‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 3)Chapitre 10 sur 22 · M. FLOURENS · texte numérisé non relu

M. FLOURENS

DE LA LONGÉVITÉ HUMAIiNE.

Voici bien autre chose maintenant que l'histoire des peuples, des empiras! C'est le livre de vie lui-môme que M. Flourens nous tend avec les promesses les plus rassurantes. H s'agit bien de nous inquiéter des révolutions, des chutes de royautésl C'est le secret de doubler, de tripler l'existence humaine qui nous est offert, qui nous est révélé.

M. Flourens est un grand savant, assura-t-on. C'est à ce titre qu'il fait partie de l'Académie française, et il nous souvient des clameurs qui ont accueilli autrefois son élection, laquelle avait, aux yeux des malicieux immortels, le mérite de retarder l'entrée de M. Victor Hugo. Depuis ce temps, nous én avons vu bien d'autres; et, si M. Flourens, physiologiste éminent, n'est qu'un médiocre écrivain, du moins a-t-il l'avantage de . faire quelquefois des livres ; tous les académiciens n'en sont pas là. D'ailleurs, depuis sa nomination, le savant fait do son mieux; et nous avons remarqué qu'il saupoudre complaisamment de quelques citations littéraires ses disserta-

U. FtOURKNS 105

lions physiologiques. La Fontaine surtout défraye M. Ftnu* rens; il Tinvoquè n propos de tout. Le bon Champenois fait

pîirlor les bêtes, M. 1 iounns les (lissèi[iie; le jireinier lenr demandait des conseils, des leçons; le second les interro«^^e sur les lois de la vie« Tous deux se trouvent bien de les fréquenter; et l'on dirait que c'est le fauteuil de la Fontaine cpie M. Flouteas a particulièrement reelanié, au nom des butes. Quoi qu'il en soit des motifs de Tambition littéraire de M. Flourens, il est dé l'Académie française, comme il est de rAcitdëmie des sciences, de celle «le Londics, d'K(liiub<>urj(, de Sioekholm» de Munich, de Turin, de Madrid, de Bruxelles, etc., etc.

Est-ce pour remercier tous ces corps illustres, conslilués en général par Télile do la vieillesso sa\aiiio, que M. Flourens a écrit ce Tolumé consolant sur la longévité humaine? A-t-il voulu rassurer tous ces fronts abrités d'abat-jour en leur il»'roulant ks [leispeclives d'au avenir de deux cents ans d'existence vraie 1

Les îmmonels, en général, ont assez peur de la mort, et

ils savent bien que la (jlu[)ai l d'entre eux ne f^a nieront rien au delà de la vie du petit renom qu'ils se sont lait de leur vivant! Ce serait, il faut en convenir, une aimable attention de Ifl'part de M. Flourens. « Rassurez-vous, pourrait-il dire à ses conlrères, on prétend que vous êtes morts au monde; moi, je voua fais Tivre cent, cent cinquante et deux cents ans! J'ai consulté des lapins infaillibles, et les canards les plus authentiques m'ont dumié une ct iuiudeî » Le dictionnaire aurait quelque chance alors d'arriver à bonne fin dans un siècle ou deux; et quelle heureuse influence n'auraient pas sur la littérature et sur le progrès ces Nestoi's bicentenaires, dont le protectorat s exerce déjà si utilement, pendant leur trop courte carrière actuelle !

Il semble que Victor Hugo ait écrit l'apocalypse de ces jours fabuleux en écrivant 1rs Uur graves; c'était la prédiction confuse du poëte avant la découverte mathématique du savant. Si

106 ÉGRIVAmS £T BOMIIES DE LfiTTBES

tout k monde, car M, Flourens ne demande que la sobriété en échange de son seeret, si tout le monde arrivait à cette pro-

lon^^aLion de la vie, quel débordement de la vieillesse sur les jeunes! Que je les plaindrais ces poêles de ving4 ans, ces Uo^ méos de dix-huit ans dans cette , eobue d'aïeux qui n^au-^ raient pas sans doute de raison pour préférer la foi nouvelle, l'art nouveau, Tamour souriant à leurs souvenirs faiié$, à leurs impressions coniites par cent ans de rabâchages!

Ah 1 ne demandons pas à vivre plus longtemps ; lOais; maiiuoiis à vivre mieux et [)lus utilement! Qu'importent cent ans de plus, si le terme est le même et si voiis n'avez fait qu'en assombrir les avenues! La vie suffit au peu d^ bien que nous pouvons tenter. Pourquoi tenir à garda* obstinément la place que les jeunes fécondent mieux? Quand la tâche est ûnie, il faut en. espérer une autre qui récompense ou qui punisse, mais qui complète au delà de la vie la tache d'ici-ba&, « Je veux, disait Montaigne, que la mort me trouve plantant mes choux. » C'est là la sagesse. Plantons nos choMx! çt laisfions-les récolter par d'autres. A quoi bon disputer nn siècle à celui qui nous réserve Tinfini I • ^

Peut-être nous laissons-nous aller, à propos du livre de M. l* lourens, à trop de raillerie et à trop d'emphase. Oublions nos vieilles rancunes contre le triomphant compétiteur de M. Victor Hugo qui Ta rejoint, et ne pensons pas à rAcadémie, pour parler sans amertume de l'œuvre d'un académicien.

M. Flourens s'occupe, dans le volume que nous avons sous les yeux, De la longévité hinume et de la quantité de trie sur le globe; en d'autres termes, il reclierche si riiommc qui a une époque précise d'accroissement n'aurait pas une époque régulière, une limite extrême de vie; et, affirmant avec ua peu trop d'autorité peut-être, le physiologiste conclut que le ebif> fre de cent ans n'est pas trop exagéré pour l'aniLitiun humaine, et qu'avec des soins il est même très-possible de dépasser de beaucoup ce terme si avantageux. Quant à la vie répandue sur leglube, elle est toujums la même en quantité.

Bile ne reeoanneiice pas i chaque nouvel ifiiiîrûdt ; elle n'a commencé qo'nne fois pour chaque espèce, A compter du premier couple créé de chaque espèce, la vie ne recommence plus, elle se continue.

Telles sont tes deux importantes questions soulevées et un peu tin|> cavalièrement résoluos clans œ livre. Pour la première surtout li nous semble que M. ilourens ptocède beauoouf» fhis 'par affirmations que par démonstrations» et, en déffH 'ée toute la oonfiance que l'auteur peut m'inspirer

connue savant, j'aimerais à avoir ios pn^iives do ses prein iîs.

tm^tieUie«Êe eal itn préjugé, a dit Butfon. Ce mot est en quelqueeorle V^pigraphe du livre, et M. Flourens établit tout

d'abord que les esprits se perfectionne al âmrsurr (jueles corps vé(dllissent; c éUiii aussi l'avis de Louis Corrmro^ qui vécut cent ana$'flt4'ëloge de la sobriété et mourut sans avoir porté de lunettes. MflriS elsl-H bien certain ([ue les esprits N ont toujours en augiiientanl de line&sa, de hauteur elde vigueur à mesure quelto'iorps s'affaisse et se détruit? Un centenaire sourd et cacort^rmé' est-il donc Tidéal de la pensée épanouie et triomphante et, s'd est juste d'adinetlre (|uel»juos œuvres conçues e«i a et i e vée s par des cerveaux séniles, ii nous parait juste aussi dtf W& ler'ces réussites comme des exceptions.

Quoiqu'il en soit, M. Flourens partap^e ainsi la vie luimame : de ia iiinssance à dix ans, première enfance; de dix. i'^ttfigfli' seconde enfance ou adolescence; de vingt a trente, [>remicre jeunesse: de trente à quarante, seconde jeunesse -, de quaianie a cinqua nie-cinq, pruuoer âge viril ; à soixantedû&Ms eommence la première vieillesse, qui s'étend jusqu'à qmi w* ttin gt-cinq ans, et à quatre-vingt-cinq ans commence la seconde pt dernière vicilles.^e.

Il est impossible, ou le voit, d'y mettre plus de bonne vo* loahéi et si messieurs les académiciens ne sont pas contents, ils seront bien difficiles, l/auteur conclut et base ses divisions sur ce r;MM iTmement : A dix ans se termine la seconde demittdn; d'où la première phase de l'enfance ; à vingt ans, les os

sont réunis a \em èfdphyseSj ei.le.Gorps ne grandit plus; c'est h lin de la secourt piifance. Jusqu à (juanmtc ans, le curpi> se développe et s^accroit; luaiaà quarante aaa li reste slalîonnaire (l'obésité, la graisse ne sont que des siiperfluités qui s'ajoutent au corps et ne le constituent pas). La première jeunesse Unit donc à quarante ans ; de quarante à cinquantecinq, je corps s'affermit, se perfeetioane ; c'est Vinlfigaruiùm djes tissus, e*est la virilité ; ce n*est pas encore la vieillesse, qui ne commence qu'à soixan^-cinq ou soixante-dix avec lu dégénéresoeifece.

QaaBt aux calculs sur la longévité huaiaine, H. Flourene les appuie sur Us laits liistorifjue^ et sur l'observatioii piiysiologiquc. (]ctte deriuère seule peut constituer un argument nouveau et véritablemenl sérieux; Buffon avait dit que la durée totale de la vie pouvait se mesurer par celle du temps de raccrois- , sèment; M. Flourensa repris cette idée, et, trouvant le tenue de l'accroissement humain à vingt ans par la réunion des os à leurs épiphyses, il conclut que Tbomme doit vivre cinq fois vingt ans, c'est-à-dire cent ans. De môme <jiit' le cliaiiieau vit quarante ans, puisqu'il est formé à huit ansi que le cheval vit vingt-cinq ans, parce qu'il a ses os réunis à cinq ans, e4c. Mais ce n'est pas tout : si nous sommes en droit de réclamer maintenant jusqu à cent ans de vie réelle, M. l*lourens veut que les sobres el les habiles puissent rêver quelque chose de mieux encore. « Il est de tsit, il est de loi, e*esl4-dire d'expérience gcueraie dans cette classe (celle des mammifères), que la vie extraordimire peut s'y pi'ohnger au double de la vie ordinaire. De même que la durée de raoeroisaement raul* û\\\\é un certain nombre do lois, multiplié cinq fois, tlonue la ' durée ordinaire ilc la vie, de même cette durée ordinaire multipliée deux fois donne la durée extrême, lin promier siècle de vie ordinaire f et presque un second siècle, un demi-siècle au moins de vie extraordinaire^ telle est donc .la perspective que la science offre à l'homme, i» /

Kous voici donc tous et bien dûment avertis, Ne parlons

M. FUHJRKMS 109

plus de la brièveté de nos jours. En ëvilani avee soin catarrhes, fièvres, peste, rhumes, et le reste, nous pouvons vivre

centenaires! Quel malheur que M. Flourens soit tsi jeune, qu'il n'ail pas encore expérimenté, et que nous soyons obligés d^aMadmiu^ siècle on deux avant de savoir si nous pouvons

vivre cent cinqn;ini(^ iuisî

•^k*. seconde partie de ce volume, qui traite de la vie, do son appsciliMî de sa quantité, contient, sur les diverses révola* tiens du globe, sur les animaux antédiluviens, sur tous les mjsièreà de reniaiUcuienl successif du monde, des détails cofîeax» des recherches ingénieuses, nous n'osons dire des déeoiiVMles, car il faudrait, pour contrôler les assertions de M. l lûurens, une aulorilé que nous n'avuns pas. Il nous a suffi de le lire au point de vue philosophique et au poiot de YB» Kitéraire. Comme philosophe, M. Fiourens ne nous parait pas de la nonchalance de MoniLiii;ii"' à l'endruit de la mort. H tient beaucoup à la vie et veut qu'un l'aime ; ce n est pas un mal. Mais nous préférons en général des préoccupations plus détachées de Tintérét contemporain. A quoi bon être savant, fouiller la nature, ensanglanter sus poings dans tuuics les entrailles, pour chicaner la mort sur quelqui^s misérables améeat Je ne crois pas que nous ayons, au point de vue molal, rien à gagner à raccroissenH iii de la loni-^évité. Le grand problème, ce n'est pas de s installer plus ou moins dans le fini et le périssable; c'est de se préparer à l'infini et de comprendre Véleraiel. Montaign(\ que j ai déjà cité, dit encore: « Il est incertain où la mort nous attende ; alieaduus-la partout. La piéméditation de la mort est préméditation de la liberté... Comie nostre naissance nous apporta la naissance de toutes choses, aussi fera la iiiorL de toutes choses nostre mort Parquoy c'est pareille folie de pleurer de ce que dlcy à cent ans BOUS ne vivrons pas, que de pleurer de ce que nous ne vivions pas il y a cent ans. La mort est origine d'une aultre vie; ainsi pleurasmes-nouâ, ainsi nous cousta-il d enlrei eu ct;Uccy, ainsi BOUS dépouillasmes-nous de nostre ancien voile en y entrant. »

110 ËGRIVA1^S ET UOMilES DE LËÏTAES

J'en demande p9rdou à M. Flourens, mais je sais de l'avis de Montaigne, et je le trouve, comme philosophe et comme moraliste» d*un souffle plus puissant, d'une raison plus hante. Au point de vue littéraire, le livre dont nous venons de parler, écrit par phrases brèves, n'aurait aucune prétention, sans les vdléités de citations, sans les vers de la Fontaine qui s*enlremêlent à la prose. C'est en somme un ouvrage eurieux, amusant, mais sans profondeur et sans élévation; l'esprit s y trouve, mais ménagé. C'est une agréable dissertation ; mais celui qui doute des faits avancés par l'éminent physiologiste ne garde rien de celle lecture.

Février 1855.

M. LAA'FREY

L ÉGUSË £T LES PIULOSOPli£S AL bïXrHUmÈML âlËCLfc;.

Nous nous félicitons d'arriver un peu tard pour juger à notre tour te livre 4e M. Unfrey, VÈgliêe et les philotofhm €H dix-hmtiême riôde; car de eette meniàre nom avons

toutes les pièces du procès que la réaction et le juste-milieu philosophiques oat voulu lui intmter, el en constatanl les mérites d'une oeuvre que nous revendiquons, avec quelques

réserves, toutefois, nous poun uîis nrttenient «^îablir la place que nous voulons prendre àsm h grande bataille dldëes qui se prépare.

Il est inutile de le dissimuler, autant qu'il est insensé de ne pas le voir» les mensonges ont fait leur temps; les transactions de conscience sont devenues dinutiles lâchetés; le sphinx a rétrém le défilé sur le seuil duquel il se tient aveo menace: il faut répondre ou périr. Quand, dernièrement, certains dévots» à propos de la proclamation d'un nouveau dogme» affirmaient que la paix du monde allait en dépendre, ces bonnes gens mettaient en circulation une idée vraie, dont on a eu tort de se moqiter. Oui» ce que le monde attend pour

112 ÉGUlVÂiiNS ET HOMMES D£ LbTTilES

rentrer dans son repos, eo n'est pas une fonnnle politique, ce n'est pas un remaniement des empires : c'est un Credo.

Nous n'avons pas à examiner ici de quels éléments probables se composera cette charte de Tàme, et s'il suffira de quelques réformes dans les dogmes établis pour que la longue inimitié qui persiste entre la raison et la foi soit apaisée. Ce qu*il nous suffira (le préciser, c'e^t que nous allons aux grandes assises de la conscience^ et qu'avant peu il faudra interrompre toute besogne guerrière, tout débat diplomatique, pour ouvrir le concile de l'avenir. Nous n'en sommes pas encore à ce jour de mêlée générale; ce n'e^t pas encore la révolution, ce n'est que rémeute; mais voici d'inquiétantes barricades, et déjà les hommes prudents cachent leurs anciennes cocardes, tandis que les ambitieux ou les vjiinqueurs surannés des précédents combats viennent nous tendre leurs oripeaux passés de mode.

On se plaint de la littérature proprement dite; elle n'a plus ni invention ni verdeur. 11 arrive pourtant que les forces yives qui devaient la féconder avec la génération nouvelle ne s'en servent que comme d'un moyen, et vont tout d'abord

aux grandes questions, aux formidables pioblôrnes. Il n'y a plus que des vieux enfants gâtés qui fassent aujourd'hui de l'art pour l'art, ou bien des philosophes sur le retour, qui cherchent à tromper leurs remords et leur inipuissanco par des fadaises sentimentales. L'éclectisme, iionteux de ce qui va se foire sans lui, et par-dessus lui, s'arrête en route, et s'en tient à la reconstruction d'une sorte d'imtel de Rambouillet* L'homme moderne lui fait peur; il est tiof» |)àle, trop maigre, trop songeur; mieux vaut déterrer les belles dames du temps passé! — Pauvres écoliers! vous souffrez, vous doutez, il vous faut des principes, une croyance. Kcoutez-moi ; je vais vous dire les charmes de madame de Longueville; quant aux opiniâtres, voici un vieil os dont j'at fait sucer la moelle à toute une génération; qu'ils essayeut de le ronger! — Et

M. LANFAëï

M. Cousin jette sur nos tables me nouvelle et bien inutile édition de ses Premierê eMÛ de plUlosophie.

fidition iBUtilel disons-noos; eh bien, non; c'est une loi prov identielle qui pousse dans la mêlée ces premiers chefs qu'il est temps de faire entrer aux invalides. Dans cette Josa* phat où gisent déjà leur politique, leur gouvernement, toutes leurs institutions mortes, il est bon que les philosophes de 1830 s'avancent à leur tour. H. Cousin comprend comme iiOBt«pi*U eel lempe d'en finir avec lui ; et voilà pourquoi, sans se nlkft Mtran^t aux idées qui nous agitent, il nous tend son livre.

Pour nous, qui croyons aux destinées de la littérature purifiée par les grandes préoccupations du moment, nous voyons un heureux symptôme dans des livres comme celui de M. Lan- . frey. Nous estimons ces jeunes hommes qui préfèrent l'étude à la fantaisie, et qui font des livres sérieux et convaincus, tandis que leurs maîtres descendent aux futilités biographiques et s amusent aux vanités littéraires. Lors môme que l'ouvrage dont nous allons rendre compte n'aurait pas toutes nos sympathies, nous l'applaudirions encore comme un exemple salutaire, connue un noble conseil. Voilà ce qu'il faut étudier, ce qu'il faut écrire, et M. Lanfrey est logique; comme l'était aussi dans le camp de nos ennemis ce pauvre M. Nicolardot, dont nous avons parlé autrefois.

Nous serons donc parfaitement à l'aise pour dire toute notre pensée sur ce livre, qu'on accuse de trahir les tendances de Fanfemr, et qui est un travail trop consciencieux pour qu on ne le discute pas franchement et librement. Le Journal de» débats s'est ému le premier de cet audacieux défi. Il a senti qu'il y avait là un ennemi, et il a dénoncé aux partisans du far-njente éclectique celte jn ovocation d'un esprit libre. A quoi bon, a-t-il dit, se prononcer entre lËglise et les philosophes? Il est si doux, si commode, de se blottir dans c un justemilieu, » etde ne pas formuler de foi précise! Mais le temps ' est passé, nous le répétons, de ces accommodements perfides.

Nous savons où conduit votre doclrine, et après les ruines au milieu desquelles vous nous avez abandonnés, il y a de l*im-» prudence et de raveuglement à.vouloir nous ramener à celte politique doucereuse qui engourdit 1 ame et corrompt la conscience. M. Lanirey a répondu à cette dénonciation ; il a pro> testé avee vivacité contre ces réserves àe&jémites de l'incrà- MUé. Nous unissons notre voix à la sienne. Il faut choisir ; on ne peut plus, après le troîible de ces dernières années, ne pas se décider pour un drapeau ou pour un autre. Vous devinez le combat qui se prépare, et vous voules rester à ïé* cari, juges des coups, et offrant aux vainqueurs et aux vaincus l'intervention d'une diplomatie sans principes. Mais il est trop tard. A chaque révolution on vous a jeté ce mot; il vous condamne et vous désarme. Vous accepteriez volontiers, eonune en lë48, une réforme; mais déjà le mouvement \ (*us emporte. Février vous a punis de votre entêtement par la République; la révolution philosophique dont nous sentons les premiers ébranlements vous fera entrer dans des régions imprévueSy où vos panacées paraitront aussi arriérées, aussi ridicules, aussi impuissantes que paraissaient rètre, après février 1848, la politique et les moyens d'action de M. Guizot.

Une Revue, avec beaucoup plus d'adresse que le Journal dee Débats f a aussi attaqué le livre de M. Lanfrey, et, mettant le doigt sur le seul défaut de cet ouvrage, a tiré parti de cette découverte [jciur rendre toute Técole du mouvement solidaire de l'hérésie d'un de ses soldats.

« 11 nous a paru bon, dit la Reime cmtemparaine^ de faire voir ce qu'il y a de faiblesse et d'emphase, de prétention bruyante et de stérilité dans cette philosophie de Tavenir qui s'annonce avec tant de fracas dans le monde, et qui commuée par proclamer son indifférence absolue, sa neutralité , presque ironique dans ces deux questions si chétives, il est vrai, la question de Fâme et celle de Iteeu. » U est facile de triompher, en cherchant dans un livre ét en ne trouvant pas ce que l'auteur u a pas voulu y mettre, et en attribuaui d'un

fil. UIMPRET 115

autre cAté à tout un parti l'opinion individuelle d'un de ses membres. Comme nous aimons les positions nettes et tranchées, nous allons répondre catéguriqueeient à ce double repliée el préciser le point qui nous lie à M. Lanfrey et le point tgiii peut nous en séparer, pour quelque temps peut-être.

Il est vrai que Fauteur, avant à tracer le tabloau de la graild^ lutte de l'Eglise ai dis [jiuiosopheii au di\-liuiiième «îMe»xr»'eet préoccupé surtout des ruines faites par la raison; 3- #*est passionné pour Voltaire et nous fait assister avec line émotion chaleureuse à tous les crrands coups portés par ^ iavjuicible démolisseur. Mais de ce que M. Lantrey n'a pne^em- devoir ajouter des formules personnelles ; de ce que le savant iBt jeune écrivain a eu la modestie de réserver l'aveu de ses upiniuns; de ce qii il n'a pas affirnK' [uiur l'avenir, en êfêMÈ nié pour le passé» s'ensuit*il qu'il ait en profond dédain VéméetJHmf Qui vous dit que cette circonspection n'est pas l' hommage d'un esprit sérieux ef liniinete, rendu à la ;^iandeur du problème à résoudre^ M. Lanlrey est jeune; il est à l^lgft^où il n'est pas superOu d'employer toute sa força, toutes ses ressources, pour se débarrasser des préjugés, des Joctrines insinuées par rédneation. 11 a fait table rase, j'en convit^ns; mite attendons. U eût été présomptueux de se poser en propMlii ei de prêcher un dogme. M. Lanfrey ne l'a pas voulu. Peuî-ùtiL' n-t-il poussé jusqu'à l'excès ce silence; mais il ne biU^pas vou* dans son livre autre chose que ce qu'il a vouiu y maWiU t e*est^à-dire le tableau des luttes incessantes de la philesof^e et de l'élise; et, sous ce rapport, le tableau èst eSLOcl^ ûdèle, complet. Mais de quel droit, parce in < lie ap- .plaadit i celte œuvre, vient-on reprocher à l'école du prof^fde-se eoncier peu de l'I^me et de Dieut C'est là une induction grave, et, disons-le tout d'abord, complètement erronée lirQu'est-^ce donc que cette réclamation confuse de tous k»lî?m'généreux de ces derniers tempst Que veulent donc MM. Quinet, Michelet, Jules Simon, Jean Reynaud et tant d autres» ne cherchent pas, en dehors des iraditiuns, les

il6 ËGBIVAINS ET HOMMES D£ LETTRES

titres altérés de i'àme individuelle et de la conscience du inonde) S'il est un excès qu'on puisse reprocher à rinquiéte légion qui prépare l'avenir; ce n'est pas de dédaigner Dieu, de le laisser à l écart; jamais, au contraire^ on ne Tisola moins de rhumanité. Vous ne voycK donc pas qu'on veut l'enlever h ces voûtes sépulcrales où TÉglise se fait son geôlier, où les philosophes le laissent dans Tabaudon, et qu on cherche à le mêler aux foules, aux pciuples» en le conviant à une incarnation universelle dans l'humanité! C'est la question religieuse qui iranchera la question sociale et la question politique, cela est bien certain; mais nul ne peut dire ce qui adviendra de la lutte qui commence, et c'est un ^i^fument perfide de donner comme la profession de foi 4e tout un parti, qui n'a pas et ne peut avoir encore d'unité, le livre d'un soldat, recrue d'hier, qui n'offre encore que son talent et sa bonne volonté pour garantie.

Le livre de M. Lanfrey n'est pas plus le programme définilir de Técole de l'avenir que celui de M. Jean Heynaud; ces œuvres concourent à la discussion, aident à l'élaboration des idées, mais ne sont pas des évangiles.

Ceci nous amène à spécifier les éloges et les critiques que nous aurons à adresser à l'auteur de V Église et les phiUxKhphes au dix^huitiême siècle. Dans ce travail, où Térudition, l'observation, l'intelligence de Thistoiie, sont unies à un style vif et souvent coloré, M. Lanfrey nous semble avoir trés-ha* bilement mis en lumière les services rendus par la philosophie ; il n'aflirme }i;is, riinsi que feignait de le croire le critique des Débats^ qu'avant le dix-huitième siècle il n'y avait pas de civilisation en France; mais il soutient, et, selon nous, il prouve que la civilisation contemporaine a sa date récente.

11 débute par la révocation de l edit de Nantes, et il montre, par les emprunts faits aux procès-verbaux des assemblées du clergé, que c« crime dé Louis XIV ne doit pas être mesquinement attribué à riiitloence d'un conlesseur et de madauie de Maintenon. Les sollicitations, chaque jour plus pressantes, de

M. UMFREY

ces réunions ecelésiasiiqoes, mettiiienl Louis en mesure de se prononcer, et en firent un seetaire. On sait les effroyables résultats de ce fanatisme. « Trois cent mille Français s'acheminant, à travers mille dangers, vers un exil éternel et maudissant la patrie qui refuse de les nourrir; ceux qui restent, réduits à choisir entre la messe et 1« prison; les enfants arraeëéié leuià mères; les ministres pendus ou envoyés aux galéfiSf te famines foulées aux pieds de^ chevaux; les morts tffaiÉia wr h daie ; (e royaume entier couvert de sang et de ruines : » voilà le foi fa il de Louis XIV. M. L;mfrev en a cherché et cImI rement démontré rinspiratiou* Suivant avec une infati gaMe attenlion le mouvement ascensionnel de la raison, i'aslMur nôusUi fait voir se dép^a^eant des entraves, s'essayant à parler, élevcint la vuix, diaculaiit, a iiieiuie que l Eglise (eetio tgtise du dix-huitiéme siècle» qui vit Dubois sacré par Masiflloat) s'aaiioindrit et se corrompt, pour être flétrie, à la dernière heure du règne de Louis \M, d;m> la jjorsoinie du eaidtttai de Bohan, ce débauche condamne comme escroc. Saaa attdtt doute, M. Lanfrey n*a eu qu à coordonner les premaféomiee par rhistoire; mais il a apporté dans ce travail un difîcernement remnrijiialile, et ce livre est aussi habile que l'était pou le livre contraire de M. Nicolardot.

IWlura est pour l'auteur le dix-^huitiéme siècle incamé. Il ne peut se lasser d'admirer ce sublime railleur; il se passionne pour toutes ses colères, et résume en lui toute la vigueur, UMal'ëMVgie do cette grande époque philosophique. Nous b'msm anenne objection è faire à ce panégyrique. Nous pensons toutefois (ju'il peut y avoir un danger dans celte exclus*«a>a^iratioa, et nous croyons que M. Lanfrey est involontiiMMBl(in}fMl6 envers Rousseau. A coup sûr, il rend hommage an pauvra mélancolique des Gharmettes; mais cette justice, un peu écoui tee dans son expression, ne nous suffit pMçat à'fiétë de l'explosion^ sans cesse renaissante, de sa t»*n- MMîyiwr 'lMtaire^ on trouve la part de Jean Jacques bien maigre; cl on comprend mieux le reproche fait par les louv-

ii8 ÉGRlVAl^iS £T UÛMM£S.D£ LETTRES

naux et les revues dont nous parlions, h \\. Lanfrey. Il a craint le sentiment et s est mis un peu en garde contre la mélancolie de Rousseau. C'est là ce qui fait croire a on dédain de i'àme; et c'est aussi ce qui nous fait faire des réserves dans notre accueil.

Voltaire a Timmortel honneur d'avoir commMieé la lutte» d'avoir été in&tigable, et son éclat de rire est resté dans les

échos de la France de 89. Mais il a démoli surtout; mais il a nié ; mais son œuvre eut été stérile» s'il ne s'était trouvé là une imagination tendre et maladive, pour initier à la rdverie féconde, à la consolation, à Tespérance, pour fonder en un mot. Voltaire a fait une œuvre de chirurgien. A ce monde nouveau, qui s'agitait dans les flancs du passé, il a ouvert violemment une issue; mais l'enfant eût grelotté nu sous ce rire éternel et desséchant, si liousseau ne l eût accueilli, adopté, vétu et instruit; Jean-Jacques est le parrain de notre siéele. Ce magnifique mouvement littéraire qui a été complice àn mouvement social, et qui a préparé les temps nouveaux, vient directement du père de Saint-Preux. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Lamennais, George Sand, procèdent de Rousseau. Ils ont animé la nature, qu'il avait découverte à travers les afféteries et les rubans de son époque; et sous Tinspiration de cette àme ardente, ils ont tous commencé par la plainte, isolée, individuelle, égoïste, pour arriver à l'intuition des douleurs universelles, à l'effusion collective, il ne faut pas renouveler aujourd hui en sens contraire la faute qui fut commise dans Jes pi emières années du siècle. A cette époque, tous les filleuls de Kousseau n'avaient pas le sens de ia grande mission de Voltaire, et dans la réaction sentimentale qui entraînait sous les abris mystiques tous les cœurs tourmentés, on se croyait obligé à maudire l'esprit et le rire. L'anatbéme contre le vieil Ârouet faisait partie de la profession de foi. La tendance actuelle nous pousse à exalter la raillerie de ia rai* son aux dépens du sentiment. Ne cédons pas à ce eapriee injuste. Voltaire et Rousseau forment en quelquesorte un couple

M. UKFBEY

'indrogyne, dans lequel ce dernier représente fiar ses délicatesses, par ses effusions, par sou ardeur concentrée, l'élément MmiDÎn*, H a le don des larmes qui répugnent à Voltaire ; U est dans le dix-huitième siècle le représentant de l'amour vrai, de la vertu passionnée. Ne faisons point divorcer ces ilnnT géikm qm se complètent par leur union et qni se corrigemfr y«i fer Pavire.

M. Lanfrey ne nous semble pas avoir suffisamment senti la Béeessâté de ce rapprochement. Son impartialité le œntraini à tmiim ^hoBHnage à Rousseau; mais en dépit de lui sa prédilection le ramène toujours à Voltnire. Aussi tout ce livre» éerkevec verve, avec animation, manque-t-il d'effluve ; et on a'^'pei&l étonné de voir l'auteur, à sa condusion, se résumer, en offrant à nos sympathies la république des États-Unis, cet idéal des matérialistes, gouvernement fort respectable, faei benoraUe à eoup sûr, mais froid et sec comme un

Celte injustice apparente envers Rousseau , commandée peut-être par les attaques violentes dont Voltaire a été dermèmnent l'objet, est donc la seule et grave restriction que nous ayons à apporter a notre estime pour le livre de M. Lanfrey. Mais après cette réserve, que nous prions l'auteur d'accepter avec la cordialité sincère qui l'inspire, nous constatons que ce travail est un des plm sérieux et des plus remarquables de ces derniers temps. Seulement, ce n'est pas tout de détruire; quand on a la fermeté^ la décision pr<»npte, l'érudition de M. Lanfrey, et qu'on a cette richesse suprême de la

jeunesse, il faut» à travers les ruines et la poussière ([ui s'en dégage, marcher d'un pas rapide à la découverte de la vérité et dn temple nouveau. Ce livre est une négation ; il faut désormais chercher à affirmer. Sans doute le nuage est obscur, et il faudra bien des veilles, bien des travaux pour dégager la

* Ce ipe nom dims ici de Rousacau n'infirme en rien ce que nous en •vone dit à popos det^ fiiKiff tk HmUmgne. ■

120 ÊGRlYAUiS ET HOMMES DE LETTRES

foi nouvelle; mais Dieu oide les hommes de bonne volonté! En n'oubliant jamais que le cœur est l'ange de l'esprit, et pé- Dèlre dans les profondeurs que rimpassible raison ne peot que soupçonner, M. Lanfrey sera un des plus vaillants et un des plus heureux auxiliaires de la grande cause de la liberté de conscience et du progrés. Son début a fait la brèebe da Roland dans le granit ; espérons qu'une source fécondante va ruisseler de ce rue entame. Nous attendons; car seulement alors, en justiiiant nos espérances, eu tenant compte de Ta* mour aussi bien que de Tesprit, en réduisant au sileaee oeux qui Taccusent de dédaigner Tàme et Dieu, M. Lanfrey aura fait un livre que le parti de l'avenu* (selon Texpression du parti du passé) pourra adopter comme son manifeste et son mot d*ordre.

Nous aurions voulu ne pas borner à ces pages d éloge et de chicane notre compte rendu de ce livre ; mais il ne nous reste plus de place pour les citations; contentons-nous de oe portrait de Desfontaines, qui est un des plus mordants et des plus chauds échappés de la verve de M. Lanfrey. il nous a paru que, par oortaines touches magistrales, cette caricature pouvait convenir aux cuistres de toutes les époques, et que nous devions avoir rencontré de nos jours un personnage de cette couleur et de cette allure.

« Son style, sorte de compromis grotesque entre le catéchisme poissard et le catéchisme des sacristines, crie et titube comme un homme pris de vin. Ses philippiques ressemblent à un sermon prononcé dans une orgie. Il ne connaît qu*nne figure de rhétorique, Tinjure; qu*une forme de raisonnement, l'injure; qu'un genre de polémique, l'injure. Mais dans sa régie de conduite, il admet jusqu'à trois procédés diOéronts : I* la calomnie; 3* la calomnie; 5"* la calomnie. Il s'appelle le le chrétien par excellence; il surveille ledugine et maintient la discipline; c'est sa chose, son patrimoine, son pain quotidien; il en vit comme l'insecte vit de la plante qu'il ronge- Une seule chose égale son effronterie, c'est sa lâcheté. Dans ce

M. UNPRBY 1^1

bandit^ il y a l'âme d'un cuistre. 11 vous a insulté el déshonoré; mais ses principes lai défendent de se battre, — le efarétien ne se bat jamais. Enrevanehe, on le bat quelquefois,

C4ir c'est l'écueil du métier. Son échine de cynique appelle les cottpa de bâton; elle y est vouée par une sorte de prédestinalioa* ^iii pourrait compter les soufflets accumulés sur sa face iiiipiuîente? Lui-même V(M}s «lira ([u'il n'on lu nt pas registre. Autant û est prodigue d insultes et d'outrages envers le faibie, auUMI#^M toasMei mielleux» souple et rampant avec les poMMMa. Il a pour la force je ne sais quel culte superstitieux et barbare, parce que la crainte est le seul sentiment qui parle à 9m emr. C'est lui qui a dit : s Le glaive est sacré. » Éternel oi^at d'opprobre et de mépris, indécis entre le monstre et la caricature, ce typo igauLlc (jui sr riuiiiinait Desloutaiiiiîsau dânûer siècle, et depuis n'a lait que changer de nom en dhiBgMiit d'époque; ce type ne s'évadera pas des gémonies oô rhîstoire emprisonne, marquée d'un fer rouge, la sinistre armée du crime et de r ignominie ! »

€• iKntrait est ressemblant, car Desfontaines est immortel. El 3 m'est pas liesoin de parcourir l'univers pour le rencon* trer; il d(ut iltuiiiici bavant el buvant dans quelque coin de Pâfii. Hr Lanlrey a prouvé par cette page, et par quelques aatm^ qu'aux mâles qualités de l'historien il sait au besoin joindre rimagination et le coloris du poêle liaison de plus pour iiuus d'être sévère dans notre estime. Ce serait méconna i mi k portée d'un pareil début que de se borner à l'ap-

àviil 1965.

L'ACADÉMIE ET LES ACADÉMICIENS

Page 1