies; mais cette liaison jusqu'à quel point fut-elle poussée? C'est là une question que la mort empêche d'être indiscrète, et à laquelle les amis les plus intimes de
Gérard ne sauraient répondre. Ce cœur expansif n'eut jamais de confidents, et dans ce volume, où il raconte sa jeunesse, où il parle des tentations de son âme, il peint de fraîches et souriantes figures de jeunes filles, qui toutes disparaissent au moment où il tend les bras! Ont-elles en effet disparu? Ne les a-t-il pas retrouvées derrière les saules? C'est là une question qui a son importance quand il s'agit de pénétrer les ressources d'une imagination inquiète.
Quoi qu'il en soit de ce problème et de quelques autres que peut soulever cette personnalité douce et triste, regrettons du fond du cœur ce poëte bienveillant, ce littérateur irréprochable qui a commencé par traduire Faust et qui a fini par vivre des voluptés idéales d'un Yalpurgis douloureux. Le livre dont nous parlons aujourd'hui est un de ses meilleurs, un des plus francs ; il laisse bien loin toutes les promenades prétentieuses de ceux qui rôdent autour de la bohème sans oser y entrer. Il restera inimité et inimitable, et il fournira à quelque studieux biographe plus d'un renseignement utile sur la maladie dont est mort ce cœur généreux, cette âme honnête, que M. Gustave Planche a épargnée, par dédain sans doute, mais qui a eu, en revanche, la gloire d'être insultée par M. Veuillot.
1" février 1856.