‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 4)Chapitre 10 sur 54 · I.A LIQUIDATION LITTÉRAIRE 3S · texte numérisé non relu

I.A LIQUIDATION LITTÉRAIRE 3S

plutôt onooro la difft'rence essentielle du génie que I infériorité du talent, se place le poëte de la jeunesse, le cliantre de Rolla, M. Alfred de Musset.

Nous voulons être siivère envers ce charmant esprit, qui a tenté des imitateurs désastreux; mais, en vérité, comment ne pas craindre de blasphémer, eu s'attaquanl à cette verve ('blouissante, à cette poésie énergique, à ce peintre merveilleux, qui a parfumé nos mémoires des deux cents plus beaux vers, peut-être, de la littérature contemporaine?

Les hémistiches de M. .Alfred de Musset sont engageants, comme une coupe ciselée et étincelante dans laquelle luit une goutte de liqueur vermeille. On aspire, on hume ce rayon liquide, croyant le tarir d'un souffle; mais le cristal ne désemplit pas, la goutte se renouvelle, le cerveau s'enflamme, et l'ivresse vient.

Il y a dans ce vers libre, sec, qui marche, en faisant sonner les éperons sur les dalles, quelque chose de fou et pourtant de mélancolique qui fait sourire et qui émeut. Personne, depuis Voltaire, n'eut plus d'esprit en poésie; et je crois n'offenser aucune gloire contemporaine en disant que M. Alfred de Musset est le seul poëte spirituel de ce temps-ci. Mais le fils de Voltaire a lu René ; il a voisiné avec Byron; et, dans une nuit d'insomnie et d'amour, ce page folâtre a écrit, au revers de sa guitare, une douce élégie à Lamartine.

On a prétendu nier l'originalité de son génie. Quand la preuve de cette assertion me serait faite, qu'en voudrait-on conclure? Lamartine, non plus, n'est pas un génie original, dans le sens qu'on attache ordinairement à ce mot, et pourtant quel flot intarissable et toujours admiré! 11 se peut que M. Alfred de Musset ait imité Chénier, Shakspeare, Byron, Casimir Delavigne lui-même; peu m'importe 1 lia su donner à ces réminiscences un tour, une allure, une inspiration qui les rajeunit et les renouvelle.

Henri Heine disait de ce poëte: Un jeune homme (Vnn si beau passé! et ce mot indique en effet le point [trécis oi'i jn-nt

pénétrer la critique, le talon d'Achille vulnérable. M. Alfred de Musset est parti avec éclat. Tous les yeux ont été éblouis, tous les cœurs ont battu. Le cheval de Mazeppa soulevait en passant le sable plein d'étincelles ; on répétait : Aiuay! awaij! mais, au détour du chemin, la monture s'est mise au trot, et l'hetman superbe n'est pas encore arrivé; il n'arrivera pas.

Ce lyrique de tant d'im.agination n'a jamais bu à cette source immortelle que nous reconnaissions plus haut, l'Amour et la Liberté. Oh ! sans doute, jamais poëte ne parla plus vivement ni plus galamment de ces passions italiennes ou espagnoles qui mordent dans les baisers et poignardent dans les alcôves. Mais le poëte ne va pas au delà de l'Andalouse à l'œil mutin ou du baiser de Rolla. Sa formule, il l'a inscrite au deuxième chant de Namouna; c'est la définition de Champfort : (( L'amour est l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidémies. » Son idéal, c'est don Juan, qu'il a si magnifiquement chanté.

J'ai peur de paraître barbare aux dilettanti que cette ravissante musique de M. Alfred de Musset plonge dans des ivresses folles. On m'accusera de méconnaître ce qu'il y a de puissant en lui.

Mais qu'on veuille bien se rappeler le point de vue auquel nous nous sommes mis. Il ne s'agit pas d'apprécier .M. Alfred de Mu.sset eu lui-même. Mais, en dressant le bilan philosophique de la littérature, en liquidant celle magnifique époque du lyrisme, qui s'achève aujourd'hui, je rencontre M. Alfred de Musset comme concitoyen poétique de Victor Hugo et de Lamartine; et j'ai le droit de dire qu'au point de vue social le poëte n'a |)as compris ces espérances génc'rcuses, ces effusions libérales qui agrandissent la mission de l'artiste; et qu'au point de vue artistique il a créé une école di'qdorable qui atrophie la pensée et .stérili.se le cœur.

— Kh ! nutn hicn! s'iViitTitiit (pichiiies-iins, ;'i cpioi bon

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montrer des exigences |Kireilles? Le puclc ne prétend ;"i rien, qu'à chanter, qu'à fredonner sous les sombres balcons. Pourquoi le faire comparaître devant un tribunal qu'il récuse, et lui imposer charge dames? Vous dites qu'il est chef d'École'.' il ne s'en soucie guère, et son école aimée est, avant tout, l'école buissonnière !

Soit ! mais, en dépit du poëte, le génie consacre et donne une mission. Cette influence, il l'a exercée malgré lui. Rien n'est moins pédant que cet insoucieux ami de Mimi Pinson ; je le veux bien. Mais toujours est-il que M. Alfred de Musset a été le chantre de l'amour égoïste ; et que ce caractère, qui ne tirerait pas à conséquence, s'il se bornait à une individualité, devient grave et dangereux quand il a des imitateurs enthousiastes.

Laissons donc, une fois pour toutes, l'intention du chef, en dehors de son action, et jugeons-le, en toute liberté, sous cette réserve expresse.

M. Alfred de Musset est resté au doute de René, au scepticisme de Byron. En vain les poètes se sont attendris, animés; en vain René, lui-même, a quitté ses sombres altitudes pour se pencher sur le fumier de Job; eu vain le chantre d'Elvire a mêlé le cantique de l'humanité au chant de sa douleur; en vain le poète de la couleur, de l'excentricité, par excellence, Victor Hugo, s'est courbé aussi sur le sillon humain ; M. Alfred de Musset, toujours persiflant et fredonnant, a continué ses ébats et ses mutineries d'enfant gâté.

Toutefois, à mesure que le chœur des grandes voix montait à côté de lui, une sorte de pudeur l'embarrassait. Quand l'époque n'a plus été aux confidences folles, aux élégies de Portia,M. Alfred de Musset s'est senti atteint de stérilité. Il n'a pas voulu voir, ou plutôt il n'a pas vu les horizons nouveaux ouverts à la méditation.

Cen'est pasla mélancolie, la pitiéqui lui manquent; c'est ce sens supérieur quirévéleauxhommes de géniel'àmedu monde à travers les inspirations de leur cœur. En politique, il ne

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devinait rien au delà de Louis-Philippe. Il lui criait, en tremblant :

Mais sois prudent, Philippe, et souge à la patrie. Ta pensée est son bien, ton corps son boucliei . Sur loi, comme sur elle, il est temps de veiller.

Ferme un immense abîme, et consente ta vie. Dcfeiidons-nous ensemble, et laissons-nous le temps De vieillir, toi pour nous, et nous pour tes entants.

En philosophie, comme en religion, M. Alfred de Musset n'était pas fort exigeant :

.le nui jamais chanté ni la paix, ni la guerre, .•^i mon siècle se trompe, il ne m'importe guère. Tant mieux s'il a raison, et tant pis s'il a tort.

[,es dieux Lath , Nésu, Tartak, l'impocau, Pa ra bavais tu , Hidi, Khoda, Kichatan, Micliapoiis, lui étaient tous aussi chers que le Christ, et cette indilterence absolue, égoïste, Ji'était pas un paradoxe, une vantorie. C'était bien le cri du poote. On le retrouve à chaque page.

.\vait-il, par hasard, à parler de l'utopie, il l'appelait :

. . . , Honteuses rêveries

D'assassine en délire ou d'enl'ants insens 's!

Puis, de celle plume charmante qui avait dit : A quoi revent les jeunes filles, il écrivait le dialogue de Dupont et Durand, au f(md duquel, à travers de spirituelles parodies, on démêle je no sais quel petit l(>vain de colère contre les esprits agités de la solution de l'avenir.

Kncore une fois, ces boutades n'auraient pas d'importance sans la valeur réelle de l'auteur et sans son école (jui nous a fatigues de ces fantaisies, de ces sérénades, de ces ironies, de ces petits chefs-d'œuvre impuissants, bimbeloterie, littérature d'('tagère, qui rapetisse l'art et gâte le goût !

LA LlQUlDATiOiN IJTTÉliAinE Zl

Il faut [irendre les poiHes comme Dieu les lait. Nous accepterions donc M. Alfred de Musset comme un très-grand poëte, sans conséquence, s'il n'avait pas eu son école. Or, nous le répétons, c'est à cette école surtout que nous nous attaquons dans son chef innocent.

Il est, à coup sûr, bien permis de railler les systèmes, les réformes qui semblent contraires à la logi([uc du progrès, mais à la condition que ces railleries ne prétendront pas à la condamnation absolue de tous les efforts des hommes généreux. Insulter! se moquer! qu'est-ce que cela prouve? C'est la dernière ressource des préjugés vaincus; et nous aimerions à trouver tous les poètes du côté de la victoire. En France, on commence d'ordinaire par bafouer, par tourner en ridicule ce qu'on finit par adorer. Les exemples et les noms ne sont pas loin.

En songeant à ce dialogue de Dupont et Durand qui trahit une si joyeuse indifférence du malaise de la société, et dans lequel rien ne rachète, en faveur des intentions loyales, la crudité de l'épigramme ; en songeant à ce dialogue, nous nous disions qu'il est des utopistes, que nous ne voulons pas juger ici, mais que la caricature a poursuivis à outrance, par le dessin, par le théâtre, par la prose, par les vers; ce sont les saint- simoniens. Si le ridicule, comme on le dit avec trop de fatuité, devait tuer en France (moi je crois qu'il fait vivre), ces hommes-là seraient morts depuis bien longtemps; et pourtant, à quelque sommet qu'on regarde; dans l'industrie, dans les lettres, dans les sciences, dans les arts, dans toutes les avenues lumineuses, parmi les chefs, parmi les triomphateurs, il est rare, j'ose dire même il est impossible qu'on ne rencontre pas un saint-simonien. Ces hommes, si violemment chansonnés, tympanisés, et par surcroît dévalisés, étaient tous, presque sans une exception, des hommes de talent. Ménilmontant avait de quoi peupler toutes les académies.

Il est donc souvent maladroit de traiter avec ce dédain des réformateurs, qui se trompent sur un point spécial, mais qui

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oftieiit en général à lestime et à l'admiration des i-diupensations sérieuses et profondes. D'ailleurs, l'utopie et la poésie sont sœurs et se doivent plus d'égards. Ne sont-elles pas toutes deux les visions de l'amour? ^

Béranger. qui aura beaucoup à se faire pardonner, a dignement compris du moins les consolations que le poëte doit au philosophe, et il a écrit un jour cette chanson des Fous qui plaidera pour lui.

M. Alfred de Musset répugnait à cette lièvre, à cette passion sociale dont étaient tourmentés ses contemporains; mais aussi, quand l'espérance ranimait les autres poètes, il se sentait amoindri, appauvri, stérilisé. Il a balbutié, murmuré, et puis il a fini par se taire. Il est évident que l'impuissance est le châtiment de celte indifférence. Aussi voyez ce que cette littérature pittores(jue a produit au théâtre, où l'esprit l'a maintenue (juclque temps.' Elle a voulu rajeunir Marivaux, installer les priiverhes. Sans but, sans portée, sans action sur les cœurs, elle a distrait un instant; puis le succès a abandonné ces mièvreries qui emploient beaucoup de talent, à coup sûr, mais (|ui rappellent les incroyables efforts des Chinois et des Japonais pour ciseler des boîtes d'ivoire :'c est joli, mignon, élégant; mais c'est inutile, et l'on ne saurait y mettre quoique chose.

(ju'on ne s'v trompe |ias. la poésie de M. Alfred de Musset comporte facileiiicnt l'imitation. On ne copie ni Victor Hugo ni Lamartine; Alfred de Musset a des copistes excellents ((ui, ;i qm'l(|ues notes près, chantent très-bien ses petites cliansims et font aussi leurs poiMuciS de Mardorhe et de Xamouua. Tout le uionde, assur(''inent, n'c'crirait pas les strophes de Ih^i Jun)i. Ilollti, \i' Siiccldclc dinis un f/iutcitil ; mais c'est là le dernier sanctuaire du poi'le; le resti^ appartient à ses p;ii;isites.

(^'est qu'aussi cette muse, je le sais bien, éuiinemuient française pai' l.i foiiiu', il (M! des .séductions invincibles; toute une gi'n» ration de jeunes pointes s'est enivrée de ces vers capiteux. Mallieureu.^rmcnl l'ivresse a amené l'orgii', et alors le quartier

LA LKJUIIIATIUN l.lTTKRAllîl': 3'.t

hilin a regorgé de Holhis, en chair et en os, et la bohème lui engendrée.

Pauvre école! n'en parlons pas; elle s'en va, elle meurt, elle liquide; elle aussi, elle suit le courant et laisse emporter ses petits poi^mes, ses petits romans, ses petites fantaisies! Après avoir buissonnédans les taillis du romantisme et avoir sillonné le crépuscule, comme ces feux follets que la terre échauffée promène à sa surface, maintenant que l'heure est devenue solennelle, que la méditation pèse, elle n'a plus rien à dire; elle se lait, elle se range : 3Iardoche écrit des vaudevilles, et Rolla les applaudit!

M. Alfred de Musset trahissait, du moins, par une certaine joie amère, un des côtés douloureux et intéressants de la pensée contemporaine. Blasphémer la vérité, c'est l'affirmer ; et dans ces railleries éclatantes, dans ces colères joyeuses, on sentait le débat du doute obstiné contre l'espérance (|ui s'offrait à lui. Mais les imitateurs répétaient le chant, sans avoir eu l'inspiration, et, dès lors, ne voulaient rien, ne prouvaient rien: ils s'évertuaient à ces papillotages de couleurs qui peuvent amuser les yeux, mais qui ne vont pas au delà de ce plaisir.

M. Alfred de Musset est poëte, comme M. Diaz est peintre. Charmants tous deux, attirés tous deux par cette blonde fée qu'on nommelecaprice, ilsdoiventresterdansl'histoirecomme deux artistes gracieux dans leur audace, et réellement inspirés dans les hasardsdeleur verve; toutefois les admirateurs les plus sincères de ce genre exceptionnel conviendront avec nousqu'il y auraitdanger à systématiser cedévergondage delà couleur et de la poésie. Nous sommes, au surplus, sans inquiétude; l'école de M.Alfred de Musset se disperse ou abdique. Quant au poëte, hélas ! il a renoncé à la muse, à ses pompes et à ses œuvres. L'Académie, ce tombeau qui ne rend pas ses morts, surtout quand ils sont encore vivants, a reçu son abjuration.

Les livres comme René, comme îloUa, et, dans un autre genre, comme Indiana et Lélia, sont devenus impossibles au-

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jourtl'luii. C'est dans une étude plus calme, dans un entretien sans colère, sans fiel , que l'époque cherche un aliment à sa foi et à ses espérances. George Sand a compris avec succès la nécessité nouvelle. Dans ses dernières œuvres, elle s'est faite le conteur des drames paisibles de la vie des champs; elle tente de faire entrer dans le cœur du peuple ces hrises parfumées de l'odeur des foins qui sont les meilleures et les plus fortifiantes consolations.

Mais il y a déjà jilusieurs années que l'auteur de la Comédie hiimai7ie avait deviné et commencé cette réforme. Balzac, avec un accent plus énergique, avec une intrépidité plus infaillible, avait entrepris des études psychologiques, dont le premier aspect émeut et attriste, mais ;iu fond desquelles on trouve pourtant une espérance. L'auteur des Parents pauvres est brutal comme un chirurgien, înais patient et dévoué comme un prêtre. Il détaille toutes les infamies, tous les vices, toutes les corruptions de nos sociétés modernes; mais, à travers les cercles de son enfer, ce Dante de la bourgeoisie nous montre, toujours à coté de lui, l'ombre fidèle do l'idéal, (jui vacille à son souille, mais ne le quitte pas. Dans tous ses romans, il y a toujours une blanche vision d'amour pur qui rayonne au milieu dos hontes; et, si sa démonstration nous affecte péniblement, il faut convenir toutefois qu'on sont bien que ce n'est pas le procès de riuiinanilé, mais seulement celui de la société moderne (|ue l'auteur a entrepris, ce qui est bien différent, et ce (pii laisse entrevoir quelque raison de se consoler. Balzac est donc un romancier humain, social.

Kn effet, pour exercer l'action que les réformateurs envient, il n'est pas nécessaire d'avoir une utoi»ie nettemont l'ornuiloe, un monde nouveau à substituer à l'ancien; il suffit desavoir où est le mal, de l'indiquer, de le nonnuor, el d'on appeler à l'amour qui inspire et (|ui ré|)ar('.

C'est donc dans cciii! avenue, largement ouverte par Balzac, que le mouvcnicni lill('iairi\ drame, roman, poésie, va s'exercer. On prévoit V' caractère de ce mouvement: l'analyse,

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