‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 3)Chapitre 15 sur 22 · M. EUGÈNE PELLETAN · texte numérisé non relu

M. EUGÈNE PELLETAN

I Et, fournissant immcdiatement la preuve, M. Pelletau montre l'homme ajoutant à la force de ses mains la hache, la scie, le rabot, la vrille, le marteau, le ciseau. Que sont toutes ces choses, sinon de» pièces de rapport du mécanisme iiuinam» defr griffea facultatives que Thomme peut prendre ou quitter àsafMnPisnanee. L'homme à des pieds trop lents, il les multiplie par ceux du ( lif*\ d, et le voilà conlaure. La mer le provoque et semble lui deieudre d'avancer ; il se ht d'elle, se imittUdet knee sur les vagues sa maison, quMl porte vers des (Continents nouveaux.

Ou ne trouve pas tle sens nouveaux, mais des sens perfectioîiifds. La vue fouille le ciel ave le télescope; Touïe se subtiliaë jusqu'à percevoir une note fausse dans un orchestre de cent exécutants; la voix e^t d abord de la parole, puis elle devient la poésie et le chant.

Niera-t-on le progrés dans les sciences, Tindustrie, les arts? « Où est le progrès dans les livres? » Mais d'abord dans les livres eux-mêmes. L'imprimerie, en répandant T instruction sur le monde, tend partout à mettre l'homme de niveau avec une jplùs haute conceptron de rhumanitë. « Non-seulement, dit Pascal, chacun des lionHues s'avance de juui en joui dans les adences, mais tous les hommes ensemble font un continuel progrès à mesure que l'univers vieillit, parce que la même chose arrive dans la succession des hommes que dans les âges différents d'un particulier ; de sorte (|ue toute ia suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. D où i on voit avec combien d^injustiee nous respectons l'antiquité dans les philosophes; car, comme la vieillesse est l'âge le plus distant de l'enfance, qui ne voit que la vieillesse de cet iiuniine universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont le plus éloignés^ »

L'iïomme connaît de plus en plus la Divinité; il en a de plus en plus une perception diistmcte. Toutes les religions ac-

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cumulées devant lui servent de jonchée» pour ain&i dire, sous ses pas, le long de la roule qu'il parcourt, vers Tinoonnu. L'homme physique est découvert, rrmtiqiiitô le soupronnait à peine ; elle savait eu modeler les surfaces, elle ne comprenait rien à sa structure intime. Quant à l'homme moral, si éloquent qu'il fût, Platon n*a pas dit ie dernier mot. Montaigne, Bacon, Descartes, Leibnitz, doivent compter après lui.

L'homme social s'est aussi dégagé du progrès* La caste, l'esclavage, le ^rvage, ont abouti au prolétariat, puis à la bourgeoisie.

L'art est une question complexe dans la théorie du progrès. M. Pelletan aborde avec un grand bonheur de discussion les diverses transformations de Tart plastique. Quant à la poésie, il demande s'il faut chercher en elle un ordre de sentiments, ou simplement la forme destinée à noter en cadence cet ordre de^ sentiments.

Si c'est le sentiment qu'on glorifie en poésie, l aïuiquitéa chanté tous les sentiments bas et infâmes. Les héros d'tiomère, égorgeurs, rôtisseurs, cuisiniers en plein vent, et amoureux après boire de toute fille enlevée à son père, sont des sacripants, ne vivant que de pillage, de viol, d'invectives, insultant les vaincus; et, comme le chacal, fourbes, gloutons, allant cuver le sang près de la femelle après l'orgie.

La fatalité, voilà le grand ressort de la tragédie antique, c'est-à-dire la négation de toute morale, de toute responsabilité de l'homme dans ses actes ou dans ses pensées.

Avant le eliristiamsine, la poésie lyrique, c'est Anacréon vinosîis senex ; c'est Horace. Sur dix odes, ce dernier en consacre huit à Neére, à Pyrrha, à Leucorée, à Glycère, à ses amphores, à ses débauches, à toutes les voluptés d*épiderme d'un poëte épicurien qui prend la lie de la vie pour la vie elle-même. Est-il besoin de mettre en regard le lyrisme modemel Le sentiment de Lamartine est-il un progrès sur celui d'Horace t Le doute n'est pns permis. g

« Vous avez cherché le progrée dans les arts, et vous ne

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l'avez pas trouvé» dit M. Pelletan à son glorieux antagoniste ;

vous le cherchez ensuite dans les passions, et là encore vous secouez la téte et vous passez »

Alors, évoquant r homme ancien pour le comparer à Thomme nouveau, Tauteur montre le droit, la conscience sVveillant peu à jteu elieiiiplauiiU le culle tlula Und:. LU»?e, Ajax. Af^ameniQon, Achille, sont des héros de la brutalité. Bientôt ie droit, sauvage, informe, se substitue à cette raison des poi* gnels. Le philosophe arrive et modifie, en la pui iliiUit, hi no- ■ * tion première, 1 apotre suit le moraliste ; r[^>angilo se lève à l'tiorizon des consciences. Chacun, institué son juge intérieur, est chargé d*accompIir la loi en soi-même, par soi-même, et cette loi tient dans ce mol : charité. La charité, une pa^biu^l nouvelle dans le monde, plus forte que toutes les forces de la matière, puisqu'elle a brisé les maîtres et vaincu les bourreaux! Le christianisme réfrénera l'individu, la philosophie rûgeuéra TKurope. La chante, dilatée a la mesure do ce développement de l'âme, prit un titre nouveau, celui d'humanité. > LMiumanité! voilà désormais le mot du progrès.

L'esclave est eioaiicipé, le serf l'est d'hier, le piuhilaire le sera quelque jour. < Nous flottons, dit M. de Lamartine, comme Tantiquité, entre cinr; ou six formes de gouverne* ment qui se coTiib iitent et se succèdent avec une ('gale inipuissance de durée » i d*- ^î djiliie. L'acharnement même des peaplea européens à chercher des formes meilleures de gouvernement ou de société atteste la travail et Tinquiétude d'es[ait qui s'agilo daiib un perpétuel oUui t. »

M. Pelletau répond et demande depuis quand le travail et rinqviétude d'esprit sont des symptômes d'impuissance ou d'immobiliti ? La souffrance de l'homme ne doit pa.^ laiii nier 1^* bL'iiiitîur. Le bonheur humain, c'est i accomplissement de la daalinée, et Taccomplissement de la destinée est Tépanouis. sèment de la nature humaine; c'est raccroissement dévie matérielle par une plus grande production de bien-elre, et wfàê plus juste répartition du bien-être produit; de vie spiri*

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tuelie par une plus vaste dilatation du sentiment et une plus large expansion de la connaissance.

« Où est, demande M. de Lamartine, la perfectibilité visible en tribus, en nation, en domination sur ce globe? Quelle est donc la race qui n*ait pas suivi le cours régulier de naissance, de croissance, de décadence et de mort? L*histoire est le registre de naissance et de mort d'une civilisation, n

Oui, répond H. Pelletan, toutes ces civilisations sont mortes, mais la civilisation a survécu parce qu'elle était la raison commune de toutes les métamorphoses de l'iu^ioire. Chaque civilisation, au moment d'abdiquer, verse son contingent d'idées dans la civilisation suivante qui augmente de son tra* vaille patrimoine reçu et letransmetàson tour avec l'accroissement nouveau à une nouvelle héritière, à tel point que la France, aujourd'hui expression suprême, pour sa part, de la civilisation, n'a pas une industrie, pas une science qu'elle n'ait reçue en tutalité ou en germe, par une longue circonvolution, de rinde ou de l'Egypte, de la Grèce ou de ritalie.

Ce qui est vrai, c'est qu'en ce moment le ciel est lourd, le temps immobile: mais n'ayons pas peur. Les haltes précédent de nouvelles étapes. Un munde périssable s'apprête à mourir; quelque chose de grand couve au fond des cœurs. Déjà l'air frémit sous de mystérieux courants de l'esprit. Ouvrons les fenêtres et aspirons a pleins poumons l'air de vie.

La perfectibilité continue et indeiinie est-eiie une utopie ? Hais, dit M, Pelletan, l'infini, c'est Dieu, et le progrés est indéfini, parce qu'il tend à se rapprocher de Dieu. Seulement, quand on dit progrès continu, on n'entend pas progrès continu iVun jour à l'autre, d'un siècle à l'autre, mais d'une civilisation à l'autre, d'une transfiguration à l'autre de l'huma* nité. Le [)iugres compte par civilisation, comme nous comptons par années. Le réduire à notre cadran, c est le rapetisser a notre nature.

Telles sont, résumées très-imparfaitement, écourtées, refroidies, maltraitées peut-être par la citation, le$ pensées qui for-

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M. £UGKN£ PËLLETAN S15

ment le fonds de Texcellent livre que M. Pellelan vient de publier. Est-ce une réfutation eu règle de M. de Lamartine? Non ; d'ailleurs il y a des hommes qu'on ne réfute pas, avec lesquels-

on feint, pour ainsi dire, de n'être pas d'accord, pour avoir un prétexte de discussion savante, mais qu'on retrouve toujours dans la route de la vérité, puisqu'on les retrouve dans la route du beau, du grand, du divin. Le génie, même quand il veut se troiiiper, uese liuaipe pas, etsui imil iic liumpe personne. Voilà pourquoi il faut remercier ftl. l^elletan d'avoir profité des quelques paroles découragées échappées à M. de I niMi tine pour écrire ces lettres qui constituent une remarquable et décisive tlieorie du progrès ; mais sans que le succès du livre puisse être regardé compie un échec pour ces pages lumineuses que M. de Lamartine répand chaque mois parmi la grande Icuaillede srs . inis.

Et nous qui nous honorons de défendre toujours, à tout propos, eomme si nous défendions la conscience même, l'honneur de ce pavs, la grande probité cl le grand caractère du poète des Méditations^ nous n'éprouvons aucun embarras à applaudir au triomphe de son adversaire loyal et souriant, convaincu par le témoignage du livre mêmetfue M. Pelletan se fait gloire coiuine uuu;? il iionorer et d'csLiiner dans M. de Lamartine 1 intelligence la plus élevée, le cœur le plus infail-^ lible, la volonté la plus droite de ce temps-ci.

l** Mu mi.

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M. GUSTAVE PLAKCHE

11 y a bien longtemps que le critique de la Revus des Deux- Mondes tient la férule, et on peut se demander, comme nous Pavons fait, en ouvrant ses livres, quel résultat cet infatigable pédant a obtenu, quelles idées il a fait triomplier, de quelles erreurs il a tiré le public, quelles renommées usurpées il a démolies? Nous croyonsne rien changer à la plus exacte vérité, à l'évidence la plus mathématique, en aflirmant que sur ce premier point l'œuvre de M. Planche a été d'une stérilité parfaite. Acharné contre Técole romantique, exaspéré contre les gloires contemporaines, il a dit un jour u que les oeuvres signées par Victor Hugo disparaUraietU bientôt sous le llni envaliissant de l'oubli. » Et après plus de trente années d'un triomphe laborieux, mais croissant, Victor Hugo, avec ses poëmes, ses romans, son théâtre, est entré dans cette région limpide et sereine qu'habitent les maîtres incontestés. Je n'en veux pour preuve que Témotion universelle avec laquelle est accueilli le volume des Contemplations, H. Gustave Planche n'est donc pas infaillible.

Mais, si la critique est quelquefois impuissante à guérir le public de ses engouements, du moins^ et c'est là d'habitude sa

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cousolaliuii, dit; propngt' des principes, elleiiklcnoirculation des idées, elle agite les esprits, elle fait croire à un idéal. H. Gustave Planche D*a jamais rien propagé, rien défendu, rien enseigné, J*af6rmai$ qu'il H*avait jamais blessé personne, j'affirme iju il n u jamais coiixcuiitu, touvciu ijin <|m; ceM)it. C est qu'en effet, pour faire une propagande d idee^, il faut avoir des idées. Or je demande quelles sont les idées de M. Gustave Planche? Il a altaqué l école romanti(|ue, mais il l'a quel(]uel(jiî5 traitée avec faveur; on trouve dans ses études réloge du réalisme et l'éloge de l'imagination. Est ce au prolit d'une opinion philosnphi((ue. sociale ou simplement politique «ju'il parle avec celle violciue? A-t-il donc, faux paysan du Danube, quelques bonnes sentences de morale universelle ii débiter à tousl Point. Indifférent aux agitations, aux doutes, aux tortures des temps modernes, il ne voit dans les premières éiegies de ce siccie qu'une fantaisie vaniieu?** [^ itir les pointes de mettre, leur personnalité en avant. René, Jocelyn, les Méditaiiàns, les Feuilles (Tautomne, toutes ces plaintes, si diverses d'accent, si uuaiumes d'intention, nfî sont pour lui que des accès de falnit('', que des procédés. Il ne voit pas, il ne sent pas rinquiétude ((ni suit les révolutions; il ju<^'e les passions littéraires au point de vue le plus étroit et le [)lus mc^ iuin , il iuit l'entliouMasuie; il calomnie i t uiotion ; il s'arrête aux cliieanes de détail ; mais jamais un souflle ne Tenlève à ce terre-èterre continu ; jamais une échappée dans le domaine delà morale, qui Juit être l'Klysée ou l'enfer des hons ou des mauvais écrivnins! Dans quel livre, dans quelle page, dans quelle ligne a-t-U laissé tomber une parole d'encouragement, d'enseignement fécond ? Sous cette amertume, <fui n'est (|ue 1 inifiiv et qui là eat pas la satire, seul-ou i indignation d'une àme virile qp'animeïa colère du bien et du beaut Lui.échappe-t-il, dans ces malédictions perpétuelles, une parole de foi sincère? et, s'il ne croit pas aux artistes, a-t-il au uuAn.^ [*uur l'art ce culte ferventqui répare tout, qui agrandit les luttes, qui purilie les colèrefi^ et qui guérit en blessant? Critiquer, c* est enseigner.

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Quelle est la formule, la doctrine de M. Planche? Kst-ce l'art pour Tart? Est-ce Part humauitaire? Je eonifjrends M. le ôomte A. de Pontmartin poursaivant, au nom d'opinions politiqaes et religieuses hautement proclamées, tout écrivain qui lui paraît ennemi. Je comprends M. Cuvillier-i ieury cherchant avec esprit, avec une finesse courtoisé a constituer le juste-milieu littéraire, l'éclectisme dePhilinte. Je comprends et j*aime M. Eugène l'olletan fouillant tous les livres, tous les cœurs, pour y sentir le progrès, la liberté. Qu*on blâme ou qu'on applaudisse ces divers critiques, on leur reconnaît un but, une croyance, une idée. Mais, encore une fois, quelle ( st lu devise de M. Planche, et depuis plus de vingt années, quelle ombre de doctrine, quelle apparence d'idées a-t-il fait passer dans la conscience publique?

Mais, s'il n'est pus infaillible etsd est sans idées, H. Planche a-t-ilau moins ces mérites de style qui profitent aux artisans littéraires, et peut-on citer de lui quelques pages commé des modèles? Hélas ! non. Brutal jusqu'à la sauvagerie, quand il veut être fort, douceâtre jusqu à la fadeur, quand il veut être bienveillant, M. Planche exprime en prose épaisse des banalités qu'il assaisonne de ligures de rlititori([ue empruntées à des collégiens. Assez habile dans la recherche des défauts de détail, il perd toute mesure quand il veut utiliser ces petits avantages. Sa raillerie ne s'élève jamais à Tépigramme, et sa colère est bourrue. Comment ! depuis plus de vingt ans M. Planche mord, et il n'a pas fait encore une morsure sérieuse ! Depuis plus de vingt ans; il se moque, et sa moquerie n'a produit encore ni un ti aiL qui puisse être répété, ni un mot •qui soit resté attaché à ses victimes ! Depuis plus de vingt ans il a de la baine, et ses ennemis sont debout et le défient! Mais il faut supposer alors à ce tlagellatcur impuissant ou trop do bonté ou trop peu de verve. C'est ce dernier reproche qui est le seul juste. Les serpents qu*agite M. Planche sifflent beaucoup, mais ils le sifflent surtout; quant à leurs lèvres, elles tachent, mais ne tuent pas. Ce style à coups de poing déconcerte et

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