‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 3)Chapitre 21 sur 22 · PAUL DELAROCHE · texte numérisé non relu

PAUL DELAROCHE

que, il l'aimait, il la recherchait. U eût voulu, disalt^il, se cacher derrière ses tableaux pour entendre les jugements dont

ils étaient l'objet; el si, vers la fin de sa vie, il s'était retiré des expositions, c'était par une juste susceptibilité pour la peinture qui, n'étant pas sérieusement discutée, n'était qu'un

prétexte pour des t|uoioUes de coteries et n'avait rien à gagner à ces commentaires ironiques. L'artiste avait assez expérimenté le public et les journalistes pour n'avoir plus rien à leur demander, et il se recueillait dans une solitude trèsvisitée, sans bouderie mesquine et san^ parti pris d abstention étemelle.

Revenant dans line de ses lettres sur la mission de la peinture, à propos de ce sujet de la ducliesse d'Orléans, il disait encore ;

« Je suis bien sûr que vous penseries comme moi sur tout

ce que doit oser notre art. L'historien ne se sert-il pas tous les j Lirs de la plume pour retracer les événements de la veille j Pourquoi donc défendre au peintre de se servir des mêmes matériaux pour enseigner aux masses la vérité dans toute sa dignité et sa véritable poésie? Une toile dit souvent plus que dix volumes, et je suis fermement convaincu que la peinture est aussi bien appelée que la littérature à peser sur l'opinion publique. Elle ne doit pas se coutentei de l'estime et de l'admiration de quelques-uns; il faut qu'elle soit utile à tous, et que la puissance d'illusion à laquelle peut arriver un artiste éminent ne soit plus qu'un moyen pour inspirer au peuple Thoi l eur du crime el le respect et l'enthousiasme pour le courage et le éévouement au pays. C'est une noble et nouvelle voie, et celui qui la tentera aura bien mérité des honnêtes gens; bien plus, pour aspirer à une gloire aussi haute, les diliicultés n'auraient lait que grandir l'importance de la mis. sion. Le monde y gagnera, c'est-à-dire l'art et la chose publique. »

Cette pensée de l'utilité pratique de la peinture distingue M. Paul Delarocbe et le place à l'écart, nous n'osons dire au-

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dessus de ses rivaux. La question de talent, de génie expressément réservée, car nous sommes bien résolu à ne pas Taborder ici, nous croyons que nul n*a tendu à un but plus élevé, i/iiilention philosophique ajoute une importa ace aux moindres efforts} et, lors même qu'il échouait, M. Delaroche restait vainqueur, puisqu'il conservait la supériorité d*une ambition peu commune. Toutefois celte sollicitation de sa conscience ne le contraignait jamais à une explication publique; et il n'exposait que ses tableaux, sans exposer ses théories ; il vou* lait ne devoir ses applaudissements qu'à l'émotion spontanée, se gardant comme d'une impudeur de dévoiler son ins{nration. La mort a permis à l'amitié d'honorer sa vie en livrant son secret. Combien trouverait-on d'artistes de nos jours, parmi ceux là mômes qui prêtent ou qui laissent copier leurs notes et leurs correspondances, aussi appliqués à bien agir, en travaillant bien, et à faire une bonne action d'un bon tableau?

La retraite que M. Delaroche affectionnait dans les dernières années n'était que le résultat d'un besoin de méditation développé par Texpérience de la popularité. 11 ne fuyait ni ses rivaux ni ses juges; uiaks, les connaissant trop, il ne les recherchait plus. Sa porte n'était pas lermée, elle était entr'ouverte, et les regrets de ses élèves, les pleurs de ses amis, témoignent d'une sérénité d'esprit qui ne laissait pas longtem[)s place à l'amertume et qui sut montait toujours les mécomptes et les désillusions. Les biographes assurent qu'il mourut des suites d'un long et profond chagrin. Cette raison supposée pnitend faire honneur à sa sensibilité, mais méconnaît les hauteurs et la virilité de son unie. U. Delaroche supporta en homme tous les deuils humains qui sont la rançon du peu de bonheur permis. La maladie le tua, et non la douleur. 11 avait, sur les attachements de ce monde, sur les angoisses de la vie, des idées trop mûries, trop illuminées d'une espérance immortelle, pour s'abattre sur les tombeaux qu'il heurtait en marchant. Il rencontra sur sa route des joies éle-

PâUI. DË1.ÂH0GIIE

vées, des douleurs amères ; il ne se laissa ni enivrer parcelleslà ni empoisonner par celles-ci. Sachant vivre, il sut soufù ir. La fin de sa carrière fut le soir d'un beau jour, comme dit lo poêle. U travaillait avec plus d'ardeur que jamais ; il avait des amitiés tendres et dévouées, des élèves cbers qui s'ajoutaient à sa faiiiille, el, s'il était un peu plus triste qu'autrefois, c'est qu'il souffrait en grand artiste des ennuis et des misères de son temps. Son esprit toujours grave recherchait les sujets niriiincoliques et chrétiens. Il ne (Jciiaignait pas les œuvres de charité; quand il était absent de Taris, il ne songeait guère à demander si on lui réservait une place dans les décorations du nouveau Louvre; il ne disputait pas à M. Couture, son élève émancipé^ la peinture de la salle des États :

« Je ne connaissais pas, écrivait-il» TŒuvre des faubourgs. Si Dieu me permet de rentrer à Paris, j'en veux faire partie et leur duiuier uu laL»leau. Le hut est si noble et les conséqu( iices peuvent être si salutaires ! N'est-ce pas que cela fait du bien au cœur de se rapprocher de ces malheureux qui scîiihh nt n';i\ uir été mis au monde que pour souffrir.' l*auvres eniants!

Nous ignorons si l'Œuvre des faubourgs méritait bien cette sympathie ; mais la sympathie nous suffit. Ce que nous tenions

à prouver, ( est ce qui semble avoir échappé aux cii tiques, aux biographes qui ont consacré à M. Paul Delaroche des pages fort élogieuses. U y avait dans ce maftre un homme» un citoyen, un caractère; et, comme les hommes sont rares, les citoyens clair-semés, les caractèi es loridouteux/nous croyons qu'il n'était pas sans utilité de mettre en lumière ces côtés honorables et restés dans Tombré. Nous laissons toutes les quiibtioUMl école sans les débattre, et, si nous avions a foi mu-ier une opinion détaillée sur les procédés matériels de M* Delaroche, nous aurions peut-être nous-mêmes, pour les louer, à oublier des prédilections violentes, une sorte de passion pour d'autres genres» pour d'autres couleurs; mais, encore une fois, c'est Thomme social et l'homme privé que nous '

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ECRIVAINS ET UOIQIES DE l^TTHES

avons cherché dans I homme illustre. Ce qui importe à l'heure où nous sommes, c*esl moins une Ihéorie des lignes, des ombres ou des sujets, qu'une théorie de l'honneur et de la

coni>cieûce.

On méconnaîtrait pourtant notre estime loyale si l'on pensait

que nous renchérissons sur les vertus deTiiomme pour concéder quelque chose sur Tar liste, et que nous faisons bon marché du seul peintre qui ait eu véritablement les qualités françaises, du seul de nos jours qui ait tenu véritablement une éeoie et qui ail iait des élèves, du seul enfin, parmi ceux qu'on appelle grands peintres , qui ait laissé une grande page et qui ait abordé la grande peinture. L'auteur de la Mort d*Êtisar beth, (lu Duc de Guise et de V Hémicycle occui^eva, quoi qu'on pense, une place importante et illustre dans l'histoire des arts. Maintenant surtout que nous avons raconté ses pensées secrètes, ses ambitions idéales, on peut repasser avec confiance et avec orgueil la longue liste de ses œuvres ; on est bien certain d'avoir à l'honorer toujours, même aux endroits .où Ton ne verrait pas de raisons puissantes pour l'admirer. Celle série de tableaux disséminés dans l'Europe, et qu'on réunit ces jours-ci pour une évocation glorieuse et douloureuse, attestera la volonté ferme et une de l'artiste pour suivre sa voie. Il n'a jamais rien demandé à la fantaisie; tout chez lui est un résultat d'études physiologiques; ses toiles sont ^ toutes le même témoignage rendu à la fragilité de la puissance, à la vanité cruelle des vainqueurs, et, quelque histoire qu'il ait représentée, il n'a jamais trahi sciemment la cause de la justice ni fait fléchir devant une passion de parti la dignité de sa tache.

Les Girondins et Marie-Ântoinette éveillèrent en lui des

PAUL DELAHOGHE 347

sympathies différentes peutrétre, mais le même respect; et, isi son Cromwell est sinistre» son Henri 111 fait frémir à force de

lâcheté.

Henri lieine* a dit avec ironie, et comme s'il disaitiine injure: « M. Delarocbe est le peintre ordinaire de toutes les Majestés décapitées. » Nous trouvons que ce reproche est un

éloge: les Majestés décapitées ne peuvent rien pour leurs courtisans, et il y a dans le tableau de la mort une leçon pour la vie: « Qui apprendrait les hommes à mourir les apprendrait à vivre, » dit Montaigne. M. Delaroclic seiiible avoir compris la peinture historique dans ce sens-là ; il fut le conseiller des vainqueurs en se faisant l'avocat des vaincus.

Plusieurs journaux ont publié des catalogues incojnplets des œuvres de l'auteur de Jane Gray. Nous donnerons à notre tour une liste beaucoup plus détaillée, qui nous semble n avoir rien oublié ; elle a été fidèlement copiée sur un catalogue dressé par M. Paul Delarociie lui-même, en IcSoj.

Nous laisserons dans Tordre des dates les principales créations du maître et nous nous arrêterons aux dernières toiles, encore inconnues du public.

M. Paul Delarocbe est né en 1789, et sa biographie n'aurait, en dehors de ses travaux, aucun aliment pittoresque à founiir à la curiosité. Dés ses débuts, il mit le pied sur la route dont il ne s'est jamais écarté. Il parut vouloir coiuiiiencer par le paysage et concourut une fois, en loge, pour le prix. Cette tentative n*eut pas de suite. Le travail et les sentiments dont nous avons surpris et dévoilé la confiance s'emparèrent de lui pour ne janiais l'abandonner, et à l'heure où la mort vint le surprendre il avait la même verve, la même énergie, la même dévotion à son art» la même confiance dans ses principes d*estliétique. Je ne sais pourquoi les biographes l'accusent d'avoir exposé, en 1819, une ISylitalie dans le désert, qui lut peu remarquée. Ce tableau ne fut jamais soumis au jugement du

* Lulèce, |mr llcuri llcinc Paris, Hidiel Lûvy, éditeur.

348 ÉClUVÂLNS ET DE l.LTTUES

public, par l'excellente raison qu'il ne fut jamais fait. Voici,

aver. sa première œuvre exposée et inscrite eu tôle de son catalogue» la succession de tous ses travaux:

1 830. Le Christ descendu de la emx. Ce tableau est actuellement dans la chapelle du Palais-Royal.

1821. £^ Songe d*Athalie, Il est curieux de lire ce que M. Thiers, dans un compte rendu du Salon de 18*22, disait de ce début qui avait excité rattention: a La teinte est ardente, les expressions sont fortes, mais exagérées ; un seul

groupe, celui des enfants égorgés, est fort beau, mais il est fâcheux que le beau du tableau soit placé dans le iond. »

1822. FeUppo Lippi, gravé par iieynolds. ,

1823. Jeanne Darc interrogée dans sa prison par le cardinal Winchester, gravé par Reynolds. Ce tableau a[)puriicnt au duc de Padoue. — Les Enfants surpris par l orage^ gravé par Reynolds.

1 824. Saint Vincent de Paid prêcliant en présence de la cour de Louis XUl pour les enfants abandonnés^ gravé par

Prévost.

Je songe, en mentionnant cette œuvre, à la lettre dans laquelle M. Paul Delaroche parlait il y a un an ou deux d'une manière si touchante de TŒuvre des faubourgs et des enfants malheureux. Pour travailler au nom de la charité il n'avait

qu'à se souvenir.

1825. Philosophe entouré de ses livres. — Miss MacdomM

portant des Si i ours au prétendant Charles-Èdonard, après la bataille de CuUodeUf gravé par Sixdeniers. — Pm'lrait de mademoiselle Sontag, gravé par Girard. — Une Scène de la

Saint Ua) thèlemy, gravé par Prudliomuic.

1826. La Suite d:un duel.

1827. Portrait du marquis de Pastoret^ gravé par Henri-

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PAUL DEL&ROCUE 849

«juel Dupont. — Le Hoi de Piémont au Trocadéro, Ce tableau appartient à la galerie de Versailles.

1828. La Mort d Élisabelh, gravé par Jazel, au Luxeiu* bourg. — Le TracadérOy au musée de Versailles.

182d. Portrait du duc i Angmdême. Ce portrait, qui est à Versailles, servit de modèle pour une tapisserie des Gobelins.—

Épisode d'un naufrage, gravé par llcnrujuel iiupunt, essai d*aqua-tinta. — Riciwiieu remontant le Hhône, gravé par Girard. Ce tableau, ainsi que le suivant, fait partie de la galerie de M. Pourlalés, rue Tronchet, 7. — Mamriii, grave par Girard.

4850. Cromwell devant le cercueil deCluuics V% gravé par lienriquei Dupont, appartient au musée de Nimcs.

. On a vu, par un fragment de lettre cité plus haut, ce que M. Delaroche pensait de ce tableau et du sentiraenldans lequel il fut conçu.

i83i. Les Enfants d'Édmard, gravé par Prudhomme, au Luxembourg; Sainte Amélie, grand dessin, appartenant à

M. Goupil ; Sainte Amélie, gravé par Mercuri, appartient à la reine Marie-Amélie.

1855. Jane Grey, gravure commencée par Mercuri, appartenant à M. Demidoff, à Florence.

1834. La Mort du duc de Guise, gravé par Desclaux, appartient au duc d'Aumale à Twettenbam.

1835. La Mort du président Durantif pour la deuxième salle du conseil d'État; Têtè d'Ange, d après mademoiselle îiOuise Vernet, gravé par Girard, à la manière noire; par Blanchard, en taille-douce ; Compositions et études pom' les décorations de V église de la Madeleine; TétedeChmt, gravé par Blanchard.

1836. S^lford marchani au suppUce, gravé par Henri-

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quel Dupont; Charles insulté far les soldats de Cromwell, gravé par Martinet, appartient à lord Ellesmere, à Londres; Portrait Horace DeUiroche^ en pied, âgé de quatre à cinq ans, appartient à M. Horace Vemet ; Portrait de M. Gui%oty gravé par Calamalla; Portrait de madame de Boisgelin; Sainte Cécile, gravé par Forster, galerie Pourtalés ; Portrait de M. Aubé, président du tribunal de commerce; Les Vainqmurs de la Bastille devant CHôtel de Ville, gravé par Jazet. Celte toilu, de grandeur naturelle, est conservée roulée à rUôtel de Ville; elle appartient à la ville de Paris.

1837. Portrait de M. Poirmi.

\ 858. Jeiine fille à la balançoire. Galerie du duc de Feltre. Musée de Nantes.

1839. La Fille d Héiodiade, en Hollande.

1840. Uémycicle du palau des Beaux- Arts^grsivé par lieuriquel Dupont. Cette œuvre, une des plus considérables, à coup sûr, de ce temps-ei, par la dimension, par ia diversité et la multiplicité du sujet, a failli disparaître dans un incendie le 16 décembre 1855 ; mais quelques portions seules furent endommagées, et, grâce à des restaurations que M. Delaroche diii<^eait et surveillait lui-même quelques mois avant sa mort, cet accident ne laissera pas de traces apparentes. Portrait de madame Hottinger; Napoléon dam son cahinet^ vu jusqu'aux genoux, gravé par Louis, appartenant à lady Sandwich à Londres; Portrait de Pierre t\ gravé par Henriquel Dupont, appartient à H. Demidoff.

1841. Portrait de M. Mollet.

1842. Portrait du (jmér al Bertrand y appartient à madame Thayer ; Pic de la Mirandoie, gravé par Âlph. François. Galerie dji duc de Feltre, Musée de Nantes ; La Vierge an camélia , gravé par Jési, galerie Baring, à Londres. Ce tableau a été brûlé.

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PAUL DBLAROGBE

1845. Portrait de madame de Fitz^-James; Portrait du duc de Fit%-Jaime8; t Heureuse Mère, gravé par Âlp. François. Ce

lableau appurt^'naît au roi de Hollande ; il lail partie de la collection de icu M. Pescatore , léguée à la ville de LuxembDurg ; Repos de la sainte Famille , appelé la Vierge au Lézard » gravé par Ifartinet, appartenant au marquis d'Hertford.

Ce tableau était partieulièremeot aimé de If. Delaroche ; nous lisons dans une de ses lettres :

« Je voudrais bien revoir ce tableau (lord Hertford est im-

pénétrable). Je crois que c'est une des mf i Heures choses que j'aie faites, comme couleur généraie, iiarmonie et simplicité d'exécution. Un soleil doux éclaire toute cette scène. L'exprèssion de la tête m'a ëlé inspirée par ces paroles de rEcriture* <( Votre âme sera percée comme d'une lléche. » J'ai pensé que c'était une manière neuve de représenter la Viergp ayant son fils enfant, endormi sur les genoux et pressentant déjà revenir qui lui était réservé. Saint Joseph cherche à rectjouaître la route, et, pour expliquer le silence du désert, j'y ai introduit un lésard. »

1845. Portrait de Grégoire XVI, à Versailles ; Jeune fiUe

dans une vasque, galerie Pourlalès; Les Pèlerins sur la place de Saint-Pierre de Home, gravé par Jules François, appartient au comte Raczinski, à Vienne.

1844. Utie femme italienne et son enfant, gravé par Prévost, appartient à M. E. André ; Napoléon dans son cabinet à

Fontainebleau^ gravé par J. François, musée de Leipzig.

1846. Portrait de M. deSalvandy.

1846. Portrait de M. de Rémusat; Portrait de M. Pourtalés ; Portrait de M, F. Delessert ; le CKrist avec les apàtres

au jardin des Oliviers, gravure commencée par Torchi, appartient à M. F. Delessert.

1847. Le Passage des Alpes par Charlemagrt£f au musée de

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Versailles ; trois compositions et ébauches pour les taUeaax

|irtjjOlés et non exécutes du sacre de Clovis et du sacre de Cbarleniagne ; Le Christ en croix^ appartient au baron de Lotzbeeh, à Manich; PortraU du dm de NoaUle^; Périrait de M, ChomeL

1848. la Leçon de lecture (petit tableau rond)» au marquis

(l'Herlford ; Portrini de madame la comtesse D. PotuLu ; Napoléon passant le Saint-Bernard^ gravé par Âlp. François, ap* partenant à lord Onslow.

1849. Portrait de madame la princesse de Beauvau; PortraU de mademoiselle Uedwige de Beauvau ; Pm trait de mademoiselle Béatrix de Beauvau; Portrait du prince de la Cistema.

1850. Portrait de Af. Schneider, gravé par Saltnon.

\%h\,Les Enfanis d*Édouard en prière^ gravé par Jules

François, à Li\ criiool; Procès de M arie-Aniu invite, gravé par Âlph. François, appartient au comte d'Hunolstein ; reproduction du Bonaparte aux Alpes, à Liverpool ; du Cromwell, de Napoléon à Fontainebleau. Ce dernier tableau est également à Liverpool.

1852. Portiait de madame Schneider ; Portraits de MM. Horace et Philippe DelarochCy à M. H. Yernet; PortraU de M. Marcel C%artoriscki ; PortraU de madame Nariszkin ; Portrait de madame la princesse Souivaloff; Im Vierge an pied de la Croix (Mater dolmvsa), gravé par iules François, musée de Liège.

1853. PortraU du prince Adam C%artorycski ; V Hémicycle du palais des Beaux^Arts; copie réduite, à M. Goupil, Moïse

exposé sur le Nil, gravé par Henriquel Dupont, galerie liothschild ; Enlèvement du Christy gravé par Hennquel Dupont, au comte d'Hunolstein.

1854. Le Christ au jardin de^ Oliviers^ gravé par Jules

PAUL DEUBOGHE 863

François, à M. Goupil ; Une Mèi^e italienne 'pointant un enfont 9ur sm épaule dans un berceau, en Hollande; Hérodiade, petit tableau, à M. 6. Fould; Sainte Cécile, petit tableau, à

M. Gnindey, Je Manchester j Offrande au dieu Pan, pelil tableau, à M. GoupiL

1855. La Cenci marchant au supplice, appartenant à M. Weuléy à Reims; Une Martyre, à M. Goupil ; répétition, en petit, de la Cenci et de la Martyre; Communion de Marie

Stuart; Poi'trait de M. Èmik Pereire.

1856. Les Girondins, à M. Benoît Fould; Portrait de M. Thiers ; la Vierge chez les saintes femmes iy'endredi saint); la Vierge revenant du Gdgotha; la Vierge contemjlmi les saintes reliques. Ces deux derniers tableaux, auxquels M. Delnroche travaillait encore, ne sont pas signés et restent a ses enfants.

M, Delaroche avait dressé également le catalogue de ses divers croquis et dessins gravés; le voici, en suivant Tordre des

dates :

1831. Portraits des enfants de M. ViUestreux, gravé par Girard.

i 854. Portrait de Carie Yernet, gravé par Ilenrii^uel i)upont.

1836, Portrait d*Henriquel Dupoiit , gravé par Louis; aquarelle du Due de Guise; id. de Croniwell; id. de Jane

Gray; Portrait de P. Delaroche, gravé par Louis.

1839. Portrait du comte de FeUre.

1843. Madame Delaroche, portrait médaillon, gravé par J.

François ; les Girondins, dessin pour la duchesse d'Orléans.

1844. Portrait de M, Rattier, gravé parlienriquel Dupont.

1845. Portrait du pape Grégoire XVI, gravé par Henriquel

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Ihipont; Portrait de M. Baire, graveur en médailles, gravé par Alph, François.

i846. Mirabeau à la tribune; Pm'trait de M, Girard, graveur^ gravé par Levasseur; floroc^ Vetnet; M* Ernest Hébert, lithographie; M. Butiura, gravé par Henriquel Dupont;

M, Léon Pillet; M. Jauvin ; le marquis Massengy, à Nice ; leducde Feltre; M.Mmtfart; Decaime; Steuben.

Le Christ arrêté à la montagne des Oliviers; Fuite en Égjffite; Scènes de la Passion; Évanouissement de la Vierge; Portraits de madame GouffU, de madame Dubuffe, de mademoiselle hobert-Fleu7'ii, de M. Robert- Fleur y, de madame de Gannay, de madame de Gannay et de ses enfants.

On a aussi de M. Paul Delaroche des estais do sculpture : un saint Georges, qui appartient à M. Paul Haltier^ et un Christ tombé sous la croix» non achevé.

Tel est, aussi complètement catalogué que possible, Tœuvre de ce maître éminent, atteint par la mort dans toute la force, dans toute la virilité de son talent. M. Delaroche travailla et progressa jusqu'à sa dernière heure; ses derniers tableaux le démontrent et le prouvent.

La Martyre lui fut inspirée par une sorte de rêve, pendant

la fièvre d'une maladie, au mois de décembre 1855, et en annonçant, au mois de janvier 1854, sa convalescence, M. Delaroche exposait ainsi son projet :

« Je vais mieux. Je pourrai demain, sans imprudence, regarder une petite toile blanche pour la barbouiller à propos

d'un sujet bien simple et bien neuf que je me suis avisé de créer pendant ma lièvre et d'esquisser hier au fusain, sur une petite feuille de papier bleu. Ce serait la plus triste et la plus

sainte de toutes mes compositiuiib. Je l'expliquerais mal ; vous la verrez.

PAUL D£URÛCUE 355

« Je vous ai parlé, il y a quelqu^^s jours, écrivait-il une autre fois, d'unn composition dont je ne vous ai pas même dit le sujet. Si Dieu me vidiit en aide, je fonde de grandes espérances sur cette pétite invention. Voici mon point de départ ; une petite liouiaine, n'ayaul pab voulu saciiliei aux faux dieux, est condamnée à mort et précipitée dans le Tibre, les mains liées; voici ma mise en scène : le soleil est couché derrière les rives sombres et nues du fleuve; deux clirétiens qui cheminent silencieusement aperçoivent le cadavre de la jeune martyre qui passe devant eux, emportée par les eaux. La partie supérieure de la figure, ainsi que Teau, est éclairée pal' une auitjulti divine qui plane au-dt^^su^ d tiUti. l'uur vous faire croire à ma poésie rêvée pendant ma maladie, il faudrait bien dire, et je ne sais. Je ne désespère pas cependant que vous ne trouviez, lors(|ue vuus verrez mon ei ilï ) nuage au fusain, que le peintre a été moins médiocre que i (écrivain. Je viens de me relire, et je rougirais de honte si ce n'était à vous que j'ose confier cette bouffée d'orgueil. J*isiurais, comme toujouiô, uiùme caché celte tîsquisse si E. 1^. ne m'avait dit qu'elle était destinée à produire de l'effet. Maintenant il me faut un nom pour cette pauvre martyre. J'ai cherché inutilement jusqu'à présent. Est-ce que ce serait faire uii bien gros mensonge qno de lui en donner un à ma guise et d'en laisser la responsabilité à ce bon M. Dioclétien? Due victime de plus ou de moins le rendrait-elle plus odieux? Je ne le crois pas. »

Cette lettre, si naïve et si touchante, raconte exactement le tableau. Nous n'avons rien à ajouter à la description. Disons seulement que jamais M. Delaroche ne sut mieux trouver le secret de rt niution. Ce cadavic Liane ijui llullo dans lus eaux vertes, et sur lequel descend en tremblant 1 auréole; ces rives sombres, ce haut du tableau faiblement éclairé par un soleil sanglant, ces chrétiens fnitils (jni reaardeni ;ivec horreur passer la justice des violateurs de conscience, toute cette scène est d'une simplicité et d'une grandeur à laquelle s'ajoute le charme d'un coloris sobre' et ingénieux; l'anneau

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mystérieux qui édaire le front de la martyre et qui se reiléte, en se multipliant, dans les eaux, est d*un effet pittoresque sans

affectation. La pensée de ce tableau se prolonge et vous suit. Hélas! ce poëme pour lequel M. Delaroche cherchait un nom, c*est le poëme étemel de l'âme. Cette martyre, tous les siècles la voient passer dans leurs ondes; cette lumière, c'est la gloire des victimes, c'est la caresse secrète de la Liberté. Ce bon M. Dioelétien, on le retrouve à chaque pas dans Tbistoire. Il a changé, lui, ses dieux; il est orthodoxe, fanatique; hier, il s'appelait l'inquisition; je ne sais plus (juel nom il a aujourd'hui, mais il écrivaille en France, il pariera demain à l'Académie; en Italie, il tue encore; partout il persécute, il torture; c'est rintolerance. Quelquelois, on rencontre dans les foules des visages étranges, des hommes en apparence comme tous les autres, seulement un peu plus tristes, un peu plus fatigués, un peu plus flétris que les autres; mais on s'arrête devant eux, on est ému, on se découvre; on éprouve je ne sais quel frisson intérieur; c'est qu on a vu sur le front, dans les yeux, se glisser quelque chose de brillant et d'étemel qui tremblotait au souffle; c*est Tauréole. Saluez les martyrs de la pensée et laissez-les passer l Le Qot qui les porte a une rive : tous ces cadavres aborderont un jour.

Le portrait de M. Tliiers est un violent contraste; et pourtant nous n'imaginions pas qu'on pût faire de ce petit homme vif, spirituel, trivial, la représentation d'un homme d'État. Je n*ai jamais cru que M. Thiers ait été ministre en France. J'ai toujours pensé que c'était un faux bruit flatteur que ses amis faisaient courir. Mais son portrait peint par M. Delaroche m'a ébranlé. Par un habile arrangement, ce petit homme qui monte l'escalier de la tribune et qui n'y est pas encore, gagne à l'exhaussement des marches une sorte de piédestal par occasion, qui lui donne une taille sérieuse. Il y a dans sa figure, ■ dont on a ôté les lunettes, de l'esprit et de la fermeté; ce n'est pas Mirabeau, ce n'est pas Danton, ce n'est pas un tribun ni un homme d'État; mais c*est un homme d'affaires

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qui porte l'éclair de rinlolligenco dans son n»il, la réflexion et la verve sur les lèvres, et qui tient à la main un rapport sur le badget« dont il va expliquer, détailler» démonter et remonter toutes les pièces devant un auditoire surpris et charmé. Ce portrait en prose a une éloquence de vérité maibématique qui en fait une œuvre remarquable. 11 fallait» sans l'idéaliser, faire do H. Thiers un premier ministre. C'est là ce qu'a cherché H. Deiaroche, et c'est ce qu'il a merveilleusement atteint.

l^es trois tableaux relatifs à la iiiorl du Clirist étaient une tentative nouvelle de M. Deiaroche. Il avait voulu raconter la passion en l'absence du béros principal; il s'était demandé s'il n'y avait pas un puissant effet à chercher dans le crucifiement moral des apùtres et des saintes femmes. C'était là une idée philosophique et. j'oserais presque dire, humanitaire. Ou ne fait pas assee participer, en général, F humanité au drame de la Passion. On concentre l'action dans les acteurs obligés et traditionnels. Mais il a dû se passer des scènes navrantes et terribles dans la famille désolée, quand le Christ fut parti. C'est ce vide immense que M. Dclarocbe a voulu peindre, et il s'est appliqué à cette scène avec sa conscience, sa concentration d'esprit ordinaire. Nous trouvons une lettre à ce sujet datée de 1853.

« Si vous saviez, éerivait-il, comme je travaille. Depuis hier je suis moins mécontent; j'ai enfin trouvé une Madeleine

pluï> sortable. Cette scène de terreur, dont Texpression devait être si neuve, il se peut qu'elle soit au-dessus de mes forces. J'irai jusqu'au bout, mais je crains bien d*échouer. Si c'était un sujet dicté par les Évangiles, je craindrais moins; mais là tout est invention, et, quand je pense à ce qui a dû se passer dans cette chambre au moment où le bruit du cortège de Notre-S(Hgneur s'est fait entendre, la iHe me tourne et Je suis prêt à crever ma tuile. »

J'aime cette anxiété, cette terreur d'un grand artiste devant

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son sujet. M. Delarocbe est-il serti vainqueur de la lutte avee ses doutes? Nous le croyons. Au milieu du tableau, la mère,

lorubant à fijenuux dans une sorte d'extase, envoie tout son coeur au-devant de son fils» qui passe sous les fenêtres, et que ron conduit au Calvaire. On aperçoit le bout des piques et des enseignes des soldats romains. Madeleine, qui n'a pas l'héroïsme de la Vierge, et dont l'amour a des défaillances terrestres, est écrasée de désespoir, évanouie, anéeintie, au bas de la fenêtre ; saint Jean, le disciple bien-aimé, veut s*élancer, courir embrasser son maître, son frère divin, le disputer peut-être aux bourreaux; mnl Pierre, d'une .main vigoureuse, l'arrête et le contievit. G*est bien là le prudent ii[jùti e tjui a renié par tu ils fois, et qui redoute les folies de dévouement. Dans le fond, les disciples se pressent pour regarder par une sorte de meurtrière passer le cortège. Je crois que oomme composition M. Delarocbe n'a jamais rien conçu de plus habile, de mieux ordonné. La couleur est ferme, simple, sans fracas; quant a la tête de la Vierge, c*es.t toute une hymne. .

Le second tableau est le retour du Golgotha.

A droite, la porte de la maison de la Vierge est ouverte, une lumière sort, qui se prolonge dans la rue, comme un reflet sanglant. Au milieu de la toile, un groupe admirable symbolyse et confond les trois douleurs diversement exprimées dans le premier sujet. La Vierge s'avance, enroulant d un de ses bras le cou de Madeleine, et de Tautre s'appuyant sur saint Jean qui, enivré de désespoir, se retient au mur pour avancer. Jaiiiais la désolation ne fut plus poignante. Saint Pierre suit à quelques pas, tenant la couronne d épines ; des femmes et des disciples font cortège. Ce tableau était presque terminé, mais M. Delarocbe ne l'avait pas signé, ne le jugeant pas fini.

Le dernier tableau de cette série, celui qui a reçu le dernier coup de pinceau, le dernier re^^ard du maître, représente la Vierge debout, dans une rigidité de statue, contemplant la

PAUL OBUKOCHë 359

couronne d'épines. Le diadème glorieax est posé sur une table, une lampe répand sa lumière tout autour; saint Jean et

Madbleiûé sont dans Tombre, pleurant et se lamcnlnnl. Leur cœur se dégonfle, celui de la Vierge s'emplit. On s^t que la flèche a pénétré profondément; et pourtant une sérénité

étrange est épandue sur la figure de la mère de Dieu.

Ce poëme de la Vierge préoccupait profondément M, Delarocbe. iToiei ce qu'il écrivait dans les derniers mois de sa

vie :

tt J'ai repris l'ébauche de mon vendredi saint. Ainsi que

j'en ai la triste habiLude, j'ai fait des changements sans tin. Tout en pensant à la beauté des sujets de la passion, ii m'est venu ridée de faire la mort de la Vierge ; encore une mort I Mais voici pourquoi : dans les deux sujets que je me hâte d'exécuter, la Vierge est Théroïne; ne Test-elle pas aussi dans le Christ mortt En représentant sa fin à elle, ce serait un ensemble, une espèce de poésie de la Vierge en quatre chants. La tradition veut qu'elle se soit retirée au mont Carmel après la dispersion des Àpôtres, et qu'elle soit morte entourée d'hommes et de femmes qu'elle avait soumis à une règle. »

La mort a fait tomber la palette des mains vaillantes qui semblaient la tenir pour longtemps encore.

M. Delaroche n'avait pas tout dit; il entrait dans une voie

nouvelle, ou plutôt il prolongeait sa route au delà du domaine terrestre, et cherchait» à force de méditations, à s'élever vers le monde invisible. Ce monde, qu'il rêvait par l'esprit et par le cœur, s'est ouvert, en réalité, beaucoup trop tôt pour lui. Dieu, qu'il essayait de deviner, s'est brusquement découvert. Ce peintre éminent laisse un vide, ce penseur laisse un regret profond et un exemple. Encore une fois, nous avons pris soiti de laissera l'écart les chicanes d'école; voulant rester dans la limite de nos sympathies personnelles, nous avons réservé les appréciations d'esthétique. Mais ce qui était tout à la fois selon nos convictions les plus fermes et selon notre devoir^ c'était

de prouver que M. Deiaroche comprit noblement sa mission»

qu'il fut un artiste sérieux, un caractère enfin, cette merveille, si rare et si pou rhordiée, dans cette société mêlée, dans cette cohue d'ambitions, où chacun veut être quelque chose, où nul ne s'efforce d'être quelqu'un.

1' avril 1857. •

Le suicide n'est pas une maladie; c'est un préjugé. Mais il y a des préjugés ëpidémiques; et la mode de se tuer est souvent un de ceux-là. Le livre de H. Ë. Lisle constate la pro* gression vraiment effrayante des décès volontaires» et rend la

civilibation conicinporni ne responsable de celte augmentation. Paris est la région i uuesie où le vertige atteint plus facilement les fronts mal chargés d'idées. À mesure que l'on s'éloigne de ce brasier de la vie du monde, on s'éloigne de la mort. Les statistiques qui s'arrêtent à la An de 1852 ont constaté qu'il était mort à Paris» dans cette seule année-là, six cent quatrevingt-treise personnes par le suicide; et, de quelque point-de la Fi ance que 1 un parle, le suicide devient plus fréquent, à mesure qu'on se rapproche de Paris.

Que faut-il conclure de ce document? Rien contre le progrès en lui-même. Ces révoltes trop fréquentes, ces déseï lions de la vie, sont les fruits amers des réactions. Ces incertitudes naissent des entraves» des sophismes» des déclamations^ des

* Du Sliiliuk Siaiistique, Médecine, Histoire et îjégùlatiout pai b. Lislc. — i voi. i'aiii, J. iiaillicre.^ ilaiici Lcvy IrciCî".

•il

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d&à ÉcmAms et hommes de lettres

peurs de la routine. Quel que soit le motif apparent, ou meurt pius souvent d'idées que de fami; et le désespoir même qui calfeutre les portes et les fenêtres autour d*un réchaud parce qu'il n'y a plus de pain à la maison, ce désespoir, lui aussi, est un acte de doute envers la société, et, dans une certaine mesure, un retour violent sur des illusions perdues. René a fait souche, et Werther a perfectionné son pistolet en revolver. Le tailleur qui s'asphyxie, le cordonnier (lui se pend, le pâtissier qui se noie avec sa famille et sa femme enceinte» tous ces désespérés ont Tesprit atteint de la même plaie que les penseurs de profession.

A moins de blasphémer la Providence (et nous laissons le soin de cette contradiction aux journaux religieux), on ne peut s'en prendre simplement à la civilisation. Hais il faut accuser tout ce qui lie les ailes de Tesprit et de la foi, tout ce qui fait trébucher l'humanité en marche : les révolutionnaires de la veille, devenus les conservateurs endurcis du lendemain» les philosophes sans principes, les maîtres sans méthode, les missionnaires sans charité, les artistes sans idéal ; tous ceux qui démentent leurs paroles, et dont les actes corrompent les clients que leurs formules prétendent moraliser.

Le railleur, l'ennemi commun qui détend tous les courages, c*est la fausse science, c'est le iuste-miiieu philosophique, politique, moral. C'est cette déplorable manie defei compromis; c'est cette prudence éclectique qui met des abat^jour è toutes les lumières, qui fait qu on passe la dernière moitié de sa vie à se repentir de la première; le doute, enfin, qui résulte des demi-croyances, des demi-conquêtes, des demi-passions et des demi-vertus, voilà le grand meurtrier du dix-neuvième siècle!

Quel remède doit-on opposer à ce mal universel ï Faut-U reculer vers les sécurités de l'ignorance, ou se rejeter dans cette immolation de l'esprit qui maintient le corps, par haine de l'idée Non, certes; le salut est au delà des philosophies timides et des piétés étroites. M. Cousin est aussi fatal que H. Yenillot. Mais, en attendant qu'on trouve le remède effi*

BU SUICiOi: 365

cace, aimons, affirmons la vie; iaisons-la aimer et attester,

toujours, quand même, pour ses ninertumes au:ssi bien que pour ses joies; mettoDs le point d iionneur» non plus dans la désertion» mais dans la lutte; vivons pour souffrir, pour aimer et pour haïr. C'est la haine qui nous fait peur. Nous nous aHolons d iilëcs clieùvcb, et, quand cile^ nous Ira lussent, par respect pour nos erreurs, nous aimons mieux mourir que de les souffleter. La colère est pourtant une force ef une vertu. Quand un n>\ |>lns rien d Minier en ce rinaide, il reste encore tant de vilaines choses à dét^ter, à démascjun , que la vie bicentenaire, si gratuitement promise par M. Flourens, n'y suffirait point. On trouve une sorte de revanche divine et d'espérance surnaturelle au lond de cette haiue, pourvu qu'elle ne se démente pas et qu'elle n hésite jamais.

En effet» ce n*est pas la haine du monde qui détermine le suicide. Le misanthrope a un luit: l'estinie de lui-même h garantit des vertiges que peut donner le mëphs des autres. Le problème, indépendamment des règles morales, est donc de ne s'avouer jamais lassé, de marchet toujours, et, tjunnd l;i roule est ubscure, de pietiuer, plutôt que de s'a&seoii au bord du fossé.

Les figures de rhétorique sont fades; elles ne mènent à

l ien, qu a l Acndémie. Je suis puui tant obligé d'en emprunter une, en parlant de ce suicide moral dont la statistique n'est pas faite, suicide plus dangereux, plus fréquent que l'autre, et qui menace quelque chose de plus précieux que la vie, c'est a-diro le but mcme de la vie, la dignité humaine, la conscience, ia liberté morale. Que de cadavres parmi tous les contemporains qui vivent le mieux! Cadavres de foi, de probité politique, de tout ce qui clait grand clgénéieux. Ce suicide guérit quelquefois de l autre; mais souvent aussi il le précède. Tous les deux ont la même origine, et tous les deux doivent être combatlu^i [lar las mêmes moyens.

Il semble qu au point de vji^e de la morale le suicide soit absolument et résolftment condamné* Il n'en est pas ainsi; et.

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m KOaiVAIiNS ET HOMMES DE LËTTHES

cjuand je disais que la mort volontaire était un préjugé, je soDgeais que le monde pardonne le plus souvent qu'il peut à ce grand crime. U trouve toujours une excuse dans la folie ou dans rhéroïsme. Qu'un négociant, après avoir spéculé, et peut-être mal agi, se brûle la cervelle pour ne pas absisier à sa ruine, on imprime partout, on dit, on croit qu'il a préféré la mort au déshonneur; comme si le banqueroutier qui fait, par-dessus toutet en dernier lieu, la banqueroute rie sa vie, éUiil libéré par ce seul fait, et comme si le déshonneur ne survivait pas au meurtre ! Un duc et pair commet un crime effroyable; lopinion s'exalte et s*indigne. Tout à coup on apprend que l'assassin, au lieu d'attendre rexpialion, s'est tué lui-même. A cette nouvelle, la conscience publique se sent allégée: il a bien fait, dit->on, et, au lieu de voir une aggravation dans ce nouvel attentat, on y trouve une sorte de rép;i ration. Cviie inconséquence de l'opinion tient à une métiance instinctive des moyens de répression. On dirait que la société n*est pas sûre de bien punir, ou qu'elle ne se sent pas toujours assez pure pour frapper. Elle se trouve débarrassée, quand on lui échappe. Au lieu d'appeler lâche celui qui ne veut pas comparaître à sa barre, elle lut sait gré de sa terreur» et elle traite avec mépris celui qui la respecte.

11 est juste de dire toutefois qu'une sorte de courage extérieur dans 1 acte violent qui fait repousser la vie excuse cette indulgence publique, l/homme complètement dépravé ne se tue pas. C'est un faux point d honneur, mais c'est un poiiK d'honneur, après tout, qui fait jaillir tant de cervelles ! Sur la statistique des suicides, on ne trouve que très-peu de prostituées et de fonsHts. Il faut encore un peu de pudeur pour avoir honte de la vie mal employée. On entendit un jour le cardinal Dubois se dire à lui-même: <i Tue-toi donc, lâche! tu n'oserais.!» Kl il n'osa pas; il se mê[)risait trop pour cela. Mais c'est précisément cette sorte de courage et ce reste de vertu déterminant le suicide qui en font un danger trés-sérieux et une violation attrayante des lois divines»

W SUlCiU)£ Stiu

Un alhée seul est logique en se luant. ('omnie il fait de riiomme la fin de rhumanité, quand le monde le froUse ou le blesse» il quitte la partie, et il ne croit pas commeltre un (liicide par le suicide. Mais, comme le dit foi l bien l'auleur du Devoir : « Si Dieu existe, nous ne pouvofi:) aller à lui que quand il nous appelle. Ce n*est pas à nous à choisir ou à rejeter nos devoirs. • J*ajoute qu*on peut toujours faire le bien, au iiiniiK y-ii jjjjusée. Quand la ibilili» d'agir e-l li;iU^^^e, on peut encore rêver à bien iaire. Celle conceuiraiion de i es^ prit sur une tâche utile a sa puissance et sa fécondité. Les gens qui sortent delà vie n'ont j.niiais, au fond, déraison plus di terminante que ce bon \ atel , qui se perça le cœur parce que la marée avait manqué; il se trouve presque toujours qu'un peu de patience réparait tout, et la marée arrive quand ûu n'est plus là [ uui la lecevoir.

Haro-Aurèle dit qu'il n'y a pas plus do mal à sortir de la vie qu'à sortir d'une chambre, lorsqu'il y fume. Les philosophes et les rlu'leuiû qui ont essayé depuis de justifier le meurtre volontaire de soi-même n'ont pas donné de meilleures raisons que celle-là* « Pourquoi serait-il permis, dit J. J. Bousseau, de se faire couper la jambe, s'il ne Tétait pas de sôter la vieï La volonté de Dieu ne nous a-t-elie [ également donne 1 une et l'autre 1 » £s^ce là un argument '2 et ne coupe-t*on pas ta jambe précisément pour conserver la vie? Les preuves de Montesquieu ne va Inii pas da vaillant] : ■ (Jii;iinl sul^ a^:* ahle de douleur» de misère» de mépris, pourquoi veut-on m'empê* cher de mettre fin à mes peines et me priver d'un remède qui est en mes mains? y»

S il suflisaitd avoir le remède d'un enimi <laus la main pour que la guérison fût permise, on aurait le droit de tuer un ennemi, ou même seulement un violent flcheux qui rend la vie

amère. Dans V Esprit des lois, Montebquit;u, i epiouant la (|uestion,dit; c II est clairqu^lesloîscivilesde quelques pays peuvent avoir eu des raisons pour flétrir rhomicide de soi-même. »

La réponse n'est pas plu^i eoncluaiite (|ue ne l'ét'iit l'objection.

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Nons eroyons que le meurtre, quel qu'il soit, est absolument condamné par la nature, précisément inriiie à cause do * principe de la mort ou de la transformation que la mort symbolise. Puisqu'on meurt, il ne faut pas tuer. Or la morale est absolue. Elle n'admet pas de correctifs, d'exceptions. Quand on cherche à s'y soustraire sur un point, on brise la barrière sur un autre. L'homicide est condamné, et pourtant le meurtre est un argument social. Tant que la guerre, la peine de mort et le duel seront considérés comme des préjugés nécessaires, le suicide aura, sinon son excuse, du moins son prétexte. Tant qu'on tranebera les difficultés par i'épée, l'homme en guerre contre ses passions et son ennui pourra se combattre et se vaincre par l'épée. Tant que l'échafaud subsistera, un criminel aura le droit apparent de se juger en consdenee, de se condamner à mort et de s'exécuter. Tant que deux individus poseront la mort comme rançon d un soufflet, un être avili par lui-même se croira le droit de se provoquer lui-même et de se tuer.

Les Japonais sont logiques. Ils accommodent le suicide a?ec le duel, et, quand Tun d'eux a une querelle, il fait ses adieux à sa famille, se pare de ses plus beaux habits, s'étend sur sa natte et s'ouvre 1è ventre avec son poignard. Son ennemi n'est pas plutôt informé, qu'il s'immole ;i son tour. A la bonne heure! la vengeance est complète et désintéressée. Si l'offensé n'a pas la joie de survivre à l'offenseur, s'il s'ensevelit dans son triomphe, il est certain du moins que son adversaire ne rira pas de lui. Si ce duel avait des imitateurs en Europe (et nous voudrions contribuer à le propager), il aurait bientôt raison de cette manie gothique du champ clos.

Quand je fais de la guerre, de la peine de mort et du duel des préjugés analogues au suicide, je ne me livre pas à des rêves chimériques de paix universellB. Je sais tout ce qu'on peut dire. La guerre est souvent toute la moraled'une nation; la peine de mort est peut-être une nécessité dans nos sociétés imparfaites, où l'idée du bien n'est pas encore séparée de l'i-

dée de force; le duel lui-même, si absurde qu'il paraisse, est

souvent un dilemme, inflexible comme toutes les tyrannies de la sottise, et qui contraint la raison la plus droite. Je sais tout cela; et, cependant, je suis convaincu que le meurtre de soi-

. môme s'autorise bien souveni de ces infractions pour cause de salut. public à l'inviolabilité de la vie iiumaine.

Le suicide est une solution brutale, empruntée à la ca* aerne. Je n*en yeux pour preuve que la grande quantité de iiiilitaiitâ tjui &e ôuut affraiiciii< di la curvee de l exi^Uiiioe. Dans un tableau qui comprend toutes les professions, toutes les catégories sociales, et qui embrasse les années écoulées de 1856 à {^^2, M E. Lisle constate, sur un cliilfrc du ôi,126 suicides, un total de 2,850 militairessuicidés* C'est, toute proportion gardée, un chiffre relativement énorme.

M. Scbren, dans la Statistique générale et raisonnée de la civilisation européenne y parle de sociétés de suicide, dont les statuts obligeaient les membres à se donner la mort, en France et en Prusse, pendant les guerres de la République et du Consulat. Lo (Jeraier nKinbif dr* cette tontine se serait tué en 1810. Cette association établissait le suicide en perman^ce à côté'des champs de bataille permanents.

Eki 1803^1es conscrits ne se sentaient pas tous pour la gloire le même appétit que le premier cousul. Un irès-graud nombre, en arrivant à Tannée, se servaient de leurs armes contre eux-mêmes. Un ordre du jour de Bonaparte fit honte à ces désertpui's (|iu lais;ii('iu toi( (în leur mort au géinv «le i;i ,:^uerre' Voici ce document asspz lemaKinable : «Le premier consul ordonne qu'il soit mis à l'ordre du jour de la gardé : ^ Qu'un soldat doit savoir vaincre la douleur ou la mélancolie des passions ; qu il y a autant de vrai courage a souHrir avec constance les peines de Tàme qu'à rester fixé sous la mitraille d'une batterie ; s'abandonner au chagrin sans résister, se tuer pour s^y soustraire, c'est abauduiuier les cbamps de batadie uvaul d'avoir vaincu. »

Cet ordre du jour doit être celui de l'humanité. Ce que le

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premier consul faisait placarder dans les camps, c'est la voix qui doit retentir à toute oreille, c'est le perpétuel mrnm corda des conscrits découragés du dix-neuvième siècle. La consigne est dure, la veille est lente, la tâche est pleine de découragements et d'ennuis ; mais il ne faut pas abandonner la • bataille avant d'avoir vaincu. Où est l'ennemi? Nous le dirons avant de finir. Épuisons la question de principe.

Contraire à la loi naturelle, à la morale, te suicide n'a-t-il pas parfois son excuse, je dirai plus, sa légitimité dans ses résultais glorieux? En d'autres termes, courir au-dcvaiu de la mort pour attester sa foi, pour venger et sauver son pays, estrce aller au suicide? Les martyrs sont-ils des suicidés? Gaton fut-il un lâche? Et les immortels matelots du Vengeur sombrant aux cris de : Vive la République! abandonnèrent-ils trop tôt la bataille? Ces objections paraissent embarrassantes, mais elles ne le sont pas, et nous les aborderons avec franehise, sans olienser les superbes désespérés (]ui sont morts pour autre chose que pour leur iusullisance et leur ennui.

L'abbé de Saint-Gyran» dans son livre : Qm^tim royale H m décision^ dit à propos du suicide :• « Le commandement de Dieu qui défend de tuer défend implicitement de se tuer. Mais n'estril pas des cas où l'on peut tuer son prochain? Il en pourra arriver d'autres qui permettront de pouvoir se tuer soi-même, sans enfreindre le môme commandement. On devra

même le faire Je dis, ajoute l'abbé de Saint-Cyran, que

l'homme y sera obligé, pour le bien du prince et de la ehose publique, pour divertir par sa mort les maux qu'il prévoit assurément devoir fondre sur elle, s'il continuait de vivre. »

D'autre part, Plutarque, Sénéque, Montaigne, se font les apologistes de ces morts dévouées. Madame de Staël, qui s'élève éloquemaienl contre le meurtre de soi-même (Bê- (lexions sur le suicide), dit pourtant : « Caton passa la nuit qui précéda sa mort à lire le Phédon de Socrale, et le Phédm condamne formellement le suicide mais ce grand citoyen savait qu'il s imnioialt, non à lui-même, mais à la cause de

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la liberté, et, selon les circonstances, cette cause peut exiger d'attendre la mort comme Socrate^ ou de se la donner, comme

Caton. ))

Mous préférons la mort de Socrate à celle de Caton, et cette comparaison nous permet de préciser la différence que tout philosophe doit établir entre la mort permise et la mort criminelle. La défense de se tuer est absolue, iiiélurtiiblc ; mais Tamour de la vie ne doit pas être la terreur de la mort, et, quand la mort vient à nous, il faut l'accepter le front haut, le cœur ferme, si Thonneur et la patrie rexigenl. -- Qui vive? — A moi 1 ce sont les ennemis 1 — Et le soldat meurt volontairement, frappé, mais non suicidé. Il y a donc des cas oà le renoncement à la vie n'est pas un abandon volontaire, mais l'a cco m plissement d'une consigne. On n'est plus responsable que du regret ou du courage que l'on a mis à obéir. Les soldats du Vengeur t en disparaissant dans les flots, n'étaient ni fous ni désespérés. Us sauvaient le drapeau, ils exécutaient une sorte de décision de conseil de guerre lustinctii et enthousiaste. La patrie leur avait donné un blanc-seing pour mourir, et ils mouraient, amnistiés d'avance. Ce n'est pas là, à proprement parler, un suicide, c'ast un sacrifice de soi-même.

L'exemple de Caton est diiiérent. Selon les idées antiques, Caton fit bien de se tuer ; selon les idées modernes, il eut tort. Avis aux Gâtons contemporains, s'il s'en trouve, et surtout s'il s en trouve que leur conscience pousse au suicide. Un grand homme n'est jamais vaincu* Ses idées peuvent être étouffées, violentées; mais son sentiment intérieur est incompressible, et il triomphe de ses vainqueurs, tant qu'il garde sa foi, sa volonté, ses rancunes. Il y a dans l'attitude silencieuse, et, selon l'expression d'un ancien, jusque dans la façon de porter son manteau sur le bras, une opposition permanente qui suffit. La volonté qui sait attendre a une puissance d'envoùtwnent qui tient à Timmortalilé de la pensée. Caton n'avait pas, et peut^tre bien ne pouvait pas avoir le sentiment du devoir collectif et de l'exemple; il croyait plus au iait qu'à

l'idée, puisqu'il refusait à son idée l'espoir d'une revanche. Sans doute» il est dilûciie de le condamner, quand on se suppose son contemporain ; mais on devrait aujourd'hui le repousser comme modèle.

J'âime mieux lexemple de Thomas Morus.

« Pendant une année entière, dit madame de Staël, enfermé dans la tour de Londres, U refusa toutes les offres qu'un roi tout-[iuissarit lui faisait faire pour rentrer à son service, eu étouiiant le scrupule de conscience qui ie tenait éloigné* Thomas Morus sut mourir, pendant une année, el mourir en aimant la vie, ce qui redouble encore la grandeur du sacrifice. Il mourut, parce qu'il le voulait, immolant à sa conscience le bonheur avec la vie (sa fille qu'il idolâtrait), sacrifiant toutes les jouissances à ce Sentiment du devoir, la plus grande merv< illo de la nature morale, celle qui féconde le cœur, comme dans Tordre physique le soleil éclaire le monde. »

Voilà le héros! L'ambitieux défait peut se tuer. L'homme dévoué à des idées éternelles se résigne, et, s'il ne redoute pas la mort, s'il sourit au martyre, il ne fait rien pour l'appeler.

A propos de Lucrèce et d'autres femmes *qui se sont tuées pour échappera l'opprobre, le théologien Buonafède (en 1740) dit : « Selon nous, il vaut mieux souiïrir un outrage que de recourir, pour l'éviter, à une action telle que le suicide. • L'honneur ne tient pas à l'injure qu'on reçoit, mais à l'injure qu'on mérite. Préiérer ie déshonneur à la mort, c'est une lâcheté ; mais s'estimer asseï pour vivre après l'outrage, c'est là la vertu.

L'Église défend k suicide. Elle refuse ses prières aux esprits lassés qui ne vont pas lui demander des conseils. Mais n'a-t-elle pas dans ses légendes tout un cortège de pâles extatiques qui se sont tués? Quelquefois le zèle pour la foi n'a-t-il pas été au-devant des bourreaux? bien souvent le martyre D'a-t*il pas été le suicide ? Saint Amhroise dit, à propos d'une sainte qui ne partageait pas l'opinion du père Buonafède et

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qui s'était tuée comme Lucrèce, mais plus tôt qu'elle : « Dieu

ne peut s*offenser de noire mort lorsque nous la prenons cormne un remède. » Nous trouvons dans V Encyclopédie, à Tarticle Suidde, le détail d'un ouvrage anglais (1700) écrit par le docteur Donne, théologien et doyen de l'église de Saint- Paul, qui tend a prouver que le suicide n'est pas loujours un péché, il cite les chrétiens impatients de mourir qui irritaient les l)6tes pour en avoir plus promptement fiai avec la vie. Saint Ignace, évèque d'Antioobe, dans sa lettre aux fidèles de Rome, les prie de ne point bolliciler sa grâce.

Bodin rapporte» d après TertuUien» que dans une persécution qui s'éleva contre les chrétiens d'Afrique, l'ardeur pour le martyre fut si grande, que le proconsul, lassé lui-même de supplices, fit demander parle crieur ^uhVicë il y avait encore deg chrétiens qui demandassent à mourir: Ex, comme on tendit une voix générale qui répondait qu'oui, le proconsul leur dit de s'aller pendre et noyer eux-mêmes, pour en épargner la peine aux juges. Ce qu'ils firent. Nous ne parlons pas des macérations exagérées par lesquelles les solitaires es^ sayaient de tuer en eux la chair, et avec elle l'homme entier. Une constitution apostolique, citée par le docteur Donne» dit formellement qu'un homme doit moiurir de faim plutôt que d'accepter la nourriture des mains d'un excommunié. Saint Jérôme nous apprend que saint Marc révangéliste se coupa le pouce pour n'être pas fait prêtre.

Ces suicides, ces mutilations, sont des excès. Quelle que soit la sainteté du but, il n'est [las permis de commettre un crime pour y atteindre, et le suicide volontaire en est un. Mourir pour attester sa foi, c'est là Tauréole ; mais attester sa foi pour mourir plus promptement, mais se désigner aux coups, par une sorte de forfanterie, c'est l'hérésie de l'orgueil, et i Église en eut conscience elle-même, en distinguant, au concile de Nieée et au premier concile de Carthage, les faux martyrs des vrais, et en ilelemlani de s'exposer VDluniairement à la mort; ce qui n'empêcha pas de canoniser les suicidés antérieurs*

11 semble que le Christ ait préeiaé lui-même le point en discussion. Il attendit la mort avec mansuétude; maïs il ne

dissinjula pas son heure de faiblesse; mais il souhaita pendant un instant que ce calice s'éloignât de lui, et» sur la croix même» il eut un cri d*adieu humain à la vie. Cette vérité d'émotion ajoute à la grandeur éternelle de ce sacrifice. Mettre à tout propos son existence en avant comme un enjeu» comme un défi» c'est blasphémer les droits sociaux et les devoirs individuels. Il est héroïque de ne pas tenir à la vie : mais il est hé* roïque aussi de ne pas tenir à la mort. Il faut accepter l'une et l'autre comme des conditions de perfectionnement» et ne faire aucune bassesse pour les fuir ni pour les conserver.

Un homme d'esprit, que l'on félicitait de son counige à supporter de grands revers de fortune, répondit : « Je me suis bien consolé de n'avoir plus vingt ans ! » Cette douce ironie est la moquerie de la sagesse, qui ne comprend pas qu*on tienne trop à des avantages qui tiennent si peu à nous. «Tous nos jours vont à la mort» dit MonUigne ; le dernier seul y arrive. » il quoi bon hâter un terme si fatal? Mais il semble» au contraire, que la mort soit un(^ sorte d'ëpouvaiUail qui pousse au suicide. M. Brière de Boismont prétend avecM.Étoc Demaasy, contrairement d'ailleurs à l'opinion d'Esquirol, que le suicide est plus fréquent dans la vieillesse qu'aux autres périodes de la vie, et un Mémoire d'un ministre de l'intérieur russe coniirme ce fait par un singulier exemple : « Le paysan Netfried Astapan, dans le cercle de Nohilow» s'est pendu» dit-il, dans son écin le, u l'âge de cent vingt ans. j» En voilà un qui manquait de patience bien mal à propos !

La patience! c^est le grand remède. Hais la patience est-elle possible dans une société vieillie, où le succès est un mérite, où le malheur est une honte? La patience semble incompatible avec une époque ûévreuse comme la nôtre. On a supprimé la notion du temps en supprimant Tespace; et, comme on va vite, on veut vivre vite, triompher vite, jouir vite. Pourianr, hùtons-nous de le dire» il y a toujours quelque chose à aUen-

dre d'QB6 génération qui sait encore s'irriter des obstacles. Le dépit vaut moins que la persévérance ; niais il vaut mieux

que rindifférence. Paris est la capitale du suicide; mais c'est aussi la capitale du monde. On se tue plus souvent qu'autrefois, c'est un mal sans doute; mais c'est le symptôme d'une inquicludu qui [kii! précéder un réveil; et, quand je pense que le suicide est presque inconnu en Turquie, je ^uib toute de m'a» genouiller devant cette Ophélie mystérieuse du dix^neuviàme siècle, qui n'attend pas le triomphe d*Hamlet pour mourir.

M. E. Lisle fait à la raison humaine l'huaneur mérité d'attribuer ces impatiences et ces révoltes à des vices d'éducation, à des [ l ' jagës sociaux. Il combat avec vivacité et à grand renfuH dr preuves l'opinion des aliénisles. C'est la picniifVe fois que cette thèse, précédemment abordée, reçoit un pareil développement. Ësquirol voyait toujours un signe de folie dans le suicide. Cette doctrine, sous prétexte de respect pour la dignité iiumaiiie, ne Itadait à rien moins qu'à amnistier rhomicide en général, puisque tout meurtre causé par l'égarement des passions n'eût plus été justiciable que de la maison de santé. M. 1 alret pariage l'avis d'Esquirol. 11 n*admet plus qu ou argumente à co sujet. Pour lui, Caton et lirutus sont des fous incontestables.

M. Bourdin, dans une brocbure publiée l'année dernière, est encore plus tianchant. Catou u est pas seulement luu, ii est fou furieux. Tous ceux qui, par la violence de leurs actes, dé))assettt le niveau de la moralité, ou seulement de la régularité Liiiiiaine, méritent les Petites-Maisons, M. liuiirdin ne voit que des fous dans les Conventionnels^ dans ces hommes, dit-il^ qui se sorU suicidés dans leur honneur; et il promet une statistique des hommes qu'ion appelait il y a queliptes années dep liri-os, dana laquelle il prouvera que ces héros présentent en fous me moyenne qui dépasse de beaucoup celle de la population générale de la France, C'est pousser loin la uionomanio de la inonoinanir. Je sais bien que la dernière partie de ce paradoxe a de quoi tenter. U y a bon nombre de

574 ÉCRIVAINS ET HOBiMES DE LETTRES

héros dont le eolte embarrasserait moins, si Ton démontrait

qu'ils ont été fous. Mais n'est-il pas dangereux d'expliquer tout ce qui paraît inexplicable par cette banale accu^tion de folie? Assimiler l'héroïsme au désespoir, peser tout au poids du sens commun, c'est diminuer le domaine de l'enthousiasme, c'est aussi pervertir la science et la morale. Que devient l'histoire, quand on lui refuse le droit d'appliquer une règle sévère à des actions qui, par leur éclat même, sont soustraites à tout contrôle, sous le prétexte de déraison?

M. Bourdin» dans le mémoire cité plus haut, affirme qu'il est bien rare de ne pas trouver dans les écrits des suicidés des signes évidents de trouble mental, et il donne comme preuve la lettre suivante, attachée aux vêtements d'un malheureux que les mariniers ont trouvé dans la Seine, prés du pont de Saint-Glou4^ 11 décembre 1847 :

(( La faim et le manque de logement me forcent au suicide. Je demeurais rue Guérin-Boisseau, depuis quatre ans et demi, avec ma femme et ma petite fille, qui a prés de nenf

ans. Me tnun ant en retard de pouvoir payer mon garni, on m'a refusé ma clef.

« Signé : Philip» TomàoiT. »

Comment cette lettre, si simple, si touchante, dirons-nous avec M. E« Lisle, trahirait-elle 1 exaltation d'un monomane? Ce malheureux élail un pauvre écrivain publie, cilé comme un modèle d'honnêteté, lia désespéré de la vie; il a pensé que sa veuve et sa petite fille trouveraient plutôt grâce après sa mort; qu'on voudrait enfin croire à une misère si bien atlèstée. Il s'est tué, par une sorte de sophisme dévoué. On n'a pas besoin d'être fou pour agir ainsi; le calcul était spécieux; peut-être même s'est-il trouvé juste. Mak parler de folie en présence d'un pareil cadavre, c'est calomnier la fidm.

Une pensée, que j hésiiais à rendre publique, n'a cessé de me poursuivre pendant la lecture du livre de M. t). Lisle, et

biyilizûu by GoOglc

DU SDIGIDE

une main d'ombre passe sur mon papier, pour effacer le mot, • toutes les fois que j'écris folie; c'est la pensée d'un fou charmant, c est la iïiain d un .suicitlb qui, précisément, airlerait à

réfuter la théorie démoralisante, exagérée encore par H« Bourdin^i^fiérard de Nerval, dans les rêveè pëniUes dé aon imagination, iiîanile>lait [mur le suicide un (l(\L:('ût réel, profond. Lui-même, dans ce récit étrange el merveilleux qu'il a ir;i< é de sa maladie, oonstate sa pasi^ion pâiiisiante pour la vie. Il oonfondaitsi souvent et si bien ce monde-ci avec l'autre, que la pensée curieuse de liaucliir brusquement la frontière ne pouvait lui venir, dans cet état de vision. Je penée que, si, dans cette froide nuit d'hiver, il a acerocbë la guentUe dé son corps jui gil)( r hiiîftux de la rue de la Lanterne, c'est qu il a eu tout à coup un réveil douloureux de sa conscience, une insomnie dans le sommeil de sa raison ; c'est qn'après avoir erré toute la nuit dans Pariai, lui le poêle délicat, récrivafn élégant, le rêveur extatique,' il s*est trouvé grelottant et sans un sou, à la porte d'un bouge inhospitalier; c'est que l'égont qui s'ouvrait dans la rue de la Unteme Ini à parlé aveclro^ nie: c'est que, ju^reaTit jivcc uraeriunn' sa vie de misère, son insuflisancN' j iatique, il a été pris d'un accès de honte, lies conseils de sa' folie donoe l'enlevaient trop à la terre pour qu'il sentit lebesoin de la quitter. Une lueur de calme, un intervalle de réflexiuu répouvaiita et le tua. Quel malheur que Dieu ne lui ait pas fait gràceide ce fugitif accès de raisoQl ' H. Briére4leBotslnovt,'at«iitM. B. Liste, aVait réhté m

passant cet argunn^îU dr* la folio ([ui rocoit dans ce volume des démentis mnhlj)liés et délînitits. Lui non plus ne voulait pas quiott traitât de fous ni Wenbar ni Rënéi >

« Vouloir faire d'une maladie morale, disait-il, un appendice de la loUe, c'est combler une des milles les plus fiches en ohservatiotis. » ' . *■ -' -{i- r i y .^vtirr",

Ainai donc le reproèHe ■ on^ Fttkaéi 6ë lolie est ! no Mas*

phéme ; c'est un outrage h Tillusion généreuse et funeste des âmes lasses 4'elles-mômes. C'est à èWtres causes qu'il tiiut

biyilizûu by

576 ÉCRIVAINS ëT UOMMfiS DE LETTRES

demander le secret de œ nombre toujours croissant de suicides. Mais d abord le fait de l'augmentation des morts volontaires est-il certain) Un coup d'œil jeté sur les tables dressées par M. E. Lisle suffit pour empêcher d'en douter.

tn 1836, on relevait en France un total de 2,540 suicides dans l'année^ dont 1,775 hommes et 565 femmes. En 1852» on trouve un total de dont 2,780 hommes et 8M femmes. Cest une différence, pour dix-sept années, de i,554, ce qui donne un aceroissemeni annuel de 78 environ. Nous ne doutons pas que, depuis 1852» ce nombre n'ait continué à progresser, parce que nous ne croyons pas que, depuis cette époque, les causes observées jusque-là aient brusquement cessé; et, en effet, M. Ë. Lisle établit par des chiffres les présomptions de cette crainte. C'est surtout à Paris, avons-nous dit, et à mesure qu'on se rapproche de Paris. q\ie le suicide devient fréquent. On dirait que la civilisation, en perfectionnant pour ainsi dire la sensibilité morale, ait à répondre seule de cette tendance. Admettons ce fait, mais n'en ooncluons rien contre le progrès. Pour ceux qui trouvent que tout est pour le mieux, dans le meilleur des mondes, ces détonations de pistolets, ces asphyxies, ces immersions, doivent être un embarras réel ; pour nous qui avons une insaliabilité du bien qui ne s'accommode jamais du présent, nous voyons dans oes désertions, dans ces révoles, une raison de plus d'aspirer au progrès, un défi de plus jeté par la faiblesse humaine, un obstacle de plus a franchir, une nécessité de plus d'éclairer tous les cœurs pour désarmer toutes les mains*

M Feu us, que M. Lisle cite souvent, a remarqué que «c'est précisément dans les époques où la civilisation est le plus avancée, où les mœurs sont le plus douces et les vertus publiques le plus répandues que les suicides apparaissent le plus fréquemment, et que, lorsqu'on interroge l'histoire générale des peuples, on voit que dans les contrées où le brigandage, le vol, le meurtre et la corruption étaient en quelque sorte habituels, le suicide était presciue abeolument ignoré. »

La statistique à laquelle M. E. Lisle emprunte ses argu- 'monis témoigne donc d'une façon flatteuse de la perfection de nos mœurs; et ce serait vraiment un motif pour permettre ces quelques pauvres suicides, en faveur du certificat de douceur et de vertu qu'on en tirerait. Mais on oublio I hypocrisie, qui explique tout et complique tout. Les formes modernes sont polies: mais il y a encore un contingent de barbarie qui maintient des anachronismes et crée des antithèses.

Les réactions impitoyables qui suivent toujours les mouvements, les appétits de la spéculation, entremêlent à nos relations aimables assez de brigandage de bon ton pour qu'on puisse expliquer ces désespoirs fréquents sans blasplieiiier le progrés. C'est cette contradicliou douloureuse qu'il faut faire disparaître; mais combien de temps encore la statistique ramassera-t-elle des cadavres pour en faire un holocauste à la civilisation triomphante? Combien de temps encore traiterat*on d'ùtopie ce rêve normal du r^pect de la vie? L'utopie! C*est le leurre de toutes les routines, le prétexte de toutes les revanches du [lassé. Tout homme qui se tue passe pour un utopiste méconnu; comme si le cœur n'était pas une utopie perpétuelle!

M. Saint-Marc Cirardin, dans son Cours de litUvaiure druimtique, a fait un singulier aveu qui serait d'une naïveté primitive, si les écrivains des h&>ats pouvaient passer pour naïfs, a Le suicide, dit-il, n'est pas la maladie des simples'de cœur et d esprit; c'est la malaiiie des raffinés, des philosophes ; et, si de nos jours les artisans sont, hélas 1 atteints euimômes de la maladie du suicide, cela tient à ce que leur in< lelligence est sans cosse agacée et ai^^i ie par la science et par la civilisation modernes. »

Pl'est-il pas piquant d'entendre un des éducateurs de la génération, un des maîtres du haut enseignement, proclamer que la science aiijvU et (Ujace! Se débite- t-il quelriue pari une autre science que la science universitaire? M. Saint-Marc Girardin a-t-il mis en circulation une épigramme à l'adresse

3?8 EcaiVÂlNS El HOMMES DE LETTRES

d*un débit rival et pour la plus grande exaltation deson propre fond? Non. C'est de toute la science moderne, à laquelle il a droit de coopérer, que M. le professeur parle avec ce dédain. ÉtonneK-vous doue ensuite de Tincrédulité des auditeurs, quand ceux qu'ils vuiu entendre se ju^(^nl ninsi ! Toute magistrale qu'elle soit, 1 assertion de M. Saint-Marc Girardin est exacte. Oui, la science est mauvaise ; oui, ceux qui devraient instruire et purifier, en doutant d'eux-mêmes, pervertissent et corrompent. Hais iaut-il supprimer la science? Faut-il forcer la civilisation malhabile à rétrograda ou à se pétiifierî Non ; mais il faut redo.ub1er de science et de civilisation (ce qui ne veut pas dire qu*il faille redoubler de professeurs et de cours en Sorbonne); il faut encourager l'étude et l'exaspérer en quelque sorte, jusqu'à ce qu'elle rompe toute entrave; il ne faut laisser aux hommes de bonne volonté aucune excuse d'ignorance pour refuser leur tâche et pour déserter. Tout le problème est tè. Cette époque-d veut-elle et peut-elle le résoudre? That is the questiml '

M. E. Lisle n'ose faire le procès de l'Université ; mais il trace de l'éducation des coUégeSi de cette vie d'étudas monotones, de compression illogique, de vanité désordonnée, d'agglomé* ration corruptrice, un tableau qui contraste avec Tindulgence de ses conclusions. Il est hors de doute que le grec et le latin ne suffisent pas à lester un esprit que le monde met ensuite en présence de problèmes complexes, de situàtiotts équivoques, de sentiers difficiles. On ne développe que Térudition dans les collèges, mais la conscience s arrange comme elle peut, comme elle veut, et, pourvu qu'on soit bachelier, le , reste, c'esl-à-dirc la croyance, la foi, l'arme de la volonté, importe peu. Le concours général a bien des suicides à se reprocher. Que d'écoliers grands hommes se sont tués, parce que le monde ne ratifiait pas tout de suite les bulletins des maîtres !

Et qu'on ne nous accuse pas d'exagération I l/implacahle statistique est là qui éclaire, qui fait tomber un jour froid sur des cadavres d'enfants. Le nombre des suicides est sept fois

plus considérable aujourd'hui qu'il y a trente ans chez les enfants àgëa de moins de seize ans, et dtme fois plus chez les jeunes gens de 8ei%e à vingt ans. D'où vient cette peur de la vie, à un âge où la vie ne devrait avoir que des promesses? Ce n'est pas encore l'expérience qui décourage. Mais c'est la désertion avant le combat, de la part des enrAlés qui n^ont pas de diiipeau, pas de lui ui cœur, pas de Marst iUaise aux lèvres* Ësquirol cite le suicide d'un jeune homme qui laisse» avant de se tuer, un écrit dans lequel il accuse ses par^ts de Féducation qu'ils lui ont donnée. M. Falrel raconte qu'un enfant de douze ans se pendit de depil de n'avoir été que le dousième à une composition où il espérait nne meilleure place. Un autre, selon M. Lisle, se pendità treize ans (lOtir quelques heures de cachot injustement infligées.

Pauvres entants, ceux qui meurent l Pauvres hommes, ceux qui survivent ! Comment remédier à cet empoisonnement des sources mêmes de la vie? M. E. Lisle, trop timide, conseille les exercices du corps, la gymnastique ! C'est une autre gymnastique qu'il faut aux esprits ; ce sont d'autres exemples, d*aatres mmtres, d'autres leçons. Tant qu'on fera des'sceptiques dans les collèges, la société ne recevra que des railleurs et des découragés.

L'ouvrage de H. liste, très-intéressant, très-éxact sons le rappoît des faits observés, nous pannit manquer d'audace quand il s'agit de démêler la loi de cette progression effrayante des suicidés, et d'interroger l'avenir à ce sujet. Ainsi l'auteur croit tout simplement que les lois sévères établies contre le suicide arrrterrnt longtemps la niaiddie qui nous dévore; et c'est à l'abrogation, de ces lois en 1789 qu'il attribue l'augmentàtion effrayante des morts volontaires. G*est là une défaillance de l'esprit philosophique qui avait servi l'observateur dans la première partie de sa lâche. Sil un se tuait moins pendant le dix-hnitidine siéde qne poidiant le dix-neuviéme, c'est qu'on avait éevant soi Fespéranee, la Révolution, et qu'on a maintenant derrière soi de^ défaites et des Uestaura-

biyilizûu

380 ËGRIVALNS LT HOMMES Diù LETTRES

tions. C'est que Voltaire encourageait et que Chateaubriand a

découragé. C'est que la conscience, connaissant bien sos ennemis» se ruait conlre eux, et n'étâit pas troublée par ces transaclions» par ces concordats qui laissent subsister \es bai** nés en supprimant les luttes.

De 1794 à 4804, pendant la période la plus agitée du siècle, il y eut cent sept suicides par an dans Paris. A la lin de 1852, on en comptait, pour cette année-là, six cent quatre-vingttreize. Et pourtant, à part 1850 et 1848, l'ordre a régné, les mœurs se sont adoucies ; il y a mouDis de guerres, moins d'é* cbafauds. D'où vient donc que la mort fait ses recrues penr dant la paix? C'est que la paix est mal employée ; c'est que lo progrès n'est pas seulement dans le bien-être matériel, dans l'activité industrielle, dans les prouesses de Tesprit; c'estqu*il est aussi, c'est qu'il est surtout dans la joie de la conscience, d'àu? Son équilibre ; c'est qu'une seule injustice fait plus de mal à une génération que vingt travaux gigantesques ne lui procurent d'avantages; c'est que la vie ne tient pas seulement au pain et au cirque, mais à la libre expansion de toutes les facultés. M. E. Liste accuse l irréiigioo, mais en même temps H prouve qu'on se tuait moins à l'époque des impiétés et du culte de la Raison que maintenant, où, Dieu merci, les églises se muliplient, les miracles abondent.

On corrige les mœurs par des idées, et non par des violences. L'ennemi de l'avenir, ce n'est pas le présent; c'est toujours le passé. Ensevelissez bien le passé, et vous aure?. conquis l'avenir. Il ne s'agit donc pas d'attaquer le dix-huitième siècle et la raison, de reculer au moyen âge, de demander qu'on s'en remette à la Providence du soin de résoudre les gr;iri(is problèmes qui agitent le monde; il ne s'agit pas d'abdiquer toute volonté, ni de se changer en cadavres moraux, pour conserver la vie matérielle l

Non, les remèdes proposés par M. E. Lisle sont des railleries et des causes de suicide. La société a mieux à faire que de traîner les suicidés sur des claies et de confisquer leurs biens.

Elle a à mettre des iiïstrumenls de travail aux mains de lous les vivants ; à leur donner les moyens de se développer, de s'instruire* Elle a à leur enseigner par Texemple ie respect du droit, Tamour du bien, rimmortelle ambitign du juste. Elle a à effacer toute contradiction entre le but et les moyens. Elle a à honorer la vie, en rencourageant, en consacrant son in* violabililë.

L'ennemi, c'est toujours, c'est plus que jamais l'erreur. On ne se tue pas parce qu'on sait trop, mais parce qu on sait mal, c'est-à-dire parce qu'on ne sait pas assez. Le salut n'est donc point dans des pratiques vieillies, dans des formules usées. C'est précisément Torgueil, la présomption de ces religions cadu((ues, de ces philosophies impuissantes, qui décourage et irrite le présent.

M. Lisle aura rendu un grand service en établissant les comptes de la mort. C'est le moyen de piquer la vie au jeu; mais l'efficacité de son livre se borne là. Il constate un fait, un mal, une plaie qui gagne. Avis aux guérisseurs du peuple ! Il est impossible que le suicide soit le dernier mot du progrès. Ce serait assigner le néant comme terme aux efforts de la Providence. Il est impossible que Paris, en multipliant la vie, continue à donner l'exemple du découragement. Le dix-neuvième siècle manquerait à sa tâche, si on ne parvenait pas à mettre d'accord la civilisation avec le bonheur. Que dirait de nous la postérité, si ces chemins merveilleux, si ces communications rapides ne servaient qu'à propager le désespoir? et si Paris s'embellissait, se couvrait de palais, pour faire asseoir le suicide en permanence , au milieu de ces féeries, en paraissant proclamer la mort, comme la divinité logique de ce temps-ci? I^on ! nous le répétons en finissant, les ingénieurs et les maçons n'accomplissent que la moitié du progrès ; la philosophie et la liberté ont aussi leur Louvre à bâtir; tout le mal réside dans i mlérionté des remueurs d'idées à l égard des remueurs de pierres.

Mai 1857.

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