I . L'ACADÉMIK ET LES ACADKMICIENS
rendu que plus solides les titres de l'auteur de Lncrcce à remi placer Tauteur d Omasis.
Le nom de M. Baour-Lormian n'a pas retenti dans les mêlées politiques; il est purement littéraire. M. Ponsard s'est I hâté de constater ce caractère dès le début de son discours. 11 tenait à faire bien comprendre (|ue lui aussi n'est qu'un littérateur, un barde pai'mi des tribuns ^ et qu'il ne faut, par conséquent lui demander ni profession de foi politique ni fidélité à un drapeau. Nous approuvons cette déclaration, elle est loyale et prudente ; elle est peut-être seulement un peu en retard. C'est comme préface de Charlotte Corday que nous aurions voulu la lire; elle eût prévenu alors des illusions dangereuses, des conjectures prématurées, des sympathies imprudentes; mais enfin, il est toujours temps de s'expliquer; et désormais il sera bien entendu que M. Ponsard n'est et ne peut être qu'un écrivain, un dramaturge. Il repousse toute solidarité avec les partis; il reste libre de se laisser applaudir par toutes les opinions ; cette déclaration tardive, mais honnête, a son double profit. Elle mettra fin aux exigences de certaines opinions qui se croyaient obligées de trouver du talent à M. Ponsard et de s'alarmer de ses incartades; et elle rassurera celui-ci sur le sort de ses pièces qui n'auront rien à craindre des variations politiques.
Ce n'est pas, d'ailleurs, que M. Ponsard condamne absolument l'intervention des poètes dans la vie politique. Devant la place vide de M. Victor Hugo, et avec l'intention de rendre hommage à M. de Lamartine, il fallait bien reconnaître des entraînements possibles. Mais, au fond, M. Ponsard trouve, sans doute, que ces écrivains eussent agi plus avantageusement en s'abstenant de la mêlée, en regardant passer avec indifférence les événements politiques, en retirant leurs poèmes, selon son expression, dans un monde imaginaire. Le bon sens conseillait cette absteniion. Pourquoi les pootes ont- ils écouté leur cœur?
Nous aurions beaucoup de choses à dire contre cette théorie
tOÛ ÉCRIVAINS ET HÛMM£b m ÏJÙTTM&
de M. Ponsard. Mais, si elle n'est qu'une excuse personnelle, la discussion serait de mauvais goût. Bornons-nous donc à applaudir la sagesse, la modération du nouvel académicien, qui a même poussé la prudence politique jusqu'à passer sous silence un auguste témoignage de sympathie que H. iNisard a été obligé de lui rapp0ier.
H. Ponsard, craignant que ces principes d*égoïsme ne fissent tort au libéralisme égaré dans quelques-unes de ses pièces, a cru convenable do faire, en passant, une politesse à Voltaire et aux principes de 1789. Nous le remercions de cet hommage de bon goût, dont il ne faut pas toutefois s'eiagérer l'audace. Kn effet, bien que personne ne songe à contester la gloire de Voltaire, et que cette sorte de revendication» entourée de précautions inutiles, paraisse superflue, elle a toujours le mérite de rassurer ceux qui craindraient de voir la prudence de M. Ponsard aller trop loin. D'autant plus que louer Voltaire en déplorant ses regrettables erreurs, c'est diminuer beaucoup Téloge. Quelles sont ces erreurs? S'agit-il de la Pucelle, ou du Dictionnaire philosophique? ou des tragédies, ou de la Uenriade ?
Mais, si Ton voulait analyser trop minutieusement ses plai* sirs, on les gâterait; disons donc que M. Ponsard a fait l'éloge de Voltaire en six lignes, et passons.
Les principes de 1789 nesont contestés par personne; ils sont en tête de toutes les constitutions; on les fourre partout depuis la restauration; il était naturel de les Irouver dans le discours de M. Ponsard, et c'est encore là un de ces courageux éloges qui n'exposent à aucun péril; mais la noten'est pas désagréable à l'oreille, surioutquand elle accompagne une théorie de l'abstention : on a pu, on a dû l'applaudir.
Si H. Ponsard a tenu à l'honneur du fauteuil académique, c'est, dit-il, pour puiser /(^ courage LVevtrepvendre de longs travaux, et la force de. braver la malveiUance. Aous nous étonnons que M. Ponsard loué, fêté, congratulé par tout le monde, admis à l'honneur de servir d*anlilhése à un homme
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de génie, ait besoin d*un nouveau courage pour ses travaux et se plaigne de la malveillance. Où donc a-t-il rencontré du
dénigrement? Il permeiu.i bien à quelques-uns de ne pas le trouver au niveau de Victor Uugo» ni même de Casimir Delavigne qu'il a eu la prudence de passer sous silence; mais, si j'avais un reproche à adresser à la critique, eé serait plutôt relui (l'une bienveillance funeste, d'une tolérance dont on commence à sentir l'abus.
L'éloge de Baour-Lormian était un devoir; le récipiendaire s'en est acquitté avec une conscience scrupuleuse. II en a profité pour faire l'éloge des traducteurs, comme M. Legouvé, à propos de lui-même, avait fait l'éloge des collaborateurs. Voilà, au fond, ce qui se dit de plus important à TAcadémie. Traduire, se mettre deux pour valoir un seul, voilà ce que l'on propose, ce que l'on vante!
Avec une légèreté qui écrasait bien un peu les fleurs sur lesquelles il marchait, M. Ponsard s*est égayé des ui \ rtes et des roses de M. Raour. Nous ne prule>terons pas contre ce jugement, qui se termine d'ailleurs par une réflexion d'uue incontestable vérité. « Tel est le destin des choses littéraires, s'est écrié l'orateur, une génération nouvelle raille le mauvais goût de ses devanciers, sans songer que les mômes railleries atténdent ses propres enthousiasmes. * A part le dernier mot qui serait de trop, cette phrased'une justice et d'une justesse au-dessus de toute critique, n'est-elle pas l'épigraphe du discours que M. Ponsard ménage à son successeur ? Nous croyons toutefois qu'il y a des enthousiasmes que les générations admetii ni en se bornant à les refroidir un peu. Rousseau ne s*est pas amoindri par la mort. Lamartine, Victor Hugo, tiennent leur renommée de quelque chose de plus solide que Venthousiasme. Mais nous n'avons rien à objecter à M. Ponsard, faisant le modeste pour lui et pour M. Baour.
Quant à madame de Staël, H. Ponsard la dédaigne un peu trop. Lui reprocher d'avoir vu dans Ossian lu littérature des penseurs y se moquer de la poésie méditative qui convenait
102 ÉGRlYAUiS ET HOMMËS D£ LETTRES
se^ilCy suivant elle, à nmmanité vieillie, c'est ne pas tenir un compte assez grand de ce qu'il y a de proiuûdément humain et vrai dans les douleurs que la littérature romantique a poétisées. Vous vous imaginez que sans M. Baour, sans Ossian, Laiiiaitine n'eût pas écrit ses Médilatwns, Chateaubriand n*eût pas fait René, ou plutôt vous (iroyez q}xOssian et M. Baour ont donne le ton, le mode sur lequel ces plaintes
se sont exhalées! En verilë, c'est pousser Uop Una riiorreur de la sensibilité poétique; c'est s'insurger trop violemment contre le reflet jeté par les ruines de l'époque sur les poètes ; c'est vouloir avec trop d'exigence que le vers soit égoïste; mais c'est aussi manquer à l'histoire. Je sais bien que madame de Staël fut un écrivain enclin à la politique» et môme à l'oppo* sition. Ce n'est sans doute pas pour ee motif que M. Ponsard la traite avec peu de courtoisie.
L'eloge de Napoléon, qui écrivait comme César et comme Tacite, était naturellement amené. Nous n'en avons point été surpris; la parcimonie même de M. Ponsard sur ce sujet nous a plutôt étonné. 11 avait autre chose encore à dire, et il a eu tort de penser que ee passage était une excuse. H. Nisard le lui a fait délicatement sentir.
Quant à cette raillerie sur le rouianlisme, dont M. Baour Lormian serait le Moise, le précurseur» nous la trouvons par* faitement bien placée et très^logique sous la plume de M. Ponsard. S'il avoue (|iie les roiiumtiques ont eu ses premiers enthousiasmes, il indique clairement, et on le voit, qu'il est revenu de ses erreurs. Il est tout simple que, voulant faire de la littérature un art isob' dans les inquiétudes sociale&, M. Ponsard ail été porté par la nature paisible et prudente de son tempérament vers des régions mieux abritées, et qu'il se moque de ces brumes romantiques. Mais il nous permettra de lui faire observer que le romantisme ne pouvait pas être une imitation factice» une grimace mélancolique, s'il répon-, dait en même temps à un besoin réel de Pâme des contemporains. Or, si nous examinons tous les chefs, tous les maî-
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très de cette ('cole dont Rousseau est Tancètre, dont M. Bauiu' ne fut tout au plus que i écolier, nous les voyons invinci- Uement entraînés par ces tristesses de Hené , d Olympia, de Jaeelyn, vers les douleurs bumanitaires; et Chateaubriand, Laïaartiue, Victur liuf*u, leucuiuieiu un jour tuUi \vs trois aa bord du mOme abime social, pleurant sur les mêmes misères, le sais bien encore une fois que cette sympathie a ses périls et ses dangers, peu faits pour des natures de coin du .feu, pour des ambitions bourgeoises ; mais, f^n Ip-^ reconnaissant «t en les blâmant selon son droit, M. Poosard devrait leur feire l'honneur de les estimer plus, et de voir autre ciiobt: ^u'uutî éclipse du goût dans cette littérature qui fait payer si cher ses succès.
NousTavons dit souvent en d'autres circonstances, et nous n*avon^ pas le temps de le prouver ici, il y a toute une question philosophique, humanitaire, dans la luiie des deux éeoles. Voyez sur quel terrain sont les classiques l voyez où sont les romantiques! et voyez surtout dans quel embarras triK'bieux *e tiennouL its éclecùques, les iiaLures hésitantes! U ne s'agit pas seulement des trois unités, ni de ces niaiseries de forme auxquelles M. Nisard a donné dans sa réponse, et par ralinil, une ;;!-;iii(lt' iiii[)uilan('t\ Il s'agit, selon l'expression heureuse de Uaiiiel Stern, de mettre (i la vie dans lart et Vart iam lame! » et je n'entends pas seulement la vie de Te^prît, de Timagination, mais la vie de la tête et des entrailles, la vie de luus les L( soins, de toutes les miscres, de toutes les angoisses, de toutes les religions 1
H. t^onsard n'a pas parlé de Casimir Delavigne; il a eu rai* son. Car eu puclc qui se rangeait aiis>i du cuté du bon sens contre l'élan du cœur, a pourtant écrit les Messénimnes et la Parisiennei ce qui ne constitue pas une poésie bien inspirée, mais un acte vivant. Je crois pourtant que Fauteur de Lucrèce avait des raisons plus directe.^ puur oublier routeur des Enfants d Édouard, 11 y a dans le souvenir de en 'ra^vinin pur et ingénieux une rivalité permanente et
réelle, et ce n'est pas en vérité Victor Hugo que M. Ponsard est venu démolir, c*est Casimir Delavigne. Nous croyons sincèrement (}u*il n'aura même pas ce triomphe!
M. Ponsard nousa raconté comment il comprenait l'histoire de Josepli vendu par ses frères; comme Mélingue qui fait sur la scène une statuette pour prouver qu'il joue bien son rôle, M. Ponsard a ébauclié une tragédie. Nous souhaitons qu'il lachéve; mais nous lui conseillons de'se borner aux sujets de H. fiaour, et de ne pas lui prendre son style, car c'est assex comme plaisanterie, comme ironie du goût, de laire applaudir en guise de vers suaves, coulants/ poétiques, des vers insignifiants comme ceux-ci :
Jacob et ses enfiinfs perdroDt-ils la lumière Sana revoir de Béthel 1r grotte hospiulière, La plaine de Séir et les champs fortan^s QuW neveux d'Iaaac le Seigneur a donnés?
et ceux-ci, non moins suaves et plus touchants encore :
J'élais bien jeune alors et ne pouvais comprendre D'où naissaient tous les pleurs que je voyais répandre; Mais quand Tàge eut enfin éc'airé ma raison, Je partageai le deuil de toute ma maiflon;
et cette exclamation si connue :
La tombe de Joseph est-elle en ces climats?
et cette parole de Benjamin à Jacob^ qui a retrouvé Joseph :
Tu ne pleureras plus ;
et ce cri de Siméon à Tapprociie de son pére :
Quand j éUiis innocent^'aimaîs à it; revoir.
« fit bien d'autres vers que j'aurais, dit M. Ponsard, tant de
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plaisir à vous rappeler, certain de vous faire partager mon plaisir, si les bornes de ce discours n'arrêtaient mon entraînement. »
Nous touchons au point essentiel du discours de M. Ponsard, à l'éloge de la tragédie. La preuve que la tragédie, selon M. Ponsard, est immortelle, c*est qu'elle répond à un besoin de Vesprit humain.
Nous ne discuterons pas ce que nous avons combattu si souvent.
La théorie des personnages itofrb» est une puérilité. Qu'im-
|)oi"tc le moyen d'émouvoir, de |)Iaire, d'élever l'âme! Est-ce que Komëo et Juliette ont besoin d'être des princes ou des rois pour me toucher ; et le cœur a-t-il des aristocraties d*émoltont Vous dites et vous avez tort de dire, car la phrase n'est pas heureuse, « que la délibération de Maxime et de Cinna, ou l'entretien d'Agrippine et de Néron remue quelque chose d*im ordre plus tieôé dans Vâme des spectateurs; et que les TiKiIliouis d'un négociant me toucheraient moins?» Cet argument n'est pas sans malice. Entre la banqueroute de. Birotteau et la chute d'une monarchie, il y a, je le reconnais, quelque différence; mais au point de vue humain, pratique, n'ai-je pas à pleurer autant sur la douleur poignante d'un honnête homme que sur les remords d'un scélérat couronné?
Le théâtre n'émeut pas par des questions de chronologie, de géographie, d'histoire. Il se sert de ces moyens comme accessoires pour la mise eu scène et le costume; mais il veut avant tout aller à l'àme. Et je ne sais pas pourquoi j'aurais des émotions d'un ordre plus élevé en écoutant Néron qu'en écoutant Roméo. Est-ce que les conditions pour l'art changent avec les genres? Et, si I on ne doit faire que des pièces de rois et de reines, pourquoi écrit-on des romans roturiers? Il faudra que Paul soit prince et Virginie princesse. Sans celte condition, je risquerai d'être ému par des choses d'un ordre in-' férieur* La question du théâtre n'est pas là. Ët la preuve qu'elle n'eM pas dans cette aristocratie des personnages, c'est
m ÊGHIVAl^S ET UOMMEb i>L LETTKKS
que Victor Hugo, le révolutionnaire, n'a pas été trop humble dans le choix de ses héros. Charles-Quint, François 1*', les Burgraves, Marie Tudor, Lucrèce Dorgia, Louis Xlli, voilà quel* ques-uns de ses personnages. Sentais d'assez bonne souche pour M. i^onsard et valeni-ils en lignée Agnès de Méranie?
Non, la question n'est pas là; elle est toute dans la règle des unités, dans la tirade pompeuse» dans l'exclusion d'un mouvement trop violent, dans la symétrie des effets, dans la bégueulerie des catastrophes^, dans le costume de Texpression, dans Tborreur systématique de l'élément comique.
M. Ponsard croit opposer Sophocle aux romantiques; mais il ne voit pas que c'est précisément aux classiques qu'il faut Topposer ; car Sophocle admettait, dans une certaine mesure» ces éléments familiers, cette intervention directe de la nature physique que nous réclamons pour le drame et que la tragédie refuse. D'ailleurs, c'est une erreur de su[iposcr que Racine et Corneille ont obéi à l'impulsion de leur génie en écrivant des tragédies dans la forme que nous avons. Ils ont subi l'atteinte de la règle qui taillait la nature sous Louis XIV. La tragédie a été pour eux, comme le parc de Versailles, comme l'étiquette. La tragédie, c'est la récréation froide et cérémonieuse de la monarchie absolue; c'est un accident dans Thistoire. Ce n'est ni un genre fixe ni un caractère essentiel du peuple français. Je n'en veux pour preuve que l'extension du drame, qui avait précédé Gorneilley et qui a repris immédia* toment, après le grand règne.
iN'attachons donc pas d'importance à ces théories de M. Ponsard, que lui-même s*efforce de ne pas mettre en pratique, et que rindiflerence de plus en plus manifeste du public, pour l'austère Melpomène, rend bien inutiles.
Encore une chicane en passant. Pourquoi n'admettre que Lesagc pour héritier de Molière? Et Regnardt et Beaumar* chais? Je sais bien que Figaro, c'est la comédie à idées, à opinion, a opposition; niais elle n'est pas sans meriiB, puisqu'elle n'a pas été sans intluence, et peut-être bien M. Ponsard eûHl
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€tc prudent jusqu'au bout, en noiuuumt Beaumarchais, pour empêcher qu'on n y pensât trop.
Mais, encore une fois, ce discours est avant toiit sincère; c*est là son mérite, son lionneur. Nous le regrettons presque en songeant que M. Ponsard trouve sincèrement Shakespeare affecté» et croit que Goethe ne vaut pas la peine d*une critique. n serait superflu d'entamer une discussion. Il n*v a qu*à rAcadéniu' un (Hi dise et qu'on contredise dp pareilles opinions. Au surplus, M. Ponsard a eu son chàiiiiK nt; il a fourni à M. Nisard une occasion d*être spirituel et de le ra[)peler au respect des grands génies.
Par une inspiration, cette fois tn'^s-licureuse et trcs-ciialeureiisement applaudie, l'auteur de Lucrèce a jeté sur la tin de son discours ce ra3'onnement qui s'échaf)pe toujours du nom de M. de Lamartine, il Ta appeh^ un homme d' Etat courageux, et il s est vu interrompre par les bravos furieux qui sont la récompense passionnée des bonnes actions.
Nous remercions M. Ponsard ; il ne nous avait pas préparé à cette surprise, et on lui parduuiierait beaucoup pour cet hommage au génie et à la vertu, li est fâcheux que cette louange de si bon goût ne se soit produite qu'à Toccaston d'un anachronisme injn! ieux pour l'Assemblée constiîii:inte : M. Ponsard reprochait a la république une mesquinerie iinanciére à Tendroit des poètes, qui devait être imputée à la monarehie de Juillet. Mais, comme il n'y avait pas de mauvaise .inienUuii de la part de 1 uiatcur, il y en aurait une à insister.
Disons encore que M. Ponsard sait sans doute très-bien que Virgile est venu un siècle et plus après Ënnius, et si, dans une image, il fait protéger la vieillesse d'Ennius par Virgile, ce ni' est là qu'un moyen de rhétorique exagère, comme s'en pepoQèltent les classiques, qui n'ont, sur ce point, pas plus Xjf^e sur d'autres, de reproches à faire à personne.
M. ISisard a lepondu avec un ceruiin esfirit ei une joie pédantfitM^ discours simple et honnête de M. Ponsard Ha vanté la fsipd^r^ les allures provinciales de l'auteur de hacrèce;
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il lui a dëcci lié le premier prix, à propos de Charlotte Cor-day; mm il lui a iofligé pour pensum, à cause de son insubordination, de coninienlcr Boileéiu. Il lui a donné la férule avec les trois unîtes» et lui a indiqué, comme devoir prochain, unesuiteaTurcaret.
M. Ponsard fera bien de ne pas abuser de ces conseils. 11 faut se défier des comédies de M. Nisard, et ne pas pi us exécuter ses plans que mettre en œuvre Joseph vetidu par ses frères, M. Ponsard n*a qu'une inspiration à suivre, c*est celle qui, en dépit de ses théories d'isolement et d*absteniion, lui souftla un jour au cœur sa meilleure pièce, la seule qui soit digne de sa gloire, CliarloUe Cordayt,
15 décembre 1856.
A l'Académie, les discours se suivent et se ressemblent. A la différence près de quelques incorrections qui varient selon les préjugés individuels, tous ces représentants de Fesprit et du goût français s'évertuent à désespérer de l'avenir, à calomnier le progrès et à émettre sur Tart contemporain des opinions que M. Prudliomme lui-même dédaignerait de patroner.
La dernière fois M. Guizut, muet depuis si- longtemps, a parlé; mais si Ton presse un peu ce discours emphatique, ou y trouve des rognures du fameux parallèle entre Cbariemagne et Napoléon, un éloge de l'Université et des universitaires qui ne paraissait pas suffisamment désintéressé, un dénigrement systématique de la Bévolution qui prouve que M. Guizot ne sait pas plus comprendre les événements que les pressentir.
L'ÂCAUfiMiË ET Llù^ ACAUÉMlClEr^S m
des paroles touchantes sur la chute des grands hommes d'Ktat culbutés le 24 février, et enfin une péroraison de sermon qui a pour but de nous inviter à élever nos cœurs vfrs Dieu, fort au-dessus des liommes, de l'Académie et des académiciens. Voilà les nouveautés et les leçons pratiques de ce maître éminent; voilà tout ce que la défaite a appris à ce doctrinaire pétrifié dans Torgueil, qui $*était fait en politique une sorte de popularité par l'excès même d'impopularité, et qui compromet aujourd'hui l'Académie, comme il a compromis tout ce qu'il a servi.
M. Biol 0*1 un savant i|m écrit ses rapports dans un style assez correet, et, comme cette faculté est toujours un nouveau sujet d'étonnement pour TAcadémie des sciejices, on a désigné depuis trés^longtemps H. Biot à la faveur de l'Académie française. Nous ne nous permettrons pas de juger les travaux scientiliques de H. Biot; ils sont considérables, assure*l-on, et cette longue existence, consacrée à la recherche des vérités mathématiques, est des plus honorables, des plus dignes de respect; quant au siyh de M. Uiot, sans l accuser d'insuffisance, nous croyons que, s'il honorait l'Académie des sciences, il n'ajoutera aucun lustre à l'Académie française.
Nous nous en tenons, pour prouver celte déhance de notre part, au discours prononcé par le récipiendaire. Honnête, timide, respectueux, il n'a ni éloquence ni élévation. C'est un remercîment poli, un éloge convenable tle M. Lacretello. avec les tirades obligées contre les horreurs de la liévolutioD.
Quand donc laissera-t*on tranquille toute cette histoire dont on ne veut jamais se servir que comme d'une arme? Il semble, à l'Académie surtout, qu'il soit d'obligation de glisser dans tous les discours une imprécation contre 93. C'est la tête farouche sur laquelle ces bons vieillards s'essayent le poing; et l'on dirait (jue pour faire excuser les ilainiiièclies libérales (f ue ces rentiers de la politique et de la littérature s'amusent à allumer dans leurs petites réunions, ils ont besoin de pro* tester sans clésse et toujours de leur horreur pour la Convea-
tion et pour les grands esprits de cette formidable époque. M. Biol a cru sauvegarder son impartialité en disant : « Je
n'ai pas à faire ici le procès ou l'apologie de la î^^'inn le révolution politique dont ces illusions ne furent que de trop imparfaits présages. » Et, après cette précaution, Torateur fait précisément le procès inutile, parle de la domination sangui* naire de Robespierre et se permet, à propos de ce dernier, une antithèse qui justiiie le choix de TAcadémie : « G était, dit-il, un froid rhéteur, qui se montrait Tapologiste arnf^^ de tous les crimes populaires. » Ce chaud et ce froid dans la même phrase font un heureux effet, et ont dû plaire à MM. les académiciens, très-familiers avec cette double température, M. Biot avait quinze ans, dit-il avec, émotion, quand lassem* blëe des États généraux vint tenir, sous le nom de Constituante, ses séances à Paris. Que d'événements se sont déroulés depuis cette époque, et combien Ton porterait envie au spec* tateur de -ces scènes prodigieuses s'il ne prouvait par luimême que l'enthousiasme s'use, que le scepticisme vient, et qu'au bout de la carrière on est exposé à méconnaître et à mal juger les événements quon a traversés avec trop de passion. Voici en quels termes M. Biot parle de l'Assemblée législative cliargée de réviser le pacte constitutionnel : « Dès les premières séances, les deux partis qui composaient la faction révolutionnaire et qui devaient bientôt s'entr'égorger, jacobms et girondins, mus séparément au même forfaitf par l'ambition effrénée de la domination ou par le fanatisfne des Oiéories démagogiques, s^accordèrent à conspirer la perte du ntunarque et colle de In monarchie; et ils marchèrent impitoyablement à ce but, en soulevant» pour Tatteindre, toiites les passions, toutes les fureurs. »
Eh quoi! cette lutte gigantesque, ce grand drame, cette condamnation, ce jugement si solennel, si discuté, tont ce , débat passionné, horrible si vous voulez, mais frapc e| lo^^al, tout cela n*est qu'un simple forfait accompli par des iMm* goyuea? El c'est ainsi qu'un vieillard parle devant des histo-
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riens? Ëi ces historiens l'applaudissent? Et Ton bafoue, et Ton traioe dans une boue sanglante les cadavres de ces hommes qui surent mourir! et l'on ne voit pas qu'en voulant sauvegarder la morale on la compromet, en corrompant les ëtéminits'de ses âppréciations! Il se trouve en France un auditoire sérieux pour entendre dire, et un oraleur écouté pour dire que a luui ce (ju'il y a d'hûiioral»le dans les sociétés hnttiÉifies était systématiquement voué à la mort! »
C^Aaiènt des bandits, rien que des bandits, les hommes tini ont légué les niaLériaux du (^ode civil, qui oui [aejjnré l'organisation de la France moderne 1 Mais, à ce compte-là, nomt T^ons, nous nous émancipons, nous nous instruisons avec les produits du bripranda2:e!
M. Hiot roniprend les sciences avec une passion e^uisle : i Celui, dit-il, qui se sera voué à ces études contemplatives, avec une passion sincère et profonde, s y trouvera aussi complètement dispensé de prendre pail au\ alLures publiquas que s'il vivait dans Saturne ou dans Jupiter. »
€ Combien, ajoute-t-il plus loin, n'avons-nous pas vu d*hommes de noire temps perdre à ce marché la divinité de leur iaditpendance, le bonheur intérieur, la paix de l urne, la facaité du travail, même le génie l et pour quelle gloire? pour qoe^cètte multitude que vous méprisez vous distingue et vous nomme pendant la durée de votre faveur, tandis que les bommes que vous êtes forcés d'estimer et qui vous jugent dtfOBt sèolemmt de vous : — Khi quel dommage ! »
Cm èavant une réunion de savants et de littérateurs qui ont presque luu^ pai llcipé, plus ou moins, aux allaiies pu- Miqoes, que l'orateur a émis cette théorie d'abstention. Avec I0S «Hum de prétendue modestie et de dévouement à la iîcicnce, elle fait U n marché de l'homme, ducitoven; et, si eUe devait jamais être écoutée, le pouvoir ne devientek^phlB que Tambition des oisifs et des ignorants : quand 01V temit inutile dans les lettres, dans les sciences ou dans les arts, oa se livrerait à la politique. Ce regret de M. Biot sur
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la destinée des savants qui ne s'isolent pas dans la science est un blasphème qui insulte à la condition des sociétés modernes, à la science elle-même, et qui voudrait retirer de ractivité sociale précisément tous ceux ijui peuvent ie mieux l'éclairer et la diriger. Ah ! si vous entendez qu'un problème de mathématique, qu'un théorème résolu ne donnent pas absolument le droit d'aspirer à tous les honneurs, et d'abandonner les joies de l'étude pour les vanités de la parade: si vous condamnez les ambitieux vulgaires pour qui la scieiice est un moven ; nous sommes d*accord ; mais la moraie de votre semonce est si évidente, qu'elle devient inutile et tombe dans le lieu commun. Non ! ce que vous blâmes, c'est rémotion de Thomme public dans le coeur du savant, c'est Arcliimèdc quittant pour une heure ses éludes afm d'aller voir aux murailles si la ville assiégée est bientôt prise; celui que vous blâmez, c'est Arago.
Eh bien, ce sera la gloire éternelle de ce savant d'avoir concilié le travail avec ses opinions; de n'avoir jamais sacrilie la science à sa passion politique; mais d'avoir su se rendre doublement utile, en popularisant les découvertes et en payant de sa personne aux lieures de péril pour la patrie; ne dites pas qu'il faut s'isoler, en redoutant l'ingratitude delà foule. Il faut se dévouer, sans pensée de récompense; et c'est là précisément un des bénéfices de la démocratie qu'elle exige un service désintéressé, et qu'elle a presque toujours l'exil d'Aristide à donner à ceux qui la servent. Non. L'estime de quelques savants est sans doute fort appréciable, mais pourquoi la préférer si absolument aux favtîurs et aux défaveurs du pays? Où en seraient aujourd'hui l'Académie et les académiciens s'il ne s'était pas trouvé, en 1848, un savant comme Arajîo, un poêle comme Lamartine, d'autres encore qui, sacnliant leur état, leur chimère à 1 intérêt public , ont dirigé et modéré un mouvement qui ne s'est arrêté qu'en les sacrifiant? M. Biot a posé comme récompense, comme palme promise, le tiire d'académicien et l'estime de quelques in-
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stiluls au bout de la carrière scientifique. Nous pensons, nous, que c est prendre le point de départ pour iebut. La récompense ! elle n'est pas dans l'estime de quelques rivaux ; elle est dans la conscience; et celle-ci s'accommode mieux des servi(^ s i|u'eilerend quelles politesses qu'elle reçoit.
H* Guizol n a pas été d'une moralité supérieure dans sa réponse; mais, en revanche, il a été plus prétentieux. Il a débuté par nne phrase d'une im uiict liuii .^iii^nli^M'e et dont les journauj^ se sont déjà égayés : a II y a cinquante ans, monsieur, vous entriez dans Tlnstitut, le plus jeune alors et aujourd'hui le plus ft?ic/>w de ses nienibres. )> M. Biot entrant le plus jeune ci le plus ancien; c'est là un abus. de Tellipse qui touche au galimatias.
M. Guizot affectionne les épithètes. Amour sincèt^e et pur, di<iciple jarnri, soin clKurmnt, vcrUunKr plaisir, illuslrF maiure, etc. ; tout n i i se trouve accumule dans vingt lignes; et jamais les procédés de l'auteur n'ont été plus facilement penîësàjour. M. Guizot est un passementier littéraire. Il ne s'agit, poui lui, tjue d'avoir des galons à coudre ; quand il nw a pas, il en fait.
L'éloge de Napoléon ne nous a pas surpris. C'était un moven ; ri puis il ctaii bon, voulant prendre pour la circMii- ^tance un air libéral, que M. Guizot fit un petit tour en Afrique avec le premier consul pour faire oublier le petit tour qu'il alla faire autrefois à Gand Mais personne ne saurait être dupe de cette admiration, [ | lus que de l'amour platonique (HTofessé tout à coup pour la liberté, ^ous passerons, sans noua y arrêter, sur tous les endroits scabreux du manifeste acaJt'iJiiiiue ; nous n'avons ni à les discuter poui les conliedkfiiy, ni à |es applaudir, doutant beaucoup de leur sincérité.
Il a bien fallu pourtant qu'on s'occupât un peu de M. Biot, qui servait de prétexte à la reunion. M. Guizot s'est acquitté de ce soin avec unt* cuurlyi^it txce^sive. Parlant des voyages eilU^ria jadis par le vénérable savant et des relations dcnd^iques auxquelles ils donnèrent lieu, il a dit avec celte
majesté qui sanctifie la plaisanterie : « Si, comme je Tespère, votre savant rapport a pénétré jusque dans les cabanes des îles Sethland ou des BaléareSy je suis sûr que leurs modestes habitants auront éprouvé, en s'y retrouvant, un vif sentiment de satisfaction reconnaissante. » Il manque une épithète à cabanes. M. Guizot eût dû dire : « les AumUe^ cabanes des modestes habitants. » Mais combien ce mot oublié est racheté par Timprévu et le naturel de la flatterie! Voyez vous d'ici les modestes habitants des îles Shetland lisant les rapports adressés à l'Académie des sciences! M. Guizot espère que ces rapports leur sont parvenus. Nous croyons, dussionsnous enlever encore une illusion à M. Biot, qui n*en a guère, que cet espoir est trompeur, et que son ingénieux rapport est parfaitement ignoré des insulaires en question. Je connais bon nombre d'habitants du continent (|ui pourraient, sous ce rapport, être mis au rang des insulaires.
Quand il cesse d'être si violemment ingénieux. H. Guizot tombe dans l'excès contraire et débite des vérités d'une accablanlo autlienlicité. « Celui, dit-il, qui ne demande rien aux puissances du monde ne court pas risque de tomber sous leur joug. » Cela est vrai et n'a d'analogue que tiet autre axiome : a Quand on ne va pas au bois, on ne craint pas d'être mangé par le loup. » Un enfant comprendrait cette morale. L'Académie Ta applaudie.
La Révolution est pour M. Guizot une teirible révolution, source bouillonnante de tant d'autres, C*est 15 le propos d'un homme échaudé. Mais n'abuse t-ii pas un peu du droit qu'il a d'en vouloir aux révolutions, quand il ajoute : h. Je ne prends nid plaisir à rentrer, pour les peindre y dans ces orgies du crinie, même qmnd j y rencontre les protestations delavertuîn
^ ' Parlant de M. Lacretelle, l'auteur de VAtnaur dans le mûr-
riaqe dit qu'il aimait les lettres comme Von aime les personnes à qui I on doit son bonheur. » Voilà encore une incontestable vérité mise à la portée des enfiints bien sages. La iin.
L'ACADÉMIE i:T LES ACADÉMICIENS f75
la péroraison du sermon de M. Guizot (lequel par parenthèse a un parfum plutôt catholique que protestant) parle des espérances trompées, des défaites des grands guerriers, des échecs des pbis grands politiques^ des ruines des plus grands étMiêêemenii. Tout le monde a pensé que M. Guizot faisait allusion surtout à lui-mémo, au février; et cette supposition est vraisemblable. M. Guizot ne doit pas admettre volontiers dé plM 0naids kommes que lui. 11 a exhorté l'assistance à peaaêr au «iel trop oubKé.
Celte bénédiction de la fin n'a touché peisoniie. S'il y a des ruines, des doutes, des désillusions, des colères, des oublis du eielità qui^^poorune part» en attribuer la faute? Â M. Guizot. Vous parlez de démoralisation! Qui donc a corrompu? Vous dues qu ûu a des ambitions eiïrénéesl Uappeiez-vous quelles leçont^ Tonà^avez données, quels exemples vous avez légués» quelraonMveineBt vous a renversé au 24 février! Il est Lien touchant d'entendre la [)ersonnirication du matérialisme gouvernemental nous parier avec cette componction! Uraaièiflii temps ! et ce n*esl pas vous qui nous sauverez.
Oé dirait, en entendant M. Guizot parler avec ce ton tranchant, qu'il a été foudroyé en 1848. il se livre à des effets de front ilitaaeiques* Mais, quand on se rappelle l'éboulement de aw/B3Méaie».on voit bien que, s'il sent le roussi, c'est qu'il est tombé de lui-même dans le feu, et toute la fierté de son attitude d'aujourd bui ne compensera jamais la profondeur de rèninitiailbn subie alors. Il s'était placé, disait-ii, plus haut queieiift4«^idédafais ; et il a suffi d'un coup d'épaule dans le perchoir pour accomplir cette chute qui datera dans l'histoire des conquêtes faciles
A'ISÉiMl'dkvnitt iBiire lire ses sentences par d'autres. Il y
a du bon dans sa moi'ah" flt'bitéc. Par mnlheur, en récoutani, on pense à lui, et non à elle, et il se fait un tort qu'il ne peut ièeiiÉW||i'iie taisant.
1" Mars 1857.
176 l'CRIVAINS ET HOMMES DE LETTRES
Bl'XLPTIOiN DE àl. DE FALLOLX. - DISCOURS DR M. BUiFAliT. '
Le discours de H. de Falloux était attendu par tout le
monde avec une vive impatience; non pas qu'on put raisonnablement se préparer pour des joies littéraires de haut goût. £ien que l'orateur dût prendre la précaution jde a'asaeoir entre MM. de Montalembert et Berryer» chacun savait que ce voisinage ne tirerait pas à conséquence pour M. de Falloux, et que l'éloquence ne -s'attrape pas. Mais on était curieux de connaître Topinion politique que le nouvel académicien aurait ce jour-là, et le drapeau qu'il juf^erait habile d<? déployer pour la cérémonie. M. de Falloux avait à choisir. Mais, après les réfutations fort énergiques dont sa parole a été l'objet, il ne pouvait guère songer au drapeau tricolore de la fusion. C'est donc la cocarde blanche que l'historien de Louis XVI a arborée.
Il faut que la fusion soit bien malade pour que M. de FaU
loux l'abandonne; non pas que le parti de la légitimité pure nous semble plus valide; et non pas que demain peut-être M. de Falloux ne se hasarde sur le terrain qull a quitté aujourd'hui; mais onfin, pour qu'il soit renié, au moins pendant un jour» li faut que le parti de la fusion n'ait réellement pas d'avantages prochains à offrir à M. de Falloux. Nous nous doutions de cette triste réalité.
D ailleurs, pour un bornaie aussi ftn qu'il s'efforce de l'être, M. de Falloux a encore eu trop de zèle, surtout à propos de M. Molé. Ayant a louer un homme qui a servi tous lee ré* gimes, l'orateur serait resté dans la vérité de son sujet et de sa pensée en ne faisant pas de profession de foi absolue. H. de Falloux devrait pourtant f^avoir l'inconvénient detropse pro*
L'ACADÉMIE ET LES ACADÉMICIENS
noneer, loi qui a tant aeclamë la Républiqueen 1848, ot qui
se v(iiL contraint aujourcriiui d'injurier ce qu'il a honoré.
La mémoire de M. Mole est chère et précieuse au rëcipiendaire« C'est soas leê auspica de M. le comte Moië que M. de Falloux s'est présenté et a été reçu. Kspérons que ce modèle ménagera encore bien des succès, c esl-à-dirc bien des variations politiques, à son émule; et il est tout naturel que, se sentant disposé à entendre le patriotisme è la façon de H. Molé, Torateur n'ait vu que da patriotisme dans l'ambition souple du cûBseiUer successif de tous les gouvernements depuis soi^nte ans.
Ce que c'est pourtant que l'heureux emploi des mots du dictionnaire! Si on avait à louer un homme de convicliuns fermes, énergiques, entêtées, brisant son épée le jour de sa défaite, et n'allant pas en redemander une autre au vainqueur; si on avait à mettre en lumière le niàle silence d'un homme politique préférant la solitude, 1 oubli, à la faveur d*nn pouvoir qui donne tort à ses principes, on n'aurait pas assez de formules d*admtration; on dirait avec raison que cette fidélité est le plus beau, le plus moralisant des spectacles* Ëh bien, H. de Falloux s'est servi des mêmes moyens (et il a trouvé des complices) pour vanter l'homme qui, magis* irat de l'Eiapire, est devenu ministre de la Restauration, qui, de Charles X, a été transmis, avec toutes ses théories, toutes ses notes, tout son bagage, i Louis-Philippe, et qui, membre de l'Assemblée constituante sous la République, n'aurait pas refusé ses const ils et ses services si on avait tenu alors à les recevoir. Ainsi garder sa foi ou la trahir, c'est la même chose! ainsi le drapeau n*est rien; le principe n'est rien; l'homme n'est rien. Pourquoi donc alors nous parlez-vous de fusion ou de légitimité? Inclinez-vous devant le fait, courtisans du hasard, et ne parlez pas de vertu, quand il n'y a pas de fidélité; de conviction, quand il n'y a pas de martyre; de triomphe d'opinion, quand vous ne savez pas subir de défaites! Spéculateurs politiques, vous êtes des instruments
d'ambition ; vous n'êtes pas des instruments didées; on ne
vous doit que des places et des gages !
M. de Falloux ne s* est nullement trouve embarrassé pour louer cette souplesse» cette malléabilité qui se sert toujours du prétexte de la patrie. La patrie t II faut trembler, quand on rinvoque; r/esl qu'on veut la iialiir. C'est un fantôme auquel le factionnaire remet la garde de son fusil, quand il veut déserter son poste. On a des devoirs sociaux, des idées, qu'on chérit et qu*on défend, pour lesquelles on vit et on meurt. Mais cette formule de la patrie est bien souvent un mot commode qui cache Tabsence d'idées. La patrie ! c'est surtout le territoire; on la défend contre Tinvasion étrangère; mais, pour i hùiiurer, il faut lui dunuer de grands exemples et le spectacle de mâles vertus.
M. Molé et son filleul M. de Falloux ne voient la patrie qu'à travers des portefeuilles. Un principe ne vaut pas à leurs yeux une influence. 11 n'est donc pas étonnant qu'ayant à parler d'un personnage souvent en scène dans l'histoire- de ces cinquante années le récipiendaire n'ait pas rencontré à ce propos une pcusiic féconde à développer, un enseignement à faire ressortir, une vertu à faire admirer. 11 a exalté, en termes vides, une existence remplie de faits,' vide d'idées ; et, s'il n'avait pas trouvé quelques applaudissements convenus, dans un auditoire, complaisant jusqu'à la gâterie, ce discours nui eût traversé le silence pour tomber dans l'oubli.
L'Académie, qui a peut-être ses jours de pudeur, a protesté du moins par son attitude; elle s'est sentie humiliée et punie de son choix, et, comme elle n'avait pas la ressource de louer les termes en blâmant les principes, elle a subi ce discours avec une résignation qui s'est trouvée réduite à se dé* dommager, en applaudissant M, Brifaut. M. de Falloux sait bien qu'il n'est pas un écrivain ni un orateur, mais il croyait peut-être que son opinion n'était pas partagée, il a plus d'adhérents sur ce point que sur d'autres; et, quand il a débuté par des formules de modestie, aucun applaudissement
L'ACADÉMIK ET LES ACADÉMICIENS 179
n'a protesté. On lui a laissé dire qu'il a rencontré toujours plwt d'indulgence quil na rendu de services; on ne Va pas
conii tNlit quand il a parlé des .s inalli ndncs de sa carrière palitique. Jamais réalité plus ironique ne fut donnée à une figure oratoire. Nous imiterons l'exemple de l'Académie; nous n*abuserons pas trop des incorrections littéraires et moi a les du discours de M. de Falloux. iNoud nous bornerons à releveç rapidement les quelques traits saillants de ce discours» qui restera sur le nouvel élu, avec la pesanteur d'un marbre iuiieiaire ei la signification d'une é'pitaplie.
« CbesK H. le comte Mole, a dit M. de Falloux, la première de toutes les distinctions» c'était lui-même. » Nous avouons îuinihlcuiciit ne pas comprendre cette inf^énieuse llatlerie. Ne dirnit'on pas que les méi ii - sont des oripeaux aux yeux de M. de Falloux, et qu'en dehors de ses vertus un homme ait encore des titres à l'admiration! Nous ne nous étonnerons pas Bon plus d'entendre parler de « la Terreur et de ses meurtriers. » Les meurtriers de la Teneur devrait se comprendre logiquement de ceux qui ont tué la Terreur. « M. Molé, dit encore le nouvel élu, liiaiqua ses pas dans le iiiuixli' d une gravité qu'où appela dès lors consulaire. ^ Qu'est-ce qu'un pas marqué de gravité consulaire ï Pour devenir le collègue de M. Sainte-Beuve, M. de Falloux n'a pas besoin, à la rigueur, de parier si mal. Il parait que le jeune Louis-Matthieu Molé travailla € sur lui-même avant de travailler pour son pays. » « Courage difOcile, » ajoute avec componction le récipien- .daire, qui ne se sent pas des a[)titudes pareilles, et qui a commencé par travailler «ur son pays et />(?ur lui-même; ce qui, au fond, signifie peut-être la môme chose. Hais, nonseulement M. Molé travailla sur lui-même, il travailla aussi sur ies arbres du parc de Cliamplaireux. « il étudia, dit l'orateur» Fart des jardins et des parcs, presque autant que les secrets du gouvernement, n Nous ne connaissions pas cette Ci ule politique. Parlant des plantations (jue faisait M. Molé et des allées qu'il dessinait, M. de Falloux ajoute : « Sa maip
ET HOMMES DE LEmWS
s'exerçait d'avance à inoover et à corriger sans détruire, i» Rapprochement ingénieux et champêtre entre les devoirs
d'un hoimiu' (1 là;it et ceux d un jardinier! M. Molé plantait des arbres pour apprendre à gouverner; de la même façon que il. de Failoux s'exerçait à la politique et se préparait à rAeadémîe en élevant des bœufs pour le concours de Poissy. Tout est dans tuul. .11 n'est besoin que de savoir dégager le sens cacbé. Il y avait comme des larmes dans la voix de H. de Fallouxà la lecture de ce passage plein de senteurs forestières; il esL làclieux qu'il n'ait pas songé ;i animer ce tdble.iu, en introduisant dans cette verdure quelques-uns de ces magniliques bestiaux qu'il engraisse si bien.
Mais rhomme politique ne vit pas seulement de feuillage et de bétail. « M. Molé, s'écrie M. de Falloux, ne se contenta plus de Hre et de planter : il écrivit. » Un jour l'immortel qui remplacera M. de Falloux, ravi à son immortalité académique, dira de même de lui: « 11 ne se contenta plus de nourrir et de concourir pour le bœuf gras, il voulut être de l'Académie, et il en fut. » U nous semble que nous eutendons déjà ces paroles; cela ne veut pas dire que nous aimerions à les en* tendre bientôt.
M. de Faiioux nous a appris que Napoléon n'était pas un homme sans valeur; par goût et par calcul, dit-il, il aimaii les hommes distingués; en conséquence, il appela à lui M. Molé. Ou bien, nous n'entendons rien aux allusions, ou cela veut dire, surtout avec les petites malices qui sont à côté, quo l'héritier de Napoléon I*' ferait fort bien d'attirer à lui I'Ih ritier de M. Molé. M. tic i alluux est un de ces hommes distingués qu'il faut aimer par calcul quand on n'a pas le courage de les aimer par goût. Hais, si M. Molé consentit aux faveurs dont Napoléon le jugeait digne, ce n'était pas par ambition. Ce serait absolument ainsi que M. de Falloux servirait. a On voit, dit le lier orateur, autour des pouvoirs nouveaux et heureux, deux sortes d'hommes, ceux qui reçoivent et ceux qui apportent. M. Mole fut du uouibie de ce.s der*
L ACADÉMIE El l.ES ACADÉHIGTEISS 181
niers. » Nous ne demaBdoiis pas mieux que de croire H. de
Falloux, mais quand il nous aura dit re qno M.Molé a apporte, et quand il nous aura prouvé que M. Molé n'a rien reçu. C'est encore absolument comme si Ton disait : a M. de Fal- \om^ GbmjLf et inconnu en 4847, fut homme d'État, ministre et académicien aj^rôs 184?^; mais il a tout appui le, eL il n'a hea reçu. » Ces sortes d'asseriions, pour être crues, ont besoin de beaucoup de preuves.
'( Quand les soucis et les revers s'appesantirent sur la des- .tiui&e iujp* 1 iale, cuiiuiiue Torateur, ]Sap^*let»ii s atlaclia de [dus eft çkm à M. Molé. M. Moié ne se détacha pas de TEmperevr. » Nous ne dirons rien de ces soucis qui s appesantissent sur uuc destinée; c'est là de rélo([iience acadéinirpie. Nous ne dirons rien non plus de L'aûjle de la (fnerre qui replie ses ailes et du génie de la liberté qui déploie les siennes. Tout ce fatras est le langaj^^e convenu à l'Inslitut. Mais nous ferons remarquer que I ailachemcni inébranlable de M. Molé à i'£mpereur ne survécut pas au lendemain de la chute, et que €*ëtait bien la* peine de tant aimer M. Molë pour que celui-ci « applaudît av(;c |»ati ii>Liftiii(î an leluur des iîourhom^ » C'est à propos de ces transitions d'un camp dans im autre que H. de Falloux commence à évoquer la patrie. #ofi8 avons exprimé notre opinion sur ce subterfuge commode.
La patrie ne change pas d'habits ni de drapeau du jour au lendemain. M, Molé servit TEmpereur, Louis XVIII, Charles X
et Louis-Pliilippe; voilà la vérité. La patrie n'a pas pu se personniUer brusquement dans des individualités si différentes : et, d'ailleurs» à quel sipe M. Molé a-(>il reconnu la patrie dans les avances d'un roi, plutôt que la satisfactiun de sa vanité? Supposez (ju'au lieu de dévouement quelconque il y ait simplement une ambition effrénée, en quoi Tambitteux servant tous ces régimes serait-il distingué du patriote a^Mssant de môme? C'est une vertu drin^ereuse et fort équivoque que celle qu'on peut confondre avec Tinterôt ; et
182 ÉCRIVAINS hT HOMMES DE LËTTRES
chacun avouera qu'eu ce qui couceme H. Molé la confusion est possible et permise.
M. deFalloux, qui dëcidëmmt iioodait hierlafîisîon, s'imagine qu'en 1830 il n'eût pas tenu la conduite des légitimistes, de ses amis, envers la branche cadette; et qu'il eût refusé son concours. M de Falloux se calomnie. H a plus de patrie* tisme que cela, et c*est mal à lui de faire à la mémoire de M. Molérinjuro de dire qu'il se refuserait, le cas échéant, à servir tous les régimes; Non» son passé lui donne tort. H eût voulu, ajoute t-il, qu'au mois de juillet 1850 on réservât les droits du prince de dix ans, et que Ton cousacrât Tinviolabilité royale» en consacrant la responsabilité ministérielle. D'où vient donc M. de Falloux? Depuis quand les révolutions s*amusenl-elles à avoir des réticences et broient-elles un trône en ménageant un berceau? Ce qu'elles font de mieux» c'est ce qui s'est vu en 1830 et en 1848, quand, magnanimes et indulgentes, elles laissent fujr les coupables et refusent de frapper. Mais allez donc dire au peuple en armes que la victoire tiansporte toujours au delà du-èut qu'il s'était pri* mitivement donné, allez lui dire de retourner un peu en arrière, de discuter avec ses vaincus et de mettre au front des enfants la couronne qu'il prend au front des vieillards! Est-ce que cette pitié humaine sorait une pitié possible? Un héritier de dynastie la fait renaître parfois; il n'en prolonge pas la vie qui défaille. En 1830, la victoire qui dépassait la royauté fut empiégée par le duc d'Orléans; c'est tout ce qu'on put obtenir d'elle, et c'est le rêve d'un homme qui a plus fréquenté des éleveurs de moutons que des hommes politiques» de parler ainsi. Voyez donc si, à la chute de l'empire, on s'arrêta devant le fils de Napoléon, et ne eombinieMrous pas hier mille petites intrigues pour créer au comte de Paris des chances qu'il a perdues en 1^48?
Suivant M. Molé dans toutes les phases de sa vie politique, M. de Falloux a abordé la révolution di. février, et il a eu le courage de l'insulter, ^ous l'en remercions ; il lui avait fait
L'ACADtMlt: ET LES ACADÉMICIENS l83
autrefois llnjure de la célébrer et de paraître la servir. Il a
ajjpclé le24 février une catasîro])]ie. Ce mot, qui est (i'ailleurs un plagiat, m'a remis en mémoire reuliiousiasme du nouvel académicieu quand à Angers, en mars 4848, il s'écriait que « to rêvolutum ayant emporté ce qu'an ap^yelait tes hoidevards de la socUHr, ce qxCil appelait lui ses (jarde-fous, la société ne jmvaU désotmais être samée que par la liberté. »
Voilà ce que la patrie mettait alors aux lèvres de M. de Falloux; plus tard, la patrie lui conseilla de pousser l'assemblée aux mesures violentes contre les ateliers nationaux; et, parce que le sang des journées de juin est effacé, parce que le meurtre du dernier archevêque s'ajoute, dans le martyrologe, au meurtre de M. Alire, M. de Falloux s est senti le cœur assez ferme pour faire allusion à cette épouvantable guerre civile et à celui qui Va désarmée. Ce n*était pas à vous à évoquer ces souvenirs ; et je confesse qu'un tressaillement de colère ma saisi quand j'ai entendu cette voix lourde, dire, en cliercbant à faire vibrer ses cordes : « Puissent'Us du moins (les archevêques de Paris) {aire monter jusquà Dieu le deuil de la France ! »
Toutefois, il faut être juste, même envers M. de Falloux> il aurait pu laisser croire que la république de 1848 avait pillé, volé, tué, massacré; il a proclamé le contraire; il faut toujours savoir gré à ces messieurs quand ils veulent bien reeotitiaitre l'évidence. Aujourd'hui qu'il n*y a plus de danger à d* 'poser les masques, M. de Falloux ote gaiement celui dont il s'afiublaitsousk république. Écoutez plutôt:
t A l'Assemblée constituante succéda l'Assemblée législative. C'était, en apparettce, le jeu naturel de la Cotistitutioti républicaine; c'était, eti réalité, la royauté qui perçait datis les préoccupations générales. Le payséluten.foule lesbotnmes monarchiques et leur indiqua clairement qu41 attendait dé leur union un dénoiment légal et définitif. »
Quand il nous arrivait jadis d'accuser l'Assemblée ï^is-
1H4 ÉCRIVAIÎSS KT HOMMfciS DE LETTKEï>
lative de réaction monarchique, quelle fureur ne mettait-elle
pas à répondre? Et ce n'était pas alors que M. de Falioux eût posé avec celle naïveté, avec cette audace candide» ses prétentions légilimistesl Eh hien! nous trouvons qu'il est trop tôt encore pour avouer ses supei^heries ! Comment voulezvous qu'on vous croie aujourd'hui, vous qui révélez les mensonges d'hier? Comment voulez^vous qu'on vous suive, vous qui avouez une coalition pour nous tromper? Si vous êtes entré à l'Assemblée législative pour amener la monarchie légitime, vous avez trahi votre mandat, vous avez joué le pays ; et, en tout cas, permettes-moi d'ajouter que vous êtes de pauvres royalistes et que vous n'avez pas plus que nous à vous glorifier de ce qui est arrivé. Nous aurons donc toujours à nous délier de votre pénétration , et nous savons trop maintenant comment vous voyez clair dans l'avenir!
M. Molé voulait la monarchie dans la plmitude de son principe. C'est là le programme actuel, c'était du moins hier celui de M. de Falloux} il n'est plus question du drapeau tricolore, à ce qu'il parait.
Espérons que M. de Falloux, au défaut de réussite, aura pour lui les consolations intimes qu'il loue dans M. Molé, « ceuXf dit-il solennellement, comme s'il n'avait jamais été ministre, qui règlent leur vie sur tài devoir peuvent se passeï* derétuidr. »
Souhaitons que M. de Falloux puisse se passer de réussir, car il perd tous les jours des chances. Est-ce le devoir qui lui ôte de ses avantages? n'obéissait-il donc qu'à son ambition quand il avait plus de succès? I^lais, d'ailleurs, maintenant qu'il est de l'Académie, que peut souhaiter encore M. de Falloux? Il ne songe pas à devenir un écrivain : l'impossible ne le lente pas. Ses bestiaux sont couronnés, son discours a été applaudi par tous les membres des conférences de Saint-Vincent de Paul ; il a eu le malicieux bonheur d'avoir H. Brifaut pour interlocuteur; il est reçu, consacré, embaumé, béatifié; il n'a plus rien à faire en ce monde i la patrie ne lui demande
L'AGâDëMIË et les académiciens 185
pio$rien. Espérons qu'il saura Tiinher, et que lui» de son
côté, ne voudra plus rien solliciter d'elle.
M. de Falloux eût manqué à une portion de son auditoire si, après aYOir injurié la Révolution, il n*eût pas décoché (|nelques injures à Voltaire. Il s'est surtout borné à le dédaigner : « Les continuateurs de Voltaire, a-t-il dit avec H. Molé, seraient plus eaufables que VoUaire lui-même, car nous avons Vescpérienee de plus et les abus de mains, » On ne songe pas à continuer Voltaire, il a fait sa lâche; la nôtre est différente.
Mais pour qui donc H. de Falloux se prend-il quand il assure qu'il n'y a plus d'abus ? Et son parti? et lui-même? el M. de Montalembert et la congrégation? et les livres comme la vie de saint Pie Y? Seulement il est trés-vrai de dire qu'on ii*a plus besoin du rire de Voltaire : le rire de tout le monde suffit, et au delà.
Tel est ou plutôt tel fut le discours de M. de Falloux ; car demain il ne restera rien de ces phrases alignées, débitées lentement, d*ttn ton de prédicateur, et qui ne sont pas plus françaises par le sentiment que par le style. Jamais 1 impuissance ne se produisit avec plus de majesté» et H. Brifaut lui-môme était plus prés des applaudissements.
Nous ne (lirons rien du discours du vénérable président. xNous appartenons à une génération qui n'a rien lu de H. Brifaut; nous aurions donc mauvaise grftce à en parler» Son petit discours était plein de politesse; il attestait que M. Holé a surtout représenté l'urbanité française. C'est ce qui fut dit hier de plus vrai sur la portée de cet homme d'État.
En somme, la séance n'a eu rien d*attrayant. Il semblait que. dans uu coin de uiausolée, Tombre de Niiius II se fût mise en fôte pour recevoir Tombre d'un de ses confidents. Comme, Dieu merci» nous ne croyons pas aux revenants, H. de Falloux nous paraît, pour cette fois, bien enterré.
Mm 1857.
M. EUGËNË PËLLETAN
LES HBDiIBS DE TRAVAIL^,
On Ta dit souvent, et nous-même nous nous etforcons de démontrer celte vérité dans chacune de nos études, la grande fonction de la littérature moderne, ce qui doit lui rendre ces heures d'éclatante victoire, un peu oubliées dans la Gapoue sensuelle et romanesque du feuilleton, c'est la critique, c'est l'analyse. Mais il ne s'agit pas de cette mtique superficielle qui vanne et épluche des mots au profit de la grammaire. La Harpe elle Batteux n'ont plus de disciples. L'analyse doit être émue, inquiète, et Tœuvre qu'elle touche doit palpita sous ses mains comme les entrailles vivantes qu'on déchirait pour y trouver des augures. Nous avons eu assez de lyrisme, assez d'amour, assez de fantaisie, assez d'hymnes de toutes
* Hewre» de travaU, 2 toI PaiÎB, Pagnerre, libraire-éditeur, rue de Seine, 18.