LE PASTEUR DU DÉSERT
On a beaucoup abusé du iïitedechef-4'œtivre; c'est la monnaie courante de la camaraderie. Quand l'ami ne tient pas
' Le Poiteiw du dés&rt* 1 vol. Pagnerre, rue de Seinei 18.
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204 ÉCRIVAINS ËT HOUMËS DË LËTTRËS
absolument au cœur, on met un correctif, et 1*od dit un petit chef-d'œu/vret ce qui peut aussi bien signifier une inutilité, une niaiserie irréprochable. Eb bien ! nous demandons qu'on ne nous soupçonne d'aucune complaisance, et qu ou veuille restituer à cette épithète ce qu'elle a de solennel et de religieux. Oui, nous le pensons, ce petit livre, ce poème mélancolique de la conscience, ce récit simple et pourtant chaleureux du martyre obscur d'un pauvre pasteur de bourgade est im chef-d'œuvre; il en a tous les caractères: forme irréprochable, intérêt, moralité. C'est le bréviaire des âmes qui luttent. Or qui donc, autour de la Babel que les philosophes ont essayé de bâtir, qui donc, s il n'est pas engourdi par rivresse d'une jouissance matérielle et idiote, ne lutte pas et ne souffre pas? Pour les Pangloss en petit nombre qui s émerveillent toujours du bonheur présent, on annonce avec fracas les épopées grotesques de ces bourgeois enrichis qui veulent conronner toutes les vanités par la vanité littéraire, qui enseignent la morale par le contraire et qui rédigent leurs mémoires sur des cartes de restaurants ; pour ceux qui ne savent pas jouir, quand d'autres souffrent, on écrit daos la retraite, dans la moilitation, ces quelques pages graves et tendres qui enseignent le courage, la charité et la patience. Le livre de M. Pelletan ira au plus grand nombre. Que t'en soit catholique ou protestant, peu importe; ce moroesni- de pur froment est le viatique. 11 ne s'agit pas de chercher dans l'histoire du pasteur Jarousseau des émotions étroites de sectaire; il faut comprendre que cet homme de foi, pÊihtér cuté pour sa foi, est rhuiuaiiité qui pense, Thumanité supérieure à la force, qui plaide depuis le commencement du monde le procès contre la brutalité, et qui le gagne, chaque fois qu'elle semble le perdre en succombant.
George Santl, dans un remarquable travail sur Werther, parle de ces petits livres (elle en a fait elle-même quelques-uns) qu'on Ut dans une heure et dont on se souvient toute la vie. L'œuvre de &L Pelletan lai^^c cette empreiale. Pour moi, je
M. JâliGÊiNJ:; PELLËTAiS âU5
verrai toujours le pasteur Jnroussenu avec son feutre éternel, et son cheval symbolique, Minùre, trottant sur la grève dans la pourpre d'un coucher de soleil ! Où va-t-il, ce médecin des esprits, ce soldat de Dieu sans armes et sans armées? Il va simplement raconter au roi de i- rance ce qu'on soutïre dans les campagnes et demander à Sa Majesté Louis XVI le droit de vivre et de prier le bon Dieu à sa guise. Louis XVI était un habile serrurier que ses juges cuuuiiirent la faute de traiter en roi. Le pasteur iarousseau^ introduit par Malesherbes dans l'atelier de cet honnête homme, chargé de l'héritage de son aïeul l.ouis XV, y fait la rencontre de Franklin. Ces deux champions do la liberté s embrassent et arraciieut au roi de France ces concessions timides qui attestaient autant son impuissance que sa bonté. Le soir, un souper réunit à la table d'une uièce de 3Ialesherbes l'iioninu; du nouveau nioiidu et le pasleur du innndeà venir, i ;i maîtresse du logis, belle, spirituelle, grisée des parfums de liberté, embrasse sur les deux joues le ministre ébloui: elle déverse sur cette téie blanchie la béat;Uicliuii qirelle-méiiiu a renie de J. .1. Rousseau. Puis, après cette batte de quelques heures à Versailles, le pasteur reprend le bbemin de son village, emportant comme un gage ce droit de vivre (ju'il a doucement extorqm a Louis XVI. On ne tuera plus les proteslanls, maison continuera à les proscrire et à les persécuter.
Ce livre se termine par quelques pages solennelles comme une mcditaliuii, ei cepciitlaat fortiliautes comme un conseil. L auteur, après le récit des luttes et des martyres, ne profère ni menace ni blasphème; il recommande le courage, la patience; et la sën'nité louchante qui sert de fond à ce tableau religieux ne se déiaent pas uu seul instant. Nous le repétons, un pareil livre est utile à toutes les consciences, quelle que soit là e6mmùnion. On devrait le mettre dans les mains de tous les jeunes huiiHiics, dans le panier de travail do Luules les jeunes filles. Ce n'est pas une histoire d'amour, c'est mieux qnn cela : c*est l'évangile de touj les amants de la justice et de la
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vérité. On dit que la génération actuelle, morne et défiante,
n'a plus d'eniliousiasme, parce qu'elle a trop de raison ; eb bien! nous lui recomman.doiis celte œuvre, comme le témoignage d'une raison forte, solide, élevée, que l'injustice ne rebute pas, et qui met toujours son but au delà et au-dessus des intérêts vulgaires et passagers.
Décembre 1856.
LE :MOKD£ MABCUE*.
Le monde marche? Oui, certes, personne ne songe à mer cette vérité, pas même M. de Lamartine, auquel M. PeiJetan a adressé les lettres éloquentes, réunies aujourd'hui en volume.
Il est très-vrai que Thomme de génie, décu dans son rêve, a senti un jour un peu d'amertume à ses lèvres, et que, n'osant maudire ses ennemis, il a rejeté la faute de ses mécorop* tes sur la fragile humanité; il est tré^-vrai que Fesprit lumineux qui fut rauréole delà France en 4848, se sentant enve* loppé par des vapeurs grossières, a mieux aimé douter du monde que douter de la France, et mettre le progrès en question que le cœur de ses contemporains. Mais la preuve que le monde marche, pour M. de Lamartine comme pour nous, c'est que le poëte le pousse, et s'épuise à multiplier les conseils, les enseignements, les inspirations; c'est qu'il ne considère pas sa tâclie comme achevée, et que, sans ambition pour lui-même, rassasié de gloire et de popularité, il est plein d'ambition pour la foule, et demande à la poésie, à la philosophie, à r histoire cl a son âme surtout, des préceptes, des
* lin Tol. Paris, Pagiierre. 1857.
M. EIIGÈN£ PBLLËTAN m
éléments toujours nouveaux de perfection et d'harmonie sociale.
M. de Lamartine nier le progrés ! mais de serait se nier luimême, ce serait blasphémer la manifestation la plus visible du génie muderne ; ce serait un suicide 1 .Non, le jour où cette parole de doute tomba de ces lèvres qui ont jeté si longtemps les mots ralliement, M. de Lamartine voulut défier Tactiviiu huiaaine, un peu engouiiiic, 11 lui siacèn;; car jamais une ligne ne se produisit sous la plume de ce grand écrivain, sang quié l'homme tout entier se portftt pour garant; car M. <le [.aiiiai liiif^ est de ceux qui ne peuvent menlir même voionlairemenl, et qui ont toujours raison par le but, lors iôème qu'ils se trompent. Mais, j'en atteste tous les livres du grand po^te j < n atteste le CtVtIwalattf, dont le titre ne fut pas une déception ; j'en atteste jusqu'à ces Entretiens jann- Uâf^ de liUéraiurej qui nous font épeler Tiniini et aimer Dieu dMk ses eheAhd'œuvre, M. de Lamartine ne peut être l'athée du [tiugrès; quand il le nie, c'est pu i luodestiCj c'est poui diminuer ses propres services.
An fend, il n'y a donc pas contradiction entre H. de Lamartine et M. Pelletan. L*un et l'autre ils font traite sur Dieu au proiit de 1 iiounae, seulement M. de Lamartine rap|jroche daftatage, sauf à la renouveler, Téchéance; M. Pelletan en pose %(m d'abord le terme dans l'infini.
<Ju(»i (|u'il en soit, nous ne regrettons pas ce désaccord apparent, cette divergence d'opinions qui se fondait sur les mots beamoup plus que sur les idées, puisque ce débat, digne, éloquent des deux côtés, nous a valu des pa|[(es sublimes dans les Entretiens et un livre qui comptera parmi les meilleurs de oMe année.
Tom en prenant, avec une vivacité héroïque, la défense du
progrès, dont il ^o ,i;i()rifle à Ihui druil d'avoir duiiné la formule dans la i^roje&swn de foi du dix-neuvièmeëiècley M. Pelletan â su discuter avec 11. de Lamartine, dans des termes
empreints d'une admiration sincère et d'une sympathie vinle
qui enlèvent toute amertume aux répliques, toute ironie aux reproches. Ce colloque de deux esprits, dont l'un essaye de
douler on faisant rroire, (It)nt I autre atteste la foi avec une énergie invincible; cet entrelien fraternel de deux penseurs parmi les plus élevés, parmi les plus dignes d'être écoutés; celte interrogalion respectueuse et tendre du disciple au maître est un noble et émouvant spectacle auquel nous avons applaudi, et qui vaut bien les luttes de nos ennemis entre eux. Remarquons la différence, parce qu'elle est tout un symbole. *■* S'agit- il un jour, pour les membres du parti catholique, de discuter entre eux, ils n ont pas assez d'injures à se jeter à b tête ; ils n*ont pas assez d'accusations perfides, pas assez de boue à remuer. Les principes sont mis hors de cause, parce qu'ils n'oni rien à retirer de la lutte; mais les personnes, la considération, i'bonneur, voilà l'enjeu de ces pugilats, dont MM. Veuillot et de Falloux nous ont donné et nous donneront encore au besoin rédiliani tableau. On ne sait que se haïr dans ce camp-là; on ne peut parvenir à s'en vouloir dans le ndtre.
C'est que M. de Lamartine et M. Pelletan s'inspirent à des
foyers qui excluent tout dépit, toute haine; c'est que, quand on travaille pour la lumière, pour la concorde, pour la liberté, on ne peut pas laisser de place dans son cœur aux manœuvres sournoises, aux jalousies mesquines, c'esL (jue, quand on manie des rayons, il reste des étincelles aux doigts.
Voilà pourquoi, de cette discussion savante, il ne restera aucune amertume, aucun levain mauvais entre les deu^ antagonistes, et nous recueillons, nous, un beau livre digne de ses aînés, commentaire éclatant, démonstration puissante et décisive des principes philosophiques déjà posés dans la Pnh fession de foi du dix-neuvume siècle, dans les Hetires de travail, dans le Pasteur du désert.
Pour M. Pelletan, le progrès est un accroissement de vie; de vie physique, par plus de force; dévie morale, par plue de sentiment; de vie intellectuelle, pâr plus de connaissances.
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M. fiUGÈNfi PEUETAN
C'est la preuve de cette définition qu'il sapplique à donner; il saisit les lois du progrès jusque dans Torigine du inonde, dans l'organisation successive de cette molécule que nous habitons; puis, aprèsavoir noté toutes les phases de la création, se trouvant en présence de Thomme, M. Pelietan le peint dans sa faiblesse, dans son dénûment, mais destiné au progrés ; et le voilà, ce dernier venu, qui chasse, qui couiluit les troupeaux, qui se fait agriculteur, citoyen.
Bientôt la eité, insuffisante pour sa propre défense, s'unit à la cité voisine*, et la natiou se trouve fondée. « I/homme, dit l'auteur,. eut dès lors une patrie, c est-à-dire tout un ordre de nouveaux rapports et de sentiments nouveaux... La patrie aujourd'hui est le dernier relai de la civilisation et le progrès continue encore... Déjà le siècle commence à mettre l'idée d'humanité au-dessus do ridée*de patrie. »
L'homme, disions-nous, se fit chasseur pour se nourrir; il . se fit corroyeur pour se vêtir. Il commence par la peau des bètes, puis il perfectionne ce vêtement et n'emprunte plus que la laine des brebis, le lin, et il crée le drap et la toile, a La (enime, dit fort ingénieusement H. Pelietan, date de la robe; auparavant elle était une femelle : mu- le juui où, voilée e^ sacrée par le voile, prêtresse et gardienne de son corps, elle put seule nouer et dénouer le nœud de sa ceinture, alors elle eut la propriété de sa personne, elle connut la pudeur. »
Le même progrès s'accomplit dans la mçiison. L'homme eommence par nicher: le creux d un rocher, une hutte, une peau tradue sur des piquets, voilà le premier abri de ce roi qui doit créer son royaume. Un jour la maison s'établit; d'abord elle n'a qu'une chambre, puis un vestibule, puis deux pièces; puis.elle multiplie les appartements ; ne pouvant plus les prendre en largeur, elle les prend en hauteur. Hais se vêtir, se nourrir et avoir un gîte, ce n'est pas tout, si l'on ne peut mesurer la vie, en régler l'emploi. L'homme, esprit iafloii exilé dans le fini, est jaloux du temps; il veut le préciser; il s'en rend nmîireen le comptant. Il prend des grains
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m ÉGRIVAmS ET HOMMES DE LETTRES
de sabie et les fait filtrer dans deux vases. Voilà le premier élément des heures jusqu'au jour où l'horloge répereutedans
ses pulsations bruyantes les muettes pulsaiions de l'homme. Mais qu'est-ce que la lumière du jour pour une âme affamée de vîet on lutte contre ta nuit ; la lampe permet d'étendre la durée du jour, et les longues vailles consacrent le culte de
la pensée.
Après avoir, dans une centaine de pages que nous n'au* rions pu analyser sans les affaiblir, raconté, démontré les premiers progrès derhoraraeet discuté, en passant, dans des termes à ia fois précis et colorés, les doutes exprimés par M. de Lamartine, H. Pelletan se résume sur ce point:
n Si la nudité est la loi de l'homme, pourquoi a-t-il pris le vêtementt Si le lit de bruvère est le dernier mot de la destinée, pourquoi a-t-il bâti ia muraille? Si son corps, tel qu'il . est dans la nature telle qu'elle est autour de lui, est son arrêt de vie sans appel, pourquoi a-t-il arraché le feu au ciel, labouré, forgé, accumulé découvertes sur découvertes et fui sans cesse d'un mode à un autre mode d'existence? »
Quels sens, réplique d'un côté M. de Lamartine, ont été ajoutés à riiomme d'aujourd'hui ? « Y a-t-il un nerf, une fibre, un ongle, un muscle, une articulation de différence entre l'homme d'hier et l'homme de quatre mille ans en arrière? »
n Non, sans dçute, répond M. Pelletan. A chacun selon son œuvre. Est-ce que le progrès a jamais eu la prétention de glisser dans le corps des sens imprévus? Non, mais d'apporter aux sens existants plus de sensations.
tt De superposera la maciiiae des rouages supplémentaires? Non, mais de communiquer aux rouages actuels plus de puis* sance d'action.
« D'introduire dans l'intelligence des variétés inconnues de facultés? Non, mais d'illuminer les facultés consacrées de plus de connaissances. Poser autrement la question, c'est la
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