BÉCEPTION DB N. ERNEST LEGOUVÉ. - RÉPONSE DE M. FLOVRCNS
Nous sommes daas d'excellentes eonditioiis pour juger la
dernière solennité de TAcadémie française : nous ne l'avons pas vue. Ni les orateurs» m le ehanue d'une diction savante, ni Tennut d'une psalmodie monotone, ni les assistants, ni M. Sainte lieu ve, ni M. Nisard, aucune influence heureuse, aucun souvenir désagréable ne viendra mettre notre impartialité en péril. Nous examinerons en critique deux opuvres littéraires refroidies et figées eôte à côte dans le même journal; et comme nous lirons avec une attention scrupuleuse les deux discours traditionnels, nous ne courrons pas le risque de blâmer ce que nous aurions mal entendu, ni d'applaudir ce que nous n'aurions pas entendu du tout. 11 y a donc une intelligence pariaite de ses véritables intérêts et une précaution fort habile dans la parcimonie extraordinaire avec laquelle l'Académie réserve des places aux littérateurs pour ses solennités
L'ACADÉMIE ET LES ACADÉMICIENS W
littéraires. Évidemment, ceux qui aiment a écouter pour np- {MTendre, à trouver des idées sous les mots, n'ont rien a laue ces joiin-là. On agit avec prudence en les tenant éloignés. Il faut à ces Teprésentations, qui n'ont pas de lendmain, le public aimable des premières représentations. Un auditoire indépendaiàt. ne pourrait-il pas apporter quelque turbulence dans oe eahne sanctuaire, et FAcadémie, qui s*est entendu reprocher hicn souvi'iU n'avoir pas assez d'égards pour la litteralure, ne prouve-t-elle pas, au contraire, son estiiii>' et son respeec pour les littérateurs en ne les invitant pas^ Les damea^ les gens du monde, sont les spectateurs obligés de ces jeux innocents, où Toia s ai:*juiUe J un discours lommti d'uue pénitence ou d'une ebarade; c'est le plus souvent de Téloqnence d'amateurs^ servie aux invités comme des friandises de ménage. Chacun, par politesse, se récrie, savoure le bonbon, en redemande encore, se pame avec complaisance, et oublie en sortant ses émotions d'étiquette et ses «pplaudissemenàs dé bonne compagnie. Encore une fois, les artistes n'ont rien à v un dans ces réunions. Voilà pourquoi on ne leurJoiuie pas de billets, et voilà pourquoi nous rendons compte de la irieeptiott deM« Legouvé, apr^ une lecture comparée des deux morceaux exécutés par les deux principaux amphitryons du dernier raoul académique.
!4>0nia fait bien des épigrammes sur l'Académie. Je crois que la ÉwtMauMPoyen d'y mettre un terme serait la publicité des
séanci^s ordinaires : ce jour-là serait le coup de £rràce »les maumîs^isants. Quand on verrait dans quois travaux illusoires, dta^iqmb amusements stériles, se passent les récréations du jeudi, Fesprit le plus épigrammalique seniît désarmé, et l'opii^aa publique avertirait sérieusement alors les hommes de §lÊÊd^pi-lm bommes de talent de ne point aller se fourvoyer iaHfUBaiiewnpagnie qui ne fait rien, qui n'enseigne rien, (|ui ne conserve rien, et qui exige des sacrifices, des pactisations««aii¥ei^t excessives de la part de ceux qu elle admet à nMBMttriie son tnsignifianoe. Est-cola pureté de la langue,
ÉCRIVAINS ET HOM^iËS D^; LbTTa£S
son génie, son esprit que l'illustre corps a la mission de sauvegarder? Mais par quels travaux, par quelles œuvres éclatantes, cette réunion d'hommes supérieurs manifeste-t-elte œtte mission? Un dictionnaire, toujours commencé, jamais lini, qui proscrit des mots dont sa préface môme offre de nombreux échantillons, voilà Tœuvre unique. Mais après? Quelles publications» quelles recherches, quelles découvertes sont entreprises? Quelle parole de reeonfort, quélie leçon en* tend-on descendre de cet Olympe, aux heures de doute artistique et de défaillance morale? Cette forme prétentieuse qu'on appelait la forme académique, ce tour convenu et gourmé, imposé aux idées et aux choses, n'existe même plus. L'Académie a perdu son style; perte médiocre après touti il n est point offert de récompense à qui le rapportera.
Hais, dit-on quelquefois, l'Académie est un salon où Ton sait causer avec grâce, avec courtoisie; on y entretient le charme des^procédés délicats; l'urbanité française, effarouchée par les révolutions, s*est réfugiée dans ce colombier. C'est là qu*on voit encore de véritables grands seigneurs et de beaux diseurs. On explique même par cette rnison l'affluence toute particulière des dames aux Jours solennels. Eh bien, nous croyons que sur ce point encore il &ut se garder de coiRovoir trop d'illusions. Si VAcadémie est un salon, c'est un peu à la façon du salon de Curtius, avec des têtes de cire qui ne disent rien et des habits brodés. Mais» quand le phénomène de la parole est permis à ces représentants de l'urbanité française, presque toujours ils en n basent pour se faire en fort mauvais style de fort mauvais compliments. Je n'en veux pour preuve que le discours de M. Flourens, qui a dit i\ M Legouvé : '( Nous ne vous avons nommé que par égard pour M. votre père; vous n'avez fait que des petites cboees; votre pièce la plus spirituelle est de M. Scribe; quant à votre livre sur les femmes, c'est de la galanterie sans portée et sans utilité. » Sic* est ainsi que l'urbanité s'exprime, l'Académie iera bien de dcmner une nouvelle définition de ce mot
L'ÂCADÉMiË KT ïâ^ ÂCADÉM1C1E>S. 125
dans son dictionnaire. Mais, objectera-t-on, M. Flonrens n'est pas un grand seigneur! Puisqu'il n'est non plus un écrivain, qu*6st-c6 qu'il fait donc à l'Académie? Hélas l il n'y fait rieo, comme les autres; on peut donc Vy laisser sans inconvénient.
Ciiose étrange 1 et qui prouve Tirrésistible violence des dépravations de goût et des préjugés : tout le monde avoue plus ou moins explicitement ce que nous venons de dire; tout le
monde se moque de l'Academio, et tout le monde veut en être, même des vrais littérateurs, même des hommes de génie. Après avoir conquis la gloire, plus d'un veut momifier sa renommé et sollicite celte consécration, comme si elle prouvait plus qu'un bon livre ou qu un boa drame. Je ne puis attribuer cette ambitioUi trop universelle pour être contestée, qu'à une revanche de Timperfection humaine sur rémancipaiiou acquise par le travail et le talent. 11 y a quelque chose en nous d'ironique et de méchant qui nous pousse à nous amoindrir, à gâter nos meilleures facultés, et les gens qui ont une auréole naturelle autour du front ont parfois la détestable manie de se découper une couronne de clinquant. Pour les uns, pour les plus grands, c'est une sorte de suicide, et chacun sait que le suicide a sa contagion ; pour les médiocres, c'est-ii-dire pour les plus nombreux, l'Académie est un terrain niveleur où les intelligences deviennent confraternelles; où, en se traitant de collées, on peut se croire égaux; où Thomme sans talent, portant le môme habit que l'homme -inspiré, semble le valoir. Dans un recueil de contes d'Andersen, qui vient de paraître ces jours-ci, j'ai lu l'histoire de deux coquins exploitant la vanité humaine, et se disant inventeurs d'une étofle merveilleuse dont on faisait des vêtements splendides, mais rigoureusement invisibles pour les imbéciles. Le prince, les ministres, le peuple, tout le monde alors, ne voulant pas convenir de sa sottise, se lord d'admiration devant ces prétendues étoffes qui n'existent pas. Le prince a l'air de s'habiller et les ministres en vont faire
ÉCRIYAIICS ET HCMMES DB LETTRES
autnnt, quand un enfant, qui n'a pas de raison |)onr n'ètra point sincère» s'écrie que tous ces gens^là sont nus. La voix de rinnocciice sert de prëtexio au sens commun, qui reprend son empire. Eh bien, I babit à palmes vertes ressemble beaucoup à ces étoffes invisibles. On croit s'habiller en le mettant; on se déshabille. On a peur de passer pour une nullité si Ton n endosse pas un uniforme que M. Nisard a endossé; et l'homine de valeur sérieuse, contraint par le respect iMtaaaia,. court le risque d*un ridicule. Une Cdîs qu'on a franchi la seuil de l'Académie, Tesprit de corfis, la discipline, l'indolence paralysent les volontés, et par ie seul fait de son lOitrée à ces Invalides, le génie le plus alerte ressent les premièm atteintes d'une paralysie dont il ne guérit plus. Je compare TAcadémie aux Invalides; c'est la en effet le rapprochement le plus naturel, et dans bien des cas, la seul» excuse de^eertaines candidatures. On va se reposer là des grandes batailles, des victoires ou des horions subis. Le jour d'une grande fête, on a aussi son inoffensive artillerie; on fait du bruit, les passants battent des mains; cela ne tue personne; cela^^aaMse
un peu, ei le lendemain on rentre dans le silence. Quelquefois, les malins mettent du gros sel au lieu de mitraille dans leurs boucbeS'à feu; cela blesse d'une façon cdmiqae,'alieah fait croire qu'on est dangereux. ' *
Nous avons à rendre compte des deux coups de canou échangés ces jours-ci entre M. Legouvé et H. Floureos-lk 4iik gouvé avait mis une poignée de sel dans sa pièce; rens avait cru en mettre dans la sienne. • '
M. Legouvé est un littérateur estimable, un causeur spirituel, un homme du monde, et du meilleur monde* qlâ'iANt tiré habilement de l'éloge de M. Ancelot, et qui se tirera lou- \ Jours avec bonheur des situations périlleuses, iléritiec.d'une renommée paisible et charmante, il a accepté avee<«Bi?liB^ dresse de bon goût la succession paternelle, qui n'a pas^Épéri entre ses mains. Son père avait chanté les sœurs, les épouses, les mères; M. Ernest Legouvé a compris que^ ftftm
L'AGADÉlilfi ST L£S ACADâllCISMS 197
temps (îe problèmes et d'agitations sociales les madrigaux auraient tort, et il a écrit avec une plume parfois éloquente, toujours ferme et' ingénieuse» un excellent livre de morale^ qui était son meilleur titre à TAcadémie, et que par conséquent M. Flourens s'est appliqué à rabaisser. Poëte dramatique, H. Legûuvé a eu des succès dont tout te mérite ne doit pas être attribué à M. Scribe, ainsi que l'a dit encore avee exagération M. Flourens. Il a fait une tra^^ëdie. Médée, qu'il a eu la çhapce de ne pas voir jouée par mademoiselle Rachel, et qui a été Toccasion d'un nouveau triomphe pour madame Ristori, la seule actrice que nous ayons en France. .. pendant deux moi#! Tout sourit donc à M. Ernest Legouvé; l'Académie faisait un peu partie de l'héritage paternel; le fils y a prétendu, par piété filiale, et, ainsi qu'il l'a dit lui-même en eommed- • çant son discours, il a cru n'acquitter sa dette envers son pône que lorsqu'il est monté au fauteuil.
Que dire maintenant des deui discours? Us ont été ce qu'ils devaient être, ce quHIs pouvaient être. Celui de M. legouvé, fin jusqu'à la ténuité, spirituel, plein déménagements, bien écrit, sans haute portée» sans mouvement oratoire, mais d'une lecture facile, un bon article de journal; celui de M. Flourens, gourmé, pédant, haché, ingénieux par intervalles, . toujours mal écrit, a voulu être épigrammatique et n'a été que brutal. Du reste» de part et d'autre» aucune tentative d'idée âevée, aucun souffle, aucune allusion aux ténèbres qui sont descendues dans îe monde moral. (]e sont deux morceaux de littérature; le premier n'a sur l'autre que la supériorité des agréments de style; mais le second est bien plus
acadéiniqu(i par l'allure et par rennui.
M. I.egouvé a parlé en forts bons termes de son prédécesseur» M. Ancelot. Il n'en a pas fait un homme de génie, ce qui eût été abuser du droit d'éloge ; il l'a mis à sa place, parmi ces écrivains aimables du trône et de I autel que la révolution de 1850 a donnés au vaudeville; mais l'occasion de faire l'éloge de la 'tragédie était trop tentante en présence d'un audi-
it8 ÉClUVAiNS ET HOMMES DE LETTRES
loire qui compte l'auteur d'ArbogasUt et h propos de Tau* , leur de Louis /A, pour n'y pas céder. Par suite de c» penchant à être agréable à ses hôtes, M. Legouvé ne s* est pas aperça que M. Victor Hugo était bien loin de là» et il a raillé
les romantiques, par simple politesse et avec un entrain charmant.
U n'eat pas besoin de réfuter cette théorie de la préémi- BCBCe de la tragédie. « La tragédie, a dit M. IjOgouvé, a un
mérite assez rare : c'est qu'elle a été condamnée à mort deux ou trois fois, et qu'elle vit toujours. » Nous voudrions savoir dans quel coin, sur quel théâtre, on ressuscite et on fait vivre des tragédies! Mademoiselle Racbel, qui ne savait jouer que de cet instrunierit solennel, l'a mis à la mode pour elle-même. Racine et Corneille, dont le génie robuste survit au culte de leur muse, lui ont fourni Toccasion de belles déclamations. Mais est-il vrai que la tragédie ait prouvé par ce succès tout individuel, tout isolé, qu'elle était encore dans nos mœurs, dans nos passionst Est*ce que le génie contemporain a relevé lautel de Helpomèneet dérouillé les poignards classiques? Non. L'ivresse des premiers temps romantiques s'est apaisée, voilà tout* On admire, on vénère toujours les grands poëtes pour lesquels la tragédie a été le prétexte de beaux vers et de beaux mouvements, mais comme on admire les monuments d*un autre âge, en les laissant dans le milieu qui les a inspirés. Quant à cette prétention de l'orateur que la tragédie représente ridéal, rhéroîsme, nous aurions beaucoup de choses à dire. Est-ce que l'honnêteté, la vertu bourgeoise, le devoir en frac et en blouse, n'a pas aussi son idéal? Faut-il donc toujours prendre des rois et des reines pour enseigner? Cette distinction que cherchait à établir M. Legouvé entre l'homme et le héros me semble dangereuse, et, si J'osais, je dirais immorale. La vie vulgaire et prosaïque pour laquelle nous sommes tous faits a besoin que nous Mairions notre conscience, que nous la remplissions de tous les bons sentiments humains, courage, patience, travail, honneur, 4>robité, fidé-
lité à la foi jurée, etc... Mais il noas suffit d'être hommes ou de chercher à le devenir, sans prétendre être des liéros! Je me défie de Théroïsme qui a toujours l'air d'un tour de forée de la vertu.
Qu'on écrive [khii nos théâtres des drames en heaiix vers ou en beiic prose dans lesquels on mettra en jeu ies bonnes et les mauYaises passions; qui montreront le père, 1 époux, le eitoyen, la mère» Tamante, dans les conditions réelles, actuelles, agissant et accoii^ilissaiu leur devoir, et je crois que les spectateurs gagneront plus à ces tableaux qu'aux impossibles fécits de Thëramène. On n*a pas besoin tous les jours d'pti e ^land ctHnine le Cid, d'être stoique coinnie le vieil liorace, d'être martyr comme Polyeucte, U ètre prupljtHe comme Joad; mais tous les jours on a besoin d'avoir de Taraoïir pour les siens, de la probité, de la charité pour les autres, de la vaillance contre les obscures mais sérieuses attaques de la vie. fcist-ce à dire qu'il faille se refuser la joie de eontmnpier par intervalles quelque colosse humain de coura^o et de génie? Non. Mais les colosses sont des exceptions qui» par leur diuàeii^iuu même^ découragent 1 émulation bumaiMy au lieu de l'exciter; je ne crois pas qu'on gagne beau* eonp à les contempler. La société de Louis XI Y, qui a vu défiler de si majestueux héros, en psl-elle inoiiii tombée en pourriture souâ Louis XV? Qu'était-ii resté du Cid, d'Uorace« de Polyenete et de Joad sous la régence?
Ce que les moralistes (et les poêles dignes de ce nom sont des uiuraliaiés) doivent surtout rechercher, c'est la consolation des misères morales, c'est le baume pour les blessures quoti* diamee, Tespérance pour toutes les intelligences. On n*a pas tous les jours son pavs à sauver, mais m a luus les jours à le servir; ks venus pratiques du citoyen ont donc besoin 4*ètni; epaeignées plutôt que les prouesses grandioses. On n'a tons les jours à venger son père d'un soufflet, mais on a tous les jours à l'aimer et a continuer son œuvre. Toutes les
pas Cbiméne, mais toutes ont droit à Tes-
m ÉCMIVAINS £T ilOMMI£S D£ LETTRES
iiuie, au respect. Encore une fois, j'admire les héros, mais je crois que leur culle exclusif a des périls. Quand quelques hommes sont acclamés comme des quintescences d'honneur, de genio, de talent, les autres se croient dispensés d'avoir leur part de ces vertus, il se fait une absorption exagérée de la vie sociale par un éeal ou par qaelqnes-uns, au détriment des autres; le siècle des grands hommes amène presque toujours le siècle des petits iiommes. C'est dans ce sens que je trouvais immoral et dangereux ce culte de Théroisme, qui est Je premier prétexte de toutes les idolAtries et l'excuse de tous les feticliismes.
Housseau a dit, et ses paroles résument parfaitement notre opinion sur ce point : « La continuité des petits devoirs toujours bien remplis ne demande pas^ moins de force que les actions héroïques; on eu tire meilleur parti pour l'honneur et pour le bonheur, et il vaut infiniment mieux avoir toujours Testime des hommes que quelquefois leur admiration, n Eh bien, ces règles de la vie ordinaire doivent servir de guide aux poètes dramatiques. Le théâtre n'est point une foire où l'on montre des hommes de six pieds, mais un miroir pour des hommes de notre taille. Quant à l'idéal, il se trouve partout, sous la plume d'un homme de talent, dans Fliistoire de César Birotteau, aussi bien que dans l'histoire d'Agamemnon.
M/ Legouvé a comparé la tragédie à un ballon ; je n'aurais pas tiouvé une meilleure épigramme. Vide, gonflée, et toujours exposée aux coups d'épingle de la réalité, la tragédie s'envole, mais comme la fumée et comme les nuages, dans le vague, et sans pouvoir nous guid^ par quoi que ce soit. J'aime mieux, pour continuer la métaphore, le drame, celte locomotive ardente qui rugit, mais qui court sur le soi, traînant après elle tout un peuple qu'elle porte vers un but déterminé. Mais, après tout, M. Legouvé tient-il à sa définition de la tragédieï iS'est-ce pas là une flatterie de bon ton et une excuse de Médéeî
A propos de. Jfdddé, et pour pfauver à M. Legouvé combien
LâCADI^MIE et les ÂGÂDÉMlClEiSS 131
il esl daagereux de poser eD mati^ d*art des règles trop ab*
solues et trof) restrictives, je lui rappellerai que dans son Histoire morale des femmes^ au chapitre delà mère, il a prétendu que « la iiclioiL théâtrale elle-mAme n'avait jamais osé porter atteinte à ce personnage de la mère. Le théâtre, contiiiue*t-il, a représenté des épouses adullères, des frères ennemis, des fils qui tuaient leur mère; mais une mère qui tue ses enfants, il n'en existe qu'une dans Thistoire poétique, c'est Qéo^ pâtre. »
Ne trouvez-vous pas piquant que ce soit l'auteur de YtOstaire morale des femmes luUmème qui donne Texemple de cette infraction à la loi de convenance imposée pur lui an
théâtre, et que ce soit le type de Médée qu'il ait précisément choisi*^ Les subtilités débitées par rhéroine de M. Legouvé à Jason, en lui reprochant d*étre Tinstigateur du meurtre, n'em-
pècheront jamais ({ue Médée n'ait tué elle-raêine ses enfants. Qu'on lui donne les circonstances atténuantes, mais qu'elle soit déclarée coupable 1 U est donc bien inutile de prononcer des exclusions. Si la tragédie de lEM^est une belle chose, M. Legouvé aura raison contre lui-même. Mais, en attendant, avons>nous tort d'être un peu en déiiance de ses assertions académiques, et ne nous a4>il pas donné le droit de constater la fragilité de ses théories?
Quant au passage du discours relatif aux collaborations, il nôns parait préparer la candidature de MM. Leuven ei Brunswick; c'est tout ce qu*on peut dire. Se mettre deux pour avoir le talent d'un seul ne sera jamais qu'un expédient ; et, bien que je n'aime pas le discours de M. Flourens, je dois avouer cependant qve eeltti-«i a été dans son droit en répondant qu'on ne fait pas des pièces comme le Misanthrope en collaboration. Les collaborateurs sont comme des béquilles ; on s*en passe quand on sait marcher seul ; il vaut mieux s*en servir que de ne pas marcher du tout ; mais ils rendent des services et ne constituent pas un principe. Le travail solitaire, acharné, même impuissanl, rappcurte moins» mais vaut plus
ÉCftlVAlKS ëT HCMMES DK LETTRKS
pour la conscience. On doit s aider les uns les autres dans la tâche quotidienne, mais non pas s'absorber. Il n*y a pas de
nation sans individualités; il n'y aurait plus de Hllérature s'il n y avait que des collaborations. H. hegokxvé veut des héros dans les tragédies, mais des anonymes dans les tragiques ; c'est trop et trop peu de prétentions.
Nous n'avons qu'à applaudir à la fin du discount. Lei éloge éloquent de la famille moderne n'était pout^tre pas amené bien directement par le sujet ; mais il n'est pas permis à on Legoin d de nmnquer Foccasion de rendre aux femmes un hommage qui peut (aire sourire, et qui, au fond, est une preuve d'intelligence sérieuse et de conscience. En somme, à part quelques restrictions, nous trouvons que la séance académique a été l'occasion d'un légitime et beau succès pour M, Ernest Legouvé; mais nous ne saTons.pas si, parmi ceux qui Tont si bruyamment applaudi, il s'en trouvait beaucoup dont la sympathie fut ausï^i sincère que celle que nous avons toujours eue pour ce talent lacile et gracieux, pour cet homme de bonne volonté qui avait parfaitement compris les tendances de la révolution de février, en faisant à la jeunesse un cours sérieux et libre sur le rôle de la femme dans la société de l'avenir.
M. Flourens, ainsi que nous le disions en commençant, n'a
pas ménagé le récipiendaire; il l'a aussi lualtraité que le style. Son discours, plein de lieux communs, fleuri des métaphores de la rhétorique, n'est pas seulement de la mauvaise prose et de la mauvaiise critique, mats aussi du mauvais ton. Je ne sais pourquoi l'Académie prend la mode de tancer vertement, et souvent avec injustice, ceux qu'elle a admis à Thonneur de ses fauteuils. 11 semble qu'à chaque entrée nouvelle, on veuille se di'fendrc d'avoir nomme le nouvel élu; il n'y a même plus, au fond de ces mercuriales, le complément obligatoire et banal dqpt on entortillait Jadis les épigrarames. On jette crûment les repro<?hes en face; on tient à prouver au public que tous les choix de TAcadémie sont plus que contes-
taUes. Ce n'ëlait pourlant pas ee qu'il y avait lieu de démon*
Irer dans le c^s présent.
M. Flourens n est pas un grand seigneur, mais il passe pour un savant à lAcadémie française. Il y représente la physiologie et Télixir de longue vie. Nommé autrefois aux dépens de
Victor Hugo, [)uur launtrer à ce dernier qu'un s'y cunnais>ail en antithèse violente et sarcasttque, M. Flourens n'a pas pardonné aux romantiques sa victoire sur eux ; il ne se lasse pas de triompher, et la dernière séance lui a permis de d(q)loyer une fois de plus, sur ce sujet, ses grâces naturelles et extranaturelles.
Répondant à M. Legouvé, il est entré brusquement en matière, et lui a parlé aussitôt de la lyre du Mcrile des (emines, du sanctuaire delà famille empreint dHmpiriUions, de Vombre de la reconnaissance qui a abrité les premiers essais du nouvel
académicien, et des échos protectetirs qui ont reçu ses vers. Un terme affectionné par M. Flourens et qui revient plusieurs fois n'est autre que celui-ci : la touche du poète, t BientAt, dit-il, reprenant la touche du poète. » « Les éludes qui ont donné à votre touche le ton grave qui est le ton vrai de la tragédie. 1
M. Flourens n'est pas tout a fait du même avis que M. Le-
gouvé sur la question de la tragédie. « I/art, dit-il, en se perfectionnant, s'est imposé le devoir de borner le domaine de Vidéal. i» Je trouve à ce compte-là que le discours de Til- Instre physiologiste est trop perfectionné. Mais en vérité est-il sérieux, après vingt ans de luttes et de conquêtes, de venir nous parier des bornes de l'idéal!
Ces chicanes, au surplus, de M. Flourens ne sont que les bagatelles de la porte. Ce qu il reproche surtout à M. Legouvé, c*est d'avoir, i par une vibration du cmr paternel, i écrit riiistoire morale des femmes. H. Flourens défend la plus laide moitié du genre humain. Il trouve que « les femmes doivent s abriter à tmbre des vertus suaves, » que ce parasol leur sufBty fXaqmces êtres délicats rétablissmt par les joies se^
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crêtes de la conscience m équilibre qvif pour être voilée n'en est que plus doux. » Se roulant alors, avee raimable abandon d*un troubaduur de rinstitut dans les périphrases les plus galantes, et voulant r^dre M* Cousin jaloux de ses hommages rëtrospeetifs, H. Flourens s'agenouille devant l'hôtel de Rambouiliet. «C'est là que Malherbe, llacan, Vaugelas, Balzac, Voiture» apportaient leur encens à des femmes spirituelles, qui, quoique égarées par leurs prétentions, furent utiles, car elles donnèrent le signal des luttes animées de l'csiirit entre les deux sexes, et leur préciosité même, qui opposait une digue à la crudité d'un langage qui alors n'était pas plus châtié que ne l'était le goût, devint une cause d'efforts et par là de progrès. » "
Cette tirade a pour but sans doute de prouver que M. Legouvé a tort de réclamer pour les femmes plus de droits civik, une autui lié plus réelle, plus d'égalité dans la famille et dans la société. Car, au fond, c'est de cette question qu'il s agit. Je crois trés*sincèrement que M. Flourens n'a pas lu, n'a pas même feuilleté le livre de M. Leguuvé. Il n'y voit que des Aatteries aimables, que des lionimages poétiques. C'est une erreur! Demander, à l'aide d'arguments sérieux, de preu* yes historiques, pour les jeunes filles : une réforme de Fédu* cation, une loi sur la séduction, l'intervention réelle des fiancées dans la rédaction de leur contrat, etc.; pour les épouses : une majorité, l'administration de leurs biens particuliers, le droit de paraître en justice sans le consentement de leur mari, la limitation du pouvoir du mari sur la personne de la femme, etc*; pour les mères : droit de direction, droit d'éducation, droit de consentement au mariage de leurs enfants, etc.; pour les femmes : admission à la tutelle et au conseil de famille, admission.aux professions privées, admise non dans lés limites de leurs qualités et de leurs devoirs aux professions publiques et sociales; demander tout cela, c'est mettre le doigt sur un des points saignants de la société actuelle; c'est faire plus qu'un livre de sympathie banale et tovf
L'AGiU)ÉMIE ET LES ACABEàUaËNS 135
chante ; c'est s'aventurer dans une voie laborieuse et diffieik,
mais sévère et élevée. Traitez M. Legouvé de socialiste, soit: mais ne couluiide^ pas l'effort d'un homiue aUristé du dixneuvième siécsie avec la guirlande poétique cueillie par la muse légère d'un autre âge. railleries prétentieuses de M. Fluuieiis, àe^ Loiist^iis à un provincial, son éloge de la conversation des salons, tout cela est inutile et n'est qu'un prétexte à expansion du fluide poétique, comme il appelle luL môme la poésie. Si Ton voulait fainî l'Académie et les femmes présentes juges d uuo controverse, i\ fallait prendre lu question de plus haut; mais il fallait lire, étudier; et TAcadémie a horreur des problèmes sérieux. Le monde va comme il peut; elle lie 5'eu occupe guère. Les petites questions, les petites critiquer» la petite littérature : voilà ce qui la met eu verve. Je disais que ces invalides aimaient à tirer le canon, à faire du bruii ; ils aiment aussi à porter des petites lances sans danpfer, aveCi des petites bandeiolua.; le vent joue dans ces ilamuies, les agite; eela réjouit l'œil» et... voilà tout! La séance finie, il ne reste rien de ces solennités, rien que cette triste et double impression :
D'un coté les efforts pénibles d'un homme de valeur pour s'amoindrir, pour dissimuler la franchise de ses pensées, pour
ne heiîi ti i aucune idée trop sérieuse, et perdant, ou risquant au luuiu», des amitiés loyaies, pour une fraternité mcuàou-
gére^ Oe Tautre côté, Tesprit de corps le plus étroit, la morgue la ftaftinialnée, la négation la plus absolue des récentes con-
ijiiélcà de la littérature; un corps illustre qui s'isole de plus en plus de son siècle et ne veut rien voir^ rieu entendre de ses doakmrSf de ses. troubles, de ses doutes, de ses agitations; voila le spectacle que donne l'Académie à chaque nouvelle récepttuii. il est vrai que les dames y sont nombreuses, qu'elles om JeJrakhes toilettes; qu'elles sont accessibles à Témotion; ' qné les aeedëmtciens ont des palmes à leurs habits qui peu* vtal j^a^scr pour dc^ Liaiichesde myrte; que les orateurs lisent bien; que l'auditoire est bienveillant; qu on applaudit
Diaitize
beaucoup, et que TAcadémie entiii n'est qu un sa Ion,- bavard, inutile et vain» comme la plupart des salons d*à présent. En somme, les dames sont devenues le seul agrément de Tlnstitut. Quel dommage qu'elles n'y fassent qu'écouter!
Mars 1856.
RÉCEPTION DB V. DE BROGLlf. - DISCOURS' DE M. NISARD.
Parmi les sources de l'ennui académique^ il en est une féconde que Ton n*a peut-être pas assez observée et qu'il est
bon de constater, à la décharge de certains discours : c'est le prétexte même de ces solennités mélancoliques. Les immortels ne se réunissent jamais que pour déplorer le décès de Tun d'entre eux; ils ne donnent signe de vie que pour attester la mort. Chaque réception est un convoi réel. Je ne parle pas au figuré, et je ne fais pa& allusion à l'enterrem^t mo* ral du récipiendaire, qui ne se réveille jamais de la bière où on le cloue ce jour-là : mais dans le sens propre, chaque discours est un catafalque. 11 est vrai que, comme dans tous les convois, on parle un peu de choses étrangères au défunt; tout en escortant la dépouille, on se livre à des dissertations éphémères sur le beau temps, sur ceci, sur cela, on fait des épigrammes, je n*ose dire de Tesprit (l'intention dans cette matière n'étant pas réputée pour le fait),, mais, en fin de compte, il faut toujours en revenir à Teau bénite sur le drap; chaque séance est un commentaire du fameux : Frères^ il faut mourir! et l'on comprend que tous les oripeaux fanés de la rhétorique des pompes funèbres ne soient pas précisément habiles ù mettre les orateurs en verve et^le public en gaieté.
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Encore si ces hommes, consacrés immortels par dérision,
puisaient dans le prétexte même de ces séances le motif d'une échappée à travers l'iuliai 1 Si, au lieu des banalités dont la perte d'un confrère est invariablement l'occasion, ils reiiiuaient ou essayaient de remuer les grands problèmes qui nous attendent au seuii de la vie! Si, en j ouant les œuvres d^on académicien remplacé, ils faisaient descendre sur une gloire étrâte quelques rayons des idées étemelles! Mais non, des épiUplies de cimetière, de In [nu^c de pioiiiière classe; voilà tout le résultat. La mort d un académicien n'est pas plue mile que. sa vie; et si j'osais m*appesantir sur une idée qui répugnera peut-être à la délicatesse de quelques-uii>, jc diiais que, par la laute des enseveiisseurs, le cadavre moral (j'eataiids les ceuvres littéraires d'un académicien) n'a pas cette utilité pratique qn'on trouve du moins au cadavre réel, de servir d'eii^^nais a la vie! Depuis quelque temps ces ftHes Bécrologiques se rcnuuvellent assez fréquemment; on nous en pMNMBi d^autres. L'Académie est dans sa lune rousse.
La réception de M. le duc de Bro^lie exhalait tout particulièrement ce parluia sépulcral qui e&t l'odeur habitueiiu de VàùÊiàémie, û coupole de l'institut, froide, rigide, avec ses eounmnes el ses palmes, ressemble d'ailleurs à un mausolée. On «lirait qiif l.i littérature, Anliémise inconsolée, a élevé ce monument à i éloquence enterrée, et les statues de Bossuet et doMaeloii dans des niches tumulaires confirment cette illusion, que H. Nisard n'a pas détruite. Cette séance, qu'on avait annoncée comme un plaibir piquant, presque comme un tca«da>6» s est traînée péniblement, et M. Flourens a été à mâM'ée eonstater, au profit de la physiologie, tout ce que les os maxillaires du visage humain peuvent suppuiii r de bàiJieaieiUs sans se bi tser. La cérémonie iunebre a duré deux baSM» el demie, el le Requiem de M. Nisard entre pour les èmoL tiiis à peu prés dans ce total.
riiatt'aubriainl [larlc dnns ses Méuioires, à propos d'une
levée de boucliers des légitimistes, t du passé qui veut réta-
m ÉCRIVAINS ET HOMMBS OE LETTRES
blir avec m màins d*mbre la famille qu'il n'a pu aontenîr ile ses vivantes mains. » Celte phrase nous poursuivait, tandis que
nous nous appliquions à écouter M. de Broglie et à comprendre H. Nisard, 11 nous semblait que nous avions devant nous deux évoealions; Tombre d'hier pariait à l'ombre d'aujourd'hui, et dans ce dialogue des mui is, il s'aiifissait de pari cl il'aulre de soulever des lardeâux impossibles, que ne pouvaient saisir ias mains diaphanes. Constatons toutefois, pour être fuste, qu^oii: a applaudi aux efforts de M. de Broglie, et que M. ftisard # eu le seul succès auquel ii puisse iaisonnableiueut piéleudre, celui d'être écouté jusqu'au bout. La réunion nombreuse el brillante ne diminuait pas la tristesse de ce jour; les Mâ« tantes toilettes des dames se reuiuaicul a travers les liabltN noirs, comme des biuets et des coquelicots parmi les hérites d'un cimetière; c'était un élément de contraste, vèilà.1siili
On s'attendait de la part de M. le duc de Broglie, atteien ministre de Louis-lMiilippe, a qutlques vagues ironies, à un peu d'aigreur, à des allusions; la bonne volonté d^uBefactif de l'auditoire venait même, au début, en aide a ronrte«Sv^« voukml apjil;ujJii avec malice, applaudissait sans discernement. Mais M de Broglie, courtois, poli, d une afiabtkté un peu hautaine, a glissé sur tous les points délicats^ aaa»MH sister. Son libéralisme douillet a bien risqué, dans d'assez bons termes, un élogo légitime de l éloquence parlemei^ure^ mais en accompagnant cet hommage rétrospectif des vWUcli injures à la révolution, M. de Broglie a prouvé ùnerfoisAi giusquii appartenait à cet incorrigible parti pour qui les chutes ne sont que des échecs et ne sont pas des lasoifcStstt est impossible, après Técroulement complet des foyMStéi cuusiiiutiuiinelles, de revendiquer avec plus d aveuglement les mérites infaillibles de ce régime. Parler de la liberté, iaure bruire avéc.une voix insidieuse ce mot magique à des dwllw avides de l'entendre, c'est quelque chose sans doulCir |Mt recueillir dm applaudissements; mais ce a'esl pas assez pour eeui qui ont expérimenté les conditions de celle libané*itè
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glée; et n'avoir rien do. plus nouve^iu à offrir aujourd'hui que ce que ropinion publique a rejeté déjà plusieurs fois, e'681 trahir autant d'entêtement qne d'impuissance. Voilà poQP^nm non» ne nous sommes associé Cfn*svee une grande (ieliance et MiUà luiUcs ic^t i ves aux sentiinuuts libéraux subîitaiMilnwyMaf^^ par M. de Brogiie. ^AmU^J'H; Nisard, on attendait aussi son discours avec lijiK^ impatience. On parle beaucoup de M. Nisard depuis <}Ui6^tt6^teaips; nous ne savons pas trop pourquoi. Puisqu'on nailil pmMM livres et qu'on n'aime pa$ à écouter ses leçons, on devrait le laisser jouir en paix du repos que ses (îvolulious iaboi icuses daus divers partis lui ont incntô. il parait, à tort saM4fNilav qne M. Nisard passe pour l'inventeur d'une théorie pailiaiilîère sur la morale, qu'il partagerait en deux liuaiiees : la graiitlc et la petite niuiale. On pensait que le diaenikEe de jeudi serait le prétexte d'explications sur ce sajelMmais j'attente a été trompée : il n'y a psfs trace de morale dans tout ce qu'a débité M. Nisard ; et son discours, immortellemmt ennuyeux^ u'a prouvé que la férocité de veugetÉeand^ùn orateur incompris qui tient en6n une bonne fois onbMdîtoire et qui veut en abuser. L'assemblée a été courageuse et iiiipassible; prise au piège, {À\<^ résignéf*.
Thiers^t le seul auquel la patience ait manqué. Dés qdA'm^.yvkii, Nisard prendre la parole, il a pris la fuite, faisant son rire et l endant jaloux ses voisins. Mais l' Académie et i'' [ obiic^ mornes et stoiques, ont ^^ibi, pendant six «{uatts dr<j|MMii*èv 'Cette pluie monotone. M. isard ne se plaindra pas diilMil ; il est impossible d'obtenir un silence plus complet, plus iiiviob*blt5. Dés qu uii ua buient osait applaudir, ce qui eèittel du* désordre, des chut énergiques l'avertissaient de IHMonveiuince, et l'orateur reprenait ses périodes, en interro^reinu avec angoisse son voisin, M. Villuuialii, 4111 lui mjuriait et TencourageaU, avec la iinc&>e d'£sope et la cruauté deGlooeaier.
Disons loatefois que, pour un orateur qui a si rarement la
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bonne fortune d*un public, M. Nisard n'a pas démesurément
abusé de ceux qu'il tenait enfermés. Je sais bien qu'il a parlé pendant six quarts d'heure; mais qui donc reœpôchait de parler pendant dousef Saehons^lui gré de sa générosité. D*ail* leurs, ia tache était rude. Si le silence a son mérite, il a aussi son inconvénient. Ce pauvre M. Nisard, essoufflé, haletant, malgré sa façon de hacher son débit, s'essuyait le front, s'arrêtait à chaque tirade, espérant le repos que donnent les bravos; mais cette cuve glaciale, que formaient toutes les têtes amoncelées sous la coupole, repoussait les regards suppliants de Torateur et lui renvoyait ses paroles sans écho. Pour celte fois, M. Nisard regrettera de n'avoir pas été interrompu, surtout après M. de Broglie, qui l'avait été souvent.
Celui-ci s'est montré, dans son début, d'une modestie un peu fière, mais pleine de grâce; il s'est demandé à quel titre 1 Académie Tavait nommé, et appréciant à leur valeur ses divers écrits, il a eu le bon goût, que M. Nisard n a pas compris, de n'en point parler; il a rapporté rhonnenr de son élection à ses travaux parlementaires :
<( Je suis, messieurs, a-t-ii dit, le dernier produit de ce libre échange entre les lettres et la politique, le dernier en ordre de date comme en ordre de mérite; le dernier yestige de ce qui n'est plus. L'Académie, qui n'oublie rien, en recueillant les moindres débris du passé, s'élève au-dessus de l'instabilité des temps et de la versatililé des esprits. Non titre, à ses yeux, le voilà; qu'il me suffise et la justifie. »
Ces précautions oratoires ont été du goût du public, qui les a vivement applaudies, nous laissant indécis pourtant sur la question de savoir s'il entendait par là les contredire ou les ratifier. Abordant l'éloge deM. Beaupoil de Saînte-Aulaire, H. de Broglie a raconté Thistoire des premières années de son prédécesseur; ayant à parler de ia Terreur, M. le duc n'a pas manqué cette occasion de la flétrir. « Son aïeul, s'est-il écrié, n*avaît échappé que par miracle à la commune destinée des gens de bien sous la Terreur. » Quand dmc Tbistoire ces-
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sera-l-eHe il èlre la ealouioie réciproque des parus? Voilà un bouune politique, trôs-blasé sur les moyens de gouverner, qui se Iroavaîl dans les eonseils de Louis-Philippe, t{uelques
mois avant les massacres de la rue Trausuunain, et qui, ufiM^ à dira son opinion sur un fait aussi considérable, sur wm wfMtÊb aussi délibéré que la Terreur» conclut tout >ii*.ijlemcLit, yâïis hésitatitai, Ljuece fut la coUtc des scélérats eaatge tes gens de bien I J'aime les rai^usd iiumaniu*, V rp« fm^tmm glorieuses pour tous les moyens violents. Je bais d^rae bahie trop profonde les massacres, les mitrailles, les pmscriptiôii;^, le.^ échafaud> [MjiitKiut-s, pour laire l'apologie ëe la Terreur. Mais l'horreur pour le sang n*a pas besoin de sTuidar de h calomnie* Que l'on discute Topportunité, Vefficacilë de la Terreur, je le conçois; que I on reveuthque, eommane oesse de le fain' M. de Lamartine, T inviolabilité ilniae et quand même de la vie humaine, j y souscris de grand coeur. Mais changer des acteurs poliliques, comme ceax du grand drame de 93, en assassine de grande route, e'esl manquer à la gravité de Thisioire, c est fournir un pidleite trop fecile et trop dangereux pour les représaill^
Vivien le*.
Nous ne eomprenons pas davantage la pitié de H. deBro- 1^ |hwr la nécessité que H. de Sainte*Aulaire eal à subir,
cu Jj:ï^utaiit uue place d'ingénieur géographe au concours.
«Ces places, dit l'orateur, étaient les seules |iu lussent alofs lésorvées, dans l'ordre civil, aux élèves de l'école.
« Elles étaient au nombre de six.
n Les juges du tuilcoui û fiaient Laplace,Monge et Lagrange. < Ainsi s*éooulèrent laborioisement les premières années da sa jeunesse. Ce$$ à ces emiditiatu qu'existaient, dans la
patrie liUi eniauU de ceux que la persécution (orçait à sexpa-
Ne votii-i-il pas des conditions bien rigoureuses t et la
France ne fut-elle pas une marâtre en exigeant que les fds des émigrés ^ rendi^ni utiles et devinant des savants ?
142 ÉCaiVAINS ËT HOMMES D£ LËÏTIŒS
M.Beaupoil de Sainte-Aidaire fut contraint au travail dans sa jeunesse, et quel travail ! celui d ingénieur géographe! quelle honte et quelle humiliation !
H. de Broglie avait à expliquer oomment son prédécesseur a servi tous les gouvernements, depuis l'empire jusqu'à la royauté de juillet» et. ne prévoyant pas que M. Nisard, auquel ces sortes de dévouement successifs sont loin de ré** pugner, lui viendrait en aide dans son apologie, le récipiendaire a cru devoir justifier M. de Samte-Aulaire par une théorie de sa façon; il n'admet pas, dit*il, l'idée qu'il pfiwe exister en politique des dogmes, comme en 7'eligion, Le mot est grave; sous une apparence d'éclectisme, il supprime tout principe, toute moralité. S'il n'y a pas de dogme, il n'y a plus d*apostasie, et à quoi bon parler plus loin avec aigreur des conversions ardentes de 1848! S'il n'y a pas de dogme^ la fidélité est une duperie, les serments sont un piège; trahir, ce n'est que changer de point de vue. Le drapeau est un haillon blanc, rouge, tricolore, selon le vainqueur du jour et I mtérêt du moment 1 Avec une pareille théorie, on a plus de deux morales, car on en crée trois, quatre, dix. Plus de dog-^ mes! c'est-à-dire plus de convictions, plus d'apostolat, plus de foi, plus de parti; mais l'indiUérence ou le calcul! La politique cesse d'avoir une ime, une philosophie ; oe n'est plus qu'une étude d'équilibre ou un travail de joueur d'échecs. Nous connaissions cette théorie, sans en avoir le mot; on peut la nommer maintenant, c'est l'indifférence, c'est l'athéisme en matière politique; c'est ce culte du hasard, du succès, qui fait des historiens comme M. Thiers, des hommes d'État comme M. Guizot, une génération sceptique, railleuse, matérialiste, comme celle qui nous entoure. H. Nisard a été en* chanté de cet aveu, et il s'est empressé, dans sa réponse, d'appeler cette théorie le patriotisme. A ce compte-là, M. Misard, qui n'a pas eu jusqu'ici de dogmes absolus et qui est passé pat* toutes les nuances des opinions les plus contradictoires, est uu grand patriote, c est peut-être ce qu il voulait faire dirt^.
L'ACÂDÉMll:; JbT LES AGADÉMIC;lt:^S 145
Il est tout siiiipie que, n^admeltant pas de principes essentiels, M. de Biuglic nous ail donné successivement dans son discours l'éloge du 18 brumaire, de l'empire, des deux res- UijLnrttOtts, de la royauté de Louis-Pbilippe. Mais pourquoi s'arrêter en si beati ehemin et ne pas aller jusjju'où va M. Nisaiil Pourquoi apporter tant de léticenees depuis 1848? En yetîa 4^ quoi boudec-vous, puisque votre religion n'a pas de dof^ÉièstEt n*ètes-vous pas un peu suspect, (}uand tous [Kiiiez de liberté de ti ilum»-, du t uhe des idées étcrntiK s, du travail de te pensée, do toutes les nobles et grandes cboses <(dt fionslltueiit préGisément ce que nous appelons des dogmes fondamentauxt Ce tout petit mot échappé au scepticisme d*mi homuié d'État en retraite éteint les lueuis qui gli.x-aieut le loA^ -dé son discours^ en 1 éclairant par intervalles d'une façon ^Mnateaute. Je me souviens que Torateur a si<,nié les luL-^ de se[>l( nibre; dès loi^, ce libéralisme aprè.s cuup, qui tentait de nous émouvoir au début, yi\v:ùt froid et sec, comme la hoÊlkétÊàÈ6i eomme la politesse de l'égoisme ; et ces regrets solennels pouf les régimes disparus ne sont plus que le dépit de la vaiiiié. '
Un tableau assez ingénieux de la Fronde, à propros de rèÎBfiràre qtt'irn a écrite M. de Sainte-Aulaire, H. de Broglie
cssaM' ilrdiminiirr l;i spontanéité du mouvemnii de 1789 et réclame pour le pailemeni de 1G48 l'antériorité des réformes* U«st étideni que Texpiosion sublime de 89 avait été préparée f^r iMie liflile et lourde fermentation; que la lave qui s'échap[>a biiuilluiiuaute il iiivuicible s'était éciianliee pendant
des Éiddeirmis a quoi bon établir une généalogie pour pa* ratM^lédiitesier ensuite à la révolution sa légitimité? C'est
précisémtiiil l arce qu'elle eut des aïeu\', monsieur le duc, quelle n est pas une aventurière, et qu elle a droit à des dft ëtt rtfc toisi
Etï somme, spirituel, courtois, blessant, beaucoup j Uis j .ir le fonds i^ue par la foi lue, le di>cuurs de M. de Droglie, favonliiiltttiitt^itté, ti'a pas la portée d'un manifeste et ne lais»
sera pas trace d'idée pratique dans l'esprit de ses auditeurs; disons surtout qu'il ne méritait pas le châtiment de Tinterniinable réponse qui lui fut faite.
On a remarqué que le nom de madame de Staël n'avait pas été prononcé une seule fois. De la part de M. de Broglie; c'est presque de l'ingratitude filiale, c'est en tout cas un oubli fort étrange. L'occasion était belle pour tout le monde; pour le récipiendaire en particulier, elle devait avoir des tentations extrêmes. A quel motif attribuer cette réserve? N'est-ce pas parce que madame de Staël fut un de ces penseurs au rebours de M de Sainte-Aulaire, osèrent braver le prestige impérial et préférer Texil au patriotisme discutable d'une adhésion? N'est-ce pas parce que Vautour de V Allemagne croyait précisément à des dogmes, en politique comme en religion, et que ces convictions raisonnées eussent embarrassé l'orateur accommodant, le Pbilinte constitutionnel?
Quant à M. Nisard, s'il n'a rien dit peiulant les six quarts d'heure qu'il a parlé, ce n'est pas qu il fût embarrassé par aucune considération. On ne saurait imaginer, en effet, un plus imperturbable sang-froid, et le ion sec, tranchant, doctoral, avec lequel il débitait sa harangue, attestait un homme bien convaincu qu'on ne lut cherchera pas querelle pour ses idées, par une excellente raison, analogue a celle qui dispensait certain échevin de tirer le canon.
11. Nisard a fait un grand éloge de la diplomatie dans son discours. Nous en avons conclu que, blasé sur les triomphes oratoires, et indifférent aux bravos de l'Académie, il songeait à utiliser les derniers restes d'une ardeur qui s'éteint, en édairant les congrès et les cabinets européens; c'est en effet la seule route qui n'ait pas encore été honorée des marches et des contre-marches de l'orateur, et son discours, creux et lourd, nous parait un titre plus que suffisant pour appuyer sa candidature; sans compter sa grande expérience des hommes et des journaux de tous les partis.
M. Nisard, comme littérateur» a toujours été prédestiné i
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rAcadémie. Il appartient h cette classe aimable de critiques
pour qui l'école roiiiaiillque est une débauche d 'écoliers. M. Sainte-Beuve, qui a plus d une analogie avec lui et qui, après avoir passé par les tnômes métamorphoses, a roussi ses jolies pelilos ailes de papillon au même feu de joie de la jeunesse, M. Sainle-Beuve lui reprochait aulrelois sa rigueur, tout en lui tendant délicatement la main.
Voici ce que disait Tauteur des ùmsolatUms :
Ainsi je vais toujours rcjirenaid au l>el arl, Au rebours, je le ciaiiis, de noliv. bon î^isarU, Du critii|ue Nisird, honnête el qn oii c>liine, Mais qui liup liarcela nuUe elTorl lé^iiitiie.
Être estimé de U . Sainte-Beuve, c'est beaucoup, c'est même tout, s'il faut s'en rapporter aux apparences qui isolent M. Nisud, et cette estime paraît avoir suffi à Tauteurdu Convoi de la Laitière; car il ne faut pas oublier qu'avant de fourvoyer son imagination dans tous les embranchements de la morale 61 de la politique M. Nisard s'était égayé dans une pastorale : la France lui doit le Convoi de la laitière. Aujourd'iiui, il serait peut-étre aussi difficile de préciser les opinions littéraires de M.^^isard qu'il serait indiscret d'interroger ses convictions politiques; il passe cependant pour un des [)rélres de cette école qui fait du sens conmiun la seule condition de la poésie. H. Nisard fournit les teites, les arguments, les vivres; en un mot il est le riz-pain-sel de l'école du bon sens.
Le bon sens, c est ce que M. de Broglie appelle l'absence de dogmes, et ce que M. Nisard nomme un peu emphatiquement le patriotisme. Quitter une opinion à propos; aller aux vainqueurs la veille de la victoire; flairer la défaite deux jours avant qu'elle arrive; c'est là le fin de la politique, et c'est ce qui explique les succès de M. Nisard dans cette branche de Tactivitc li orna me. Comme son ami M. Sainte-Beuve, le bon M. Nisard traversa toutes les opinions pour les expéri-
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menter; lui aussi, il a quelque peu juré la mort des tyrans.
Voici sur les variations sentimentales de cet homme habile des renseigneoients que nous croyons auilienliques.
M. Nisard quitta, dit-on, le Journal des Débats pour entrer au National, et il ne faut pas croire que ce fut seulement aiin d'y traiter plus librement les questions littéraires; car, du 15 janvier 1852 au 11 août de la même année, il fournit, dit-on, smxante'dioHteuf articles politiques, dont trente-six premiers- Paris. Les questions de politique intérieure ou extérieure, la liberté, la légalité, le budget, voilà les grandes préoccupations de M. Nisard. Il était le collaborateur a^idu, sympathique d'Armand Carrel. Quelquefois, ainsi qu'on le suppose d'un article du 2 décembre 1852, sur la séance de la cbambre, Carrel finissait les articles commencés par H* Ni* sard, et il n'y va pas de main morte, ce bon M. Nisard ! C'était lui le plus fougueux, le plus compromettant! Comme il juge la loyauté de M. Périer (29 janvier)! Comme il en veut à rinfâme état de siège (articles des 11, 15, 17, 22 juin)l Ce n*est pas lui qui approuve les mesures exceptionnellei>, les assommades, les visites domiciliaires!
La police surtout a le don d'exaspérer eeban U. Nisard I Le sergent de ville le rend hydrophobe; son intervention lui est [larliculiérement odieuse. Jamais émcutier n'eut plus de violence. Le 59 janvier, à propos d'un anniversaire toléré en mémoire de Louis XVI, le futur collègue de M. de Broglie s'écrie « que les amis de la liberté ont le droit de perdre patience, à la vue d*insignes contre-révolutionnaires, et qu'ils peuvent renverser le catafalque et maltraiter Pofficiant. »
M. Nisard, devenu si mélancolique, et qui prétend avoir subi des épreuves récentes, était en 1832 d*une gaieté exubérante. Il affectionnait par-dessus tout les charivaris, le tumulte, les sifflets; il se fût indigné contre la main téméraire qui eût flétri le collet d*un citoyen manifcstaiu librement sa désapprobation dans un lieu public. Le 9 avril 1832, à propos d'un charivari donné aui députés, il appelle cela « une bonne
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et gaie manière, tout à fait dans le caractère français, d'exprimer sa désapprobation et ses antipathies. Le 23 avril, à propos d'un orateur anglais, d'un évèque antiréformiste qui s'était permis quelque excentricité, analogue à la théorie des deux morales, il affirme que le peuple anglais est un peuple sage, tres sage, qui siffle, outrage et empêche de prêcher, etc.. .
Nous ne saurions dire pourquoi, mais il nous semble que M. Nisard a perdu beaucoup de son indulgence pour les charivaris et de son horreur pour les sergents de vHle. Certes, nous ne l'en blâmons pas; il a raison et il use d'un droit souvent utile; l'expérience a modifié ses dispositions premières, et rien ne le désolerait plus sans doute que de passer aujourd'hui pour avoir inventé et propagé la théorie des charivaris. Quant à la police, elle a du bon. Nous ne doutons pas que, revenu de ses préventions fâcheuses, M. Nisard n'en convienne aujourd'hui avec nous.
Mais, nous dira-t-on, ces articles que vous exhumez ne sont pas signés; n'ètes-vous pas un peu trop généreux en les allribuant à qui peut les nier? Il est évident que tout est niable; que la loi Tinguy-Laboulie n'était pas inventée en 4 852; que M. Nisard peut croire ses anciens manuscrits perdus, brûlés; qu'il peut supposer les témoins morts ou dispersés, et que rien ne serait commode comme un démenti; mais jusqu'à ce que ce démenti nous arrive, autorisé par des témoi- ^gnages au moins probables, sinon irrécusables, nous admetj irons la paternité de M. Nisard pour ces diverses théories, et pour d'autres encore dont nous parlerons plus lard; sauf, bien entendu, à reconnaître notre erreur, quand M. Nisard nous en signalera une.
Ainsi, en politi<[ue, M. Nisard fut un tapageur; puis un beau jour, la raison lui revint. L'incident Pnlchard le trouva parmi les complaisants du ministère. Aujourd'hui, selon les heureuses expressions de M. Nisard lui-même, « il reconnaît le bien qui se fait par d'autres que lui, et il honore les honnêtes gens qui, comme M. de Sainte-Aulaire, comme M. Molé,
ont, sous divers gouvernements, servi la France, sans en ex-
cejiter la personne du prince. » M. INisard veut évidemmeni servir, et nous ne doutons pas qu il ne le puisse, quand il aura prouvé à quoi il est bon.
En morale, il semble plus difficile de saisir Topinion du ban M. Nisard, non pas qu'il y entende rien ; mais c'est qu'il s'est exprimé plusieurs fois et de façons différentes sur le môme sujet. Dans un compte rendu (bien signé cette fois de l'initiale N.) d'Eugène Aram, de Bulwer, M. Nisard, dans toute la ferveur de sa foi démocratique, établissait péremptoirement : « que la moralité des actions humaines n'appartient pas à celui-ci ou à celui-là, mais à tout le monde; qu'il faut être en paix avec la conscience individuelle et avec la couscience universelle, et qu'il ne dépend pas des mains qui le commellenl, ni des intentions qui y poussent, qu*un crime soit ou ne soit plus un crime. » Voilà de nubles et fières paroles, sans obscurité; sans rétieence. Quel qu en soit le but, l'action criminelle est toujours haïssable; ni le prétexta du bien public, ni l'intérêt privé, rien ne doit flécliir la conscience; c'est là la seule, la vraie, Punique morale, et ce sera la gloire de M. Nisard de l'avoilT définie aussi heureusement D'où vient donc ([u'on se periacL ii'attribuer à ce rigide moraliste des opinions plus couiuses et qu'on a répandu dernièrement le bruit étrange qu'il professait le culte des deux morales? Cela tient sans doute à d'imprudentes paroles; ayant à étudier MaHiaL M. Nisard, plein d'indulgence au fond (comme il Ta prouvé dans la question des charivaris) pour tout ce qui est gai et amusant, s'exprimait en ces termes : « Pour mon compte, je ne veux point dire du mal do Martial; il m'a fait voir une Rome si vive, si sautillante, si ordurière, si grande au milieu de cette race petite et médiocre, dont les vices ne sont imposants que [lar la masse; il m'a tant amusé de ses cancans sur les mœurs des chevaliers, des sénateurs et des valets, qm je lui pardonne vdoniiers d^empht^ tiques éloges qui hi ont été fort iml payée. • C'est sans douta
L'ÀCÂDtMlE £T LES ÀCÂDÉMJCiE^$ 140
cette indulgence pour les éloffeg mal pa^$ qui a fait penser, bien à lort, que des questions pusiiives intervenaient un peu trop, aux yeux de M. iNisard, dans les questions de morale. D'ailleurs, ne peutroo pas sn pposer que Thomme d'expérience, ((ui s'était mis h (liffércnts points île vue pour ju^^er les cvënemems conituiporains, a entendu seuieujent dire qu'il y avail autrefois la morale du gouvernement et la morale de l'opposition, la morale dn Journal des D^ts et la morale du National! Voila vitii^M'iuLlahUiio iil l(*s <leu\ mi^rales (jue recuunaii M. ^iisard et qu'il a goûtées tour à tour. Mais on comprend qu'il n*y a rien d'absolu dans une pareille façon (le voir, et l'on a lort, grand tort, rneore une lois, d'aeeii<er i'auleur du Convoi de la Laiticre d'avoir ébranlé le Ipône immuable de la conscience; il n'y a pas touché autrement qu^^n fte jouant un peu, et nous protestons contre les uiauvjis piai&aals (jui pieiiiiciu au ôci'ioux les définitions l>adinos d MU humoriste do la trempe de M. iNisard.
Que dire du long discours par lequel il a fait expier à M. de Broglie et au public leur [présence à la dernière réunion de l'Académie? On Ta écouté sans dtre mot, c'est là un effort que Dpus ne demanderons pas à nos lecteurs. Bornonsnous à relever quelques passa^j^es intéressaifis; pour le reste, nous garantissons qu lu' pt rdra rien à notre sileiiee. 11. ài% firoglie avait fait bon marché de ses titres littéraires; avee nue modestie de grand seigneur, il s'était posé en homme politique et feijînail de penser qu'on avait voulu, en le nommant, honorer l'ancien ministre de Louis-Philippe. M. jii^Td ne lui a pas laissé longtemps cette illusion. Il ne tiiMUlrait qu'à M. de Broglie de s'avouer un grand écrivain, si, en pfireillr iiuuujre, M. Nisani pouvait elre cru snr parole. On dirait que ce dernier a voulu, par suite de la malice qui ie distingue, passer pour l'homme politique et travestir H. de Broglie en folliculaire; il n'a pas ost'; attribuer à celui-ci h» Convoi de la LaUu'vc, mais c'est la seule cliosc qui manque à la liMo des fiorpbreux chefs-d'œuvre qu'il lui reconnaît.
150 ÉCRlYAir^S £ï UûMMKS DE LETTRES
Fléchier dit quelque part que « les louanges sont les doux supplices delà vertu. ï> A ce compte-là, M. deBroglien a pas été sur des roses, et H. Nisard Ta supplicié de compliments : vous êtes un grand métaphysicien, un grand critique, un giïtrui pliilosoplie lui a-l-il dit sur tous les tuiis. Jainais panégyrique plus long, plus ej^orbitant n'a été jeté d'une façon plus brutale au nez des gens. C*était suffoquant de parfums. Au reste, on comprend cette exagération, si, comme M. Nisard i allirme, les écrits de M. de Broglie ont été sa d(mceu7\ sa force dans des épreuves récentes. On ne saurait trop remercier Tami qui nous a soutenu dans les jours difficiles. Quelles sont ces épreuves? M. Nisard a e s*est pas expliqué, et nous sommes réduit à des commentaires que nous ne ferons pas, par discrétion. U paraît, toujours d*aprés Taveude M. Nisard, que la câlomnie a osé s'attaquera lui. En vérité, on a pu le calomnier? Qui donc a eu cette témérité? Là encore, les renseignements nous manquent ; mais il nous paraissait difficile, sinon impossible, qu'un caractère aussi bien connu que celui de M. Nisard lût atteint par la calomnie.
A propos du célèbre travail (que personne ne connaît plus) de M. de Broglie sur Tart dramatique, M. Nisard simagine ^que la querelle ies romantiques et des classiques va recommencer; il le craint; certaine rumeur delà jeunesse lui donne ce soupçon. Hâtons* nous de le rassurer. La querelle est bien finie; ce n'est pas pour ui)e question déforme ou d'école que Ton s'agite maintenaiil dans la jeunesse. La génération qui grandit a assez des luttes littéraires, elle vise plus haut, et, dédaigneuse des mauvais écrivains, elle « inquiète seulement des théories morales que l'on veut suggérer à sa conscience. Mais cela ne regarde pas M. Nisard, qui a bien tort, évidemment, de craindre quelque chose.
M. Nisard n'aime i)as plus aujourd'hui les factions qu^il n'aime les charivaris et les sifflets tant ainks autrefois. Il en veut à la Fronde d'avoir été le berceau de ce génie révolutionnaire. U nous semUe pourtant que l'ancien rédacteur du
l'âcâdémië et les académiciens IM
NêiUmal appréciait mieux autrefois Vesprit de la liberté.
Pour uuus en tenir aux articles bien et dûment signés de rîDiliâle N, voici ce qu'il disait le 22 mars 18/)5, dans un coiiifilâ tàiflu du Salon, à propos d'un portrait de Louis-Philippe, peint pnr M 11 orû ce Vernet :
t Sa Majesté est en pied, en cstiet, dans la salle du iruuc, nvêliié d6'À>n costume de chef suprême des armées de terre et de mer. De ses deoi mains, Tune s'appuie sur un in-folio intitulé la Cliarie de J 850, i autre est posée ^>ui la crarde d'un gnsùA aainre de cavalerie vulgairement appelé laite; ce qui àfiSÊè^ fMûgxne, que le roi Louis-Philippe est disposé à ticicudie, le sabre a la luain, la diarle qu'il a jurée. Beaucoup de personnes trouvent cette latte peu convenable, et que c'est vBàl Htmàm le roi que de le présenter prêt à dégainer, comme un sergent de ville, au lieu de le montrer roi paisible et civilisateur, n'ayant de latte que contre l'ennetni, au cas OÙ èelili-Gi attaquerait, non pas la charte de 1830, mais la' Fnnièe.' Jé saiè bien que cette latte ne menace que ce qu'on appelle les faciluns ; mais, comme il^ a dam toutes les (actions deg eUeyem^ et vivent hE& meilledbs, il n*est pas de bon goût d0 doiiiier à un roi de souveraineté élective l'attitude d'un hoiiiuic <ir't('riiiin('' à pourlcuiirp au Ix'suia ceux de ses concil^ens qui pouvaient m pas se contenter de la Cimrte de i 830; m^lÉûèmB qui penseraient que jurer et tenir sont deux. Je suis donc tout à fait de l'avis des [)ersonnes <|iii se sont offensées de cesabrtj; niais comme je ne sais pas bien sur qui tombe la respèteabilité d'un portrait en pied du roi, je ne puis blâmer qéé M.' Horace Vemet, qui a mieux aimé peindre le roi des jouruéeb de juin que le i ui des Français. «
Noua aurons occasion de revenir sur cet article que K, Nigarda eu l'imprudence de signer. Constatons seulement qu'au
It^aips on il iiiiiKiil les cliai ivaiis et les sifflets l'orateur truuvnit que les factieux étaient de bons citoyens.
En terminant son appréciation de Y Histoire de la Fronde, M. Ntsard rend hommage au génie de Louis XIV, qu'il appelle
m ' ÉCRIVAINS £T HOMMES DK LETTUES
un grand roi; mais comment fait-il concorder celte opinion nouvelle avec ce (ju*il disait, le 21 décembre 1852, dans un arlicle littéraire, et signé» à propos des Mémoires de la prin- (esse Palatine ? k La société n'était qu'une grande bacchanale dont le roi était le chef de chœurs et le pritre, le maître des cérémonies... » Et plus loin : « Ce nid d'empoisonneurs, d'adultères» de joueurs, de faux braves, de faux dévots, d'entremetteurs, que Ton appelait la cour de France. » •
Indulgent pour ies lois de septembre dont il remercie M. de Broglie, H. Nisard nous rappelle que, quand il travaillait aux articles d'Armand Carrel, il ne trouvait pas do plus grand crime politique que celui de M. de Polignac, qui avait attenté aiix lois dont le maintien et la défense lui étaient confinés; quant à Charles X, il avait souillé la rogauté. par le parjure et par le meurtre (19 janvier 1852j.
Nous n'en finirions pas si, suivant ligne par ligne le discours de M. I^isard, nous songions à relever tous les points qui forment un piquant contraste avec ses opinions d'autrefois. Rapprochons cependant, et pour en finir, ce qu'il a dit à M. de Broglie du roi Louis-Philippe de ce qu'il en disait jadis, ainsi qu'on l'a vu plus haut et qu'on va le voir plus bas, dans son jugement sur la peinture d'Horace Vernet : « Je serais bien à plaindre, s'est-il écrié jeudi, si cet éloge (celui du roi de 1850) m'embarrassait! n Nous trouvons en effet que M. Nisard serait fort i plaindre s'il devait s'embarrasser des opinions qui peuvent rappeler lesvahalions des siennes. Mais, Dieu merci, il ne s'embarrasse de rien. ((J ai aimé, a-t-il continué avec une contrition parfaite qui a failli émouvoir M. Guizot lui-même, j'ai servi la inoiiarchie constitutionnelle île 1850. Quoique mon obscurité politique m'ait tenu loin des personnes souveraines, j'en ai été assez près pour m'associer detoutmohcœur à ce que vous dites de la sagesse du dernier roi. Personne n'oserait disputer a sa mémoire honorée la part que vous lui attribuez dans la prospérité de la France sous son gouvernement. L'hommage que vous lui rendes n'a pas seulement l'autorité que
i;ACADÉ]aiË KT L¥S ACADÉMICIENS I9S
YoM eanct^ donne à tous vos soDlimoiits; il a h valeur
d'un jiieement historique, t
Le roi Louis-i'iiilippe aimait les pla^^Mnfô, U. Vatoui en h pvenvte; pourquoi u*a-t-il pas appelé 1 auteur du Convoi de ta Mitiire m cbèteaut pourquoi ne l'a-t-il pas raj^pi oché de sa
pei ^^i^Hht; àuiiveraine? Il ournil ri, ï>oi»> .«ucun doute, avec lui de la tafOQ dont te spirituel critique du National commentait le porlnit dn monarque constitutionnel dans le passage cité plus Ikiiu ci Jùiis la suite de cet article (jue voici :
« M. Horace Vernet Cî^i un ûalteur. Il a mis sur le vi:>âgede Sa Hajesl^ le vermillon à la mode, et lui a ôté plusieurs lustres; Tnaîs il lui a laissé des [laupières lourde et tombantes, ce qui prouve eombiêû les flatteurs sont mdlâdiûits. De plus, ^our éviter les inconvénients de l'ovale inverse, qu'on dit être le caractère distinctif du visage de Sa Majesté, ce que je^'ai jamais été a nu me de vérifier, il lui a fait un e.u rt» long dont les oàtés sont égaux et parallèles, et qui n est vrai d aucune bee, ni royale, ni citoyenne. Pour le reste du corps, M. Ver* net a été aussi flatteur et aussi maladroit. Il a donné au roi une pose et des jambes de modèle d'<:tclicr, el toute Lallure d'mn homme de trente ans qiii tend des pièges aux dames stir Umie eapersonne, ce qui est aussi peu convenable que peu conforme aux habitudes do}Nt\^liqlit\^ de Sa Maje.^ttK Liuin, je ne connais qu un portrait en pied de ruî qui soit plus jeune que edloi de S. M. Louis-Philippe, c'est celui de Charles X, peint par M. Gérard, que nous avons vu dans un des derniers Salons.
c Leaeoond ouvrage de pacotille de M. Horace Yernet n'est
pas meilleur que le premier. Le héros de la scène, le duc d'Orléans, ne ressemble pa^ au roi Louis-Phiiippe, ijuoKpie ce soil la même personne. Quant au peuple de juillet, il est ignoble, il est aviné, il chancelle sur ses jambes, il fume comme la populace qui revient d'une distribuiiun de comestibles. M. Horace Vernet, qui n'a pas vu le peuple de juillet,
s*en serait-il enquis auprès de quelqu'un de ces hommes du
454 ÉCaiVAl.NS ET HOÎtfMES DK IJ-ITTRES
lendemain qui l'ont vti à travers leurs peurs, et qui ne s'entendent à le gouverner quavec les gros impôts et les lattes de cavalerie, comme celle du portrait en pied f »
Qne tout ceiff est dit avec grâce et avec bon goût ! Comme il est fâcheux que M. ISisard se soit plus tard rangé parmi les Gourtisans de ce roi de^jotimées de juin, et ait ainsi tari tout à coup et pour jamais sa verve railleuse! Comme cet éloge récent de la monarchie de juillet acquiert une saveur particulière de repentir, rapproché de cette ironie des belles années de l'opposition 1 Comme il est regrettable que M. Nisard n'ait pas ëeritsoB discours académique dans ce style légèrement licencieux ; il n'eût guère perdu en convenance, et il eût gagné en gaieté.
Comme nous ne voulons pas scandaliser M. Sainte-Beuve, qui pourrait retirer son estime nécessaire à M. Nisard, nous n*insi.^terons plus sur ces rapprochements. Nous passerons sous silence les gaillardises adressées aux tableaux de sainteté, dans ces articles du Salon de 1853, quand il voulait que les vierges fussent ^\us jolies que divines. Nous ral aiidunnerons à Témution qu'il a dû garder de la dernière séance de TAcadémie.
En se voyant si sévèrement écouté par ses collègues, si froidement accueilli parle public, malgré'ses compliments à tout le monde et à toutes choses, H. Nisard a dû comprendre enfin qu'il a eu raison, malheureusement pour lui, une seule fois en sa vie : c'est quand il a dit, â propos à'Aram, ces pa- 5 roleâ qu'il fera bien de méditer : u 11 faut être en paix avec la conscience individuelle et avec la conscience universelle.... La moralité des actions humaines n*appartient pas à celui-ci ou à celui-là. w Oii^^He impuissance de l'Imbileté 1 Avoir fait son chemin sous tous les régimes; avoir obtenu des honneurs, des faveurs de tous les gouvernements; avoir eu les joies de Topposition et les bénéfices de la majorité, pour se heurter quand on se croit bien établi dans son triomphe, aux bouderies du public, au silence implacable de ses collègues i II ne
L'ACAUtJilË ET LïLS ACADEM]Crt;N.S 155
restait à M. Nisard, jeudi dernier, que deux partis à prendre ; ou bien se jeter à la Seine, sou discours au cou, pour aller au fond ; ee qai était une ehance équivoque, car il y a des gens qiri^Viidll'lé privilège de surnager toujours, défaire des plongeons san» se iiu\er jamais, ou hieii uicîtic ' U queie d une tww ai è m e morale, puisque la théorie des deux est bien décidftÉMt jwpirissante et illusoire. Si nous étions des amis de M. Nisard, nous lui rlunnerions toutefois un auue conseil plus ellicace encore ; mais, comme nous nous flattons de n'être pÉStfa ^éa amis, laissons à l'amitié de M. Sainte-Beuve, trèscompétente sur ce sujet, le soin de celte recommandation, aussi iit^^rp^^saiie fi l'un qu à i autre, et qui pourrait bien être eeReH^ei : Quand on ne peut plus se faire écouter, il est prudekft ae se tàire.
ÂTril 1856.
RÉCEPTION PB M. mSiHD. - DiSOOUBS DE H. MISARD.
Nous avons eu tout un jour de violente colère contre M. Ponsard. C'était là une exagération de mécontentement
bien inutile. Une lecture froide, attentive des deux discours prononcés à l'Académie nous a calmé et désarmé. iNous comprenons aujourd'hui qne nous avions tort de voir tant- d^ choses alarmantes dans cette dissertation de l'auteur de Lucrèce. Il était plus juste de n'y rien voir. £e manifeste contre le romantisme n'est au fond qu une explication eandide des proeédés de l'école du bon sens. Nous avions pensé que ces ap|)laudissemeuu donnés par l'Académie française à des épigrammes contre Shakspeare et coniro Goethe étaient un ou-> trage à Tidée, au beau éternel. Nous étions éma de cette in«
156 ÉCRIVAINS ET ilûMMËS LEXTlltlS
différence affectée da poète pour les questions politiques et sociales. Nous étions iiouleux d'avoir assisté à cette apologie de la tirade et des trois unités. Nous sortions avec des froissements douloureux de cette séance où les conquêtes de vingt années avaient été mises en doute; où Téloge emphatique de Racine n'avait été qu une provocation à l'éloge provoquant de Boileau; où M. Ponsard avait détaillé le plan d'une tragédie à faire sur Joseph vendu par ses frères; où M. Nisard avait à son tour indiqué une suite à Turcaret; où l'on avait abusé de la présence de ce qu'on est convenu d'appeler l'élite de la société intelligente pour échanger solennellement la casse et le séné entre le récipiendaire et le directeur de TAcadémie, nous nous demandions qui l'on trompait, et si ces applaudissements n'étaient pas plus injurieux pour les orateurs que des sifflets.
Encore une fois, la lecture nous a rendu à une froide appréciation de ces banalités. Le geste, l'accent, le soulignement, tout est oublié. Nous n'avons plus devant nous que deux chapitres de rhétorique, et les passages qui semblent avoir une signification hostile ont un but si noïf, qu'on sourit, sans en souffrir. U nous a paru même que la bienveillance étaitplu* tôt le caractère du discours de M. Ponsard. U n'a presque rien attaqué, et il a tout loué. S'il ne nomme pas M. Victor Hugo, auquel li fait allusion, et qui méritait peut-être un hommage expressif en passant» c'est à peine une faute de goût; et c'est un acte de politesse pour M. Nisard; mais en revanche il a très-habilement fait applaudir la fin de son discours en y mettant le nom sympathique de M. de Lamartine. S'il évite avec un soin jaloux de laisser passer un bout de cocarde; s*il traite de malveillance la curiosité qui lui demande compte des sympathies d'un parti pour l'auteur de Charlotte Corday, en revanche il salue Voltaire» tout en flétrissant, par surcroh de précaution, sbs oÉPu^aABLBs saRBoas; s'il ne parle pas de sa candilalure en 4Si8, il se pose en champion des principes de 1789; s'il attaque le drame, il fait bon marché des confidents de tragédie. U n'y a donc vraiment pas d'autre parti
I/ACADÉMIE ET LES ACADiSlIIGIEttS
pris dans ce discours que celui d*un éeleclisme prudenl; c'esi
la huiihomie fine d'un littérateur calme qui hait les enthousiasmes et qui n'a pas d'appétit de martyre; qui veut jouir eu paix de sa notoriété; qui n'a pas de foi à proclamer» par la raison qui- dispensait quelqu'un de tirer le canon, ot qui, s asseyant dans le iauieuii de M. iiaour-Loruiian, le trouve à . sa taille et veut s y arranger pour sommeiller à Taise.
C'est là le fond et la politique du discours de M. Ponsard. Avocat, diM!f> de goûts littéraire^, duvciiu huimue de lettres par hasard et par la vocation de son entourage, beaucoup plus que par sa propre vocation^ caractère hésitant, sans vigueur et sans audace, n'atteignant pas à l'esprit et redoutant le lyrisme; marchant avec précauliou, mais pourlaiii avec une certaine roadear de maintien, dans un sentier bordé de parapets; bon bourgeois du Parnasse, qui aune des tragédies bien eonditî( muées et du meilleur teint; ,'i \ ;iiit, [luur ainsi dire, un petit belvédère qu'il gravit pour regarder l'horizon, et se sâtii>faisanjt de la vue du ciel, sans rêver d*y plonger; poète pratique, aecommodantridéalaux goûts de la foule; écrivain honnête et modéré, se déliant des passions, possédant une morale ollicielle, authentique, sans alliage, qui charme les pères de famille; en commerce de galanterie convenable avec une muse decciue qui ne lui conseillera jamais des folies; linbih^ à /aùr^ applaudir la médiocrité ; parlant incorrectemeut un bllgag0 de bon aloi ; parfumant ses vers avec l'essence disttUée de Molière ou de Corneille, comme on met des gouttes d'eau de Cologne sur un mouchoir, M. Poiisaid, digne de rmof^fl^f très-digne à coup sûr de 1 Académie française, où bjif^^^es^^ ne le valent pas, mais au-dessous de la gloire, est une sorte de contre-maître ; mais il n'est pas et ne sera i^jQ;iaià u«,iaaitre; 4I ne prétend point d aiiicuri à ce dernier litre, et sa modestie, qui est la meilleure de ses habiletés, doi| diminuer la portée des épigrammes et enlever toute apiertume à la ci'ilique.
•^içi^ 1^. ,qiierj&herons donc pas au delà des sentiments
exprimés, et nous examinerons le discours, bitnplemenl pour ce qu'il est, pour ce qu il veut être» e'est-à-dire Texplicatioa loyale d*uii esprit timide.
La réunion était nombreuse; il ne manquait guère que des académiciens; mais plusieurs immortels sont dans leur lit, et d'autres avaient dédaigné cette séance, trop exclusivement littéraire. Quand je dis liUéraire, j'entends une séance sans CcTractère pniiiicjue ; mois je ne préjuj^e en aucune façon la question de forme, de style. Sous ce rapport, les deux discours laissaient à désirer. M. Ponsard a si Uen fait, qu'il a ménagé unesorte de succès à M. Nisard. et qu'on a trouvé par comparaison ce dernier spirituel et prestjue élégant. C'est là une appréciation toute relative, et, au point de vue absolu, rinsignifianee des deux parleurs a été égale. Ils ont fait du biuit avec des écorces d'idées, mais le noyau iiian(|uait à ces épluctiures ; et je déûe qu'on ait gardé de cette séance une émotion quelconque, un encouragement, une idée morale.
M. Ponsard a été fort applaudi; mais quand ne Tapplaiidit-on pas? Le public de l'Académie est des plus indulgents. Composé d'amis, il admet à peine quelques juges. La cause est toujours gagnée d'avance. La politesse d'ailleurs luanniserait les indifférents. L'auditoire léoâiQin surtout aide aux succès. Les dames venues par circonstance payent en sourires le diplôme qu'elles croient emporter; et les habituées, les lauréats émérites, celles qu'un de nos amis appelle les tricoteuses de l'Académie, celles-là applaudissent par état.
M. Ponsard donc a été applaudi, absolument comme au théâtre. Nous aurions mauvais goût à contester le succès. Nous aimons mieux le prouver et le justifier. 11 nous semble en effet que le récipiendaire a tout fait pour recueillir ces * bravos; et il n'a eu que ce qu'il méritait.
M. Ponsard avait à faire l'éloge de M. Baoui-Lonniau. Il a apporté dans cette tache un zèle, un bon vouloir, une sympathie qui a exagéré parfois la bienveiliancei mais qui n'a