‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 4)Chapitre 12 sur 54 · I.A l.lQlIUATUtN l.irrKRAIRE · texte numérisé non relu

I.A l.lQlIUATUtN l.irrKRAIRE

croyons pns non plus que ce soit encore là nm- niisnn de s'alarmer.

Acceptons donc, virilement et avec confiance, la |iart qui nous est faite. Disons adieu, sans désespoirs et sans re;,n'ets puérils, à cette mafînifi([ue période qui s'en va. Elle a été le cri. le sursaut de l'àme enfouie. Gloire éternelle à ces grands poètes, à ces infatigables lyriques ([ui ont mis tant d'illusions gi'néreuses dans nos âmes, tant d'Iiorizons splendides devant nos yeux! Mais ne restons pas plus longtemps absorbés dans la contemplation des dernières lueurs de ce grand soleil couché. Ne chuchotons pas, ne nous resserrons [uis dans la dé'fiance et dans la peur du crépuscule (jui vient. Les ténèbres sont propices; elles aident à la rêverie, aux consolations, aux espérances dont nous avons besoin. .Ne disons pas que l'art est impossible, parce qu'il a ses difficultés. Les consciences loyales n'abdiquent jamais et ne se découragent pas. Il y a toujours assez de ciel au-dessus de nos tètes, pour que la pensée s'y plonge, en fuyant les infimités de la terre.

In de ces réformateurs dont je parlais plus haut, auxquels le martyre du ridicule a été si impitoyablement intligé. mais qui n'a gardé de ces humiliations ni ressentiment ni colère, disait, dans un écrit nur la Concordance des révolutions intellectuelles et des révolutio7îs politiques :

« En ce moment, l'intelligence humaine rêve aux moyens de pourvoir aux intérêts matériels et moraux de l'humanité. Les savants qui sont dans cette voie, quels que soient les écarts de leur pensée, sont évidemment dans la route de l'avenir, quand bien même ils seraient traités, par les grands génies de nos jours, comme ont été traités Chateaubriand, .M"" de Staël et tous les idéologues, pères de l'.Xcadémie actuelle des sciences morales et politiques, par le plus puissant des génies modernes, par Napoléon. »

Que ces paroles, dites après une défaite, soient pour nous un enseignement! Que les vaincus des dernières luttes prennent celte devise et la fa.ssent aimer des vainqueurs! L'heure

U ECRIVAINS ET ilOMMES DE LETTRES

(les utopies, des essais est ajournée. Mais, plus que jamais, l'heure fin travail, de rincubation philosophique est venue. Les embarras, apparents ou réels, de la route ne doivent ni arrêter ni lasser notre marche. Le but est plus luin qu'une satisfaction actuelle ou passagère de la vanilé artistique. L'art doit dire, comme le marquis de Posa, dans Schiller: « Je suis un citoyen des siècles à venir! »

Quant à la poésie, répétons, en finissant, qu'elle ne saurait mourir. Klle a eu son rôle ; elle l'aura encore. Comme ces belles nymphes de l'Arioste, qui, couronnées de fleurs,- velues de blanc et portant des flambeaux, introduisent les voyageurs dans les palais enchantés, la poésie marche devant les événements, qu'elle éclaire et conduit. Nous sommes aujourd'hui dans les avenues mystérieuses. Les blanches conductrices se sont retirées, en nous laissant les flambeaux. Soyons certains qu'elles viendront reprendre, pour les introduire dans les retraites magiques, ceux qui n'auront ni dormi ni tremblé au milieu de la solitude.

Mius 1S55.

Nous avons hésité longtemps avant de consacrer au livre de M. Nicolardot l'attention et la place qui ne sont dues qu'aux œuvres sérieuses. La tentation du mépris était bien grande. Il nous semblait que nous arrêter à ces incro\ables réquisitoires de Basile Brid'oison, c'était donner confiance à la spéculation du scandale; c'était insulter à la mémoire de Voltaire, qui ne fut pas le plus spirituel génie de la France, pour qu'on accorde après sa mort quelque valeur aux vengeances idiotes des ISonottes et des Patouillets.

Mais le goupillon de M. Nicolardot sert à battre les grosses caisses des Bilboquets de la morale. Ces commérages ont remis en verve les ennemis essoufflés de la raison. M. Louis Veuillot a solennellement baisé au front M. Louis Nicolardot, comme l'élu de la sainte cause. M. Granier de Cassagnac, qui a déjà dit son fait à la Révolution, et qui a démontré que le mouvement de 1789 n'avait jamais eu lieu, vient de démolir les Philistins de la philosophie et Voltaire à leur tète, comme

' Ménage et finances de Voltaire, avec une introduction sur lc> mœurs lies cours et des salous au dix-luiitième siècle, par Louis >'icolai(lot. 1 vol. Paris, Deulu, liliraire-rilitcur.

Samson, à grands coups de Nicolardot. Quelques autres écrivains de bonne foi, car il en reste encore dans ce parti, et MM. Yeuillotet Cassagnac n'ont jamais prétendu au monopole de cette vertu ; quelques écrivains de trop de bonne foi se sont fait un évangile de ce factum qu'ils n'ont pas lu, et, sur le témoignage de l'auteur, fort incompétent en pareille matière, ont quasi conclu que Voltaire était lui sot. Tous les réactionnaires de l'intelligence, enfin, ont trouvé l'occasion d'une sorte de manifeste dans ce volumineux recueil d'ana.

Nous avons donc pensé qu'il y avait lieu, quelle que fût d'ailleurs la valeur du prétexte, de démontrer une fois de plus à ces courtisans de la médiocrité l'impuissance de leurs efforts. Ce sera une réfutation charitable. Voltaire n'a pas à déchoir. Toutes les calomnies, toutes les haines, toutes les réactions, il les a traversées; il n'y a plus à surfaire ni à rabaisser sa gloire. On sait au juste ce qui lui est dû de reconnaissance; et il ne dépendra pas d'un rhétoricien de séminaire de faire oublier que, si Voltaire n'a pas détruit tout ce qu'il attaquait, il a du moins rendu indestructible tout ce qu'il a bâti.

Un autre motif encon! a triomphé de notre répugnance. N'y a-t-il pas lieu d'examiner aujourd'hui ce que la génération à laquelle nous appartenons accepte de Voltaire? N'est-il pas à propos, dans ces heures de douti^ cl de confusion, d'interroger ce grand douleur que nous n'adoptons pas aux mêmes conditions que nos pères?

Nos ennemis croient avoir tout dit t|uand ils nous ont appelés vuUairiens. Tout iiomnio qui rit au nez des saints de VVniver.s religieux, et qui n'a pas, dans les mérites des fils de Loyola, toute la confiance niicossaire à la prospérité de l'institution, est un vnltdiricn. Or le voUairien est dans l'ordre moral ce qiir le ilccurc dr Juillet, par exemple, était autrefois dans l'difln; pi)liliqiic, un suspect, un hounno compromis ou bon à coni|)roim'llr('. Il sembh; que ce mol soit une foriiiuli; iiiagi((U(', brcvcli'c cl garaiilii' par li" cidi, et (|ui ait la

voi.TAii'.i': Kl M. Mcoi-Ar.ixn 47

puissance do prëcipitor aux ciifcis les malliriiicnx (iircllc ntteint. Or nous tous qui prétendons à l'iiéiitage dos j^rands générateurs d'idées du dix-liuitiémesiécle, nous qui honorons par-dessus tout la littérature, parce qu'elle esi et qu'elle^ doit toujours être l'instrument merveilleux et pacifique du progrès, nous avons à dire pourquoi nous ne nous sentons pas foudroyés par la formidable épitliète, et dans quelle limite nous sommes et nous nous proclamons voltairiens.

Il n'y a pas que l'auteur de la PiiceUc et de quelques plaisanteries'scandaleuses dans ce vieux railleur, si impitoyableet si bon. Voltaire avait au fond del'àme des sources de tendresse qui jaillissaient le jour de la défense de Calas, de Sirven et du chevalier de la Barre. L'homme (|ui possédait à un si haut degré le sentiment de la justice, l'apôtre infatigablede la liberté de conscience et du droit d'examen , éta it digne d'une époque sérieuse . Mais, au milieu de cette corruption, de ce blasphème universel, de cette dégradation qui allait du trône à l'autel, la métaphysique était un remède impuissant, la discussion une arme émoussée. Il ne s'agissait pas de guérir, d'opérer ce vieux corps qui tombait en pourriture: il fallait creuser sa tombe, hâter sa décomposition; c'est ce que comprit Voltaire. Après le régent, après Dubois, sous Louis XV et madame de Pompadour, il n'v avait plus au monde une majesté respectable: la société était sur des tréteaux; l'homme de bon sens n'avait qu'à rire, qu'à se moquer, qu'à faire siffler les bateleurs par la populace. C'est ce que fit Voltaire, et jamais génie ne fut plus fidèle à sa mission. Voltaire conservateur eût été un niais; démolisseur infatigable, il eut la prescience et le secret providentiel. Que dans ses éclats il ait été trop loin; que l'ivresse de l'indignation l'ait conduit au sacrilège, j'y consens; mais l'excès de mépris était moins coupable que ne l'eût été l'indulgence. S'il vivait de nos jours en réalité, comme il vit en esprit, Voltaire n'aurait plus cette àpreté, cette affectation cynique, qui était la réponse aux défis de ses adversaires fanatiques. 11 resterait toujours railleur; mais sa raison mieux comprise

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n'aurait plus besoin de se révolter si souvent contre l'entêtement de la superstition. Il faut donc faire deux parts dans l'œuvre de cet homme prodigieux.

Le Voltaire impie, matérialiste, obscène, est l'homme du dix-huitième siècle, bien mort, bien enseveli avec l'époque honteuse qu'il résumait en la châtiant. Mais le Voltaire de l'avenir, ardent à poursuivre l'erreur, à flageller le fanatisme, à revendiquer les droits imprescriptibles de l'humanité, ce Voltaire-là est vivant; il soulève de sa poitrine les dalles de Sainte-Geneviève; il fait passer son souffle à travers les grilles; c'est' de ce Voltaire-là que les Nicolardots ont peur comme d'un revenant; c'est celui qui ne mourra jamais; c'est celui que nous aimons, que nous proclamons pour aïeul. Quant à l'auteur de certains contes, de certains vers, de certains poëmes, de certaines lettres, nous nous bornons à admirer son merveilleux esprit que tous les Nicolardots de la terre ne détruiront pas plus qu'ils ne l'égaleront. Mais nous ne songeons point à invoquer, dans les préoccupations profondes du moment, ces facéties, souvent sacrilèges et toujours effrontées, qui ne deviennent dos arguments que devant l'infatiiation de la sottise cl la morgue diî pédantismc. Si jamais on relit la PuccUe, la faute en sera aux moralistes de sacristie.

Nous n'avons pas dit tous les motifs qui ont plaidé en faveur du livre de M. Nicolardot contre l'interdit du .<ilcnce. La plus forte raison, après tout, tient à la gaieté de celte œuvre. Voltaire peut se passer de plaidoyer'. Mais il est bon de ne point se passer d'un moment de plaisir, et je ne connais pas de conii(|uc de la force (\c M. Louis Nicolardol. Ce style saintement orduricr a <les secrets désopilants. Il a une bonne volonté de calomnie si grotesqucmcnt f('roce, que l'indignation ne peut pas Umir, et {iii'on est di-sarnu; avant la nuiili(' du vùlutnc. Il vient même un moment on l'on s(>, deniand(> si l'on n'est pas dupe, si M. Nicolanlol ne caclie pas, comme l'eau-d'Ane, sous une enveloppe ridicule, un(^ inerv(>ille d'cspril, cl s'il n'est pas au fond un vollairien (|ui veut |)ronver

jusqu'à l'inulilo la puérilité des attaques de ses ennemis. Mais non. Ce livre est trop absurde pour n'être pas une œuvre de bonne foi. Un scélérat d'homme d'esprit n'aurait jamais la force de si parfaitement dissimuler, et il n'y a ([ue la candeur du fanatisme pour arriver à ce paroxysme de déraison béate et souriante, à ce raffinement comique de pruderie, Oli ! monsieur Nicolardot, ce n'est pas moi qui insulterai à vos vertus! Elles éclatent à cliatiuc ligne. Pudibond vengeur de la Pucelle, vous avez tous les privilèges des rosières, jusqu'à ce droit de gaillardise dans les propos qui ne tire pas à conséquence. L'innocence en vous est si manifeste, qu'on est émerveillé, sans être jamais scandalisé, de vous voir aborder les idées les plus croustilleuses, les joyeusetés les plus rabelaisiennes. Vous avez une façon si galante de toucher le fichu d'Elmire, de tendre le mouchoir à Dorine, vous dites si simplement le fameux vers,

Par (le pareils objets les âmes sont blessées,

qu'il ne doit pas venir à l'esprit de vous accuser de convoitise et qu'on se dit seulement : Hélas! comme ce saint homme connaît bien les tentations! Vous examinez la vie de Voltaire avec l'audace pénétrante d'un casuiste-, vous en venez à discuter le prix qu'un homme comme il faut doit mettre à ses amours; vous faites avec votre plume d'ignorantin le budget de Vénus, et, quand l'occasion d'une histoire scandaleuse se présente, vous abordez doucereusement le récit équivoque, mais sans sourciller, comme il convient à une âme sûre d'ellemême !

Nous avons entendu soutenir qu'il fallait se défier d'une si féroce vertu, et quelques personnes ont [irétendu semer des doutes sur la bonne foi de M. Nicolardot. Parce qu'il calomnie pendant plus de quatre cents pages, on a dit tout crîimoni que c'était un calomniateur. C'est là ne juger que sur l'apparence, et c'est ne point apporter de délicatesse dans la criti-

qui^ d'un livre qui relève d'une école fort subtile, et connue pour ne pas laisser voir toujours sa pensée. On a été jusqu'à dire que M. Louis Nicolardot avait été le collaborateur de M. Sainte-Beuve, et que ce dernier s'était ouvert les veines pour que le jeune champion pût y tremper ses flèches et rendre leurs blessures mortelles. Nous jurons que c'est là une double calomnie. Tout le monde sait que M. Sainte-Beuve n'a pas assez de sang dans les veines pour qu'une saignée lui soit indifférente. D'un autre côté, M. Nicolardot n'a pas empoisonné ses flèches, et c'est heureux pour lui; si elles lui reviennent en pleine poitrine, il n'en mourra pas. Nous protestons contre l'exagération donnée à cette entreprise candide.

L'auteur de ce gros livre n'est pas au fond si malin qu'il en a l'air. Élevé dans la haine de Voltaire, de l'esprit et du style, il a grandi avec ce triple préjugé, et son livre est le produit logique de cette éducation. 11 a lu dans des histoires pleines de pieuses intentions que Voltaire était le coryphée de l'impiété; qu'à l'heure de sa mort il avait été pris d'un accès de rage, et que dans son dernier soupir on avait vu un grand diable orné d'une queue flamboyante lui sortir en ricanant par la bouche; et, dans sa candeur, M. Nicolardot a accueilli comme des vérités ces détails horrifiques. M. Louis Veuillot, se rangeant humblement ce jour-là parmi les imbéciles, a écrit que tous les grands hommes étaient des scélérats, (juc peu de rt'formateurs, jugés au point de vue du Code pénal, en seraient (juittes pour cinq ans de galères, et que iîeaucoup de moralistes n'échapperaient pas à la perpétuité. M. Louis Nicolardot a pris ingénument cet a[)liorisnu' pour point de départ et s'est apiiliiiin' à prouver que Voltaire était un co(|uin, un fri|M»n. La tàclu! est peut-être ingrate, mais dit' est conscii'ncieuse, et je me plais à pioclamer (|iie, si tous les hommes d'esprit sont d(;s misérables, M. Louis Nicolardot est un parfait honn/^lt; homme.

.l't'sjjèrt! bien ipi'il ne m'acnisera pas d'aigrenr. de parti

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pris; je ni'on rapporte à ses définitions, et je puis en toute sûreté, ne me sentant ni haine ni colère, ahorder Texamen rapide de son livre qui comptera parmi les entreprises joviales de cette époque trop sérieuse. M. Nicolardot a sans doute entendu reprocher souvent aux OHivres de ses amis leur effet soporifique. Il a voulu être amusant, et, je raflirme, il l'est beaucoup.

En somme, qu'est-ce que ce livre? de quoi est- il fait? que veut-il prouver? Sous le titre de Ménage et Finances da Voltaire, M. Nicolardot a recueilli, comme dans une hotte, toutes les diatribes, toutes les calomnies, tous les commérages publiés pendant la vie et après la mort de l'auteur de la Henriude. Avec une patience de bénédictin ou de chiffonnier il a remué tous les tas, et, pour l'honneur de la sainte cause, il n'a pas craint de toucher aux débris les plus infects. Il n'y a que la haine pour donner tant d'amour du chiffon. Au premier aspect cet amoncellement nauséabond écœure et fait reculer; puis on se prend d'une commisération étrange pour le collectionneur infatigable de toutes ces loques; l'exagération et l'inutilité de ses efforts désarment; on rouvre le livre, et on s'intéresse à ce maniaque qui veut vivre de la mort de Voltaire; on est tenté de l'encourager dans une illusion qui lui procure par avance des joies pieuses, et, n'était la crainte de mériter sa reconnaissance, on lui suggérerait l'idée de poursuivre et d'appliquer son procédé à d'autres grands génies.

Voltaire a fait la Pucelle; mais il y a aussi de par le monde un scélérat du nom de Molière qui a écrit Tartuffe, ce qui est bien plus grave pour vous. Eh bien, en conscience, ne pourrait-on pas aisément démontrer que Molière est un gredin quelque peu digne de la corde? Ne savez-vous pas, monsieur Nicolardot, qu'on Ta accusé d'inceste; et, du moment qu'une calomnie n'est pas prouvée, n'a-t-elle pas cette qualité précieuse d'ampleur et d'élasticité que vous aimez par-dessus tout? De Molière on peut passer à d'autres. Rousseau n'offre qu'une bouchée à un ogre d'un appétit pareil. Du dix-sep-

tième et du clix-huitième siècle, descendez bravement dans le dix-neuvième. Là, la calomnie est facile. Vous avez des yeux pour voir; vous ne devez pas manquer d'oreilles; écoutez et regardez ! Il y a dans les rues des biographes qui vous renseigneront. En attendant que M. Nicolardot se risque, sous la triple responsabilité de ses yeux, de ses oreilles et de ses joues, dans des diffamations contemporaines, jugeons-le comme critique du dix-huitième siècle. Hélas! le pauvr(> homme! il s'est trompé lui-même! Parce qu'il a trouvé la matière de quatre cents pages dans les pamphlets du temps, il a pris la quantité pour la qualité; il a battu des mains devant ces monceaux d'infamies, et, parce qu'il lui suffisait de les citer sans les inventer, il a cru sa conscience à l'aise. Le procédé est connu. 11 se trouve toujours des contemporains pour recueillir et imprimer les contes les plus absurdes. Si la victime, trop fièreou trop insoucieuse, dédaigne une réfutation, ces sottises, colportées, acceptées du vivant de leur victime, sont augmentées et acquièrent une consécration après la mort; puis, un jour, un Nicolardot quelconque les élève à la hauteur de preuves historiques, et s'écrie : « Cet homme était un mis(''rable, un voleur; on le lui a dit de son vivant, et il n'a rien répondu! « Étrange privilège de la calomnie! Basile a raison!

A côté de ces diatribleseniprunt(''es, M. Nicolardot, par une ruse qui peut piper les ignorants, aligne des lambeaux de l'infinie correspondance de Voltaire. Il exploite les mots, les plaisanteries, les boutades, en ayant bien soin de les isoler. Il no change rien, il est vrai, au texte; mais il l'abn'ge, et, en supprimant doux phrases, l'une au d(''l)ut, l'autre à la fin, il estropie Irès-doucniicMi, très-picusenicni le s(M1s de la citation. C'est l;i encfjrc un prucé-ih' très-connu, (^t, s'il n'cxislail pas, il f.iudrait riiivciitcr |ioui' les ;ivoc;its. Mais, après tout, M. Nicnl.iiilot triiu\i'-t-il, (l;iiis les pindles mômcs de Voltaire, l'onibfe d'un arguiiicnl, d'une preuve'.' Nous avons v('Ti(i(' dans la correspondance ces passages exirails, et clia(|ue fois nous

avons ri do l'illusion do co pauvro réquisitoire qui roslo une spirituoUo apologio. .le croyais trôs-sincôrcuicnt (juo Voltaire était un homme "corrompu comme son siècle. M. Nicolardot m'a prouvé ([ue Voltaire valait beaucoup mieux; en le calomniant mal, il le réhabilite. Après tout, que m'importerait la vérité' de vos assertions! Voltaire eût-il été un ladre, un co(juin, il n'en aurait pas un grain d'esprit de moins, et il m; s'est jamais agi de le faire passer pour un petit saint. Quand vous auriez prouvé qu'il prêtait à usure, (|u'est-ce que cela ferait à sa prose et à ses vers? Nous ne prétendons pas à sa canonisation; nous l'acceptons avec ses vices comme avec ses vertus. Voltaire est un trop grand génie pour ne pas déborder partout; c'est une nature trop complète pour n'avoir pas de grands et terribles défauts. Il n'y a que les sots qui puissent donner à leur vie l'unité, la conformité, la régularité, la sobriété qu'on ne trouve pas dans Voltaire. On fait volontiers une rigole d'un pauvre petit ruisseau; mais essayez de comprimer un grand fleuve! Voltaire avait les soubresauts, les incartades, les fureurs du génie. 11 avait, sous l'aiguillon de la controverse, des accès de contradiction apparente. Mais au fond, quand l'orage s'apaisait, on retrouvait le même homme, inébranlable dans ses idées. Heureux peut-être, monsieur Nicolardot, ceux qui ne commettent jamais de ces excès : le royaume céleste leur est promis! Mais reconnaissez donc alors que Voltaire a des titres incontestables pour dominer le royaume terrestre. Et puis je voudrais bien qu'on examinât toutes Içs existences sur ce tamis étroit dont on se sert pour Voltaire. Non-seulement on commente ses livres; non-seulement on juge, on épluche, on fouille, on dissèque ses œuvres publiques, officielles; maison réunit, on collectionne, on entasse toutes les lettres familières, jusqu'aux moindres billets, . et on le poursuit jusque dans le repli le plus obscur de sa conscience. Que trouve-t-on en somme?, un homme vif, plein d'esprit et de malice, débonnaire à ses heures, implacable dans d'autres moments, raillant, riant, s'émouvant, cynique,

obscène, pudibond ou religieux, selon son caprice ou le sujet de sa lettre; mais n'est-ce pas là le reflet multiple et varié de la conscience humaine? Heureux ceux qui résisteraient à une pareille analyse! Je voudrais bien qu'on soumit tous les génies, même les plus fiers et les plus saints, à cet espionnage! N'est-il jamais arrivé à M. Nicolardot lui-même d'avoir de ces petites ébriétés épistolaires dans lesquelles, bien sûr de parler à un ami, à un compagnon, on lâche le mot cru'? Hélas !' je scandalise sans doute le naïf auteur du livre en question, et il est prêt à merépondre,- j'en suis certain, qu'on ne trouverait jamais rien dans sa correspondance d'analogue à l'esprit et au style de Voltaire; je le crois, et me tiens pour confondu d'avoir songé à ce rapprochement. Que la conscience est une belle chose ! comme elle fait Ulusion à ceux qui n'ont absolument qu'elle, et vers combien de procédés déshonnêtes elle conduit les honnêtes gens qui ont peur de lui donner la raison pour guide et pour contrôle'.

Ainsi j'aime à m'imaginer que M. Nicolardot a très-consciencieusement entrepris de prouver les coquineries de Voltaire. C'est très-consciencieusement qu'il a demandé des arguments à des plaisanteries et à des calomnie-;, et c'est trèsconsciencieusement qu'il dit : « // faut y regarder à deux fois quand il saijil de perdre un tel homme! » 0 trop consciencieux diffamateur! Vous avez cru que voir double c'(''tait regarder deux fois, et, parce que vous voulez le perdre, vous le croy(!z pt^rdu. Mais il n(! suffit pas de mordre par une température caniculaire pour tuer les gens: encore faut-il avoir la (l((nt mortelle, et vous mâchonnez sans atteindre profondi'ment.

Non, monsieur, Voliaire n'est pas perdu. Quittez ce souci. I5ien plutôt pour ceux (|ui n'v pensaient plus est-il retrouvé. (In l'a remis en lumière, (!t, juiur ma part, je vous aurai dfi l'occasion de le rolirt*. C'est ainsi (]ue, par .son insuffisance, votre gros livre lail le liini (ju'il voulait em|iêclu'r.

VUI.TAIUK KT M. NICOl.AlilKlT

Le livre de M. Louis Nicolardot débute solenuellement |iMr uu coup d'oeil sur la société au dix-huitième siècle. L'auteur nous montre sur tous les trônes de l'Kurope la souillure, la débauche, le despotisme le plus idiot. Certes, l'indi^mation est de mise, et ce n'est pas nous qui nous plaindrons de cette peinture. Mais vous ne comprenez donc pas que c'est précisément à cause de cette effrontée corruption que le rire de Voltaire est un jugement, et que la Hésolution de 89 est une sentence? Quoi ! vous descendez dans ces hontes, dans ces infamies, et vous vous étonnez qu'un jour Dieu ait fait passer un vent de colère et les ait dispersées! tn seul homme trouve grâce, et la réserve est plaisante : c'est le cardinal Dubois. M. Nicolardot a quelque tendresse pour ce cuistre ; il le proclame habile, adroit, et, en définitive, assez bien en cardinal. Nous savons par l'histoire qu'on peut administrer l'État sans être ppécisément délicat sur les moyens. Dubois a donc pu mériter de figurer parmi les intrigants habiles; mais que le martinet de M. Nicolardot se changé en goupillon pour asperger le front de cet abbé, c'est là nne fantaisie gaillarde que la trop grande bonne foi de l'auteur peut seule excuser. Pour lui l'habit fait le moine. Tout prélat est un saint, et Dubois, malgré sa femme, malgré ses aventures, malgré sa mort, malgré ses vices, est un saint prélat. Les preuves sont amusantes. « Archevêque de Cambrai. d\t-i\, il ne donna point de scandale à ses fidèles, puisqii il ne les visita jamais. Il leur adressa des mandements qui n'étaient pas sans mérite. » Voyez-vous bien cet archevêque d'autant plus respectable, qu'il n'exerce pas! Mais M. Nicolardot ne s'arrête pas en si beau chemin. « Je ne sais s'il officia à Pans. Il est certain cpiil allait tous les dimanches à la messe du roi; puisqu'il avait une chapelle superbe : .I'en conclus qij'ii, y disait la mfss'e. n Voyez-vous la

pesanteur de cette preuve! Quel logicien que ce M. Nicolardot! Le ministre suivait le roi à la messe; mais pouvait-il faire autrement? La chapelle n'est pas plus une preuve que l'habit et le chapeau : l'une n'oblige pas plus que l'autre. Quand Dubois aurait dit la messe, en aurait-il moins été passer ses soirées autre part qu'à l'église? M. Nicolardot ne bronche pas dans son paradoxe : « A la vérité, dit-il, on reproche à Dubois d'avoir, jusqu'à son dernier soupir, fait un usage immodéré des S..., des D..., des F... Ces expressions étaient malheureusement déjà devenues et restèrent Vargot du grand monde. » Dans quel grand monde M. Nicolardot a-t-il jamais été introduit, si ce n'est dans celui de VlJ)tivers religieux, qui a la tradition des propos grossiers? Si Dubois, comme le disait son valet au laquais de l'archevêque de Reims, sacrait tous les jours le bon Dieu, ce qui était bien plus glorieux que de sacrer les rois, il n'y a pas à chercher des excuses à cette vivacité de langage autre part que dans les joyeuses habitudes du prélat.

Bossuet et Massillou (ce pauvre Massillon que M. Nicolardot trouve trop galant!) fré(iueiUaicnt un grand monde au moins égal à celui de Dubois, et, pour parler l'argot de ce monde, ils n'eurent pas besoin de ces tropes énergiques. Remarquons en passant que, par un scrupule assez rare dans son livre, M. Nicolardot n'indiijue que par des initiales, dans la citation l'.iiK! plus haut, les jurons familiers à Son Kminence. Ordinairement lo pieux auteur n'y regarde pas do si près. Sa plunio n'hésite jamais, et les termes les plus vifs, les plus cardinalcsques , s'étalent sur le papier. S'agit-il des mauvais vers du roi de Prusse, M. Nicolardot les appelle des chancres et des pustules. « Son cœur (celui de Frédéric ) cessa de battre quand il eut vomi tous les excréments que peut contenir le cmnr d'un roi pliilnsophe. » Une dénomination qui lit grand scandale dans la lilt(''raturc débrailh'C, quand M. de Ulussel l'employa deux ou trois fois, revient trop .souvent dans le livre peu expurgi' de M. Nicolardot. Le mol de

VOLTAIIŒ KT M. MCOI.AKDUT 57

cutin est une des fleurs les plus ordinaires de la rhétorique de cet historien. Quand il s'agit de Ui princesse palatine, il se croit obligé d'ajouter l'épithète de vidangeur. Nous en demandons pardon à nos lecteurs, qui ne sont pas habitués à ce langage, et qui, probablement, ne fréquentent pas le même grand monde que celui dans le(juel M. Nicolardol s'est initié à ce puissant argot; mais nous ne disons pas tout, et notre jilumea des scrupules que n'a pas celledel'auteur en question. Il parait que M. Nicolardot est avant tout l'homme du devoir, et nous l'en félicitons ; toute fonction acceptée doit être, selon lui, régulièrement remplie; aussi en veut-il beaucoup à M"* de Pompadour de n'avoir pas été une maîtresse aussi infatigable qu'elle avait sans doute promis de l'être. « Cette lille d'une catin et d'un banqueroutier, dit le sévère historien, n'était pas même propre à servir de concubine, bien qu'elle se bourrât de restaurants. » Que ce pas même a de délicatesse! comme il trahit bien les scrupules d'une conscience inflexible! Ab ! vous croyez, belles dames, que vous pourrez avoir les honneurs d'un emploi, sans en acquitter strictement les charges? Point ! M. Nicolardot exige qu'on fasse conscencieusement ce qu'on a accepté de faire. Vous êtes concubine, soyez-le ponctuellement, avec zèle, sans manquer d'une heure, d'une minute. C'est là l'honnêteté et la morale. 0 monsieur Nicolardot, que vous êtes subtil, que vous me semblez beau! Vous êtes un digne continuateur des plus fameux casuistes. Emmanuel Sa, l'un d'eux, a écrit : « Toute femme et tout homme qui font un usage honteux de leur corps peuvent s'en faire payer; et celui qui les emploie doit leur donner le prix convenu. » M Nicolardot, en reprochant, à la fin de son livre, à Voltaire d'avoir eu des maîtresses gratis, s'est évidemment inspiré de ces principes, et nous aurons occasion de revenir sur ce sujet. Mais constatons, au point de dépari, la robuste morale de notre auteur. Si toute fonction mérite salaire, tout salaire oblige; il ne sort pas de là; et, s'il lui était donné de découvrir dans quelque mémoire de cette époque honteuse

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que M"" (le Fompadour avait en elle plus de ressources et recourait moins souvent à l'artilice, au restaurant, il lui rendrait un peu de son estime.

Indulgent pour Dubois, sévère, sous la condition que je viens de dire, pour M™" de Pompadour, M. iN'icolardot est impitoyable pour Marie-Antoinette. Parlant de la vivacité des adorateurs qui l'entouraient, il s'écrie: <x La Pompadour les eût emprisonnés, la du Carry les eût souffletés; Marie-Antoinette leur pardonna leur insolence. » Quant à Louis XVI, il fut bien coupable : ^ Comme chrétien, dit M. Nicolardot, on attendait beaucoup de sa piété et de son zèle. » Mais, en permettant, en suscitant la déplorable affaire du collier, il contribua à déconsidérer l'Église de France et les cardinaux. A quoi bon chercher la vérité? « Un chrétien doit éviter de donner du scandale. » La grande rigueur de M. Nicolardot tient surtout à la tiédeur de Louis XVI pour les jésuites. En laissant dans la misère et l'inaction ces habiles éducateurs de la jeunesse, « celui-ci prouva qu'il n'avait pas saisi l'esprit du christianisme. » La question des jésuites tient surtout au cœur de M. Nicolardot. Leur suppression fut une monstruosité politique. « Aucun acte ne dévoile mieux la dégradation de la royauté, la scélératesse de la Pompadour d (hors de la (juestion du concubinage, celle-ci plait moins à M. iNicolardot), (( la corruption de la magistrature, la basse.^sc des philoso-' plies, la noirceur de Choiseul. i^ Sur le terrain des jésuites, M. Nicolardot dégaine. 11 ne souffre pas ([ue l'ombre d'un soupçon les effleure; les atta(iuer, c'est commettre un sacrilège. « Aucune vue humaine ne tentait les jeu)ies (jens qui entraient dans leur compagnie. » Dans tout le dix-huitième siècle on ne surprit qu'u.n jésuite en faiblesse. Les renvoyer, c'était retirer au trôuQ et à l'autel leurs soutiens les plus solides. La destruction des jésuites est l'origine de la Hévolulion française. Louis XVI fut donc un grand coupabh^ de ne pas s'appuyer sur ces honnêtes gens. Pour les avoir méconnus, il niéiii.i l;i mort, .'ni dire de M. Nicolardot. (. (le ne fut ni un

VULIAIKE liT M. iSICOI.AKUuT .VJ

snint ni un martyr, comme on n'a cessé de le lepéter. La postérité le jugera sévèrement, parce qu'il avait reçu du ciel tout ce qu'il fallait pour réussir. »

M. Nicolardot, écrivain pittoresque, historien judicieux, est aussi un politique consommé. Il défend les jésuites avec une tendresse trop filiale pour que ceux-ci ne lui aient pas confié le grandsecret. Aussi avec (luelle assurance modeste il montre les fautes de Louis XVI ! Qu'un bon petit Père dans le conseil eût changé tout cela! La révolution? c'était une bulle de savon; le serment du Jeu de Paume? une niaiserie. Comme il eût triomphé, lui, Louis Xicolardot, l"' du nom, si le ciel, au lieu de le faire naître vengeur, l'eût institué défenseur du trône et de l'autel ! « Louis XVI avait des lettres de cachet pour se débarrasser des impertinents; il avait la Bastille pour châtier les séditieux. » Ah ! la Bastille, quelle belle institution et qui vaut bien les jésuites ! Quel dommage qu'elle soit démolie ! et comme on y mettrait les ennemis de Vl/uivers religieux! Si Louis XVI avait enfermé dans la Bastille tous ceux (]ui devaient l'attaquer, probablement qu'elle n'aurait pas été détruite! Voilà l'opinion naïve et osée de M. Nicolardot : « Louis XVI avait le glaive pour punir et le sceptre pour gouverner, dit-il ; mais il trahit son devoir, et c'est lui qui est la cause de tout. »

Il ne faut pas s'imaginer, en effet, que VEncijdopédie, que les ouvrages de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Raynal, soient pour quelque chose dans ce grand soulèvement de la raison ! M. Nicolardot vient détruire ce préjugé trop longtemps entretenu. Les œuvres de Voltaire n'eurent qu'un médiocre succès. Ce pauvre Voltaire, comme il fait pitié à M. Nicolardot ! II s'imaginait, ce présomptueux écrivassier, que quelque chose de lui resterait après sa mort. Mais non, il est aussi fini (ju'il a été impuissant, et, si M. Nicolardot s'en occupe, pour achever de l'enterrer, c'est par charité pure, c'est par commisération, c'est peut-être aussi pour lui faire une réclame! Un seul homme a t(}Ut fait, encore une fois, c'est Louis XVI. Son aïeul

Irès-chrétien, Louis XV, avait en somme laissé les choses en assez bon état. S'il avait accordé de son vivant des pensions, ainsi que le remarque très-judicieusement M. Nicolardot, il ne les avait pas payées. 11 était quelque peu débraillé; mais les amis de la bonne cause n'y regardent pas de si près. Il était resté roi absolu, roi selon les nécessités de l'emploi; et, avec un peu de jésuites, il laissait une besogne facile. Louis XVI, en méconnaissant les mérites des fils de Loyola, a seul fait chavirer la barque. « 11 n'eut pas confiance en Dieu, Dieu l'abandonna. »

On le voit, M. Nicolardot n'y va pas de main morte, et nos lecteurs sont initiés à son procédé. Mettre à gauche ce qui est à droite, béatifier Dubois, railler Louis XVI, mépriser, insulter cette misérable Révolution qui émancipa la canaille et n'a pas rétabli les jésuites, c'est là la recette; elle a été, inventée par d'autres Nicolardots dont M. Granier de Cassagnac fut un des plus brillants; mais nul ne l'avait encore perfectionnée à ce point, et le père Loriquet doit en être jaloux dans le ciel des jésuites du haut duquel il contemple les historiens de V Univers religieux!

Louis XVI pourtant avait toutes les qualités requises. Le mallieureuxî comme il a manqué à sa mission! Écoutons M. Nicolardot : « 11 était jeune, bien frais, bien cjras, bien 'portant, très-instruit, doué d'une mémoire prodigieuse et d'un jugement très-sûr; sérieux, apte à toute espèce d'études, et, par un miracle de la Providence, cette passion qui nnit à tant de ré formateurs, et qui est comme une seconde nature chez les lUnu'bons, il n'en fut ni trouble ni tourmenté. Uien ne s'opposait donc à ce qu'il jouât le plus beau nMc qui ait été réservé à un lui de France... » Ainsi, selon !\i. Nicolardot, il n'iUait |»as besoin d'un aigle pour empêcher la itévolutiou, mais d'un (;lia[>on. On couipreiidrait (lu'un roi maigre eût manqué de courage; mais un roi bien frais, bien (jnis; (|U('lle IkuiIcI c'est à ne plus adoier rembonpoini, c'est à blas[diémer pour jamais les panses! Quoi! le ciel prend

VOLTAIUE ET M. MCOEARDOT (jl

pUiisir à former un r.oiirbon tout exprès, qui ne soit pas un vert-galant comme Henri IV, qui se soucie nK'diocrement des femmes, un roi de séminaire, la lèvre rose, le teint fleuri, les passions éteintes sans nénufar; et ce roi si bien constitué perd tout! Fiez-vous désormais à de pareilles garanties morales! un si grand mangeur, méconnaître les jésuites! quelle monstruosité!

C'est ainsi que M. Nicolârdot entend et écrit l'iiistoire. Nous devrions peut-être nous arrêter là. Ces prémices font juger les conséquences du livre; mais on nous pardonnera de persister. Quand Todieux devient à ce point burlesque, il est bon défaire provision de gaieté. Ces messieurs nous mettent assez souvent dans la nécessité de bâiller sur leurs œuvres, pour qu'une fois, par hasard, nous nous dédommagions par le rire. On a fait quelque bruit autour de ce réquisitoire qui serait infâme s'il n'était comique; servons-nous-en pour connaître une fois de plus ces éternels ennemis du sens commun (jui calomnient, ne pouvant plus brûler. Ce n'est point à M. Nicolardol que nous en voulons, sa candeur le protège; mais il livre trop complaisamment tout l'arsenal des arguments de l'école à laquelle il appartient, pour (jue nous lâchions prise.

M. Nicolardot, après avoir houspillé les rois dans son examen du dix-huitième siècle, se trouve en belle humeur, bat un entrechat, et s'écrie gaiement : Place à la chaîne des dames! et, raclant une autre musique, il met en danse toutes ces charmantes héroïnes que nous avions la sottise d'aimer dans ces tableaux au doux pastel que nous ont légués Housseau, Voltaire et tant d'autres. Mais, hélas! que notre erreur était grossière, et combien nous devons rendre grâce à ce charitable ennemi des femmes! Madame de \Varens, cette douce maman, qui n'eut que le tort d'aimer un cuistre, et ({ui, à cq titre, devrait être un peu ménagée par certains historiens., madame de Warens est une friponne. Mademoiselle de Lespinasse, dont les admirables lettres méritent une place à côté de celles d'ilcloïse, n'est qu'une folle,

une intrigante, et M. Nieoiardol, faisant li des délicatesses de sentiment, trouve absurde le testament toucliant de cette aimable femme qui léguait à d'Alembert le soin de payer ses dettes. Toutes celles qui donnèrent l'hospitalité aux philosophes ne furent (|ue les patiwiesses de la goinfrerie. Âh ! monsieur, que vous ont fait les dames pour leur garder pareille rancune? Que vous soyez implacablement jaloux des gens d'esprit, je le conçois; mais elles, la grâce, la beauté, l'élégance, la distinction, que peuvent-elles avoir que vous compreniez et qui vous rende envieux? On a expliqué le dépit de Boileau par un accident; mais vous, qui voyez dans l'absence d'amour un miracle de la Providence, qui vous a rendu à ce point intraitable? Pourquoi toucher avec des mains si peu gantées et si peu parfumées à ces bustes délicats? Pourquoi cette humeur d'Alceste? Vous brutalisez Célimènc, comme si vous vous vengiez !

Tous les philosophes, tous les savants, tous ceux qui ont allumé ces grandes lumières dont les yeux des Nicolardots sont offusqués, sont accouplés par l'infatigable justicier du saint-office, comme des forçats; pas un n'échappe; ni F.uler, ni Condorcet. Ce dernier ne voulait s'immiscer aux affaires poliliiiuosr/»^ pour avoir l'occasion de piller les caisses de l'Etat! Ingénieux historien, que vous seriez digne de raconter l'histoire de ces temps passés! Celte banale et commode accusation d'improbité, elle a été l'arme Ix'nie do la réaction en 1848. Kt peul-(Hre bien que vous êtes de ceux qui ont cru (|iic M. de Lniiiaiiinc avait crevé ses poches sous le poids de l'or en quiiliml le |)(>uvoirl Faites-nous celte joie, monsieur, de continuer ra|i|ilicaiion de votre système aux contemporains. Oui pense à Voltaire? (|ui songe à Housseau? Mais Lamartine, mais Victor Hugo, n)ais Arago, mais Lamennais, mais toutes nos gloires, tous Uds maîtres, ceux (|ui meurent, ceux qui vivent, vnihi Lennemi; alla(|uez, calomniez! Vous ralfiinniez si bien 1

VOLTAIRE ET M. MCULAlUioT

Mais tout ce préambule sur le dix-huitième siècle en général n'est que la bagatelle de la porte. Ces effigies grotesques et monstrueuses, appendues aux tréteaux, ne sont (jue ]»our allécher et préparer à la vue du monstre par excellence qu'on peut voir à l'intérieur de la baraque pour la faible somma de cinq francs par personne, c'est-à-dire par exemplaire. Avant de toucher à Voltaire, M. Nicolardot avait besoin de s'encanailler un peu, et, une fois façonné aux injures et aux mots plus que grossiers, il aborde le patriarche en disant emphatiquement : « C'est au nom de la raison, c'est au nom de la science, que je me suis mis en demeure de prouver que Voltaire était avare et fripon. » Prouvez donc; mais ne parlez pas de la science et de la raison. L'entassement ridicule de contes pris dans tous les pamphlets n'est pas plus la science que la prétention de lutter contre ce chef-d'œuvre d'esprit qu'on nommait Voltaire n'est la raison. Laissez là ces grands mots, et avouez humblement, comme il convient à une nature candide, que c'est surtout au génie, à la liberté, à la Révolution, à tout ce qui a fait la gloire, l'honneur, l'avenir de la France, que vous en voulez ! Agitez la vase comme font les reptiles ; mais ne dites pas que vous êtes un aigle, car il suffira de dix lignes pour vous convaincre d'erreur et d'illusion.

Donc Voltaire est un fripon, et M. Nicolardot va le démontrer. Dans le premier chapitre, qui a trait spécialement à quelques lésineries, nous trouvons l'anecdote suivante, citée d'après madame de Graffigny.

« Il y a huit jours qu'une servante de cuisine cassa un pot de terre sur la tête d'un laquais de Voltaire; il en a été au lit jusqu'à hier; on a cliassé la servante, et on lui a reteiui un gros écu que l'on a donné au laquais. Hier, le valet de cliamliredil <pip le laquais avait rendu l'éou à la servante.

64 ECRIVAIiNS ET HOMMES DE LETTRES

— Qu'on le fasse venir, ilit Voltaire. Pourquoi as-tu rendu cet écu?

— Eh î eh! monsieur (car c'est un nigaud), c'est que je suis quasi gue'ri, et que cette fille a été fâchée de ni'avoir battu.

— Céran (c'est le nom du valet de chambre), (ju'on donne un écu à ce drôle-lâ pour celui qu'il a rendu, et qu'on lui en donne un autre pour lui apprendre ce que méritent les bonnes actions. Va, va, mou ami. tu es bien heureux de savoir bien faire, fais toujours bien. Cela n'est-il pas joli? »

Oui, certes, cela est joli, monsieur Nicolardot, mais où trouvez-vous donc trace de lésinerie et de friponnerie? Voltaire commence par un acte de justice, il termine par une leçon. C'est lui, dites-vous, qui recevait la leçon. Eh bien, j'y consens. Tous les jours, la bienfaisance ingénue du peuple n'est-elle pas un enseignement, mAme pour le plus libéral? Et, parce que Voltaire n'avait pas prévu cette, délicatesse du laquais, a-t-il manqué à quelque devoir essentiel? Passons A d'autres preuves; celle-là ne vaut rien pour vous. Elle rappelle l'anecdote de Molière et le mol : Où la vertu va-t-elle se nicher? — Mais, parce que le mendiant rapportait à Molière un louis que celui-ci avait donné par mégarde, .Molière était-il un ladre de n'avoir voulu donner qu'un sou? En vérité, je persiste à croire ([ue M. Nicolardot est un voltairien (jui dissimule.

Voltaire avait acquis une grande fortune; ce n'est pas un crime; et l'on voudra bien reconnaître que, si le dcHachement des biens de la terre est une vertu, un mérite, l'accumulation (les richesses e$t une mortilicalion dont certaines confn'ries ont donni' trop souvent rcxcmph! pour qu'on ne soii p;is oxcu-sablf (le siiccdiiijtcr ;i la iculalion. M. Nicolardot fait un re[>roclie à S(tn illustre supprK'i('' du s(tin, de rexacliuide parlaite, de l'ordre en un mol avec lequel il administrait iH ■ faisait valoii' ses fonds. Mais la dissipation, l'iniloleuee, l'in- M\ curie des inli'ièl^, ne seiaienl-elles pas plus «Muipaliles? Vol-

taire pensait à coup sûr comnio Rousseau : « L'argent que Ton pourchasse est celui de la servitude, celui que l'on possède est celui de la liberté. » Voltaire voulait être libre; nous le voulons tous aussi, ot j'imagine qu'en faisant payer cinq francs les quatre cents pages de compilations qu'il nous donne comme un livre M. Nicolardot songe à tirer ([uelque bénéfice de sa publication. Voltaire avait confié le soin de ses affaires à un très-honnête prêtre, M. l'abbé Moussinot, trésorier du chapitre de Saint-Merri, à Paris. Il le laissait parfaitement maître de disposer de son argent, et rien de plus simple, de plus honnête, de plus ouvert, de plus loyal que cette partie de la correspondance : « Mon cher abbé, écrit-il le 21 mars 1756, j'aime mieux votre coffre-fort que celui d'un notaire. Il n'y a personne à qui je me fiasse dans le monde autant qu'à vous. Vous êtes aussi intelligent que vertueux... Voyez donc si vous voulez vous charger de l'argent d'un indévot, et faire, par amitié pour cet indévot, ce que vous faites pour votre chapitre. Vous pourrez, dans l'occasion, eu faire de bons marchés de tableaux; vous m'emprunterez de l'argent dans votre coffre. » Il le charge de toucher ses rentes, de suivre le remboursement de ses créances, et il lui dit : « Vous aurez, mon cher abbé, carte blanche pour tout ce qui me regarde, et tout sera dans le plus grand secret. » Voltaire ne voulait pas que le public se mêlât de ses affaires; est-ce un tort? Il paraît qu'il connaissait des Nicolardots et qu'il désirait que Nonolte et Patouillet ne vinssent pas s'inquiéter de ce qui ne les regardait pas. A chaque page de sa correspondance il renouvelle à l'abbé Moussinot ses témoignages d'estime, de confiance, et s'en rapporte à lui. Il faut la haine candide de M. Nicolardot pourvoir là un intérêt honteux.

Dans le chapitre intitulé : Rapports de Voltaire avec ses débiteurs, l'historien ingénu proclame que Voltaire ne songeait « ([lia doubler, tripler, quadrupler, quintupler, sextupler, septupler, octupler. nonupler, décupler, centupler ses capitaux dans le commerce. » La grande plaisanterie de M. Nico-

lardot consiste dans cette accumulation ; et quelle preuve donne-t-il de cet acharnement? Aucune. Mais, encore une lois, Voltaire taisait bien de ne pas laisser dormir son argent. A quel taux prêtait-il donc? A cinq pour cent! Je voudrais pouvoir citer toutes ces lettres si claires, si simples, dans lesquelles il explique ses intentions à son fondé de pouvoir. On sent la raison d'un homme qui veut obliger, mais qui ne consent pas à être dupé. « Fût-on son bienfaiteur, son protecteur, son commensal, son secrétaire, son ami, il n'exceptait personne d'un billet! » Eh bien, il avait raison. Exiger un reçu! nevoilà-t-il pas un grand crime? M. Nicolardot connaît-il beaucoup de capitalistes, même des plus obligeants, qui refusent un reçu ou qui oublient de le demander? Nous avons honte de discuter ces niaiseries. Il nous semblait que nous devions nous indigner, réfuter, défendre; mais un scrupule nous saisit. A quoi bon ! tout ce fatras est si pauvre, si vide, si nul, si impuissant, que nous y arrêter serait amener l'ennui. Non, Voltaire ne fut ni avare, ni ladre, ni usurier. Il fut bon administrateur, ne négligeant rien, mais n'exagérant rien. Facile aux honnêtes, dur aux fripons, il en voulait aux nobles qui ne le remboursaient pas; mais je défie qu'on surprenne un mot, un sentiment qui ne fasse pas honneur à la sagacité, à la rectitude de son jugement.

Nous avons cru un moment que M. Nicolardot reprochait à Voltaire sa propreté; il met une certaine ironie à raconter que celui-ci se lavait souvent. Ah ! monsieur, grâce au moins sur ce point! Ne nous forcez pas à réfuter la théorie des mains sales. C'est hien assez des éclaboussures de votre style; ne suscitez pas d'autre dégoiit. Mais non, nous nous trompions; ce petit détail forlilie le système général du réquisitoire. H s'agit de prouver que Voltaire se portait l)ien, se soignait bien, et (|u'en plaçant quehjues capita\i\ à rentes viagères il ne faisait pas la fortune des ac(iu('reurs. Ne vouliez-vous jias (|u'il mil lin à s(.'s jours par tendresse pour la spéculalion? i'ar ce cùlé, nous rentrons dans la donnée comique du

VOLTAIRE KT M. MCOl .MiJtOT 07

volume. Voltaire faisait jouer la comédie et la jouait luimême. Donc il se fit histrion! Comme ce mot dut sortir en grinçant de la plume indignée de M. INicolardot : lustri())i! Prenez garde, monsieur; cette colère superbe ne vous appartient pas; vous l'empruntez à M. Prud homme.

Non-~?eulement Voltaire fut avare, ladre-, fripon, au dire de M. Nicolardot, mais encore il fut ignorant. Pourquoi ne pas dire sot? Ah! monsieur, de quoi vous mêlez-vous? Pour le coup, ceci ne vous regarde point. Parce que Voltaire n'avait pas une bibliothèque nombreuse, il ne savait rien. Trépignant d'aise à cette découverte, M. Nicolardot appelle en témoignage le bilieux auteur des Soirées de Pétersbounj , et répète avec lui : Quil faut en finir avec cet homme l J'accorde que Voltaire n'avait pas plus de sept mille volumes; je consens à reconnaître pour médiocres la [ilupart de ses livres; cela prouve-t-il que sa mémoire n'avait pas, elle, son répertoire, sa bibliothèque remplie et lumineuse? Voltaire croyait sans doute qu'il n'est pas indispensable d'avoir beaucoup d'œuvres spirituelles et savantes bien reliées dans une armoire, pour prouver beaucoup d'esprit et de science. Parce que l'on trouverait sur les planches de quelques critiques le livre de M. Nicolardot, faudrait-il rigoureusement conclure que tous les possesseurs de ce livre n'aiment que les choses futiles et niaises? Laissons là la garde-robe, les livres, les plumes, le papier, l'estomac, la digestion, l'hygiène de Voltaire! Que m'importent les mémoires de son apothicaire, son mobilier, le catalogue de ses bouquins! Faut-il, oui ou non, le lire encore? Est-il un grand et merveilleux esprit? M. Nicolardot et M. de Maistre ont-ils plus de style et l'ont-ils démoli? Toute la question est là, et non ailleurs. A chaque instant, notre historien oublie trop qu'il a la prétention de ne pas écrire seulement pour des sacristains et des portiers.

C'est surtout à l'article des bienfaits de Voltaire, de ses protégés, des hommes de lettres qu'il a nourris, aidés, en-

courages de sa parole et de son argent, que M. Nicolardot redouble... de calomnies, dira-t-on, de candeur, dirons-nous. Si Voltaire prit en main la défense des Calas, des Sirven, des la Barre, des Martin, des Montbailly, des Lally, c'est qu'il tirait parti de ces plaidoyers pour sa gloire! Eh bien, où serait le mal? Nous ne prétendons pas que Voltaire ait été un saint, et nous admettons volontiers qu'en faisant triompher la cause de la justice, de l'honnêteté, il n'était pas indifférent à la louange légitime qui s'attache aux œuvres méritoires. Mais combien de gens, monsieur, auraient trouvé un profit plus facile dans la défense de l'injuste et du déshonnête! Voltaire était un vaniteux! Tant mieux pour l'humanité! Que je préfère cette ambition qui coûte des veilles, des haines, des calomnies, à cette activité haineuse qui s'attache à déprécier le bien accompli ! Soit, Voltaire a tout fait par orgueil; mais tenons-nous-en au fait, et laissez les malheureux qu'il a vengés le bénir et le remercier. Ayez de ces ambitions-là, monsieur, et votro part sera belle. Tout ce chapitre, dans le(iuel l'auteur, ne pouvant nier les bienfaits, les commente au point de vue de l'intention et de la charité évangélique, atteint aux jjIus hauts effets du comique. « Si Voltaire eût été réollemenl dévoré du zèle de la justice, dit triomphalement M. Nicolardot, comment expliquer le silence qu'il garda lors de la destruction des jésuites? » Il y a peutêtre une réponse facile; c'est que la cause des jésuites n'a pas .semblé à Voltaire, j)lus qu'à Louis XVI, la cause de la justice. La race des littérateurs millionnaires n'est pas éteinte. Que M. Nicolardot veuille bien m'en citer qui aient fait autant de bien, répondu autant de services ([ue Voltaire, par vanité, par gloriole, et j'irai m'indiner devant eux. Vous reprochez à cet homme, si plein des passions et des vertus liumaines, d(» n'avoir pas (-tt' un béat ascéti(iue faisant toutes S(>s bonnes o'uvres pour la plus grande gloire du ciel. C'est là une chicane de confesseur. I.e bien est toujours difficile à faire, et, si l'on a inventé des récompenses, des distinctions pour susciter

rémiilntinn Immaine, c'est qu'apparemment on a pensé que les incitations du ciel ne suflisaienl jtasà notre pauvre humanité. Voltaire est un homme; il agit humainement. Lui ferezvous un reproche de n'être pas un ange, ô séraphique insulteur? L'histoire de mademoiselle Corneille est surtout l'occasion d'une sortie bouffonne. Voltaire apprend qu'une nièce de l'auteur du Cid est dans la misère, il répond : « Il convient qu'un vieux soldat du grand Corneille tâche d'être utile à la petite-tîlle de son général, )■> et aussitôt il recueille, il instruit, il marie, il dote cette jeune fille. Ce fut encore un accès de vanité, dites-vous. Eh parbleu! encouragez de ces vanités-là, et on dressera moins de lits dans les hôpitaux pour les poètes. Prouvez-moi que vos chefs, vos maîtres en ont fait davantage avec des intentions plus pures; et, sans être ingrat envers Voltaire, je donnerai la palme à vos Vincents de Paul 1 La nièce de Corneille avait mis en appétit tous les parents du grand poëte. M. Nicolardot reproche au seigneur de Ferney de s'être refusé à l'exploitation de tous ces affamés qui accouraient de partout pour se faire nourrir et doter. Mais Voltaire devait-il donc être la dupe de son bon cœur? « On nous menace, écrit-il, d'une douzaine d'autres petits cornillons, cousins germains de Perthajite, qui viendront, l'un après l'autre, demander la becquée. » Il leur ferme sa porte, et il a raison. Vous oubliez que Voltaire est trop fin pour être niais. Le père de cette demoiselle Corneille était une espèce d'ivrogne entêté, dont le consentement était nécessaire pour le mariage de sa fille. Voltaire, craignant que ce père ne s'avisât d"être absurde, et ne compromit l'avenir ^e son enfant, lui fit demander son consentement par écrit, et déclara que, s'il hésitait, il lui retirerait la pension qu'il lui faisait tenir. Voltaire fit preuve, en agissant ainsi, de bon sens, de fermeté; et vous auriez dû vous épargner ces tirades sur l'outrage fait à la majesté d'un père. Les pères méchants ou inintelligents (M. Nicolardot prétend-il qu'il n'y en a pas?) ont besoin d'être contraints à respecter le bonheur de leurs enfants. Voltaire eût mon-

que à sa tâche en ne prenant pas cette salutaire précaution. Après avoir essayé de démontrer que Voltaire n'a pas plus d'esprit qu'un rédacteur de {'Univers religieux; qu'il est avare, fripon, ignorant, qu'il ne sait ni la grammaire ni la prosodie (car l'ivresse de M. Nicolardot va jusque-là); l'historien somnambule termine par un effroyable tableau des grimaces que l'agonie arracha au philosophe. Hélas! la mort même n'est pas sacrée pour vous. Vous lui en voulez de sa douleur, de son délire, contestable et contesté! Est-ce sa faute si le mal fut plus fort? Est-il donné à tout le monde de mourir de celte mort calme, sereine, auguste, sans convulsions et sans blasphème, qui a terminé par exemple la vie de Lamennais? Respectez au moins son agonie ; et ne faites pas intervenir la vengeance cruelle et absurde d'un Dieu que vous rapetissez et que vous empoisonnez de vos haines et de votre fiel! Je ne sais ce que Voltaire a pesé dans la balance éternelle; mais puissiez-vous, au jour de votre béatification, mon très-cher irère, être plus léger que votre prose et votre esprit ne l'auront été de votre vivant! Puissiez-vous n'avoir, à l'heure sombre des derniers adieux, ni coliques ni contorsions! Jusque-là, pardonnez, au nom du Christ lui-même qui a crié sur son Calvaire, à ceux que la douleur physique abat, et cessez la comédie de vos indignations devant ce suaire terrible dont vous calomniez, mais dont vous ne connaissez pas plus que nous l'envers!

L(! livre n'est pas fini à la mort de Voltaire. 11 y a un postscriptum à l'usage des curieux. Affriandé par les gaillardises que sa belle humeur a pu lui suggérer pendant cette longue insulte, M. Nicolardot réserve un chapitre tout spécial pour les amateurs, un chapitre interdit aux enfants et aux séminaristes, et dans lequel il va révéler ses plus grosses horreurs. Cominn dans les exhibitions de. figures de cire, il y a sous un rideau la petite image obscène (|u'on ne montre qu'aux protégés, aux clients des premières places, c'est dans ces dernières pages i|ut>, l.i finf-^sc et l,i nialin> de l'IiistoriiMi

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abondent, écliaulTées par une sorte de concentration sensuelle qui a pour buld'émoustiller le lecteur. Au début nousavions la chaîne des dames; il s'agit de terminer par quelque cbose de plus galant encore. Que va-t-on nous dire, grand Dieu? Faut-il rougir d'avance? Voltaire, l'avare, le fripon, le coquin, le sot, eut toute sa vie des maîtresses qui ne lui coûtaient rien! Voilà le grand reproche, la formidable accusation qui doit l'achever. Entendez-vous, mesdames".' ce polisson ne payait pas, ne payait jamais. Hélas! monsieur, je ne vous adresserai sur ce point aucune question indiscrète. Je ne sais quelle opinion vous vous faites de l'amour, et si vous ne séparez pas l'idée de gain de l'idée de tendresse; mais enfin vous avouerez qu'il existe par le monde des gens, à coup sûr fort respectables dans leurs illusions, qui rêvent des maîtresses sans rêver en même temps du prix qu'ils peuvent y mettre. Voltaire fut aimé pour lui-même! tant mieux. Vous citez des noms charmants, vous faites une adorable petite liste, et vous dites avec un délicieux sourire de dédain : « Que lui ont coûté ces liaisons? des vers, mais pas un sou de dépense. » Où vouliez-vous donc qu'il prît ses amours? Quoi! il est aimé parce qu'il est jeune, glorieux, spirituel, parce qu'il sait dire dans

I une langue immortelle le secret de son cœur; et vous lui en

I voulez! et vous trouveriez chaque chose mieux à sa place s'il i avait donné tant à mademoiselle Dunoyer. tant à Laura Har. i ley, tant à Duclos. à Corsembleu, à Lecouvreur! Vous êtes bien difficile, car je n'ose dire bien blasé! Est-ce dans ce fameux grand monde où l'on parle l'argot que vous avez entendu célébrer l'amour payé? Une de vos connaissances. Tartuffe, courtisait Elmire, mais n'offrait pas d'argent. Il est vrai qu'il se faisait constituer des rentes par l'époux. Ce que c'est pourtant que de faire tout avec méthode et d'apporter dans l'analyse des passions humaines un esprit profondément ma-

II thématique! Vous en vouliez à madame de Pompadour de ce i qu'elle trompait sur la quantité et la qualité de la marchan- ,| dise vendue; il est juste, en effet, que vous blâmiez Voltaire

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d'avoir accepté comme un don ce qui pour vous mérite salaire. Rien de gratis sous le ciel, c'est l'esprit de certaines églises, c'est l'esprit de votre parti.

Un casuiste distingué, Jacques Gordon, a formulé avant vous cette nécessité d'un contrat : « Une fille de joie, dit-il, peut légitimement se faire payer, pourvu qu'elle ne se mette pas à un prix trop haut; mais une femme mariée n'a pas tant le droit de se faire payer, parce que les profits de la prostitution ne sont pas stipulés dans son contrat de mariage. »

Un autre expert en cas de conscience, Thomas Tamburini, a écrit : « Combien une femme peut-elle vendre le plaisir qu'elle procure? Il faut, pour estimer cela au juste, avoir égard à la noblesse, à la beauté et à l'honnêteté de la femme. Une femme honnête vaut davantage que celle qui ouvre sa porte au premier-venu. » J'avoue que devant ces autorités je m'incline. Mais Voltaire était un indévot et un ignorant, qui s'imaginait peut-être qu'on ne doit pas plus payer l'amour que les indulgences, et, comme il n'achetait pas de celles-ci, il ne songeait pas à marchander celui-là. 11 avait tort; vous le lui avez d('montré de façon magistrale.

Au surplus, cotte attaque bizarre contre Voltaire cache un piège énorme. Vous ne lâchez pas votre fagot, trop certain d'ail uuKir le hùclu-r. // est digne de remarque, dites-vous, que Yollaire ne cessa d'avoir des maltresses que du jour oit il vécut avec sa nièce, madame Itenis. Cette observation doucereuse se glisse en sirilotani, |Hiis, tout à coup, dresse la tête t'I mord, en bavant le mot inceste. Si Voltaire devint tranquille cl ri'signé sur ses vieuK jours, c'est qu'il se donnait les joies épituvjinlahles de l'inceste. Un voltairien accusant un de vos amis d'un fait pareil tiendrait stupidement à honneur de fournir les preuves; mais (pie vous agissez diflercmment et hien plus habilement! i^a vi'rite pour vous est une affaire de révélation. Vous avez deviin' i|iril deviiil y avoii' l;i-dessous un inceste, (^t dès hirs .luciin ihiiiie n'a prise mit le roc de votren)n\ iction ; \<)U< ne cite/ ni un moi ni un faii iiiaisc'est là que

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hiillenl la nouveauté cl la force de votre système. Voici ilans toute sa candeur l'invincible argument qui doit terrasser le monstre de Ferney : « Les principes et les passions de Voltaire et de madame Denis une fois connus, on est à se demander pouniuoi Voltaire, qui avait eu des maîtresses de toutes conditions, qui avait demeuré chez des dames fort galantes, qui avait vécu en concubinage chez une marquise pendant treize ans, n'a commencé iÀ être irréprochable dans ses mœurs que depuis le jour où il cohabita avec sa nièce; et pourquoi madame Denis, qui avait été adonnée au plaisir avant de se mettre sous la tutelle de Voltaire, qui s'est hâtée de se remarier après la mort de Voltaire, s'est gênée dans tous ses goûts tout le temps qu'elle a passé avec son oncle. Il n'est pas facile d'expliquer la continence de l'oncle et la contrainte de la nièce, si Ion ne suppose pas que ronde et la nièce ont eu ensemble des rapports incestueux. >i Que répondre à cette conclusion? Si ^'(lllaire se conduit bien, c'est qu'il se conduit mal; si la nièce est sage, c'est qu'elle est dévergondée. Vous connaissez à fond l'hypocrisie humaine, vous en savez tous les détours, trop pudique monsieur iN'icolardot! et pour vous une action pieuse et méritante peut bien être un masque qui cache de vilaines passions. En vi'rité, si on appliquait ce système à votre école, les suppositions seraient abondantes; mais non, cet instrument délicat de la conjecture n'a de valeur que dans vos mains, vous seul savez le manier avec [irécision et adresse. En effet, il nous faudrait, à nous autres benêts, un fait au moins pour accuser. Cette absence de preuves est pour vous la preuve la plus convaincante, h On dirait, reprenez-vous, que Voltaire a prévu qu'il serait un jour accusé d'avoir eu des rapports incestueux avec sa nièce, tant il a pris de précaution pour prévenir jusqu'au soupçon. Il a eu l'occasion d'écrire beaucoup de lettres à la veuve Denis, dont il connaissait la légèreté et la dissipation; il affiche de l'appeler sa chère enfant, il ne lui donne que ce nom, sauf deux ou trois fois qu'il la qualifie de chère plénipotentiaire; il est constamment ré-

serve, décent, discret; c'est tin oncle qui cause avec sanièce. . . » Si Voltaire avait été libre et cynique dans ses propos, que ne diriez-vous pas? Il est convenable et paternel, vous trouvez précisément dans cette convenance, dans cette attitude, l'occasion de le condamner. Dites-nous donc sur quelle corde il faut passer l'abîme que vous creusez ! Voici encore un triomphant argument, et c'est là le bout de l'oreille : « Voltaire n'aurait pas été un philosophe complet s'il n'avait pas servi d'amant secret à la veuve Denis; il y aurait une lacune dans sa biographie si linceste n'y occupait pas une place et ne venait pas clore ta série de ses vices. // na pas été pris sur le fait, à la vérité, cela nest pas nécessaire devant le tribunal de t" histoire pour cette matière, autrement la biographie devrait renoncer à aborder toutes les questions relatives aux mœurs. »

Il n'y a plus qu'à tirer l'échelle. Cette révélation de ses procédés historiques peint M. Nicolardot d'une façon plus plaisante et plus complète que nous ne saurions le faire. Ajouter un mot serait affaiblir la portée de cet aveu dépouillé d'artifice. On avait besoin de déshonorer un pliilosophc, on l'a déshonoré par supposition; ce n'est pas plus difficile que cela. Aussi avec quelle fierté, suçant sa plume, au risque de s'empoisonner, se frottant les mains, en oubliant de les laver comme Pilate, M. Nicolardot entonne à la dernière page le chant de mort et de triomphe! 11 en a fini avec Voltaire. C'est bien lui, le David des saines doctrines, qui a terrassé le Goliath de l'impiété! « En vérité, s'écrie-l-il. parmi les individus qui, au dix-huitième siècle, ont été attachés au pilori, fleurdelisés ou roués en Grève, ou qui ont fini leurs jours dans les bagnes, y en eut-il beaucoup de plus coupables que Voltaire? Si par ses talents (vous êtes trop bon!) et son inimonse influence il a mérité d'être regarde comme l'empereur (h^ philosoiihes, dont la plu[)arl n'cus.scnt [«as été déplacés aux galères, ne doit-il pas, à cause (his bassesses de sa vie privée, rester à la tôtc de cette chaîne de fripons? »

Ainsi soit-il ! cl l'on referme le livre sur celle dernière sentence qui assimile Voltaire aux Mingrat, aux Lacollonge, aux Léotade. à toutes ces victimes de la philosophie et de la justice, qui avaient (pour appliquer en sens inverse le système de M. Nicolardot) trop de crimes apparents pour n'être pas au fond des innocents et des petits saints, dont Dubois mérite d'être le patron ! C'est aux personnes qui font usage de leur raison que ce livre est dédié. M. Nicolardot a donc voulu écrire pour d'autres que pour lui-même et pour ses amis. Eh bien, nous croyons avoir suffisamment édifié sur la portée et le but de celte œuvre; et. si un remords nous prend, ce n'est point celui d'avoir oublié quelque chose; c'est le regret, au contraire, d'en avoir trop dit.

Style, logique, sens commun, vérité, tout ce qui peut recommander un livre et lui donner des lecteurs a été si soigneusement évité, qu'on se prend à admirer ce néant parfait et absolu. On voit bien que tout cet innocent poison a été distillé à froid; et nous persistons à croire qu'en dépit de ses actes et de ses procédés M. Nicolardot est un honnête calomniateur, qui laisse voir trop souvent le défaut de l'armure pour n'être pas un séide iniiocent. Pourtant, ne nous y trompons pas ; dans ce livre si nul et si ridicule, il y a toutes les théories de l'école, tous les arguments entassés. C'est là l'arsenal. M. Nicolardot n'a pas inventé la poudre dont il se sert; il a fait des cartouches avec tous les libelles, tous les pamphlets de ses maîtres, et, si sa pétarade ne tue personne, la faute n'en est pas seulement à lui. L'empressement avec lequel ce gros livre a été adopté, prôné, défendu par certains hommes, lui donne les allures d'un manifeste. C'est pourquoi nous avons cru qu'il y avait lieu de lui faire les honneurs d'une discuscussion à part, comme si c'était une œuvre loyale et sérieuse. Ce n'est pas seulement M. Nicolardot qui parle, c'est ^1. Veuillot; c'est toute celte cohue obscure, à bout de haine et de calomnie, qui casse ses dents à toutes les limes, ei qui mourra quelque jour, tuée par la résorption de son venin inutile.

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Quant à Voltaire, il vivra aussi longtemps que la sultise, que le fanatisme, que l'hypocrisie. C'est une arme qui ne sera délaissée que quand il n'y aura plus à combattre au nom de la raison, de la justice, de la liberté de conscience. Nous avons dit notre pensée au début de cet article, complétons-la, [(uisfjue l'occasion nous est offerte.

Voltaire a fait son œuvre, et nous sert à la continuer; mais il niait, et nous avons besoin d'affirmer. Son rire lumineux a tempéré fort à propos les mélancolies trop vagues et trop nombreuses du romantisme. Nos maîtres, au début du siècle, ont commencé par Rousseau. 11 fallait réagir contre l'insensibilité d'une littérature de convention; aussi René, Obermann, Jocelyn, les FcuiUes d'aiitonme, George Sand, s'abreuvaientils à ces sources couronnées de pervenches que le pauvre Jean-Jacques avait découvertes. Voltaire était trop bruyant, trop ricaneur; il épouvantait. Victor Hugo l'appelait nn singe de génie. Alfred de Musset murmurait :

l)ors-Ui conlcnl, Voltaire, et ton hideux .^iouriro Voltige-l-il uiicoïc sui- les os décharnés?

(In était alors dans l'orgie des rosées (■(•lestes, des clairs de lune, d(s ombres golliiqu(^s. Ce fut un beau temps que nous ne raillons pas, et qui permit des méditations sublimes. Mais pf^ii à peu le brouillard s'est dissipé, la mélancolie a fait place a l'action. On a vu le pi('gc des vieux arceaux du moyen âge. On a senti que le génie de l'avenir n'habitait plus ces ruines (»ii a redemandé la lumière |)our le front, cl le rire fran(;ais pour l'esprit. Nous sommes dans cette seconde phase. La lillé-

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rnturese (légiige de Roussojiii, on pluliU y,{\i le lempi-rcr pur un peu (le Voltaire.

Est-ce à dire que nous songions à nous servir de toutes les llrclies de ce grand railleur, et que nous voulions nous mettre servilement à sa suite? Non. Voltaire, comme écrivain, restera le modèle éternel; comme philosophe, il a été dépassé. Ses épines sont toujours vives; mais il ne s'agit plus de piquer, après les effroyables hécatombes de la Révolution : il faut guérir, pacifier et conduire. Quand on nous lâchera dans les jambes des aboiements comme le livre de M. Nicolardot, on prendra encore les lanières de Voltaire; mais pour fonder, pour faire notre tâche, nous saurons, tout en l'honorant, chercher ailleurs que dans ses livres l'inspiration qui nous sauve, l'idée qui nous éclaire. Son génie fut une torche; il faut aujourd'hui un flambeau. C'est donc nous, mais nous seuls, entendez-vous bien, qui en finirons avec Voltaire, non pas en l'insultant, en le calomniant, eu le jetant aux gémonies; mais en le laissant paisiblement dormir dans ce lointain glorieux, dans cette auréole (|ue lui ont faite ses contemporains. Ballanche a dit : « L'initié tue f initiateur. » C'est donc à nous que Voltaire a initiés aux joies de l'esprit, à la libre possession de la raison, qu'il appartient de l'ensevelir, de le sceller dans le cénotaphe glorieux, de ne plus le considérer que comme un souvenir, comme une tradition. Trêve donc à ces violations sacrilèges de tombeaux qui galvanisent le mort immortel! Si vous voulez que Voltaire ne pèse plus sur vous, n'entravez pas notre marche : ne contrariez pas cette élaboration des idées que le dix-huitième siècle a jetées par poignées dans les venls de l'avenir et qui doivent germer un jour. Ces idées-là feront la paix du monde bien plus sûrement que les subtilités de scolastique auxquelles vous essayez vainement d'intéresser les peuples. 11 dépend de vous seul que Voltaire revive avec toutes ses colères, ses malices, ses rancunes; pour cela il suffit de lui susciter de nouveaux Nonottes et de nouveaux Patouillets!

A ce propos, et en terminant, qu'il nous soit permis de remarquer les bizarreries des destinées littéraires. Les ennemis du vieil Arouet sont toujours si fatalement condamnés au ridicule, que leur nom même établit une présomption contre eux. Nous venons d'en nommer deux. Mais que dire de M. Mcolardot? Ne semble- t-il pas que ce soit là encore un nom ensorcelé"? S'il se fût nommé Nicolas tout court, il n'aurait peutêtre pas écrit Ménage et finances. Mais Louis Nicolardot devait être entraîné dans le tourbillon de Nonotte. Puisse cette pensée, légèrement superstitieuse, être accueillie comme un baume consolateur par M. Nicolardot pour le jour où, désabusé des voluptés de l'injure, il s'apercevra qu'il n'a rien gagné à ce jeu ; à moins qu'il ne mette au compte de sa vanité l'amitié de M. Veuillot et un jour de renommée ridicule!

Octobre l&Vi.

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