‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 3)Chapitre 20 sur 22 · LES MÉLANGES DE M. VEUILLOT · texte numérisé non relu

LES MÉLANGES DE M. VEUILLOT

M. de Montalembert et par M. de Falloux. H. Veuillot voudrait

Installer I ndorfition de son sacré cœur; il se fond en amour; il se distille en quintessence: il devient sëraphique; et, s'agenottîllant comme Louis XI devant sa Notre-Dame d*Embrun, il appelle galamment l'Église sa m^e et sa reine. Il aurait dû liïiH rcela en couplets, carà riu i^asion. li insses grands épanciieiiients, M. Veuillot s abandonne aux vers. Celte prélace est sacrée et collante comme un nougat : on ne peut plus en retirer les dents. On parle avec une humilité rougissante des vingt cinq évèques <|in ont flétri coiiiiiie uite œuvre de térirbres les attaques contre V Univers; on laisserait volontiers dans l'oubli ces pages écrites au coarant de l'improvisation ; on vondrait effacer ce (]ui peut sr ^cs.^entir de l'impression du Cûïïibat; maison le laisse et on le publie, uui<|uement pour faire tomber un reproche dont la persistance indigne cet honnête M. Veuillot; il veitt qtCon voie $i véritablement il a le tort de donner à la discussion le ton de la violence et de l injure. Nous avons dit comment il s'y prend pour cela, il expui^ son livre, pas assez cependant. Mais quoi! peut-il re* noncer à écrire? Et, s'il tient la plume, ce n'est phs par vanité. i}ue Jeiiiaiide-t-il au monde '.^ rien; mais à I Fglise? tout. C est d'elle qu'il espère: « homme, la miséricorde divine; citoyen, la renaissance et le salut de la patrie. On est tenté de dire à M. Veuillot : — Puisque TÈglise seule est votre :i mlii lion et votre but, resiez^y, enfeimez-vous-y à triple serrure; mais ayet du moins rhumilitë de n'en pas sortir. Est-ce que vous éprouveriez pour écrire la dénianpfeaison des poules pour couver, dtjui vous parliez si bien diuis les Libres penseurs^i

Attendri par ses propres confidences, M. Veuillot nous raconte ses d^illusidns sur un ton d'ineffable poésie; il devient piinlannier. « Il y a seize ans, dit-il, lorsque, plein encore des ardeurs de la jeunesse, l esprit chargé de projets de livres^ eemime tarbre est chargé de fleurs au printemps, j'entrai dans ce travail sans repos du journalisme, je crus bien offrir a Dieu un sacnlice méritoire en abandonnant tous ces beaux

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ÉCRiVAUiS £T iUMfMËS 1>£ LETTRES

projets, et cette joie de m'essayer à donner une réalité aux rêves de mon imagination, i»

Que cela est agréablement dit, et que Dieu dut dtre touché de ces primeurs dont on surchargeait ses autels! 11 ne paraît j^s toutefois que Tholocauste ait été très-favorablement accueilli, car on sent l'amertume d'un sacrificateur désappoinlé. Est-ce que M. Yeuillot se serait trompé et aurait mis ses dons sur l'autel de Gain, au lieu de les mettre sur celui d ÀbelY Quoi qu'il en soit, M. Veuillot est dégoûté du métier; il s'ea est dégoûté lui-même, et il y a de quoi. Hors de i'ËgUse, sa reine et sa irirre, il n'est rien qui lui plaise, et, quand il daigne s'attaquer à quelqu'un, c'est sans joie véritable et uniquement par habitude. « A quoi bon contredire un politique, réfuter un philosophe, combattre un écrivain? Je ne vois plus rien qui mérite la peine que Ton y prend et qui cornmande ou excuse celle que Ton y fait. Aucune cause ne parait plus assez digne par elle-même d'être servie! » Noos recommandons cet aveu aux alliés politiques de M. Veuillot. C'est donc uniquement par 1 intérêt que l'Église peut porter à certaines causes que H. Veuillot consent à rester dans la kitaille; mais comment se faiL-il que rK;^4ise s'intéresse à des choses qui ennuient un chrétien comme M. Veuillot? Et comment se fait^il qu'avec son dédain de la politique et des philosophes il n'aborde jamais une question sans la placer sur un terrain politique, et qu il ne cesse jamais d'insulter les philosophes? Ëst-ce que TÉglise n'aimerait pas la logique, que 11. Veuillot l'aime si peu?

Celle préface prétentieuse et guindée dans sa mélancolie, qui n'a pour but que de placer son auteur dans une supériorité consunte, relativement à la besogne qu'il accomplit, nous rappelle les premières pages des mémoires du docteur Véfon. Il y a de l'analogie entre ces deux aimables écrivains; ils sont presque aussi chrétiens l'un que l'autre; ils ont expérimenté presque autant la vie. Le Bourgeois de Paris a vu les coulisses du théâtre et celles de la politique^ M. Veuillot a vu

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celles de ia sacristie, qui valent bien les deux autres, et ils parlent tous les deux avec fatigue des gens qu'ils ont servis, prônés, ei qui ne paraissent pas les avoir payés d*une estime suffisante.

Nous n'entreprendrons pas Tanalyse ni la réfutation de ce

volume, dont le meilleur morceau est la réponse à M. de i^aiioux, déjà discutée par nous. Nous nous bornerons a donner une idée du eboix que M. Veuiliot a fait» pour aider à penser qu'il était incapable d*injure. Au point de départ, la haine radicale, absolue de l'ullramontain pour i789 est posée en principe. Pas d alliance possible! Le catholicisme est Tennemi, le contraire, Tantipode de la Révolution. C'est à la dériionstration, au triomphe de cette idée que s'est dévoué i' Univers. Comment donc se fait-il le courtisan des constitutions qui ont proclamé les pincipes de 1789 a leur première lipe?

La Révolution est la raison, la légitimité de tous les pouvoirs en dehors du droit divin. Pourquoi donc H. Veuiliot est-il aujourd'hui contre le droit divin avec les pouvoirs plus ou moins directement engendrés par la Révolution? Explique qui voudra cette contradiction entre la théorie et la pratique* Nous défions M. Veuiliot de sortir de cette position fausse, sans un aveu cynique pour lui-même, ou sans une injure pour les gouvernements qu'il appuie.

Le premier chapitre de ces Mélanges, peu mélangés, est consacré à la démocratie, à ses rapports avec le christianisme. Nous ne doutons pas que, si au lieu de tomber par probité dans la réaction, le gouvernement provisoire avait installé, implanté solidement la république, M. Veuiliot n'eût fini par essayer d'être ministériel, avec ses vingt-cinq prélats. C'est parce qu*il a vu la république chancelante qu'il l'a combattue, il disait timidement, en novembre i848, qu il était d('' mocrate avec l'Èmngile, il l'eût dit fermement, pour conserver son influence, si, au lieu de s'affaiblir, la république s'était affermie. Il posait les bases d'un traité possible qu'il

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aOO ÉCRIVAINS ET HOMlifiS LETTRES

n'a pas ratiUé ensuite, parce qu'il n'y aurait trouvé aucun avantage.

Le seoond ehapilre, daté de 1851, est one eonrageiue at*

taque contre le régime parlementaire. A rapproche du 2 décembre, en présence d'une assemblée impopulaire, M. VeuiUot aftirme rinutilitë d'une tribune, le danger de h discussion; il passe en revue les diverses monarchies et prouve que toutes, depuis i789, out été perdues par les orateurs. La théorie de M* VeuiUot, qui ne manquait pas de flair ni d'habileté, a été ratifiée; nous n'avons plus à la combattre ni à la réfuter. Passons donc. Se donnant gain de cause, par suite du même système, et transportant les questions sur le môme terrain politique où Ton ne pût pas le suivre, H. Veuillot attaque M. Cousin, ses faiblesses libérales, son parlementarisme, et avec le bon goût dont ce volume doit être la preuve, avec cette absence d'injures dont il est la démonstration, il affirme que de U'iles iniquités dégoïUent. Le mot est vif pour un homme qui se prétend poli. Entre une glorification du S décembre et un MagnifiaU en faveur de l'empire, le pieux journaliste raille agréablement les libéraux mystifiés, et plai* santé, avec la légèreté que nous lui connaissons, les émigrés de 1851. On comprend que nous ne donnions pas dans le piège d*one controverse i cet égard. Nous constaterons toutefois que, peu satisfait d'injurier, M. Veuillot dénonce; mais il dénonce véritablement , clairement, ostensiblement; il dénonce au préTet de police, à la censure, les Débats^ le Siècle, tous les journaux qui ont le tort de ne pas penser comme lui.

A la page 92, il définit en ces termes la Hévolution et la grande assemblée qui a sauvé la France contre la coalition

des étrangers, des émigrés et des prêtres : « C'était la grande révolution, la grande folie, le grand forfait du monde moderne. Il y avait un sénat de bandiU et d'asiusdtie. Ces for-* cènes étaient presque aussi ridicules qu^exécrables. Des leura, des iaqmiH^ des apoUals, de vils gredins, dans ce rama^

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LES MÉLAHGES OB M. VEmUiOT SM

immonde, un gros de prétendus écrivains ou penseurs orgueilleux et sols, suant la peur ou le sophisme, Dcbes instigateurs, ou lâches complices de toutes ces atrocités, voilà l'ennemi. » La plume de l'écrivain des Libres Penseurs reparaît dans cet aimable passage. Voilà comment un homme qui se prétend sérieux juge la Convention! voilà la justice qu'on peut attendre de ces fils de Loriquell lit il se flatte de ne plus insuiterl Mais qu'est-ce qujl fait donc? Est-ce qu'il discute, par hasard! est-ce qu'il écrit l'bistoiret Ne perd-on pas son temps avec cet infatigable excitateur a la haine et aux représailles violentes? r<ious qui ne parlons qu'avec respect de ces gredins de la Convention, nous qui les voyons s'immoler tout entiers, même avec leur honneur, à la grandeur de la patrie et à la liberté, qu'avons-nous à n pondro à cet lionime, à ce prolétaire qui crache sur ses libérateurs? nous qui nous sentons le désir de la gloire de la France, Tamour de la justice et de riiumanité, et qui plaignons et honorons ces grands athlètes de la Révolution, pouvons nous engager un débat avec ce Marat qui les dénonce et les traite purgent et sim* plement d'asaassinst II y a pourtant dans ce chapitre un dilemme que nous trouvons exact ci auquel nous applaudissons, mais qui nous semble un déli maladroit de la part des ultramoniains. « Le monde, dit M. Veuillot, sm socialiste ou sera chrétien; il ne sera pas libéral. » Nous acceptons l'alternative : j'aime mieux un socialiste, quel qu'il soit, qu'un chrétien comme vous l

L'hydrophobie de la liberté rend M. Veuillot sacrilège envers toutes les gloires; attaquant les légitimistes qui font pourtant de leur mieux pour être catholiques et ennemis du progrés, il les accuse d'avoir eu des velléités de libéralisme. « Combien, leur crie-t il avec dédain, un Lescure vous vaudrait mieux que dix Chateaubriand 1 a Comment e$t-il possible de s'entendre jamais avec un pareil homme! nous pensons, nous, qu'un seul Chateaubriand vaut mieux que dix Lescure 1 L'épée, si iiére, si forte qu elle soit, se brise contre

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ÉGBIVAIÎ^S ËT UOMMËS DE LETTRES

une ëpée. Une plume s*y laflle tout au plus et lui ëebappe.

De Chateaubriand ou de Napoléon, qui a vaincu? Napoléon! direz-vous; moi, j'aflirme que c'est i écrivain endormi sur son rocher natah

Dans un passage inlitulé ; la Liberté de la presse, et daté de 1852, le rédacteur de i Univers avoue, avec une naïveté cpii pourrait passer pour du cynisme, qu'il n'osait répondre à ses ennemis tant que ceux-ci pouvaient répliquer; maïs que, depuis qu 1I5 sont lorc^ au silence, ou à une extrême réserve, il est bien plus à Taise; écoutes-le : « Nous nous déclarons hautement cent fois plus libres aujourd'hui que nous ne l'étions alors. Nous attestons en notre âme et conscience, et comme des témoins fidèles, que ces gens-là étaient sans foi, qu'ils ne pouvaient involontairement se tromper à ce point, qu'ils mentaient de dessein formé, ou qu'ils n'étaient que des maniaques furieux. » (Juel dommage qu'on ne puisse en croire M. Veuillot sur parole, malgré le soin qu'il prend de se eanoniser à chaque page! Il à été calomnié, assure-Wil, mais « la calomnie ne durera jamais longtemps, et les calomnialeurs (iniront par avoir le chagrin de nous respecter, j» Nous croyons très-sincérement, pour notre part» que nous avons pris toutes les précautions possibles pour ne pas calomnier M. Veuillot. C'est ce qui nous empêchera sans doute d'avoir jamais le chagrin de le respecter.

En jambons quelques chapitres sur l'empire, H. Venillot les a îiiis par précaution, et pour qu'on y touche. Soyons donc logiques et conséquents avec nous-mêmes en n'y touchant pas. Dans un filandreux morceau sur l'Église et la monarchie, nous apprenons que le vertueux Malesherbes corrigeait « Icb épreuves d'une édition clandestine de V Emile, condamné au feu par le Parlement. » Nous savions cela. Mais ce que nous ignorions, c'est que, par ce fait, Malesherbes le vertueux (ce mot est souligné dans le livre de M. Veuillot) cessait de mériter l estime dt s honnêtes gens. Flatteur déiîcalemetu rétrospectif, M. Veuillot,' non^seulement rend hommage à Napoléon

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du lélaUissMnent de l'Église catholique, mais assure de plus <iue le clergë, sous la Reetauration, se souvenait avec reconnaissance des bienfaits de l'Empire, u Lorsque la puissance de Dieu (les Cosaques et la coalition] abaissait le maître du monde, lorsque sa miséricorde daignaiU le punir (il se serait bien passé de cette faveur spéciale), il affermissait son [ lunoble ouvrage^ ces autels à l'ombre desquels plus d*un vieux prêtre, se souvenant de l'exil et de la captivité, aprié tout bas pour que la paix visitât Fème de Fexilé et du captif qui avait été remperour Napoléon. » Franchement, il nous semble que le zèle ministériel de M. Veuillot devient hyperbolique et dépasse le but. Vouloir nous persuader que, sous la Restauration, les vieux prêtres, c'est-à-dire les prêtres autrefois réfractaires, vendéens ou autres, songeaient à prier pour un autre souvarain que pour sa majesté bourbonnienne, c'est supposa que nous ignorons l'histoire. Napoléon vaincu n'était plus que l'ogre de Corse ; et le clergé n'avait pas assez d'encens pour le trône de saint Louis et les ûeurs de lis. Je sais bien qu'il entrait dans le plan de M. Veuillot de persuader que son parti n'est jamais ingrat; qu'on peut se fier à lui; qu'il donne des bénédictions en retour d'avantages réels ; mais le piège est visible, et par conséquent inutile. C'est d'ailleurs, entre nous, un médiocre profit à offrir pour un traité que la perspective de prières commémora tives en cas de décès ou de chute. Les vivants choisissent des alliés et n ont que faire de pleureurs. Hais la Restauration, qui le croirait? se conduisit mal envers les ultramontains. M. Veuillot Taffirme ; les congrégations, ' rinûuence cléricale, tout cela ne signitie rien. « La protection, dit l'insatiable sectaire, était principalement de parade et de faveur. Cela consistait en discours, en cérémonies, en offrandes. Cette vraie protection, qui consiste à donner à TÉglise toute bi liberté de son action et à restreindre autant que possible contre elle les attaques, les injures, les entreprises de la liberté politique, T Église ne l'eut point. » Nous demandons ce qu'il faut donner à ce parti pour qu il soit content i et nous ne

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304 ÉCRIVAINS £T hOmi^S DË LETTRES

pourrions, en conscience, loi rien souhaiter de mieux qae la

hestauraiionl... que nous ne souhaitons pas.

Le courage nous manque pour aller jusqu'au bout de ce fatras pesant qui répète à satiété les mêmes dénonciations ; qui ne discute rien, ni avec personne, et dont il ne se dégage qu'un sentiment, la fureur de n'être point pris en assez haute considération par des âmes honnêtes comme celle de Lacordaire, par des personnages importants comme MM. de Montalembert et de Falloux. Dans son humilité, dans son écrasement volontaire et béat, M. Veuillot trahit l'orgueil le plus intraitable; il sait bien qu'en se courbant sous l'Église il se relève devant vingt-cinq prélats. Aussi ne cherchez pas dans ses livres, dans ce volume, d'autre but que celui d'une personnalité farouche^ que Tanimadversion publique embarrasse. Ce catholique ne sait pas, ne veut pas défendre le cathoir* cisme. Intolérant ooinuie tous les esprits qui ignorcDi la méditation et l'étude, il n'a ni générosité ni sérénité. Le calme chrétien, cet idéal tant vanté, lui fait défaut. Aigri contre tout le monde et contre lui-même, il ne respecte rien ; au fond, il liait i ordre social et voudrait tout détruire au profit de son Église ; c'est un communiste de sacristie, Jaloux de l'ordre ^ civil, de la force politique; je ne sais si ceux dont il affecte d'être Tallié lui donnent la main ; mais je ne crois pas qu'il soit Jamais utile à d'autres qu'à ses ennemis. Resté seul à la tête d'un parti, appuyé par l'indolgence de Rome et par la sympathie fatale dts évôques, il est le plus grand péril et le plus grand scandale du catholicisme. MM. de Hontalembert et de Falloux étaient en mauvaise position pour Tattaquer ; hommes politiques, fusîonistes versatiles, ils n'avaient pas

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L£S DE M. Y£U1LLUT

le droit de lui reprocher des opinions qu'ils ont partagées ou suscitées; mais ils sentaient bien le danger, en le dénonçant. Pnr malheur, aucun homme dans ce parti n'a le droit de lui jeter la pierre. C'est une des fatalités du sophisme que de périr dans l'injure, dans le blasplirme. Quand même je n'aurais pas d'autre argument contre M. Veuiltot, celui-là seul serait invincible et prouverait tout ce que j'avance: sa colère» son sarcasme ! L'erreur est tyrannique. La vérité, qui se sent éternelle, est patiente, juste, miséricordieuse.

H se peut que M. Veuillot ait toutes les vertus de l'homme privé; il se les décerne; je les lui accorde, d'autant plus volontiers qu'il en a besoin. Mais j'affirme que commi' journaliste, comme homme public, comme sectaire, li manque des qualités les plus vulgaires. Il se peut qu'il aime sa famille; qu'il soit bon père, bon fils, bon frère, bon ami ; je l'admets et ne veux pas en faire Texpérience ; mais il n'est ni polémiste loyal ni Unpartial historien.

H a bien le droit, et il en abiise, de se servir de l'ironie, de Tesprit; quand on retournerait une fois par hasard cette arme-là contre nous, où serait le mal ? àlais il na pas ledroit, et il en use, de diffamer, de calomnier, de dénoncer. Au surplus, nous sommes persuadé qu'il ne sauvera ni sa cause ni sa vanité. Soit qu'il affecte le ton gourmé et qu il renonce à l'injure, soit qu'il en revienne à ses gaillardises des Ubreg Penseurs, il n'a une apparence de force, aujourd'hui, que parce (ju'il a à côté de lui une apparence de coterie; le jour où il sera seul, il ne sera plus. Cet homme n'a pour lui aucune chance, parce qu'il n'a contre nous aucune idée. Nous n'en parlerons donc plus qu'aux heures de gaieté, et nous ne ferons plus à nos adversaires i'injurc de perdre le temps à les négliger pour nous arrêter à lui. La lecture des Mélanges ôte toute ardeur de polémique ; quand un écrivain autrefois odieux, devient simplement ennuyeux, il ne faut plus que le laisser faire ; il consomme sa ruine. M. Veuillot est un traître pour la société; pour son parti, c'est un ennemi ; pour nous, ce n'est

306 l!.LiiiVAmS ET HOBiMËS DE IJSTTKES

plus qu'un grotesque. Ce livre des Ubres Penseurs, ridicule

et méchant, iinmoral et calomniateur, mériterait d'être brûlé si les libres penseurs étaient de ceux qui allument des bûchers. Quant au livre des Mélangée^ il mériterait tout au plus d'alimenter le feu pour brûler l'autre.

1" novembre 1856.

S'il n'y a pas de société nimable qu'on ne soit obligé de quitter; il n'y a pas non plus de comédie qui ne finisse à la longue par fatiguer le rire. C'est à celte lassitude de la bonne humeur qu'il faut attribuer le silence absolu au milieu duquel se produisent les deux nouveaux volumes de M. Veuillot. VVniifers est obligé de faire lui-même de longues réclames pour les œuvres de son rédacteur en chef. La foi mollit dans les âmes et l'édition ne se vend pas. Le goût se perd; ou plutôt il se retrouve, selon le point de vue auquel on se met pour trancher la question. On est rassasié d'injures, de scandales» de fausse componction ; et c'est en vain que M. Yeuiliot entasse volumes sur volumes pour justifier ses coléres^.et pour prouver sa loyauté que ses anciens amis mettent en' doute; la cause est entendue depuis longtemps par le public; on n'écoute plus ; on n'a pas le temps de s'arrêter à ces commérages de sacristie.

Soit entêtement de critique, ou, ce qui est plus probable, soit intérêt pour M. Veuillot, nous avons voulu échapper à rindifférence, au dédain universels. Nous avons lu consciencieusement ces deux énormes livres, comme si la conscience devait y trouver (juelque chose. Nous avons cherché dans l'entassement de tous les articles, de toute la polémique de

« Méimges, t. U et m.

LES MfUIÏGES DE H. VEUILU)?

VUnivers, quelque étude doni nous pussions tirer parti. 11 nous semblait difficile qa*un polémiste de cette verve» de cette violence d'expression , n'eût pas quelques belles et bonnes

pages à fournir comme élément à nuire gaieté ou à nos passions politiques. Hais, en dépit de notre bienveillance exagérée pour M. Veuillot» nous sommes obligé d'avouer notre déception. Il ue se trouve rien, absuluiiit nt rien, dans ces deux volumes, qui mérite la peine d'éveiller le rire ou la colère. Tout ce grand feu est éteint; toute cette indignation parait froide; et jamais on ne sent mieux l'isolement du parti ultramontain dans la société du dix-neuvième siècle qu en feuilletant toutes ces pages, qui autrefois paraissaient brûlantes, et qui gèlent les doigts. On n^ trouve plus rien qui corresponde à I csprit public. Tout cela paraît usé, démoli si complètement, qu'on n'éprouve même plus un plaisir rétrospectif à le lire, tant la mémoire elle-même se refuse à rentrer dans ce milieu inutile et malsain.

Quel intérêt ont pour nous maintenant la lettre à M. Villemain, sur la liberté d'enseignement, les querelles avec les DébaUex l'Université, les élections de 4846, le Sonderbund? Tous ces articles d'un journal ne forment pas les chapitres d'un livre. Éloignés du moment qui les vit naître, de la circonstance qui leur donnait de l'à-propos, on les trouve vides, quand ils ne sont pas grossiers. Il faui nutre chose que de la passion et de la haine pour vivifier une œuvre; il faut une foi féconde, des idées, de la mmoe, H. Veuillot n'a rien de tout cela. lise bat les flancs pour être ému , et, si Ton s'amuse quelquefois de ses convulsions, on n'en est pns touché. Mais, quand ces épilepsies apparaissent à distance, dans un lointain qui les isole pour jamais de nous, elles semblent bien plus ridicules et bien plus chétives encore.

Je crois donc que oette publication des Mélanges de M. Veuillot est de tout point un mauvais calcul. L'écrivain a voulu se justifia aux yeux de ses anciens alliés qui l'attaquaient et le dénonçaient; mais ennuyer n'est pas convaincre ; et lentasse-

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308 ÉCRlVAiriS ET HOMMES DE LETTRES

ment des articles, surtout avec l'indifférence du publie, attestera le dépit du réiiacteur en chef de V Univers, mais ne répondra jamâis de $a candeur.

Pourtant l'édition ne manquait pas d'une certaine habileté.

Le piège était, au point de vue commercial, assez subtil. On avait mis dans le premier volume, contrairement à Tordre logique et à la chronologie, lés derniers articles de polémique, ceux qui avaient servi tout récemment contre HH. de Montalembert et de Falloux. On espérait ainsi allécher les lecteurs. Dans le second volume même, une préface d'une violence comique avait pour but de soutenir Tappétit. Mais la viande est bien creuse! Le breuvage bien amerî II paraît que les besoins de la justincation de M. Veuiilot nécessiteront encore trois autres volumes i Que ce bon M. Veuillot est difficile à justifier ! Mais le public n^a rien fait, lui, pour être soumis à cette rude épreuve! Si l'écrivain de VVnivers n'attend son salut que de ses lecteurs, il est perdu; et mieux vaut pour lui puiser de la résignation dans la foi que de continuer une lutte insensée contre rinaltention universelle.

Cest dommage ! S'il y avait un écrivain véritable, un phi» losophe à idées, un chrétien à charité et à effusion, derrière cet énergumène, certaines pages qui paraissent emphatiques et grntesques atteindraient à une sorte d'éloquence.

Écoutez plutôt : « LÉglise, dit M. Veuillot, m a donné la lumière et la paix / » — Quelle lumière, hélas I Et surtout quelle paix ! — a Je lui dois ma raison et mon cœur. » — Je crois, moi, que 1 Eglise est payée et que M. Veuillot ne lui doit rien. » « Cest par elle que je sa», que f admire^ que y MUE, que je vis. » — Il est impossible de faire plus de tort à riiglisc, si l'on juge du foyer d'admiration, d'amour, de vie, par la ilamme qui sen échappe. — a Lorsqu'on l'attaque^ fat les numvements d*un fils qui voit frapper sa mère. Ressaye d! arrêter la main 'parricide, j'essaye de la heur- TRin. » — Je crois que la dernière tentation est plus fréquente que la première. « — Certes, je n'ai le malheur de ftair

LËS MÉLANGES Dli; M, VEUILLOT

aiLcun homme. » — Voilà M. de Falloux bien rassuré ; il n induira pas son ancien ami en péché mortel. — « Mai» Fmvre à laquelle beaucoup dlwmmes se condu muent et dont je vois tous les jours des effets irréparables, je la hais. Je la hais éCunepassion que rien n'épuiset que rien n'enderU qui, malgré mei^ quoi que je fasse, éclate en dpres gémissements ! » — A la bonne heure! nous retrouvons là notre Veuillot, le vrai, le seul, celui qui éclate en âpres gémissements. Gémissements est un mot bien faible, malgré Tépithéte dpres. Il est vrai que nous ne sommes pas au bout et que le lils de l'Église complète plus loin sa pensée évaiigélique. a Quelles m\xr usent sous leurs débris (s*écrie>t*il en parlant des idoles de la libre pen* sée), poumi qu'elles croulent l Que je meure impuissant aux pieds de leurs autels, pourvu que j eu atteste la stupidité et IHnfamiel t — Cette fois, je tiens mon homme. Pauvre M. Veuillot I Espérons qu*il ne mourra pas, puisqu'il n'a encore attesté la stupidité ni I infamie de personne. Mais, s'il vit, qu'il laisse vivre les autres; et qu'il n'expose pas ceux qu'il épargne à mourir d'ennui en le lisant. C'est peut-être asses de Mélanges comme cela. M. Veuillot fera bien de s'en tenir à trois volumes. On nous menace de trois autres. Ceux-là, nous les lui laissorens tout entiers sur la conscience, et il verra ce qu'ils pèsent!

15 juin 1857.

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FLEGHIER '

LES GRANDS JOURS U'AUV£RGNE.

Flëchier est trés-oertainemenl un des plus désagréables souvenirs de la rhétorique universitaire, dont il est la plus parfaite expression. Ou contraint la mémoire des élèves à se charger de ce fetras précieux qui sert d'occasion pour la cri* tique beaucoup plus que pour Tadmiration, et on fait ap* prendre ces antithèses, ces phrases dépourvues de simpiicilé, de vraie grandeur et d'éloquence, pour enseigner à ne. pas les imiter.

Les Mt moires sur les grands jours d'Auvergne rachètentils suftisamment l'ennui des sermons et des oraisons funèbres? Ce prétendu livre, plein de grâce et de malice, fait-il autant sourire que les filandreuses périodes ont fait bâiller? Nous ne le croyons pas. Il faut sans doute applaudir à cette publication, pour les renseignements précieux qu'elle fournit sur les

• Mémoires 4e Flédiier 9ur les grands jours dWmergne, annotés et augHH'nlj's d'un appendice par M. Gliéiiiel, et précédés d'iino notice par M. Sainte-Beuve, de rÂcadémie française, i vol. grand in-8. Paris, lUtrai* ne de L. Haebette et G% me Pierre^rraiin, 14.

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FLÉGHIËH 311

mœurs, des gentiishommes au bon temps de Louis XI Y, sur Taction de la justice dans ses tenues extraordinaires, sur la

gravité du cloi gé et le bel es[H it des dames. Comme miroir Udèle des majestueuses mièvreries de cette époque insipide et charmante» comme parfilage d'esprit faux, comme pièce à l'appui pour une révision du grand siècle, la nouvelle et complète édition que vient de donner la librairie Hachette des Mémoires sur les grands jours d* Auvergne est un service très-réel el mérite d*ètre encouragée. L'appendice du savant M. Cliéruel ajoute à l'intérêt du livre, et nous rie doutons pas d'un succès historique» ce qui suffira pour le succès de librairie.

Quant au succès littéraire, c'est autre chose. Cette absence d'éuiotion, ce badinage sans trait et sans mesure, cette afféterie lente, ce laisser-aller sans naturel, nous ramènent bien au souvenir du Ftééhier monotone qui a fait le désespoir de Tannée de rhétorique; ce conteur fade est bien le même que le sermonneur ennuyeux.. Mous ne savons pas pourquoi Tauthenticité de ces mémoires a été autrefois mise en doute; et personne mieux que M. Sainte-Beuve n'avait le droit d écrire une notice pour l'œuvre pesamment légère de ce prélat qui reste aussi éloigné de Saint-Simon qu'il le fut de Bossuet.

n faut donc lire les Grands jours d^ Auvergne pour leur fond, et non pour leur forme. On apprend beaucoup de choses très-curieuses et très-instructives sur cette société polie et effroyable près de laquelle notre société grossière parait • sainte et respectable; mais il n y faut pas chercher de modèle littéraire; et les efforts de l'autaur des Rayons jaunes pour nous faire aimer ce style prétentieux n'aboutissent qu'à nous rappeler que Fléchier trouvait dans Chapelain un chef d^tfcole et un grand poëte.

La première édition des Mémoires sur les grands jours parut en 1844 et souleva de terribles tempêtes contre le savafit et modeste éditeur, M, Gonod, bibliothécaire de la ville de Clermont. Les suscept oilités cléricales et les vanités nobi-

liaîres s'insurgèrent contre cette publication. On nia Tauthenticilé de ce livre. On ue voulait pas qu'un prélat eût raconté ces anecdotes dont quelques-unes auraient pu être versifiées par la Fontaine et jointes à ses contes. D*un autre côté, quelques grandes familles d'Auverj^nc trouvaicni humiliant pour elles qu'on rappelât ainsi brutalement que leurs ancêtres avaient mérité Téchafaud et avaient été exécutés, au moins en effigie. Comme si les bagnes n^étaient faits que pour les vilains, el comme si la société devait se trouver compromise parce que des gentilshommes du temps de Louis XIV furent d'affreux coquins!

Ce pauvre M. Gonod eut donc à lutter contre de terribles adversaires. Les vieux ennemis, les sacristains et les fils des croisés se liguèrent contre lui, Tinsultérent de toutes les façons, le dénoncèrent comme un démagogue et un imposteur, et peut-être bien que le savant bibliothécaire ne se serait pas décidé, afin de vivre en paix, à donner une seconde édition de ces mémoires épuisés en peu de temps s'il n'était mort en 1841). AujDurd liui tout ce grand feu est apaisé; ceux fjui souffleraient dans les cendres risqueraient fort de s'aveugler, sans rallumer une étincelle, et, si la religion de M. Veuillot court quelques dangers, ce ne sont pas ces Mémoires qui! faut en accuser.

L'authenticité est hors de doute; la confrontation de ce récit avec le Journal de Dangais^ le greffier des Grands jours, garantit Texactitude des faits rapportés : quant au style, il trahit incontestablement Fléchier, et Ton sait, depuis long- • . temps, à quoi s'en tenir sur ce prélat galantin qui fut peutêtre un fort honnête homme, tout en se permettant des causeries raffinées avec les belles dames de Tépoque, et tout en se jouant, dans sa correspondance, des drôleries qui chan* geaient en tragi-comédie les grandes assises de 1665. Hais, en i84c), M. Gouod lut forcé de donner ses preuves, et il les produisit dans une brochure que nous avons sous les yeux et qui nous parait sans réplique.

FLÉCUIEH &i3

M. de Bai aille l'Ci ivait alors à réilUtiui pour lé remercier au nom de Thistoire et des historiens; H. Champollion garantissait ia daie de récriture du manuscrit; et H. Gonod, répondant aux chrétiens chatouilleux que la liberté des allures de Flëcliiersemblailscandaliser, citait ropinion de Meury qui, dans son Histoire ecclésiastique^ est d'avis que la religion doit souffrir le mal qu'on peut penser justement de quelques-uns de ses ministres.

Une seule question reste controversable aujourd'hui, celle de savoir si Fiéchier compromit plus gravement que par des propos et des correspondances la dignité de sa robe. M. Sainte- Beuve s'ingénie à prouver que tout se passait eut eut bien tout honneur, parmi les gens agréables de l'hôtel de Rambouillet; que l'abbé Fiéchier, un des assidus de ce Parnasse, était unesorted Ainadis jilatOïHquts de roué in partihus; (jue celte façon de parler et de converser n'avait pas de quoi alarmer la pudeur, et que de nos jours encore, dans le monde, quand on est bien à l'abri, bien chez soi, on s'y livre à ces caquetages d'une crudité voilée. Sans approfondir la question do savoir si l'auteur de Volvpté peut être accepté comme juge quand il garantit la décence des indécences mondaines, nous dirons que Fiéchier nous parait avoir été tout aussi loia dans le commerce des . billets douK et des madrigaux que s'il eût porté rëpée, et nous doutons fort que tout ce feu se soit évapore seulement en encens. Il y a viagl-cinq ans, M. Tascbereau publiait dans la Revue rétrospective une correspondance fort galante, fort expressive de 1 abbé Fiéchier, et on nous permettra de citer quelques-unes de ces lettres qui nous semblent d'un poids décisif relativement à la fragilité des vœux de continence du charmant prélat.

Il s*agit d*abord de deux madrigaux adressés à mademoiselle de Lavi^me, qu'un appelle Iris, et qui avait, accidentellement (nous l'espérons du moins), un bobo aux yeux. Ce sont des petits vers, et le sonnet d'Oroote les vaut à peine.

biyilizûu by

KCRiVALNi Li iluAlML5 DL LL1TKJS5

k MADEMCqSELLE DE lA VIGKB.

« Voici les deux madrigaux que j'ai faits pour vous, mademoiselle. J'avais bien voulu les oublier, parce qu'ils me faisaient souvenir qae vous éties malade; mais, puisque vous voulez que j'aie de la mémoire, j'en aurai pour les vers que j*ai faits, et non pas pour les uiaux que vous ave^ soufferts.

sua LBS VEUX D*iaiS, MALADES.

NàDBIGAL.

Je vois les yeux d'Iris, ces astres animés, Qui jeliiient de si vives flammes.

Et qui seiTiblaiL'iit èlic ionnés Pour lioulilei- le repos des plus tranquilles àutes.

Ils pleuraient leur propre malheur,

Pressés d'une extrême douleur,

Et couvei-ls (i un li i>tt: nuage :

Je pardonne au destin cet accident laUil;

Quoiqu'ils souflrent beaucoup de mal,

Ils en oal fait encore duvaniage.

u Vous savez bien, mademoiselle, que ce n'est pas là une médisance, et que mon madrigal est historique. Il fallait bien

lui donner un nom, puisque vous avez donne au second le nom de prophétique» peut-être parce qu'il finit par une prophétie*

A nus.

son SES ÏEUX GUÉUJS»

Vos yeux, que le ciel lit si lii illmls et si beaux. Reprennent leur éclat et lom viulé pretnière, £i l'on en voit déjà sortir des feux nouveaux, £t de nouveaux traits la lumière.

Leurs maux n'ont fait qu'anrrmcntor leurs appas; Mais en sauvant des yeux coiitnie les vôtresi Iris. 1rs (lieux ne songent pas Qu ils en exposent bien d'autres»

PLÉCHIER

« Je VOUS écrirais peul-ètre davantage» mademoiselle, mais il faut ménager ces yeux convalescents. Je connais leur tem-

péraiiuint; il n'y a point de fluxion qui lui soit si conlraire qu'une lecture de méchants vers. Je vous prie de les conserver et de les aimer comme vos yeux. Pour moi, quelque mal qu'ils me puissent faire, je ne veux point leur en faire souffrir.

11 faut avouer que c'est là le superfin, i'extra-fin, le fin du fin, en matière de compliments, et l'abus de i'antithôse révèle déjà les talents particuliers du [);inég\Tiste de Tuienne. Haisquedira<-t-on du billet suivant, qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer de sucrerie galante?

A MADEIKHSELLE BB U VIGNE.

a Je vous envoie les vers latins que je vous ai promis, mademoiselle. Si vous voulies, vous me les rendriez beaucoup meilleurs qu'ils ne sont; mais je suis persuadé de ce que |[)eut votre esprit, et je n'ose me rien promettre de votre bonne volonté. Si je vous avais dit ce petit compliment-là, je rougirais et peut-être rougirez-vous aussi, et il nous en coûterait bien des réflexions; mais, comme les billets ne rougissent pas, je crois qu'on ne rougit pas aussi pour les billets.

tt Flécujer. »

il est bien évident qu'à prendre les choses dans leur sens littéral, il n'y a rien qui violente trop la pudeur ; mais se bornait-on à s'écrire ces aimables taquineries, et ne parlait-on

pas, en baisant la main, de celle bonne volonté? Et ces tendres correspondants, qui s écrivaient pour ne pas rougir de ce qu'ils auraient eu à se dire, rougissaient-ils pour peu de chose? Quoi qu'il en soit de la conclusion à tirer que nous ne

31(5 ÉCRIVAINS ET HOMMES DE LE i TUES

tirons pas, voici la réplique de la demoiselle, elle a quelque

chose du mouvement discret par lequel Elmire recule sa chaise eu repoussant la main qui paipe son étoffe :

A li. L'ABBÉ FLÉGUIËB.

« Je rougirais mille fois plus des compliments que vous me faites sur vos vers latins que je ne rougirais de ce que vou& dites de la bonne volonté. Tout de bon, monsieur, je crois que vous vous moquez un peu de moi. Ce qui me Ache, c'est que je ne me sens pas disposée à m'en mettre fort en colère. Il est juste que je souffre quelque raillerie pour me punir de la témérité que j*ai eue de vous demander des vers dont je ne suis pas capable de connaîtré toutes les beautés.

« Amhb-Mabie D6 laVighe. s

Cette ix>rrespondance ne prouve pas assurëmoit unegalan* terie effective et pratique, mais elle en démontre la possibilité

et la vraisemblance. C'est tout ce qu'il est nécessaire de prouver.

Nous ne sommes donc pas surpris des étranges récits que

se permet la plume de Tabbé Fléehier, et nous n'avons pas besoin de la petite plaidoirie de M. Sainte-Beuve pour l'en amnistier. Ce ton et ces allures sont du temps. On était grave en chaire, devant des belles dames fort décolletées, mais on se permettait sans scandale des faiiiiliarités de langage et des audaces d'esprit, quand on voyait de près ces appas contre lesquels on anathématisait de loin et de haut, et ce qui nous Messe dans ces Mémoires, c'est moins leur badinage que la sécheresse avec laquelle on parle des choses navrantes que révélaient les procès.

Fléehier était précepteur des enfants de M. de Caumartin, et c'est en celte qualité qu'il accompagna celui-ci en Auvergne, où le roi envoya des magistrats pour réprimer les vio-

PI^GHIER . 917

lances 8caiidal«i868 exercées par la Dobleese. Lee ^nds jours étaient des assises extraordinaires tenaes par des commis*

saires choisis parmi les membres du parlement. Celles de 1665 se ooDiposaient de Henri Potier, sieur de Novîon, président au parlement de Paris, de Lefébvre de Caumartin,

niaiue des requêtes, qui devait tenir le sceau, et de seize conseillers de la compagnie. M. Denis Talon en était le procureur général.

Fléchier raconte Tarrivée à Riom de Taustère compagnie,

Tennui des discours et des compliments, et pour faire ses preuves immédiates de conteur aimable, il débute par un petit récit, par un doux roman d'amour dans lequel nous trouvons un nouveau moyen de correspondance, à Tusage des victimes cloîtrées. Deux amants s'entretiennent en déposant dans le corsage de quelques petites filles, et à Tinsu de celles-ci , des billets doux qui sont ensuite repris , sans que les intermédiaires innocentes, qui se laissent embrasser et cboyer par les deux amants, se doutent de leur rôle utile.

Mais les billets doux ne suffisant |)lus à Tentretien de la flamme de nos deux amants, ceux-ci se rendent à Vichy, et voilà le procédé fort ingénieux imaginé par ces tourtereaux inventifs pour se voir plus aisément : le galant attendait sa belle, et celle-ci, sous le prétexte de quelque commodité (c'est Fléchier qui parle), fte faisait conduire vers lui. « Jamais, ajoute le spirituel prélat, on n'a bu des eaux de Vichy avec plus de plaisir ; jamais ou n'a eu plus d'envie de les aller rendre. »

On arrive à Uerroont. Les grands jours sont ouverts ; le

procureur général, M, Talon, visite les prisons; Fléchier, de

son côté, fait (fautres visites, et il se niei inimédiatenient en quête d'une dame à laquelle il puisse reporter sa pensée. U croit avoir trouvé son héroïne dans mademoiselle d*Aubus-

son : <( Mais, dit-il , comme ces beautés voilées ont je ne sai-?

quoi de truste et de contraire à mon inclination , je m'attachai

ÉCRIVAINS £T iKMIllES D£ LETTRES

parliculièrement a la conversation de madame de Brion, qui {ut ma meilleure reacontre. n

S*il aime les dames» TabbéFléchier n'aime pas les capucins. Un d'eux, qui n'avait point la barbe si vénérable que les autres, trouve grâce devant lui parce qu'il le salue poëte.

Pendantque i'abbé Fléotiier galantise, prtehe, et soupire des madrigaux, le tribunal, voulant débuter par un coup d'éclat et imprimer quelque terreur à tonte cette canaille titrée qui se joue du roi et de la justice, fait arrêter le vicomte de la Mothe de CaniUaCt «r fort considéré dans la province , et le plus tn* nocent des Canilln'C. » Il était coupable de meurtre tout simplement, c était peu de chose. On le jugea, il fut condamné à mort et exécuté quatre heures après. Cette sévérité pour le plus innocent avait pour but de terrifier horriblement les plus coupables. Voilà les procédés bizarres de la justice des grands Jours. Fléchier ajoute que l'accusateur et les témoins étaient plus criminels que l'accusé. Aimable temps! aimable justice!

Au surplus ces Canillac sont des Mauprats démuselés. Nous en voyons défiler une bande qui se croient tout permis et dont les moindres peccadilles les enverraient aujourd'hui eux galères. xMais la justice, satisfaite d'un premier meurtre, admet i|uâique adoucissement dans la suite de sa tâche, et on ef(igie seulement la plu part de ces bandits. Fléchier raconte tout cek en souriant d'une façon agréable. Il assiste à des affaires civiles. Un moine réclame contre les vœux et demande à être relevé de la chasteté forcée. Le tribunal le renvoie au froc. Une novice que l'on contraint à prendre le voile proteste et . réclame la clef des champs. — • SI les filles qu'on sacrilie tous les jours avaient cette résolution, dit l'abbé Fléchier, les cou* vents seraient moins peuplés, i» L'arrêt est bon à recueillir, et aucun trait ne manquera au tableau, à la satire de la société du dix-septième siècle. Fléchier trouve que les récits de procès ont besoin d être interrompus» et il les entremêle do couver* sations quintessenciées sur le mérite des femmes ; puis il re-

FUSCBIER 319

vient à son journal. Une incendiaire passe devant la eour. On lui demande d*où lui YÎennent ses deux enfants. La question

était indiscrète. L'incendiaire répond « que des hommes les lui ont laits i (c'est le délicat Fléchier qui parle), et qu'elle n'a pas d'autre raison à donner. Elle fut marquée, fouettée et exilée ; « au hasard, dit en souriant Fléchier, de brûler encore quelques maisons et d'avoir encore quelques enfants loin de son pays. » .

Plus loin» il s*agit d'une sorcière ; Fabbé regrette qu'elle ne

dise rien do sabbat. Userait enchanté d'en apprendre quelque chose. Nous arrivons à la frimeuse histoire des aiguillettes fMMii^<r«. Fléchier encadre dans un tableau fort poétique la mésaventure de deux époux dont la jn eniièrc nuit des noces est ensorcelée, et qui ont besoin d'un peu d'eau bénite pour jouir ensuite, continue le narrateur, « de toutes les douceurs de lamour sans empêchement, à la grande gloire de Dieu et à la grande satisfaction de leurs âmes. »

Nous rappelons, sans nous y arrêter, quelques épigrammes sur les jésuites que la ville de Clermont a de la répugnance à recevoir; quant au pape, on en parle assez lestement; ou du qu'il n'en est pas plus humble, pour s'intituler le serviteur des sonriteurs de Dieu. Les De Profundi» chantés moyennant salaire par les cordeliers, le jour des morts, excitent la verve de 1 abbé.

One grande affaire est portée devant le tribunal. Des chanoines r^liers de Saint- Augustin avaient des esdaveSy de véritables et réels esclaves, selon toute la rigueur du droit antique, leur appartenant et dépendant absolument d'eux pour la vie et pour les biens. Quelques-unes de ces victimes réclamèrent, osèrent réclamer la liberié. Il leur semblait, à ces pauvres gens, que les justiciers du roi étaient des réparateurs d'injustice. Hélas l dérision des dérisions : oe fut un prétexte pour un tournoi d'éloquence. « M. Talon, écrit Fléchier avec un calme effroyable, dit les plus belles clioses du monde sur Tesdavage et sur la liberté... il conclut à la rédemption de ces

captifs sans chaînes; mais il ne fut pas suivi, et la cour appointa l'affaire, • c'est-à-dire la remit indéfiniment; et tout est dit sur cette tyrannie de chanoines propriétaires d'esclaves, et pas nu mot, pas une obserwiiion, pas un scrupule, pas une émotion ne fait courir un peu plus vite cette plume imperturbable dont Télégance est mrilége, et dont la douceur devient une infamie.

Ce qui émeut l'abbé, ce qui éveille avec complaisance sa verve et son imagination, c'est Tbistoire du curé de Saint- Babel, histoire réputée apocryphe et bien incontestable. On a accusé M. Gonod d'avoir introduit cet épisode; mais le Jour* nal de Dongois le certifie, et d ailleurs le style est un garant de la parfaite authenticité. Ce curé «' ne manquait pas d'esprit, » dit Fléchier, mais il était décrié « par ses amourettes, » a il était galant mal à propos, )> et, portant les sacrements à une vieille femme, il laissa là les confessions et Textrèmeonction pour courtiser la servante de la mcnribonde. Fiéchier sourit à cette malice. '( Ce n'est pas sur ce crime qu'on l'a jugé. 11 avait une grange où il avait accoutumé de recueillir non-seulement les fruits de son revenu, mais encore ceux de ses amours. Outre qu'il y tenait les grains, il y renfermait encore une jeune maîtresse qu'il avait clioisie dans son église, faisant de ce lieu un lieu de plaisir et de nécessité pour lui. » Un paysan curieux ferme la porte pendant que H. le curé se trouve dans la grange u où les deux nmiints, diî pudiquement Flécbier, étaient en repos, si Ton peut appeler moments de repos ces moments que Tamour occupe et que le crime trouble infailliblement. » Le curé se vengea bien, il assomma le paysan et lui donna l'absolution avec le dernier coup de bâton. Fiéchier trouve le procédé plaisant. .« VitF4>n jamais, s'écrie-i-il avec finesse, une absolution plus forte que celle-là, et TÉglise, qui craint le sang et la violence, a-t elle jamais des sacrements qui lassent mourir'2 j» Où le bel esprit va-t-il se nicher? Fiéchier n'est- il pas bien comique en badinant ainsit

Le euië de Saint-Babel fut pendu. Personne n'a songé de-

FUECHlEn

puis à lui iaire l'honneur dont le frère Léotdde a été l'objet, c'est-à-dire k le réhabiliter.

Flëchier profite d'un rayon de soleil poar aller, le jour de la pendaison, se promener agnsiblement dans un beau jardin, et il est probable qu'il oublia de joindre ee jour-ià à la lecture de son bréviaire une courte oraison pour le repos de l'àiiie de son confrère qui en avait bien besoin. Dans cette délicieuse promenade» qui distrait l'abbé des horreurs des grands jours, il est question d*un singulier évdque et d'un singulier clei^. Je laisse parler Flédiiw. w 11 (rëvêque en question) était si peu retenu dans les fonctions de son caractère, qu'un gentilbomme lui ayant demandé un jour dispense pour presser son mariage, il lui dit qu'il ne l'accordait qu'à la condition qu'il serait ( o.., et se^» aumôniers ajoutèrent des choses que je n'ose dire. »

Un autre fou, curé d'Alençon, bien digne d'avoir un tel prélat pour évéque, et montait en chaire, dit Flëcfaier, tous les jours de l'au, et publiait le nombre de c... qu'il avait dans sa paroisse, et marquait si Tannée qui venait de finir avait été bonne ou mauvaise; en faisant la procession, il faisait des cornes aux marguilliers... etc., etc. » Quant aux relâchements du clergé de Glermont, ils ont été si grands, qu'il y a une bulle du pape qui exempte de la juridiction de l'évéque « les chanoines et les enfants qu'ils aurmU eus par qtielquê crime que ce soit, »

Tout cela est raconté, bien entendu, sans indignation, en souriant, écrit d'une main blanche, coquette, ornée de raan« chettes, et pour la plus jurande joie de quelques belles dames que ces histoires auront sans doute fort égayées. 0 le grand siècle! modèle désespérant! et comme M. Veuillot a raison de douter que nous puissions jamais en revenir à ces époques de loi et d'autorité!

Le 15 novembre on juge un infanticide, nouvelle plaisan* terie du galant narrateur. Le mari de l'accusée reniait la paternité de l'enfant mort. La femme la lui attribuait, avouant

3SS ÉCRIVAINS £T HOMMËS DË Li^TTRKS

que saBS doute il n'y avait pas jmsé. Flëchier rapporte qae

le mari protestait, a disant que ce sont des choses sérieuses qui ne se fout point avec tant de distraction, et qu'on voulait le faire pins père qu'il n'était. » On donna le fouet à la femme, et 011 la marqua de la Heur de lis.

L*auteur des Mémoires affectionne les plaisanteries concer* nant le» ecclésiastiques. C'est là le sujet de ses meilleures railleries. Il s'égaye d'un évéque qui fait son entrée à cheval, en caracolant, et dont les bénédictions restent en l'air, à moitié chemin. Cependant les grands jours fonctionnent de leur mieux, leur sévérité n'est pas trop farouche, ils ont mis du sang sur leur première page, cela leur suffit. A iBoins d'y être contraints, ils laissent échapper les coupables, et se mont mt indulgents. Cependant le peuple, ce serf des chanoines, cette victime des Canillac, cette chair qu'on tenaille quand elle est homme, qu'on viole quand elle est femme, le peuple a quelque espoir : Us grands jours, si trompeurs qu'ils soient, font naître dans son ccsur Tiliusion d'une justice humaine. 11 en conclut l alfranchissement, et, relevant un peu la tete de son bourbier, il regarde en face son seigneur, ce qui irrite celui-ci. Fléehier, fils d'un marchand de chandelles, mais tonsuré à ThOtel de Rambouillet, n'est pas plus tendre qu'un parvenu ne doit Tétre pour les siens. Il n'est donc pas éloigné de blâmer Us gratid^t jours pour les velléités d'insolence qu'ils suggèrent à ce peuple misérable.

Nous glisserons sur une histoire conjugale entremêlée d'indisposàtioûs scandaleuses, pour arriver à l'affaire de ce procureur du roi» en la ville d'Ëvreux,hautementaocu8é par madame deVieuxpont de professer des idées républicaines. Il parait (on ne s'y atiendait guère) qu'au dix-septième siècle c'était déjà un crime énorme et une infaillible calomnie d'être soupçonné de républicanisme. Il est singulier de trouver sous Louis XIV un semblable délit reproché; mais madame de Yieuxpont, dont la descendance ne doit pas être éteinte, formula nettement sa dénonciation. Ce procureur est accusé

**IIÉB*l>pakli<|uei!iwil, nous citons Fléchier : « i|up h, j„o. «archie est un f icheux gouvernement, qu il serait bien plus à l>ro(>o!> (le ahiuagM ie royaume en république, de NdirirerÊtat i^hkme da goQvenement de Venise, etc., etc. » Le procuf«M»i*'6¥renx se discul|ja aisément. Le môme bonheur n'arriva pas ii uu cure qui avait professé tout haut, en ehaire, les Mkimes opinieBS, et qui invoquait la répuliliqne romaine i^eMmleroi tu les ministres. Le curé pj.n fdt ki„„i ,jour un an et coinlainii,; à qu<jl(|ues réparations; il parait qu'à avait en.4ommagé par son hérésie le gouvernement du gMiid i«ft<,{i'0St-ce pas une rencontre biiarré que de trouver de paraUemots, rëpnbliqu.', liberté, à cette époque, et serail-il plus inviaiiciiiLlable de trouver des libéraux en Russie!

L'espace nous manque pour citer tons les «nts «iractérismm Jnmitionnés par Fléchier (Jn jirand prevoi qui avait abusé de sa charge fut acquitte parles magistrats, soos le'piélexte spécieux qu'U était vieux, malade, goutteux, et qde «e luiaenit un plus grand supplice de vivre que de m,),i, ir.Tout le monde applaudit à cet ;,i icl de subtilité |»hilosuphique, et le coiid;.miieapplaudiiplus fort «lue tout le monde. Maisles ârréls iioiasja^t par ennuyer rairaaWe abbé; H nous entretient des musesqu'il cultive, des galantes réunions auxquelles il assiste des danses un peu trop expressives dont tlest témoin: la bourrée, la goignade, sont, il paraît, des ancêtres du amcatt moderne, pour nous servir du root consacré. Il est curieux de voir le futur panégyriste de Tuie.n.e nous donner la descrip. tion iimiutieuso de ces folles danses ,qui lui rappellent « les bavfii^ntes dont parle l'antiquité. »' • <

.Le plus grand criminel que les grandi jouis eurent à juger fut h' uLirquis .lo i,.inillac. Celui-là est on Baite^ieûe complet; Il entretenait douze bandits qu'il appelait ses douze apôtres, et il n'est pas d'infamies qu'il ne .se s lii permises. On le laissa s'échapper et In justice l execula en elligie; ce qui fë ' jouit fort ledtsUcal abbé, car, alora, dit*!, on avait Ja juMîM sans avoir le sang ré^ndu. .. - : . or il-

biyilizeo by GoOglc

ÈChiUm ET IlOMMLb Dki. LETTRES

Le iiib valait presque le père; « mais, comme dit Fléchier, c*est être bien muoceot en Auvergne que de n'avoir commis qu'un crime, et un fils qui n'a été criminel qu'une fois paraît bien juste à comparaison d'un père qui l'est toujours. i» Cependant ce jeune soutien de l'honneur scélérat desCanillac n'y allait pas de main morte, il tua un prôtre qui lui reprochait le scandale de ses amours. On se délassait des affaires criminelles par des causes lioulTonnes. C'est ainsi que madame Laroque'Mass6i>eau demande le divorce et a recours à de si singuliers reproches contre son mari, que ces aimables juges se donnent le spectacle d'une épreuve publique. L'épreuve ne tourna pas à l'avantage du mari. « Et c'est une question n dit plaisamment l'abbé, « de savoir s'il faut appeler réponse madame ou mademoiselle. »

La ijiort des frères Combalibœuf, trop petits gentilshommes pour n'être pas exécutés, est une des dernières émotions des grands jours. Ce qu'ils avaient fait ressemblait exactement à ce qu'avaient fait tant d'autres; ils ne purent échapper, voilà la différence. Fléchier a un mot ravissant, tendre et humain, à propos de la mort de ces jeunes hommes. « L'ainé, écrit-il,, monta ensuite sur l'échafaud avec beaueon[) de fermeté, et, ^a^sani sur le corps de son frère même, que cet exécuteur de proifince n avait pas eu l esprit de couwir, il reçut le coup et la tragédie fut finie, i Comme cette raillerie au profit des bourreaux bien élevés est d'one piquante saveur !

En effet cette exécution est le dernier acte de la tragédie des grands jours, on finit par des noces, des ballets, des festins, et Fléchier, fort peu édifié de la province, malgré les femmes chainianles donl les aimables propos ont essayé de lui dorer l'exil, Fléchier revient à Paris avec ses élèves, laissant ce monument de son voyage.

Nous l'avons dit en commençant et nous le répétons pour linir, cette relation écrite avec un style d un bel air, mais dont les grâces sont plutàt celtes du temps, de la mode, que celles de Vécrivain, cette relation est fort instructive, fort in-

1 LhClUEU

lëressanle au |)oint de voe des mœurs, des opinions, de la moralité de la sociétc aristocratique et religieuse ; mais elle atteste partout la^heresse de cœur, la futilité d'esprit d un prêtre, d'un homme inslruit, qui assiste à ces grands efforts de la royauté contre la noblesse, à ces incidents terribles, sans trouver le prétexte d'une réllexion sérieuse, d'une préoccupation morale» de quoi que ce soit enfin qui révèle Thomme de réflexion, d'étude» de pensée. Il n*y avait décidément en lui que Fesprit iriin rhéteur dans Tenveloppe polie et glacée d'un prélat du monde. Une sorte de sottise infatuée s*étale dans ses Mémoires, dont la publication est, malgré tout, un grand service rendu à l'histoire, à la vérité, mais qu'on ne fera jamais accepter comme une œuvre de style el d'àme. Sachons donc gré aux éditeurs du soin qu'ils ont apporté à la publication de ce livre, témoignage impartial et écrasant contrôle clergé et la société du dix-^cpiième siècle ; mais n'abusons (»as du nom de Fléchier pour imposer à resiime des amateurs des pages prétentieuses et fades qui ne valent beaucoup que par les faits et ne valent que très-peu par Texpression.

Les Mémoires mr les grands jours ont leur place marquée parmi les documents essentiels; mais ils n'ont rien à faire avec les chefs-d'œuvre de style et de pensée. Sous celte ré« serve, nous sommes heureux d'applaudir à la belle édition que la librairie Hachette vient de donner, et qui, en reprenant la tâche du respectable M. Gonod, le venge des attaques ridicules, mais violentes, auxquelles il s'est vu exposé.

\*' jauvier 1857.

PAUL DELAKOGHE

La mort de M. Paul Delaroche a été l'occasion des articles et des commentaires en usage au convoi de chaque célébrité. Tous les journaux et toutes les revues ont jeté sur son œuvre ce coup d'œil rapide que facilitent les biographies et les catalogues ; on a répété ce qui avait été dit cent fois ; on a critiqué ce qui avail déjà été critiqué ; on a rappelé les disputes d'école. MM. Delacroix, Ingres, sont rentrés pour un jour dans ce champ clos solennel que le pédantisme des Ariatarques aime toujours à ouvrir. Mais il nous semble qu'on a manqué l'occasion de l'enseignement le plus précieux, et que (;cite mort d'un homme éminent n'a servi qu'à des questions secondaires ; quand il y avait à en tirer parti pour Téternelle et * plus importante ({uestion tic la dignité de l'artiste, do son rôle dans la société politique, de sa probité, de sou caractère enfin.

Chacun est libre dans ses préférences ; et, quoiqu'on l'ait mise en proverbe, c'est une vérité très-réelle que celle-ci : On

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PAUL DELÂKOCUb;

ne peut disputer des goûts et des couleurs. Maïs nul n*e$t

libre de mépriser, ou seulement de méconnaître, la formelé, dans une époque de mollesse et d'abandon moral; nul n'a le droit de refuser son hommage à l*homme fier qui traverse les marchés humains sans s'y arrêter pour acheter ou pour vendre, et qui sait allier à une tendresse discrète et proionde tout juste assez de misanthropie pour ne pas croire aux hommes en croyant à Thumanité. Philinte est un excès; Alcesteenest un autre aussi, que nous n'avons pas souvent à combattre aujourd'hui. Hais l'homme qui sait établir une sorte de pondération entre le mépris et Tinduigence; qui, fermant son cœur du côté de la foule, l'ouvre du côté de ses amis; qui, ayant touché la gloire, n'en a pas été étourdi et continue à chercher l'estime; l'homme, enfin, qui préfère le travail au succès, le silence à Tapplaudissement, et qui n'a jamais sacrifié une conviction à uu lionneur, un principe à la popularité, cet homme-là, loyal comme Alceste, aimé comme Philinte, est dans la juste et difficile mesure qu'il faut admirer par-dessus tout; il atteint gravement et simplement à une sorte d'idéal ; il doit être étudié et proposé comme modèle ; et, quand il meurt, on doit le regretter et le pleurer pour autre chose encore que pour ces oeuvres visibles, qui restent dans les musées humains et qui ne rapportent luul au plus que de la gloire.

11 nous a semblé que M. Delaroche était précisément un de ces caractères, devenus si rares depuis qu'ils sont devenus si nécessaires; et les conlidences de ses amis, les fragments de sa correspondance que nous avons recueillis, nous ont confirmé dans cette opinion qui manquait trop aux notices bio* graphiques dont il a été Tobjet. Sans doute, on a dit que c'était un honnête homme; mais qui donc ne se croit pas un honnête homme? Sans doute, on a vanté son désintéressement; mais il nous a paru qu'on n'avait pas assez insisté sur cette virilitci de conscience qui est son caractère propre, son génie.

Quand nous nous arrêterons désormais devant les tableaux de H. Paul Delaroche, nous retrouverons dans cette peinture

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savante, correcte, prévoyant tout et ne laissant ni obscurité

dans l'émotion ni vague dans rimaginalion, celle neltelé, cette sérénité d*un esprit équilibré, que le devoir surveille, et qui, n'ayant jamais souffert d excès, n'a à se reprocher ni une palinodie ni une ingratitude. Ces bommes-la, d'ailleurs, sont rares de tout temps, et, si je ne craignais de donner un tour agressif à ma sympathie, je dirais que ces artistes-là deviennent introuvables.

La vanité, le besoin d'escompter tous les jours la renommée, l'amour des jouissances puériles de 1 opinion, déroutent la plupart des admirations qui vont au delà des œuvres con* temporaineset qui cherchent l'homme sous l'artisan.

Le mal de ce temps-ci, c'est Tabus de l'adresse et du talent qui sert à amnistier tout. Croyez ce que vous voudrez ; ne croyez pas, au besoin, si le fardeau d'une idée vous impor* tune; mais ayez la grâce, la superficie, le luxe; niais charmez et amusez I lia critique, si l'on veut bien donner ce nom à l'œuvre qui se fait ou qui ne se fait pas au bas de quelques journaux et dans quelques revues, la critique n'ayant pas de foi n'a pas de colère : elle pardonne tout, parce qu'elle ne demande rien ; et l'artiste, quel qu'il soit, n'est plus qu'un industriel spécial, libre de sa conscience, ne garantissant que sa marchandise et ne garantissant pas ses convictions.

N entendions-nous pas, il y a quelques jours, en pleine Académie, un vieillard respectable recommander aux savants de s'isoler dans la science et invoquer les joies égoïstes de l'abstention? Je sais bien que M. Biot disait qu'en fuyant les périls de la place publique on fuyait aussi les séductions de l'ambition ; mais une vertu qui s'abstient du combat est-elle une vertu? mais ne peut-on cesser d'être égoïste qu'en devenant ambitieux, et ne peut-on ouvrir son âme sans la vendre? Ahl ne prêchez pas lëgoïsme: nous avons déjà la vénalité ! Un savant, un écrivain, un artiste qui, sous prt''le\le de rester honnête, refuse de participer à l'œuvre commune, au danger, ou du moins aux préoccupations du moment, celui-là trahit l'huma*

PAUL DELAROCIIR 320

nité; et« d'ailleurs, presque toujours cette prétendue abstention n'est ([ue le prétexte d'une ambition habile (|ui se réserve pour le pi u-^ oiïraat. Lu alléguant qu lis uéuient [m des hommes politiques, certains savants et certains artistes se sont fort bien entendus tour a tour avec tous les pouvoirs politiques et n'ont jamais été ficklcs (ju'à celui <lu iiKunent. Celle théorie est commode, et nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit à propos de la dernière séance académique. Mais il faut bien répondre à robjeclion que dos amis tn'issincéres de l'art en général opposent aux tendances sociales que nous nous efforçons de chercher dans tous les produits du pinceau, de la lyre, du ciseau ou de la plume. « L'art, disentils, ne duit uv(jir ih tirapeau ni cocarde. La beauté tst de luus les partis, et, pourvu qu'une œuvre plaise ou émeuve, on ne va pas s'informer des opinions, du caractère de son auteur, n Cette objection est spécieuse; mais elle ne s'adresse qu'à l'artiste factieux, qu'au pamphlétaire (jui lait dévier son talent pour satisfaire sa passion. L'art n*a pas de drapeau. MaisTarlisle, (jui est aussi un citoyen, doit en avoir un. Nous permettons aux inuu^lriels, aux avocats, aux hoiiiuies d'affaires, du disserter des intérêts publics; nous trouvons toutsimplequ'aux jours d'élection toutes les fonctions sociales coopèrent à la tàcbe commune; et l'artiste, enfniil ,i:aLé et innlilt \ aurait le droit de s'isoler, de ne se mêler jamais ;i ros diiiiciles épreuvesl U aurait le droit, le jour où le pavé des rues gronde sous les chariots de rarlillerie, de se mettre en chantant à son ébauche, et de peindre ou de modeler, sans plus de souci des vaincus ou des vainqueurs t Je ne demande pas que la peinture soit un manifeste ; pourvu qu'elle soit de la bonne peinture, elle aura satisfait à une condition essentielle de son but; mais je dis qu'elle ne sera de la bonne et de la sérieuse peinture qu'à la condition d'être inspirée par une conscience droite, satisfaite d'elle-même, en paix avec ses convictions. Je dis qu'un sentira malgré tout, duii.> lt3 piii^ cau facile et superflciel, un esprit banal et prêt pour tous les tableaux comman*

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330 ÉCaiVAIiNS £T HOMM£S DE LETTRES

dés; je dis que dans la gravité, dans la précision d'un autre, on devinera, au contraire, une àme contenue et ferme, qui a des principes et qui les maintient. Et puis, les regards du public ne s'arrêtent pas è la toile, à la statue; d*oû vient qu'on sait que M. Paul Delaroche est resté fidèle à des affections (|ue iiuus respectons, sans les partager? Il n'a pourtant jaoKiis fait acte de parti dans ses tableaux. Il n*a jamais peint la liberté violente, effarée, s'élançant sur les barricades; mais il n'a pas non plus été courtisan. 11 serait difficile de dégager de son œuvre une propagande ; mais pourtant on sait, et on l'en estime, qu'il a gardé la piété du souvenir. Que cette opinion» constatée et reconnue, n'ajoute aucune lumière, aucun effet d'ombre ou de clair-obscur aux tableaux de M. Delaroche, je le conçois; mais elle ajoute l'estime du cœur ati charme des yeux ; mais elle fait aimer i'homme et i^a andîl l'artiste de toute la dignité du citoyen. C'est là un mente qu*il est à propos de faire ressortir, de recommander, que M. Paul Delarocbe a apporté, sans grand succès, dans la famille de H . Horace Vemet, ot que par malheur il n'a pas légué à tous ses élèves. J'affirme (]ue ce mérite-là n'est pas inutile à la gloire ; qu'il la consolide, la purifie; et, quand un peintre voudra passer pour un artiste sérieux, il n'aura nul besoin do le dire lui-inême, de l'imprimer à ses frais, et de violenter sa modestie pour le faire voir ; il lui suffira de respecter son talent et de respecter sa conscience. C'est ce que M. Paul Delaroche s'est surtout appli* que à faire. Voilà pourquoi, aujourd'hui qu'il n'}' a plus d'école, plus de rivalité, le nom de cet homme de bien, qui, sévère pour lui-même, avait le droit de l'être envers la critique, restera parmi les plus purs ; voilà pourquoi on revoit avec plaisir les principaux tableaux de cet artiste éminent, et on semble retrouver dans cet arrangement ingénieux et grave, dans celte couleur sobre, comme le reflet d'une âme méditative et doucement éclairée qui ne cherchait ni à se cacher m à se montrer.

Les individualités s'efifacent dans ce tempe-ci, et le scepti-

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PAUL DEUROGHiâ

cisme universel répand une leinte uniforme sur tous ies esprits. H. Delaroche fut du très-petit nombre de ceux qui savent échapper aux flétrissures de la vulgarité, et il garda jusqu'à la lin l'empreinte nette et vive do son caractère. Mais cette originalité» si soigneusement eniretenue à Técart, ne fut jamais conservée par les âpres dépits de la vanité blessée. Ce solitaire avait dans sa solitude des amis que son amitié expansive ravissait toujours, et le cuite attendri de ses élèves témoigne de son cœur.

Dans une lettre écrite par un des plus intimes confidents de M. Delaroche, nous trouvons cet iiumuiage explicite:

« Vous m*avez demandé quelques détails sur le caractère et les habitudes de Tbomme éminent que nous avons perdu, et que tant d'amis sincrTes regrettent...

u Mais bien peu l'ont connu» de ceux mêmes qui estimaient hautement cette noble nature et qui admiraient ses oBuvres avec enthousiasme. Bien peu surtout parmi ceux qui, dans ces derniers temps, on voulu parler de lui, en apportant dans cette étude des idées préconçues et des systèmes. Les esprits élevés, comme H. Delaroche, passent à travers la foule des esprits vulgaires sans trop se soucier d'être compris, et sans vouloir se soumettre à des appréciations qu'ils ont le droit de considérer du haut de leur valeur réelle. De là ce reproche de roideur et de sauvagerie contre ceux qui n'ont pas toujours la banalité sur les lèvres. U n'a appartenu qu'à ses vrais amis, à ses élèves, qu'il aimait comme ses enfents, et au petit nombre d'affections qu'il avait adoptées, de savoir jusqu'à quel point allaient sn bonté indulprente et son dévouement de tous les instants. U était d'une simplicité extrême, d'une justice à toute épreuve envers ses ennemis. Sévère pour lui-même, et austère à force de loyauté et de droiture, il ndornit le beau et la vérité, pratiquait le bien et trouvait toujours ses efforts laborieux au-dessus de ses forces, et ses productions au-dessous de ses inspirations. Le travail était son culte et sa vie réelle ; et ce n'était que quand la maladie ou des empêchements inévi-

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tables le privaient de son atelier qu'une teinte de misanthropie avait le pouvoir d abattre son courage.

« Cette misanthropie si reprochée n'était que justice pour ses contemporains. Il avait vu bien des choses et connu la i>assesse et ringratitnde de bien des lïouiiiies. U était d*un aspect sérieux et méIaacoli(|ue> facilement enjoué à l'occasion» et prenant intérêt, du fond de sa retraite et de sa vie de trava il, aux bruits du monde et aux nouvelles du jour. La fermeté de son esprit et ses opinions inébranlables cachaient une eîxcessive sensibilité. Dans cette àme si éminemment douée» le sentiment religieux s*était visiblement développé dans ses dernières années; il s'efforçait, par ses dernières œuvres, de mettre en lumière un côté de son talent que ses premiers tableaux, inspirés de l'antique, n'avaient pas laissé entrevoir. Au iesLu, il avait en lui le fond de la religion, la charité... Son temps appartenait toujours à ses élèves» et lui, que rien ne pouvait distraire de son travail, il consacrait une journée par semaine à visiter les ateliers. . . »

Combien d'artistes contemporains laisseront-ils, en parlant, des amitiés pareilles, pour répondre ainsi d'eux devant la critique et attester leur âme 1

J'ai dit en commençant que je voulais, avant tout» dégager de cette personnalité éminente de H. Delaroche un caractère,

une sorte de type d'honnêteté, de conduite et de mesure : c'est là, en effet, la moralité la plus essentielle et la moins recherciiée dans les panégyriques contemporains. Hais cette moralité sortira sans efforts de l'examen de l'artiste, et elle n'a pas pour but de dissimuler des opinions trop sévères de notre part sur la valeur purement artistique de l'homme. La peinture de M. Paul Delaroche n'a ni l'éclat turbulent ni la mièvrerie

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PâUL DEUROGHë 333

systématique qui plaisent aux natures vives et aux natures

fiiibles. Forte et calme, cliercliant à exprimer simplement des situations iMnouvanles, elie plaît eu général, après une sorte de réflexion. Elle a un charme sérieux qui persiste et qui, ne soulevant pas d'engouement, nVst pas cx[)osé à des réactions. l*LHU-(Hre que le soin, que l'étude, que la tension porpétuciie du peintre pour dire tout et pour ne rien dire de trop, pour produire un effet simple, mais complot, pour atteindre à une sorte d'harmonie pleine; peut-ôlre Lu u que ce talent discret ne repond pas au irouble, aux ivresses, au désordre des idées, et qu'on le voudrait plus fougueux, plus désordonné, peutêtre même plus incoiuplct. On élirait qu'il manque d'uniî sorte de mauvais goût uécessaire à nos esprits blasés. Sa perfection relative nous embarrasse.

En France, où l'on se dispense souvent de la critique à r.iiili; des ruiiiiiil<^«^, on a comparé M. Paul Delaioclie à (Casimir Delavigne. Les J^njanis crKdomrd ont à répondre de cette comparaison fort injuste. Le versificateur habile, le dramaturge timide qui adoucissait toujours les ani^^les et qui s'elïorçait de remplacer la passion p?<r la ^ ie, et la force par

Tesprit, n'est pas l'égal de M. Paul Delarocbe. Il n avait pas, comme celui-ci, cette réflexion serrée, cette composition savante, ce culte histoiitiue, cette netteté d'umpu-iule qui uni lixe dans I imagination des contemporains beaueoup de types souvent imités depuis. Il me semble que Waiter Scott serait plutôt un génie analogue, et que la chasteté, la correction, la ti istesse tempérée du romancier anglais répondent mieux aux qualités du peintre français. Mais à quoi bon comparer? M. Paul Delarocbe suivit sa route, et le seul peut-être do tous les artistes contemporains il eut un système. 11 ne se iil [>as peintre d'iiistoim pour nous montrer des odalisques et des massacres de fantaisie; il s'efforça d'écrire Thistoire sur la toile: et, si jt; n'étais honteux de me servir d un mot qu'on a rendu ridicule, je dirais (|u il s'est appliqué à créer, a populariser le réalisme historique.

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Ce sera là, comme peintre, son originalité, sa gloire. 11 a voulu faire revivre les grandes époques, et surtout les grands forfaits d'État: il montre les échafauds royaux^ les meurtres accomplis par des rois sur des rois ; et, jusque dans le Départ des Gir ondins et de Marie- Antoinette, il raconte et il commente à son point de vue l'abus de la violence.

Une lettre de M, Paul Delarocheà un ami, qu'on a bien voulu nous communiquer, initiera nos lecteurs aux secrètes intentions et au système pariaitement médité du peintre. 11 écrivait en 1851 , à propos de son tableau de Mark-AntoineUe :

tt Je puis me tromper, mais dans un sujet tel que celui-ci» dont l'action s'est en quelque sorte passée hier, son idéalité, sa vraie poésie, c'est la vérité.

« Ainsi, en bonne conscience, je ne puis me reprocher, comme M. V. Ta dit, d'avoir fait la reine trop engraissée malgré ses infortunes, car cela est strictement vrai; pas plus que je ne regretterai de l'avoir mise tête nue, ce qui est historique. Les cheveux blancs n*ajoutent*ils pas à la piété et au respect qu'inspiri' cette nuhle tête encore jeune et belle? En y réfléchissant, un esprit quelque peu poëte doit reconnaître que les critiques sur ces deux points ne peuvent sortir que de vieilles cervelles classiijues. U faut que le spectateur, qui arrive indiilérent, croie tout d'abord à ce qu'il voit, si vous voulez rémouvoir profondément, et, si J'eusse fait mon héroïne bien mince et ajustée d'un voile, je n*eusse pas atteint l'effet que je cherchais. Non, il ne faut pas faire trivial pour être vrai, mais il faut cesser de croire que c'est seulement avec un nez grec qu'on peut arriver à la beauté. S'il m'est permis d'avoir quelque orgueil, c'est d'avoir ouvert une nouvelle route : la vraie poésie de notre art ne veut plus de ces vieux moyens. Depuis vingt ans je cherche à le prouver tant bien que mal, et, si je n'en avais que trente, je leur prouverais bien que j'ai raison. Autrefois les lignes d'une composition, le caractère des figures, tout était convenu, et Ton aurait pu deviner à Favance une composition, sa couleur et son

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PAUL DEIAROCHE 535

effet, en lisant le livret du salon. Aujourd'hui de nouvelles idées, basées sur le simple et le vrai, doivent conduire l'ar-*

liste qui sait qu'on peut tout domander à un art <ju on avait nmniaillotë jusqu'ici dans de fausses règles au proUt de ces froides intelligences, qui ne deviennent quelque chose que par transmission. A l'époque de mon Croniwell, on m'a reproché de l'avoir fait trop vrai, et maintenant cette figure est devenue le type de quiconque le veut représenter, soit au théfttre, soit en sculpture, même en Angleterre, où ils sont si fiers de ce grand hypocrite. Malgré tout ce qu'on pourra dire, je crois que j'ai raison, non pas que je défende le résultat de ma pensée, mais ma pensée elle-même. »

la vérité dans l'art, comme la vérité dans la vie et dans la parole, ce fut le but de M. Delaroclie. Mais la vérité n'est-elle pas aussi bien dans les œuvres de fantaisie que dans les pages d'histoire? Faut-il absolument la réalité d*un fait, d'un événement constaté, pour émouvoir et pour laini naître dans l'esprit une sorte de vision de la vérité absolue?

En un mot, la peinture qui tend à l'exactitude historique, la peinture anecdotique, ne serait-elle pas plutôt une décadence qu'un progrès, puisque l'artiste, se déliant des émotions qui appartiennent au fonds commun de l'humanité et de ses ressources propres, va chercher des auxiliaires dans les annales, dans les costumes et jusque dans les meubles?

Voilà la question fréquemment soulevée à propos du genre de peinture dont M. Delaroche a été le plus studieux, le plus habile représentant.

11 est bien évident que la peinture, comme la musi(|ue, doit s'adresser tout d'abord et directement aux sens; qu'il faut se défier des tableaux dont le charmes avant résulte d'un effort, d'un recueillement de l'esprit pour amener l'émolion. La beauté trouble ia vue avant d'émouvoir le cœur. La première condition de la peinture est donc, moins le choix du sujet, la fidéllK? historique, l'exactitude <i|'iicielli.i (l(\s accessoires, que cet arrangement supérieur, que cette entente su-

prême des couleurs et des attitudes qui correspond à des idées morales. L'homme de génie» quoi qu'il fasse, met un rayon sur la toile; et la science, sans élan, ne peut produire que de rarchéologîe ; cela est hors de doute, el, à un point de vue absolu, le genre importe peu. 11 n'y a guère d'autres règles esthétiques que des convenances de pudeur.

Sliakespeaic, quoi qu'en dise M. Ponsard, qui ne devrait pas se mêler de ce% questions-là, Shakespeare est vrai, éternellement vrai, avec ses Grecs et ses Romains du temps d'Elisabeth, et son génie ne subit aucun amoindrissement de ses anaclironisines.

Mais, si les ressources de Térudition ne remplacent pas le sens dramatique, il faut convenir qu'elles peuvent l'aider admiiablciiicnt, et que ce -n'est pas un cadre inditïércnl à un sujet bien choisi et bien compris que des costumes, des ameublements, des paysages exacts. D'ailleurs, après les travaux historiques entassés de toutes parts, il faudrait une grande puissance d'enivrement pour faire pardonner aujourd'hui le dédain de l'histoire.

Le mouvement romantique qui nous a débarrassés des tragédies consacrées, el qui a ouvert le théâtre à l'homme de tous les temps, avait besoin de prouver sa science et de montrer qu'il ne substituait pas une convention nouvelle à une convention surannée. L'effort unanime pour introduire la vérité dans la littérature et dans Tari a développé à un point extrême le goût et le sens des travaux historiques. Et puis, dans le trouble, dans la confusion qui résulte des grands mouvements, cumine celui dont la France est agitée depuis soixante ans, il n'y a pas de distraction plus nécessaire que la lecture et i' intelligence de l'histoire.

Par nne affinité évidente, toutes les révolutions, toutes les catastrophes, toutes les réactions, se ressemhlent. 11 ne pouvait pas venir à l'idée d'un peintre du dix-huitième siècle de représenter l'échafaud de Jane Grey avec cette paille, si controversée, qui doit boire le sang d'une reine. Cromwell, sou-

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PAUL D£UAOCH£

levant le couvercle du cercueil de Charles V\ n était pas possible avjBnt la Convention. Quand les imaginations étaient lugubres, on avait le répertoire des martyrs; mais aujourd'hui la politique et Thistoire ont ouvert un eampo mnto de victimes qui nous touchent plus directement.

M. Paul Detarocbe a donc été l'homme de son temps et de la logique en s*appliquant avec un soin, avec une ardeur dont sa correspondance est la preuve» à cette interprétation des grandes infortunes, des grandes exécutions historiques, et à cette recherche scrupuleuse dans les détails.

Il a parfaitement compris, et il ne laisse planer aucun doute à cet égard, que le dix-neuvième siècle est trop sceptique, trop désillusionné, trop blasé, pour s'émouvoir encore du caprice, du rêve, des allégories. Il a pensé avec raison que le tempérament de ses contemporains ne s'effarouciierait pas ' de la réalité et de quelque chose même de plus que la Réalité, c'est-à-dire des suppositions et des exagérations psychologiques sur les catastrophes les plus violentes; le peuple (jui a isoufflé, dans un jour de colère, sur la poussière des tombeaux de Sainl-Denis peut voir sans frisson le cercueil d'un roi décapité. M. Delaroche a demandé à Thistoire une sorte de parallèle avec les événements de nos jours; se trouvant avec sa palette et son pinceau au milieu d'une société d'égoïstes et d'énidits, il n'a vu autour de lui que des portraits à faire et des pages d'histoire à peindre. C'est là, en effet, la seule mission laissée à Tartiste. i.e monde est aux vaniteux et aux pédants; le bourgeois est affamé de sa propre vue et des humiliations subies par les rois. Aussi n'aura-t-il jamais assez de cadres autour de son image, et se complait-ii, pour s'émouvoir ou jpour s'irriter, dans la vue des grandes scènes des révolutions.

Il ne s agit donc \m de le tromper sur la physionomie des hommes et des choses, de transfigurer les événements, et de lui montrer dans une nudité glorieuse un héros dont il a vu le chapeau et les bottes. M. Ingres, en comprenant ainsi Ta-

pothéose (le NapoléûD» D*a pas compris son temps, et sgn portrait de M. Bertin restera son chef-d*œuvre, parce que c^est la seule d'entre toutes ses œuvres qui appartienne à rins[)iration du siècle. M. Paul Delaroche, lui, s*est appliqué à marcher sur un terrain plus ferme, plus près de la foule, sans en être envahi, sans s'y perdre. Il a senti à sa manière, et presque toujours avec succès, la philosopliie de Thistoire. Il s*est im()(»sé la tache d'émouvoir par la réalité des chroniques, par un commentaire fidèle ; et, se défiant toujours de la sensibilité, de la naïvetc du j>uLltc, qui n'a plus peur des lécrendes et qui ne s'amuse plus des féeries, il a insisté sur les preuves, sur les accessoires de ses sujets, et il a, en toute circonstance, souligné pour ainsi dire, par un détail, les passages qu'il voulait traduire.

Quelle que soit Topinion que Ton professe pour Texécution, pour k couleur de M. Delaroche, on ne peut méconnaître un

effort sérieux et glorieux, et une habileté qui n'entame jamais la dignité ni la loyauté de l'homme. Ce but qu'il s'est donné et qu'il avoue dans ses épanchements intimes est la raison de ces compositions si ingénieuses, si étudiées, si ordonnées, où tout a sa valeur, où rien n'est abandonné au caprice, où le sentiment dramatique est toujours plutôt un peu exagéré que diminué, pour que rien n'échappe i une compréhension rapide. C'est là la raison aussi do la po[)ularité de ses tableaux. Uuand le public saisit bien, il ne se dessaisit plus. Les Enfants d'Êdomrdy Jane Grey, Cromtvell^ le duc de Guise, sont désormais des types, et on heurterait une sorte de sens universel en cherchant à les représenter de nouveau autrement que ne l'a fait H. Delaroche; tant l'accord intime du drame et de l'histoire a fait entrer dans la mémoire et dans Timagination ces héros et ces catastro[)lies. Je sais bien qu'une pareille application n'est pas compatible avec l'impétuosité, avec la violence, et que les œuvres méditées ont toujours une sorte de froideur. Mais M. Delaroche est le seul artiste contemporain qui se soit donné un but; qui se soit constammeni efforce

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PAUL DEUBOGHE

de l'atteindre, et qui l'ait, en effet, complètement atteint. 11 a peint ce qu'il a voulu, il a voulu tout ce qu'il a peint. 11 n'^a demandé à sa palette ni des épopées, ni des hymnes, ni des contes d Orient; il a consulté la raison plutôt que la poésie, et il a peint magistralement, en prose, s'efforçant de commenter l'histoire dans un style grave et ingénieux qui n'éveille pas de transports, mais qui ne garde pas de désillusioUj qui dit tout avec mesure, et qui satisfait Tesprit par un charme, inférieur à l'enthousiasme, supérieur à restime.

Voilà l'idée, très-sérieuse et très-honorable, que nous nous sommes faite de M. Paul Belaroche et de son rôle. 11 a peint comme il a pensé, comme il a vécu, avec dignité, avec le respect des tfutres et de lui, avec une tristesse tempérée qui n*a pas plus d'amertume que n'en mérite la vie, et avec la préoccupation continuelle et ardemment réfléchie de se rendre utile.

Je l'ai dit et je le répète, M. Delaroche appartenait à des opinions différentes des nôtres; je n'essayerai pas de Tenrégtmenter, malgré lui, malgré les témoignages qu'il a laissés, parmi les artistes socialistes, s'il en existe; mais il ne saurait f^tre exclu, sans injustice, du petit nombre, des penseurs qui font concourir l'art au progrés, à l'éducation et par suite à la moralisation du plus grand nombre. Je n*ai nul besoin de forcer le sens, il interpréter les intentions; celles ci sont clairement et fréquemment exprimées dans sa correspondance, et j'aime à trouver ce but élevé, cette tendance humanitaire dans cet Alceste que le monde essayait mal à propos de dédaigner, se sentant sévèrement jugé par lui.

« Que je voudrais, écrivait-il peu de temps avant sa mort, trouver un sujet pour tous, et en faire une exposition au profit des artistes et des ouvriers malheureux! »

Après avoir terminé son tableau de Marie- Antoinette, il songeait à peindre les adieux de madame Elisabeth au jeune Dauphin. Puis, craignant que ce tableau n'eût trop d'analogie avec celui qu'il venait d'achever, il écrivait en 1851 :

a II me faut trouver autre chose, un hoAu sujet bien neuf; car il est important { x ur moi de n'en pas rester là, et je me sens le courage de redoubler. d'efforts; la Cenci^ les Enfants d'£dùmrd (nouveaux), le Christ, le Moïse, ne sont pas de nature à lutter après l'effet tle la reine. Il faut qu'ils paraissent protégés par une œuvre plus saisissante. J'ai mille pensées confuses dans la tôte, et pas une que j'ose mettre à exécution. Si nous viv ions à une autre époque, j'exécuterais l eiisevelissement du Cbrist, grand comme nature, et je tacherais de prouver que je sais idéaliser quand il s'agit de Notre-Seigneur et de sa mère; mais la poétique générale n*est plus là. Sans lâche complaisance, il ne faut pas cependant méconnaître le sentiment public si Ton veut trouver des yeux pour regarder et des cœurs pour vous comprendre. Je ne me suis jamais prosterné devant la mode du jour; mais j'ai toujours pensé qu on pouvait iaire de l'art très-sérieux en servant les idées qui préoccupent notre société depuis soixante ans. Je ne crois pas avoir tort aujourd'hui plus qu'hier. Il faudrait être un bien grand génie pour que la foule se portât avec autant d'empressement et de sympathie devant les derniers adieux de la Vierge à son fils que devant cette reine, martyre d'hier, condamnée à mort par les passions politiques. Voilà bien des bavardages sur moi; mais à qui puis-je confier mes doutes, mes craintes, mes luttes, mes rêves ambitieux, si ce n'est à Tamitié.' »

Je ne crois pas m'abuser en voyant dans cette lettre la preuve que j'annoneais d'un but élevé et pratique dans les efforts de H. Paul Delaroche. 11 veut servir les idées qui préoccupent notre société depuis soixante ans; et, se jugeant lui-même avec une modestie ferme et touchante, il indique les procédés loyaux auxquels son talent a recours, pour plaire et pour émouvoir, reconnaissant qu'il faudrait être un bien grand génie pour toucher par les derniers adieux de la Vierge autant que par ie^ adieux de Marie-Antoinette. Il me semble que M. Uelaroohe, parlant ainsi de lui et du public, devance

PAUi. DELAROCUË 3él

le jugement de l liistoirc et se place dans le jour calme et au rang honorable qui lui est dû.

Cette préoccupation d'un sujet contemporain pour soutenir le succès de Mai ie-Anloinette revient plusieurs fois dans la correspondance de M. fielaroche et lamène à la confidence de ce projet qui, malheureusement, n'a pas été exécuté :

« Maintenant, écrivait-il, que le hasard ou le bien joué fait revivre en ma faveur la bienveillance parisienne, je voudrais transporter mon public sur un terrain plus moderne encore, avec un héros et un sujet pris dans notre époque. Si je l'osais, je forais la duchesse d'(uieans à la chambre des députés le 24 février. Je crois vraiment que ce serait une belle et triste poésie à mettre sur la toile : malheureusement j'étais enfermé ce jour-là dans la cour de TOpéra, et je n'ai rien de précis qui puisse me guider dans cette nouvelle tentative. Je serais fier, après avoir honoré une victime du temps passé, d'élever un monument à celle qui s'est montrée de nos jours si digne dans son Miallicur, et qui, dans Texil, est encore l'objet du respect et de la vénération de tous, même de ses ennemis. Cette idée me paraît applicable à mon art, et je voudrais quelques détails bien justes et sur lesquels je pusse me reposer entièrement. Je percherais alors à mettre mon petit poëme sur ses pieds. Oui, je voudrais bien avoir le coeur net de la possibilité ou de l'impossibilité de ce sujet; oui, ce serait un beau portrait à faire, une belle et Iniututable page d'histoire. »

Quelques lignes [il us loin, il demandait qu'on lui décrivît la scène, qu'on lui indiquât les journaux qui en avaient le mieux parlé, qu'on demandât des détails à MM. de Rémusat et Thiers. Nous croyons que M. Thiers u'auraitpu que répéter des confidences et qu'il manquait à cette séance solennelle, dont la reproduction n'aurait eu rien de blessant pour les ré« volutionnaires de 1848.

Cette lettre de M. Delaroche n'est pas seulement intéres* santé au point de vue de l'étude de l'artiste; elle confirme ce que nous avons dit, en commençant, du caractère de l'homme,

de sa fidélité au malheur; elle est des plus honorables pour

le peintre qui, sans chercher à faire une œuvre de parti, comptait assez sur l'équité du peuple pour offrir à celui-ci le tableau d'un de ses plus grands actes de souveraineté» et pour rattendrir sur ses propres vietimes.

Nous regrettons ce projet; il eût complété la série des grandes infortunes royales, et, après le tableau de Mavie-Antoi" nette^ il eût précisé d'une manière éclatante la différence qui sépare les deux révolutions et les deux républiques. Sans compter qu'il eût été quelque chose de plus qu'un acte de courage bien facile, c'est-à*dire un acte de reconnaissance et de probité artistique. C'est de cette façon-là que les artistes, sous peine de n'r'tre plus (jue des industriels ou des parasites, doivent se mêler aux événemenis politiques. Depuis que la dynastie d'Orléans en a rejoint d'autres dans l'exil, combien peu de peiiiUesont eu la pensée, roiiirne M. Delaroche, d'honorer ces vaincus? Combien peu, parmi ceux que la faveur de Louis-Philippe a le plus recherchés, se sont préoccupés, depuis i848, de prouver leur amitié, leur gratitude? Combien d'autres, au contraire, différents de M. Delaroche, ne voient dans les révolutions qu'un changement de décor» qui varie les sujets de tableaux, et, essuyant leur palette pour^en renouveler les couleurs, n'ont d'autre ambition que celle de rester peintres officiels de tous les régimes!

Cette noblesse d'attitude, cette hauteur de vues n'abandonne jamais M. Paul Delaroche, et trahit le ressort de cette fierté que la critique violente et niaise a prise pour de la rancune. Comme si un homme qui pense et qui croit ce que nous avons lu et ce que nous allons lire pouvait s'émouvoir, au delà d'un certain dédain, des violences de M. Planche ou dos malices de quelques autres! Ce qui est vrai, ce qui ressort de toutes les confidences, c'est que M. Delaroche trouvait jque son art même était offensé, quand il voyait attaquer avec ignorance et malveillance le résultat d'uu travail aussi consciencieux, aussi suivi que le sien. Bien loin de fuir la criti-

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