‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 3)Chapitre 19 sur 22 · LOS MÉLANGES DE M. YËUILLOT S · texte numérisé non relu

LOS MÉLANGES DE M. YËUILLOT S

Le pamphlétaire irascible qui a transporté le langage des

halles dans la polémique religieuse, se seut atteint et ron- Vâiac4^.4^ toutes parts rie n'être pas à lu hauleur du rôle qu'on est pfiyrtiuat obligé de lui laisser. Alors, pour succéder à des penseur» majestueux comme MM. de Monlalembert et de Falloux, il se gourme en huuHne sérieux et calrii* , il met uu sourire béat sur^s lèvres ironiques, et le lendemain de l'accu* sation, de « passé maître en la stratégie de Vinvectim, » por-« tée avec autorité par d'anciens amis et d'anciens (oinplices, il t^nij^ gâteau de miel ei fait ces protestations qui ne trom-r pent personne, et dont il doit rire tout bas tout le premier.

'En effet, la douceur est précisément te contraire de son tempérament. Son origuialitc, son taleul, sou succtis, tituiieut à ses allures joviales et brutales. 11 a des admirateurs^ des Niooiardots, qui parlent de sa verve, de son style; et, quand nous trouvons mauvais qu'on soit si grossier, en affectant d'^trj^ $1 dévol,. ou aous répond : — Vous avez votre Voltaire; p^noettezrnous d,'avoir le nôtre. Quand il est sérieux, M. Veuillot sort de sa spécialité; et c'est alors que son ignolaiicc, la stcnlité de sa foi, la sécheresse de son cœur, apparais^ei^t et ne sont plus dissimulées par les plaisanteries; c'^,9!iUiirs qu'on est confondu de tant d'audace et de si peu d^wison. Quoi! cette viande creuse et gonflée est la manne des jntelligancesî Quoi! ce^le prose pénible, ces insinuations traînante^, .ces protestations empbatiques> ce sont là les ressources dernières; l'espoir et la défense suprêmes 1 Ce volume des Mélanges est une habileté, mais trop aisrc a dt masquer ; a',estfUne^pQi.itesse aux prélats qui lui ont dit ; — IVous vous cQipi^i9p8,jnous nous compromettons gravement pour vous; à votre tour, prouvez que vous navez vous passer de mordre, d iiijuiier, et jusiiliez notre prolct tiou!

4;e40^/rek 4^nt rien n explique le titre que le mot mélanges^ et qui est bien en réalité un amalgame de toutes sortes d'arr ticles qui ne sont ni religieux, ni historiques y ni politiques, aitHUér^r^., ce livre équivoque, illisible, n'atteindra pas^n

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284 ÉCBIYAliNS Ëï HOMMES DE LETTRES

but. Il n'excuse pas les évéques; il ne donne pas raison à U. Yeuiilot; il ne .prouve pas que celui-ci a l éloquence de Bossuèt, quand il consent à n'avoir plus l'esprit de Voltaire ; il ne laisse pénétrer dans un fatras de lieux communs qu'une seule chose: c'est que, quand il ne prend pas ses sûretés contre ses adversaires par de bonnes grosses injures ou des calomnies, M. Yeuiilot les prend par des dénonciations en régie et par son auiiude à l'endroit du pouvoir. 11 ne se hasarde jamais dans la discussion sans avoir attaché sur sa poitrine une formidable cocarde à laquelle on ne peut toucher sans qall vous accuse de sédition; et il se croit rendre invulnérable par cette amulette, plus puissante, même pour un catholique comme iui^ que l'eau de la Salette. Dès qu'on veut l'atteindre, il entre dans un poste et il crie : A la garde ! On lui parle re* ligion, il répond par le S décembre ; on veut une discussion sur des intérêts muraux; il vous somme de déclarer si vous êtes bonapartiste, fusioniste ou républicain. C'est là encore une habileté qui, pour être vulgaire, n*en a pas moins ses chances. M. Veuillot nous permettra de ne pas donner dans ce piège. Les senilmeiits politiques n'ont rien à faire dans ces querelles. Si le rédacteur en chef de VCnivers est sincère et désintéressé dans ses convictions, nous lui en faisons compliment, et rien n'est plus respectable ; mais il ferait bien de garder sa cocarde pour un autre moment plus à propos. Nous passerons donc» dans T^xamen de son livre, à côté de ces petites broussailles qui ont l'intention naïve de nous écorcher.

Ainsi que nous le disions plus haut, cette publication récente a pour intention de démontrer que ce bon M. Teuiltot

est incapable d'injure; et, afin d'atteindre ce résultat, il a recueilli tous lesarticles dans lesquels il s'est montré réservé, par hasard ou par oubli; il dissimule les autres, et il dit avec componction : Qui osera prétendre que j'injurie? En vérité, qui irompe-t-on? M. Veuillot croit-il que la mélodie de son nouveau style va nous charmer à ce point de fermer nos oreilles et nos

us MKUNGËS m M. YEUILLUÏ m

yeux pour ses autres accents et ses autres pages? Les Mélnnges feront-ils oublier \es Libres Penseurs? Nous verrons d ailleurs si dans ce pathos doucereux il n'y a pas aussi, à l'occasion, le niet de vinaigre. Mais c*est trop compter sur le narootisme d'un

, livre que de croire qu il lasse duruiir assez pour qu'on oublie

les livres qui l'ont précédé.

Pour avoir la physionomie complète et véritable de M. Veuil* lot, il ne faut donc pas isoler ses homélies de ses diatribes; les patenôtres Pt blasphènica voni enûdiiiLle, et, puui mieux

i^mprendre le livré prétendu calme et poli, nous avons relu le pamphlet violent et injurieux. Nous ne savons pas si M. Yeuillot, après avoir écrit {ebLibris Penseurs, :i pu flat-

. ter de posséder Te&prit de Voltaire, tempéré par la grâce; mais de que nous savons bien, c'^st qu'il n'existe pas de livrejconlemporain plus odieux, plus contraire à toute vérité, à toute pensée de morale et de eoncoidc, c'est qu'il n'en exl^le pas qui diffame avec plus de persistance et d'impunité. Lui, Voltaire! mais où est donc sa vipfooreuse tendresse pour Thumanité? Où est son bon sens liiimneux? Où est sa franchise, son caiiif^'i Ouest son style? Où est sou esprit? 1 Jettcottve tout naturel qu'un ultramontain s'en prenne à la libre pensée. M. Yeuillot doit haïr, d'une haine profonde, riiilelligtiice, la liberté, la conscience ; il é'tait dan^ ^uii droit, dans sa mission, en attaquant la philosophie, la littérature contemporaines. Mais comment a-t-il rempli cette tâche? S*estil applique à comparer l'inspiration ultramontaine à 1 inspiration rationaliste ? A-t-il Io}alemt;ia lati les reserves qui sont dues , à toute pensée loyalet A-t-il discuté, analysé, mesuré le Kénie^ntemporain?Non, il l'a insulté, et dans quels termes! Ce petit livre, qui n'atteste une maie upiniuii, cl qui s'est I^V^M^ f^^^ satisfaire toutes les haines, en prenant toutes les pnjfsautions, est une mauvaise action aux points de vue les plus vul^^aires. C'est une de ces œuvres de ^juet-apens qui ont l^^Hriplacc à aUe de l lii.-'UHie ecrUe par les UiÀ^nu ti ies DelàtobfeiiCela est tout à fait digne d'être signé par CQi^insbio-

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SM ÉCRIVAINS ET IIOIIMES DË LETTRES

graphes qui ont du moins l'audace de risquer la police correctiomieHe.

Hais M. Veoillot a besoin de repos pour dire à Taise son

chapelet; et, coiniiie les réclamations bruyantes de ceux qu'il dénonce pourraient le troubler, il va jusqu'à la limite ; il in- • dique par des portraits, par des citations, par des allusions, le nom veriiable. Mais, ([iianil on croit que ce nom va s'échapper, il bredouille et nomme ses ennemis Babouin, Greluche, Raret, Godard, Poussard, ete... Quand, par exception, le pamphlétaire se risque à nommer ceux qu'il frappe, c*est que ce sont des littérateurs inoffensifs, ou bien des femmes, ou bien des vieillards, des gens enfin qui ne se dérangeront pas pour Ta lier tn>uver. Voilà avec quelle tactique M. Veuillot s'en, prend aux libres penseurs. J'oubJiais d'ajouter qu'il nomme volontiers les morts, ceux-là se laissent souffleter sans rien dire.

Toute la presse s'est indignée et s'est égayée de ce livre qui affecte des allures joviaies. Nous n'entrerons donc pas dans une analyse minutieuse, noiis rappellerons seulemeni quelques traits essentiels de ce pamphlet, dont la première page dénunce les écrivains de tout temps comme des fous, et ceux de ce temps-ci comme des idiots et des btnttes, « El ia pUte limUe de ce tempi-eit ajoute gracieusement l'auteur, pmir avoir tant aûné leurs livras, sera jiujce uiu' des plm abjectes qui aient existé jamais. » Voilà le point de départ, le prineipe dont tout le volume n'est que le développement. Mais» si vous méprise» tant la plèbe Usante, ri abjecte, pourquoi vous adressez-vous à elle? Tous les écrivains sont des gueux, des misérables ; au besoin, M. Veuillot en fait des assassins. Quel dommage qu'il ne nous dise pas à qui il Tait allusion dans ce portrait raviisanlau bas duquel nous craindrions de mettre un nom. u Les naturalistes disent que la poule n'est nullement le modèle des mères, et ne couve ses œufs avec tant de sollicitude que pour se soulager d'une certaine démangeaison qui lui V ient au temps de la ponte. Le gredin ^c est

LES MÉLÂNGkIS DE M. VEUILLOT i»n

le journaliste) est ineessamment tounaenté de cette démangeaison-là. Il en veut à la beauté, au rang, à Tesprit, au courage, à la vertu, au talent, à la renommée, à la force, à Thonneur, à tout ce qu'il n'a pas et n'aura jamais; il en veut surtout à ceur qu'il loue, car lui, qui le louera? Or sa plume le soulage. S'il avait un poignani, peut-être cesserait-il d'écrire, ou ce serait pour souUier la mémoire de ceux qu il vien^ drait i assas$iner l »

Voilà le portrait du journaliste selon M. Veuillot. Nous deiiiaiidoas exiôle dans l'univers un eci iviùn auquel ce portrait puisse ressembler^ iiit il ne faut pas croire que ce soit un scélérat spécial parmi ses confrères que Taimable et religieux journaliste ait voulu fieindre. 11 ledit: On prend la république des lettres, des députes, dos pairs, des ambassadeurs, des ministres; il s y trouve toujours des gredins. Non-seu* lestent, ce qui pourrait être explicable s'il écrivait ses souvenirs, M. Veuillot, autrefois n Jacltur au bureau de VEsprit pubUCf dédaigne les journalistes; mais nous demanderous quellBijest la classe de citoyens qu'il aime, quelle est celle contre laquelle il ne cherche pas à exciter la haine, le mépris î

Les écrivains .sont des brutes ou des scélérats, les bourgeois sont abjects: c'est à eux que M. Veuillot en veut par-dessus

tout; ils encouragent les libres penseurs, ils ouvrent les livres, ils vont au théâtre. Quant aux magistrats, voici ce que notre dévôt en pense (page 261). « Un juge porte à la ville un cos«* tume qui n'est pas celui de tout le monde: il s'habille de noir et se chausse de souliers. Avec cela et une cravate blanche, il a dans.la rue une gravité qu'on admire et qui le fait reconnaître. Le jour, c'est un prêtre plus riche, plus fier, plus gourmé que les autres, et qui ii ainie rien tant que de faire la leçon à la justice des saints canons et du confessionnal; mais quand le^ir vient, il va souper dm les courtisanes, à moim quHt n*ait à faire le complaisant dans le salon du ministre » A la page précédente, les procureurs généraux sont traités d lOi'

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288 ÉCRIVAINS ET HOMIIES 0£ LETTB6S

portance. Quelques pages pliîs loin, on dëtounie un jeune homme de la tentation de se faire nommer juge, sous prétexte que les juges ne rendent pas la justice, mais appliquentja loi, ce qui n*e$t pas la fnême dwse.

Les réformateurs sont des galériens que M. VeuiHot se chargerait de convaincre. Rien n'est épargné parce saint homme, qui en veut tant aux libres penseurs, il se moque de la justice humaine; il n'a pas plus de respect pour Tannée, « Quant aux pudiques vertus de ces célibataires armés (les soldats), qui remplacent les anciens, la statistique des enfants trouvés et des filles publiques en dit quelque chose: on en saurait davantage si on pouvait dresser celle des maris trompés ; quant à Futilité et quant à réconomie, le budget en fait le compte. Mille moines ne coûtaient rien à l'État j mille soldats lui coulent un million par an. II resté à connaître les profits de la liberté humaine. Les moines sortaient parfois en longue procession, portant de paciliques bannières; ils allaient chercher la châsse de sainte Geneviève et la portaient à Notre-Dame pour avoir du beau temps ; c'était abrutir le peuple et insulter la philosophie. Les soldats soi lent de leurs casernes en files bien serrées, pourvus de belles armes bien luisantes et de belles rîbemes bien pleines de cartouches; ils se rendent sur quelque place où le peuple agite des questions politiques; ils se mettent en bataille, et si le peuple tient trop a ses opinions, ils font feu... ; quitte à recommencer le lendemain au prolii de l'opinion fusillée la veille. »

Qu'est-ce (^ue peut ilonc respecter M. Vcuîllotî Ce catholique ne croit à rien, et pourtant que devient un conservateur qui iraîlle la bourgeoisie, la magistrature, Tarmée, toutes les forces conservatrices? Ne dirait-on pas que cet homme en veut à toute hiérarchie, à toute organisation? Comment peut-il concevoir le catholicisme sans magistrats et sans soldats? On s est fort indigné autrefois de la boutadéd'un républicain qui, répétant un mol célèbre, traitait la croix d'honneur de hochet pour la vanité. Peut-être bien que M. Yeuillot

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LKS MI^.UNGfiS DE M. VËtlLLOT

S est uni aux journalistes scanda iisë» d'une telle façon d'apprécier l'étoUe des braves. Or, voici comment parle de cette distinction M. Veuillot lui-même : « Des gens de bien, des lioinmes de mérite, s'encouragent à pénétrer dans l'ordre, à mesure qa*0D y jette les plus indignes polissons ; des cki étiens^ des prêtres f se laissent tailler ce fétu dans la même aune de ruban que le ministre partage à Aes croupiers de bourse, à des feuilletonistes, à des valets de journal^ à des mouctiards ! »

Ce champion de TÉglise respecte-l-il ^u moins le clergéH Eh bien, non. Tout prêtre qui n*a pas son intempérance est > traître à son mandat. Il se moque des prédicateurs contemporains, et il trace dans les lignes suivantes, avec une ironie qui veut être accablante, le portrait d*un curé tolérant.

(( Il y a des pieues, bonnes gens, honnêtes gens, pieux même, dont le voisinage me glace et dont la parole m'irrite. Ce sont ceux qui, leur messe dite convenablement, leur action de grâce faite avec la longueur requise, quittent la soutane, prennent l'air laïque et ne sont eu quelque sorte plus prêtres. Us yont courant, flânant, voyant tout, s'occupent de tout, hors ce qui se passe dans TÉglise. Quelle douleur pour un pauvre clirctien (]ui les rencontre sans les connaître, lorsque, les entendant appeler « monsieur l'abbé, » il s'approche d'eux, leur parle de ce qui intéresse les catholiques, et les trouve ignorants ou indifférents 1 J*en ai vu, non en province, mais à Paris, qui n'avaient lu ni les discours de Montalembert ni les écrits de l'évêque de Langres, et qui ne connaissaient que par le Siècle et le Constitutionnel les polémiques sur la liberté d'enseignement. C'est les désobliger que de leur parler du bon Dieu ; ils craignent de passer pour cagots ; ils estiment que c'est assez d'enseigner, ou, comme ils disent, de prêcher

en chaire Ils peuvent mener une vie régulière, remplir

exactement leurs devoirs : qu'ils sachent bien qu'ils ne Sîtuyeront jamais une àme et qu'il y en a qui seront perdues à cause d'eux... Ce sont eux qui font dire que la mort est cbes nous; et, s'ils étaient seuls, en effet, nous serions morts. »

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m ÉcmvAiiss ut hommës ue lettres

On le voit) M. Vauillot ne coin prend pas ie [ii èLi c en dehors des luttes politiques, des querelles de journaux» de ce zèle bruyant qui éerivaîlle et qui injurie. Il appelle cela la vie de l'Église! Il devrait pourtant savoir ce que l Église gagne à ces disputes dans lesquelles les prélats interviennent et qui $ont pour les consciences des occasions de scrupules, des sources de divisions! Quant à moi, il me semble que ce curé hmnéte, remplissant ses devoirs et redoutant d'être cagot, est précisément celui que j'estimerais et que je crois estimable* H. Yeuillot aime mieux les cagots. Chacun son goût ; mais je ne trouve pas qu'on soit un cadavre parce qu'on n'est pas un brouillon^ et Ton peut faire le bien sans lire les discours de H. de liontalembert (car, dans ce temps-là, H. Yeuillot affectait de croire encore à M. de MoiUalembert) ! Nous n'en finirions pas si nous voulions extraire de ce libelle, les Libres Penseurs^ tout ce qui s'y trouve d'odieux el de révoltant! Parlerons-nous des femmes auteurs, sur le coui pie desquelles on s'exprime en termes cyniques? Quant aux gloires de la - France, quant aux grands éi^rivains, M. Yeuillot les traite avec un dédain qui est une dernière consécration. En somme, il est impossibie d'entasser dans un volume plus de rancunes, plus d'injures, plus de violences contre des concitoyens, contre la société. Si on croyait la moitié de ce qui est écrit dans ces pages ignominieuses, il faudrait appeler le feu du ciel sur ce monde. Ce livre est une provocation incessante au mépris des riches, des bourgeois, des savants, des magistrats ; c'est une cartouche d'insurgé.

Mais il y a un cote plaisant à ce tableau sinistre de notre société. M. Yeuillot a des bouffées de mélancolie, des tentations lyriques, des caprices d'amour et de grâce. Alors il confesse ses passions; ou bien il se livre à des idylles fraternelles, entremêlées de saucisson a Tail. Il a des élans dythyrambiques dans lesquels il invoque le Seigneur. C'est une sorte d'Isaïe-Prudhonime, qui foudroie l'impiété avec un paquet d'aiiumettes. Dans ses accès de franchise, ce nouveau Uous-

LES I1ÉUUHUJS8 m M. VËUILLOT m

seau, qui oublie de iioiuiner ina(l;i me de Vari ons, injus dévoile ses horribles teuUtioos. « Je ne me vois pas meilleur que cette foule malheureuse qui rampe autour de moi, cherchant Tor cl la volupté. Los moiuos instincts sont dans mon âme ; ils me presseut, me tourmeutom ; ils sont |irùisa m emporter! Lorsque pabible je regarde avec pitié ce triste troupeau qui se rue à travers la fango sur Tappàt des convoitises humaines, muii pied glisso, iiki>n ànic s ômeut; d'hiiiiiiiiaiiU désirs so soulèvent et me rappellent U bouedont je suis fait. Plusieurs m'écoulant parler m*envient; ils disent : Celui-ci gagnera le ciel... vl moi je vouiluis monter sur iiiir luur et crier ([1100 telle VOIX, que U)us les cii retiens du monde pussent 1 entendre: 0 mes frères» mes frères, priez pour moi, je vais périr! »

€ett« humilité serait dénature» nous toucher si M. Venillot n'avait pas i miprudeii(v .Ir m mm qu on lui puiiot^ivie pour sa piété et qu'on est tenté de lui adjuger le cieL Dans un chapitre intitulé : Les gens qui ne pensent points et qui a pour ubjol d opposer les vertus do ceux-ci aux désordres et aux crimes des libres penseurs, M. Veuillot se met humblement en scène, lui, avec toute sa famille. Il tient a nous faire admirer son amitié fraternollo, comme si, nous autres, nous étions tous des Gains, et comme si, pour n'aimor pas le saucisson à l'ail, on n*aimait pas son frère. Dans cette partie, destinée à servir d'exemple, le pieux écrivain revient sur ses tentaùuiis. 11 parait tjuo l'aiguillon ne s'émousse pas aisément : écoutez ce cri superbe, dans sa soumission : « Voilà dix ans qu^un jésuite gouverne ma conscience; ces dix ans m'ont fait passer de la jeunesse à l'âge viril; j'ai durant ces dix ans soutenu I0 clioc du démou du Midi... Le beau Ictulôuie du plaisir s'est offert plus redoutable qu a l'aurore de la vie. Il m*a dit : Tu vas vieillir, tu seras vieux demain. Au fond de la coupe des Ltlio amiéos, il reste une dernière goutte de Tenivraut breuvage : ne la boiras-tu pas? n

Selon toutes les vraisemblances, M. Veuillot, bien qu'il ne le dise point, n'a pas bu celte dernière goutte ^ sans cela, à

S92 ÉGII1VA11!<S ET UOMMËS DE LËITHES

quoi lut aurait servi son jésuitet Mais ii a eu d autres assauts à soutenir : il nous confesse que son orgueil n'est pas facile à

comprimer; nous nous en cloutions, mais cet aveu a son prix, surtout par Texpression. « Tu seras pauvre et méprisé, criait cette voix stridente de l'or^fueil; point de place pour loi dans ce monde, point d'éloges, pas même de justice. Ce que lu pourras faire de bien ne te sera pas compté, on calomniera ton esprit et ton cœur : il faudra dévorer toutes ces avanies et mm espoir de vengeance ! Les derniers grimauis ne parleront de toi que comme d'un idiot fanatique. Et encore s'il ne s'agissait que de toi i Hais tu les entendras tlnsulterdans ton culte et dans ton amour. Ils porteront lettrs pattes sut tout ce que tu révères; lu ne pourras élever contre ces sacrilèges que de vaines protestations étouffées par les clameurs de cent mille goujats. Ainsi m*a parlé Forgueil, me soufflant ce feu sombre qui pénètre jusqu'à Tâmeelqui la déchire. »

Si Torgueil de M. Veuillot parie avec cette grossièreté, son humilité devrait bien lut apprendre la politesse et les convenances. Mais, en vérité, ce ne serait pas la peine de s'être converti si on n*avait pas accjuis le droit de damner un peu ceux qui sont encore dans la voie des ténèbres.

Dans une partie de ce livre aimable intitulée : les Tartufes^ M. Veuillot place son portrait, avec une bonne grâce épigrammatique : u Le soir, ayant à peine, minuit sonnant, fini ma tâche, le front serré, les yeux brûlants, le cœur chargé d'angoisses, car le jour a été plein de sombres nouvelles, je Iraversais d'un pas pressé les rues endormies, je disais mon chapelet... Tout à coup la rue est remplie de cris, de chansons, de hurlements. Une centaine d*étudiants sortaient du bal avec des filles et s'en retournaient au pays latin. Ils n'étaient pas ivres; mais jamais la dernière populace des faubourgs, dans la lièvre du vin bleu, n'a troublé les airs de plus abjectes et plus obscènes vociférations que ces messieurs n'en faisaient entendre par pure gentillesse. Les g lierions auxquelles iU donnaient le bns s'y joignaient d une voix glapissante. . .

LES MÉUIiGfiS 0Ë M. VEUILLOT

H. Mais quoi 1 ces jeunes gens sont l'espoir de la pairie ei de l'avenir; et moi, laborieux ouvrier, qui rentre» en disant mes prières, dans une demeure dont la chasteté garde le seuil, je ne suis qu'un vil jésuite, un citoyen pervers, un ennemi de la liberté, un empoisonneur de consciences l Parmi ce»libres penseurs^ qui chantent comme ils viennent de danser, se trouve peut-être celui qui me viendra prendre un jour au mi- Iteu de ma famille et de mes livres, et qui me fera cmipei' le eou, pour accroître d'autant le bonheur» raffranchissenient et la dignité de Tespéce humaine ! »

Quand nous disions que ce livre était une perpétuelle e\citatien à la haine! Des étudiants trop gais, chantant au sortir MMiCkmmière, deviennent des bourreaux qui dresseront un jour ia guillotine pour M. \euillot. Voilà, n'est-ce pas, où conduit la libre pensée? Si ces absurdes et grotesques insinuMions. valaient la peine d*étre refutées, nous pourrions demander à H. Veuillot si ces libres penseurs n*ont pas été les premiers à abolir Téchafaud poiiiique, et s'il a bien le droit de flétrir des hommes qui ont permis, en 1848, qu'on les insultât ainsi, impunément, dans son livre et dans d*autres. Mais M. Veuillot sait bien que sa tête n'a rien à redouter ; c'est môme parce qu'il a toute sécurité à cet égard qu'il parle avec eetie violence ; car, dans le cas contraire, il saurait dissimuler, n'ayant pas le tempérament d'un martyr.

Puisque M. Veuillot récite son chapelet le long de la rue, dans ses courses et ses promenades, il devrait bien apaiser dans ce pieux exercice la vivacité d*une humeur qui fait de lui un objet de scandale pour ses auus et de péché |u)ur ses ennemis. Quoil il dit son chapelet, et chaque grain ne lui rappelle pas une mauvaise pensée, un article diffamatoire, injurieux, écrit dans la journée! Il dit son chapelet, et il ne se demande pas si, dans son œuvre quotidienne, il n'a pas dénoncé, calomnié un ennemi; s'il n a pas manqué à la justice, à l'impartialité, i la charité. Ce n'est donc que pour user le* temps et pour s'empêcher de penser que M. Veuiliui récite son

â9i ÉGAIVAI^S HOMMES DE LEITHËS

chapelet; car il est impossible qu'un quart d'heure, que cinq minutes de retraite en lui-même, s il est chrétien, ne lui démontrât pas les emportements d'un zèle qui dépasse la mesure. Mais oe chapelet, dont on parle avec une humilité ai orjijueilleuse, n*est pas une lumière, c'est une garantie; on le récite pour s endormir et non pas pour s'éveiller.

Le livre des Ubreê Penseurs, à quelque point de vue qu'on reuvi.sa^^c, est une détestable action. Il ne réfute rien, puisqu'il ne discute rien, il excite les citoyens entre eux au mé* pris et à la haine ; c'est une satire sociale, c'est un réquisitoire furibond contre tout ce qui n'est pas l'ultramontamsme. Maladroit, inconvenant, obscène, sans digmié et sans courage, ce pauvre livre serait une honte pour le parti qui l'adopterait. Nous n'en avons parlé que pour montrer à quels excès de sottise et de maladresse peut conduire Ves[)rit aveuglé par le fanatisme et pour rappeler à M. Veuiiiot qu'il a tort de le prendre de si haut aujourd'hui et de prétendre qu'il n'injurie jamais. Cette orgie de diffamations témoignera toujours contre lui. Il se peut que maintenant le besoin d'une tactique diffé' rente se fasse sentir et que la protection des évéques lui ait été accordée à )a condition d'une tenue plus sainte; mais nous ne piuivons pas oublier, nous, les vociférations [lassées, et il est bon de constater aux yeux des prélats qui se risquent derrière M. Veuillot ce qu'il y a de haine contre les diverses classes de la société, ce qu'il y a de rancune, de violence, d'orgueil et de cynisme dans ce journaliste frappé d'impuissance et d'épuisement à la suite de ses excès, et qui essaye vainement de se refaire un peu de dignité ptir des allures pédantes et doucereuses. Ce qui ressort avec éclat de ces citations et de celles que nous lérons à propos de son nouveau livre, c'est l'allure embarrassée et farouche de la foi de M. Veuillot : elle se produit toujours avec aigreur ou avec emphase, elle n'a jamais la simplicité, la bienveillance, la charité d'une conviction invincible, et on dirait toujours que ce missionnaire véhément, qui passe d'une poésie extrava-

LES 1IÉUN6BS DE M. VEUILIOT

gante à une épilepsie furieose, cherche autant à se persuader ce qu'il dit qu*à le persuader aux autres.

M. Veuillot abuse assez, souvent de M. do Maibti e pour que nau5 ayons bien le droit d'en user, une fois» à notre tour, contre lui-même. Voici ce que pensait l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg des gens qui injurient en discutant ; nous recoriimân^oûs ce passage aux méditations do V Univers : €«lif a une' observa tien que je recommande à l'attention de lawebn qui pensent et raisonnent' : qiiand la vérité combat Terreur, elle n e^t jamais chagrine. En effet, il faut un micMcope pour découvrir, parmi nos nombreux ouvrages de oife^lRiverse, la moindre teinte de cette aigreur dont la faiblesse humaine sait cependant si tiiitl cil ornent se i^^rer. Beliariiiiii, Bossuet, Rorgier, ont passé toute leur vie à disiuii r, éiil n'yapas dans leurs écrits non-seulement la plus légère offenflS» mais même la plus légère perso^niilité. I^es écrivains [Il ote^taiils pieseiitent le même phénomène quanti ils coiiiballeal Tinerédulité... L'erreur ne peut pas demeurer calme en a^ttaquant la* vérité; c'est là un fait palpable et décisif, la conscience ne peut s'y trompin. «

Que pense M. Veuillot de cette observation? A ce compte-là, ne serait-il pas dans Terreur, et sa colère ne serait-elle pas un témoignage du peu de solidité de ses principes puisque lui, ullj nnKnUain breveté, il écrit en deiinitive des livres injurieux el athées^ comme \e$Libres Penseurs; car insulter Thumanité et la société comme il le fait, entrer en guerre avec tant de vidlcncf^ contre ! intelligence et l'esprit, c'est nier Dieu de qui relèvent toute société et toute intelligence.

in

Mais, nous dira-t-on. vous réveillez là de vieux griefs. M. VeuiUot a écrit les Librea penseurs et le Lendemain de la

ÉCiiiVÂl^iS ET HOMMES UK LëTTAëS

victoire dans une ëbriëtë de critique; aujourd'hui, il esi redevenu plus raisunnable; il a cuvé sa colère ; il s*efforc6 d'être grave; lise^ plutôt son nouveau volume. Eh bien, nous avons lu ce volume qui doit le réhabiliter, nous avons eu le courage de combattre l'ennui de ces pages somnolentes, et nous avons retrouvé le même homme. Sans doute, le mot est moins cru, le geste moins hardi; sdns doute, Tempàtement de la phrase en cache Faiguillon. Mais n'est-ce pas toujours une dénonciation, un féqui.sltoire? Dans ces Mélanges qui doivent traiter de religion, d'histoire, de littérature, de politique, dans quelle page, dans quelle ligne, dans quel mot H. Veuillot aborde t-il un point sérieux de discussion religieuse ou philosophique? Où est l'histoire, où est la littérature, où est la politique? Il attaque ses anciens amis, et il se défend, voilà le fond du livre. Mais comment altaque-t-il? et comment se défend-il? Ne lui demandez ni principes, ni raison, ni ôenttment. Des phrases cauteleuses, des génuflexions devant la première guérite, aussi bien que devant Tautel ; des attaques pleines de courage contre ce qui est tombé; enfin, pour grossir le bagage, cette rëponseà M. de Falloux dont nous avons déjà parlé, et qui, pour être quelquefois spirituelle, n*en est pas plus pour cela une œuvre de controverse ou une étude. Ainsi donc, ce masque d*une modération recommandée par les pré* lats ne peut tromper personne. C'est toujours le journaliste qui croit que les journaux sont rédigés par des gredins, que la plèbe lisante à laquelle il s'adresse est la plus abjecte, et qui pense des bourgeois, des magistrats et de Tannée le bien que nous avons cité. Nous insistons sur ce point. Il faut que tons les alliés de M. Veuillot sachent le parti qu'ils peuvent tirer de lui et la confiance qu'il faut avoir dans ses sentiments d'ordre et de conservation.

Je sais que dans la préface des Mélanges Tamertume s'adoucit en mélancolie; on y parle, la bouche en cœur et les mains jointes, dans un style de romance tout à fait amusant , et Ton s'y plaint très-fort des -blessures faites par

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