‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 4)Chapitre 13 sur 54 · MONTAIGNE ET M. ETIENNE CATALAN · texte numérisé non relu

MONTAIGNE ET M. ETIENNE CATALAN

Il est une spéculation heureuse et qui a fait plus d'académiciens que bien des œuvres d'invention et de génie : c'est celle qui consiste à s'attacher, nous allions dire à s'attaquer à un grand homme, à le prendre à partie, à lui infliger, bon gré, mal gré, une préface, des notes, des commentaires, à s'approprier ses chefs-d'œuvre en les éditant, à se parer de son nom et à se faire une petite auréole avec les rayons dérobés au front consacré. Demandez à M. Sainte-Beuve ce que vaut ce commerce des reliques. Mais ce manège, assez lucratif jusqu'à ce jour, commence à perdre de son intérêt. Tous nos maîtres sont édités; et il n'y a plus de bribes du vêtement des morts à partager.

Toutefois, pour être devenue plus difficile et plus rare,

* Le Manuel des honnêtes gens, philosophie pratique de Montaigne, par Elieiine Catalan, 1 vol.; Paris, Reiiouard, rue deTounion, et Douniol, même rue. — Fables et fabliaux, par le même. 1 vol.

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l'honnête spéculation n'en demeure pas moins un objet d'envie et de regrets, et dans le langage de la librairie, ceux qui l'ont tentée jadis restent en possession des œuvres glorieuses, comme s'ils étaient pour (|uelque chose dans leur sublime enfantement. Montaigne, Corneille, Racine, Voltaire, Rousse.au, etc., appartiennent à MM. tels et tels, aussi étroitement que si ces noms n'étaient que des titres d'ouvrages. On dit le Montaigne de M. X, le Corneille de M. Z, le Molière de M. ***. 11 résulte de cet ingénieux rapprociiement d'un nom illustre et d'un nom médiocre, une collaboration apparente; et la coalition des débitants de préfaces ne permet jamais qu'on touche à quelques-uns des bustes vénérables enluminés |iar elle sans qu'elle pousse des cris féroces et sans qu'elle accuse les t('méraires de sacrilège et de plagiat.

M. Etienne Catalan est un écrivain loyal dans ses œuvres, sincère dans son but, qui n'a pas songé un seul instant à greffer son nom sur la tige robuste de Montaigne. Aussi nous pensons (ju'il a dû rencontrer pou de sympathie parmi les austères industriels dunt nous parlons. Qu'est-ce, en effet, pour ces appariteurs qu'un homme de science et de conscience (jui s'imprègne pendant de longues ann('es de la philostqjhie, du gi'uie, des idées, du style de l'auteur des Essais, et qui, un beau jour, se met à écrire, non j)as quelques pages sur Montaigne, mais tout un livre d'analyse et de synthèse, et (|ui présiuite modestement ce petit travail gigantesque, sans réclamer d'autre gloire que celle d'èur un homme de bien ei d'avoir fait un livre à l'usage des honnêtes gens?

Il s'agit bien clans ce siècle ih^ hâblerie litlc-raire d'oMivres pareilles! (jnaud il est si facile pour quelques notes, pour quel(|ues hul.iiscs acad('mi(pies, de st- faire une réputation d'érudil; ipiand on n'a (|u';i cunimeriter quchpies vers, (pi'à proposer W dé-placenient de quehpus virgules, pour se faire di'livicr des lettres patentes de savantissime et d'illiislrissime critique!

Ilt'las! M. l'.ticnni' (',i|;d.in croit encore , ni culte des iJi'andes

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iilées; il a des dchotions litinviires (jui! rion n'obscurril. Il prélV'ie l'estime qui vient leiiteineiU, mais qui reste, au bruit de la réclame. 11 écrit, comme on prie et comme on aime, pour obéir à la voix secrète du cœur. Que ce système soit une illusion, comme le prétendent les sceptiques qui, ne s'estimant pas eux-mêmes, ne sauraient estimer le public; cette illusion n'en constitue pas moins une originalité précieuse, et elle nous console et nous repose du cborlalanisme.

Nous avons souvent pensé que Montaigne, accaparé jus. ([u'ici par les érudits, était, comme Molière, un génie familier du peuple, que celui-ci serait aise d'applaudir et d'adopter. Sa causerie savante, son indilïérence ironique qui révèle la libre gasconne et la fibre française seraient admirablement comprises, si son style n'offrait pas ces difficultés de linguisti(|iie que des connaissances spéciales peuvent seules surmonter.

Le livre des Essais est un de ces ouvrages gigantesques où l'on trouve tout, une véritable encyclopédie, une source à laquelle on peut puiser toujours sans la tarir jamais; c'est une forêt vierge d'une ricliesse inépuisable; c'est la Bible de la raison bumaine, c'en est aussi l'Odyssée 1

Or comment s'y prendre pour abréger ce livre sans en rien retrancber? pour le rendre accessible à tous et portatif? pour en faire le vade-mecum de la jeunesse, de ceux qui ont tout à apprendre et l'ami fidèle de ceux qui n'ont plus qu'à se souvenir? comment analyser ces rêveries où l'on s'égare à cbaque pas dans un labyrinthe? où toutes les pensées sont comme des étincelles qui pétillent d'un centre commun et se perdent en divergeant dans les cieux? comment aussi en faire la synthèse? comment réunir ces comètes errantes qu'on n'au-

rait pu suivre? comment lier en ^erbe ces é[)is indociles courbés en sens inverse par le souille de la fantaisie?

C'était là une œuvre difficile, que quelques-uns regardaient comme impossible; il ne s'agissait pas, on le comprend, de soumettre aux lois d'une anatomie régulière ce livre étrange, aux proportions indéfinies, ce Protée insaisissable : l'esprit le plus méthodique y eût échoué. On ne devait pas songer à faire des extraits; il eût été périlleux de choisir, ce qu'on eût négligé ayant la valeur de ce qu'on eût choisi ; mais ce qu'il fallait faire, c'est ce que M. Etienne Catalan a eu le courage d'entreprendre avec autant de tact que de bonheur.

Vivre pendant vingt ans de la vie de Montaigne, le feuilleter, le lire, l'étudier, se l'assimiler, se rendre familière la langue de ce merveilleux écrivain, s'initier lentement et sûrement à tous les secrets de sa métaphysique naïve autant que sublime; suivre avec piété ce rêveur inimitable dans toutes ses rêveries; ne se rebuter d'aucune lenteur, surmonter toute fatigue; se résigner parfois à faire longtemps antichambre avant que de pénétrer dans le profond de son âme; puis enfin, quand tout a été bien vu, bien lu, bien compris, bien jugé, bien dévoré, se recueillir, sentir dans sa tête fourmiller toute cette prose vive, franche, pleine de fierté, de malice, de candeur, mais toujours savante et profonde; non pas seulement posséder l'esprit de Montaigne, mais soi-même, pour ainsi dire, on être possédé; prendre la plume, et avec prudence, retracer sur le papier le chemin droit et inflexible qu'on a su rh'mêlor à travers les errements du grand penseur; ressaisir le fil du labyrinthe, y entrer en s'(>clairant th; sa mémoire et de sa probiti^ : voilà le labeur qu'il fallait concevoir, et auquel M. Klienne Catalan s'est le |)iomier héroïquement dévoué.

Ce Manuel des honnêtes ijens forme donc un livre utile et rospectahle à tous égards. Ce n'est ni une profanation ni un honimage im|irndenl; on n"a pas louché à l'arche sainte, on n'a laii qu'i'n ('X|»li(|iier le Mien; ce n'est ni un commentaire.

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ni un abrégé, c'est tout simplement, mais tout glorieusement l'analyse, la formule, en quelque sorte, de la philosophie de Montaigne. '

Montaigne a-t-il donc une philosophie'? Certes, qui oserait le nier? Cet esprit fin, délié, mais souverainement juste, qui étudie tout, traverse tout, et a le courage de ne pas conclure, ne voulant s'embarrasser d'aucun parti pris, et demeurant dans ce juste-milieu paisible qui laisse la conscience également à l'aise avec Dieu et avec l'humanité; cet esprit indulgent qu'on a accusé de scepticisme, parce qu'il n'avait ni foi présomptueuse, ni système intolérant, et dont le doute n'était que l'impartialité de la raison, Montaigne est incontestablement un philosophe dans la grande acception du mot.

On ne peut parler de Montaigne sans être involontairement amené à parler de Jean-Jacques Rousseau. Quand ce dernier écrivait : « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple; je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de lanature, et cet homme, ce sera moi, » il oubliait (volontairement peut-être) cet autre livre immortel qui fut l'ancêtre du sien, et qu'il a trop feuilleté, trop imité, pour ne pas lui devoir au moins un souvenir.

Les Essais de Michel Montaigne sont de véritables confessions, studieuses et naïves, pleines de science et pleines de franchise, savantes sans pédantisme et franches sans brutalité.

Je sais bien que Montaigne cause et que Rousseau raconte; mais sous la bonhomie malicieuse du premier, comme sous rhumilité quelque peu orgueilleuse du second, je retrouve dans l'un et dans l'autre l'homme le penseur qui veut se connaître lui-même, le physiologiste qui se tàte et s'analyse, intus et in cute. Seulement, il suffit à Montaigne de poser la main sur sa poitrine, tandis que Rousseau a besoin de plonger ei de retourner le scalpel dans la sienne : le premier se laisse voir et le second se montre.

Montaigne est du nombre de ces moralistes qui ne heuf'

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tent rien et ne touchent à rien en passant, qui vont droit devant eux, génies indépendants dont rien n'altère la sérénité, qui sourient à toute chose, mais n'en rient jamais, et qui traversent gravement les époques tumultueuses, en laissant tomber à chaque pas, de leurs deux mains pendantes, des semences fécondes que la terre reçoit en dépôt pour les générations futures.

Il n'y a pas d'homme qui ait plus ensemencé l'avenir que Montaigne, et il n'y en a pas qui ait fait dans son temps et autour de lui moins de bruit et jeté moins d'éclat. A côté des gesticulations et des incartades de Rabelais, Montaigne, ce rêveur de bonne fui, qui goiite peu les dangereux plaisirs de la satire, oublie doucement les orages de son époque dans ses errements pleins de charme, dans ses promenades à travers sa pensée, quittant parfois la plume pour prendre la bêche, voulant que In mort le trouve plantant des choux, nonchalant d'elle, et encore plus de son jardin imparfait.

L'esprit de Montaigne, c'est, pour ainsi dire, le regard net, profond et calme de Molière, passant à travers l'œil distrait et insoucieux de la Fontaine.

Rousseau, le fils le plus digne d'être légitimé par l'auteur des Essais, Rousseau, ce génie étrange à la fierté bilieuse, cet homme plein de contrastes; tour à tour, ainsi qu'il le déclare, généreux et méprisable, sublime et vil; ce républicain su[ierbe fiui retombe parfois dans l'humilité du laquais; ce tendre ami de madame d'Houdetot, qui eut la faihlesse d'immortaliser sa servante par son unit)n avec elle; ce grand homme inc'gal, du(|uel on pourrait dire (ju'il avait trofi d'âme et pas assez de cœur, l\ousseau ne sut jamais garder, en face des rivalités et des haines do son temps, cette impassibilité magistrale, ce silence des demi-dii'iix (|ui l'ait l'atmosphère liiiipi(l(! autour des grands fronts, (loiiime un clavier vihranl toujours, il offrait des sens iirilc's à toutes .ses perceptions. Exagc'n'' jiis(|m' d;iii> h moindre de ses |)eiiH's, paradoxal jusque dans sa sensiliililé. il se ciiii iiii jour au ban de l'u-

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nivers, et il écrivit ses Confessions avec cette âpre vivacité i]ui se li('urt(! parfois au cynisme. La mélancolie du pauvre Jean-Jacques s'aigrissait facilement; aussi, dans ses aveux, ouvre-t-il moins son cœur qu'il ne le déchire, et toutes les fois que ses pages ne sont pas des idylles, elles tournent visiblement au pamphlet. Voltaire, en parlant de son existence tourmentée, disait : Ma vie est un combat! Rousseau fit de la sienne une longue plaidoirie. Il n'avait pas, en coudoyant la foule, ce nonchaloir, cette allure indifférente et queifju(ï peu dédaigneuse du gentilhomme périgourdin; mais il avait comme lui, et ce serait là au besoin son excuse, ce sens intime, cette double vue, ce diagnostic auquel on a recours dans les crises de la vie morale

Il y aurait une étude curieuse à faire : ce serait d'extraire de Rousseau tout ce qui vient de Montaigne, de restituer à l'auteur des Essais tout ce que l'auteur (VÉmile lui a emprunté; mais ce n'est ni le lieu ni le moment de nous livrer à cette analyse. II nous aura suffi de rappeler que l'élève de madame de Warens appartient à cette famille des contemplateurs de l'âme, des écouteurs aux portes du cœur humain, des paraphraseurs de la conscience, dont Montaigne est l'illustre aïeul. Seulement, Jean Jacques n'eut pas, parmi tous ses courages, celui de se reconnaître envers Montaigne débiteur de l'érudition qu'il lui avait empruntée, ne tenant pas compte en cela de la bonne foi de son maître, qui avouait .•^ans façon les écorniflures faites par lui et qui disait : Je veitlx quon donne une nazarde à Phitarque sur mon nez, et quon s'écliaidde à injurier Senèque en moi!

Rousseau se garde bien de faire de même et de musser sa faiblesse soiis les grands crédits de Montaigne. Pour toutes les questions où il met le pied dans le pas de son devancier, il efface la première empreinte sous la sienne, et marche intrépidement, mais toujours ingrat envers le père de ses pensées; après tout, cette ingratitude est peut-être dans les lois du génie, qui donne mais ne rend pas!

.Vêcris mon livre à peu d'hommes et à peu d'années, a dit Montaigne. Prédiction mensongère; tout le monde peut se regarder dans les Essais, et s'y reconnaître, et le temps n'entamera pas sitôt cette glace solide! Je l'ai voué à la commodité TparticuUère de mes parents et amis, ajoute-t-il encore, à ce que, m' ayant perdu, ils puissent ir trouver quelques traits de mes conditions et humeurs, et par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus vive la coijnoissance qu'ils ont eue de moi.

Rousseau, qui n'a pas imité Montaigne dans cette modestie réelle ou feinte, semble y avoir perdu; il ne songe guère à ses amis, et en aucune façon à ses parents. Il n'a pas rassemblé les souvenirs de sa triste vie pour en faire un pieux hommage à Thérèse Levasseur. S'il dévoile ainsi les misères et les indignités, s'il convoque en même temps l'innombrable foule de ses semblables au trône de l'Éternel, c'est pour jeter ce défi : Que chacun découvre à son tour son cœur avec la même sincérité, et qu'un seul dise, s'il l'ose : Je fus meilleur que cet homme-là !

Montaigne est aussi franc queRousseau, sans être aussi vain. Mes défauts, dit-il, s'y liront au vif, mes imperfections et ma forme naïve. Que si j'eusse été parmi ces nations qu'on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t'assure (lecteur), que je m'y fusse très-volontiers peint tout entier et tout nu.

11 y a là un mot qui est tout Montaigne. 11 se fût volontiers dévoilé, comme il eût fait volontiers autre chose. Esprit calme et facile, il touchait volontiers. à tous les systèmes et n'en adoptait exclusivement aucun. Sans entêtement et sans orgueil, il av;iit une courtoisie charmante qui maniait avec pn'caiilion les opinions sans les heurter. L'épiderme du gentilhomme recouvrait en hii les pulpes, si facilement irritables, de l'écrivain.

Le citoyen de (Icnèvc, an contraire, a une franchise bourrin' qui s'accdiiuiioilc mal di! ces complaisaiices; il rudoie et

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est souvent rudoyé. Or, malgré l'opinintro sincérité avec laquelle Rousseau s'expose aux regards, on peut à peine, après l'avoir cependant médité, se faire une opinion nette et précise de ce caractère bizarre et multiple, tandis que Montaigne n'a pas besoin de se laisser voir longtemps.

Toutefois les Essais nous révèlent à nous-mêmes, aux uns et aux autres, notre propre conscience, plus encore qu'ils ne révèlent Montaigne. C'est le livre d'un homme auquel rien d'humain n'a été étranger. Rousseau s'est peint, nous venons de dire jusqu'à quel degré; mais il n'a pas peint ses semblables; et quand, sur la foi de ses prétentions, nous nous cherchons dans ses pages éloquentes, nous ne nous trouvons pas et nous ne rencontrons jamais que lui.

On a comparé Montaigne à Voltaire, et la comparaison était juste en plus d'un point C'était de part et d'autre la même imagination, la même multiplicité de souvenirs, le même enthousiasme pour l'humanité, mais la même raillerie pour les hommes. Seulement le rire de Voltaire est impitoyable, et celui de Montaigne s'adoucit aisément. On pourrait également, et c'est là un des caractères frappants de ces génies primordiaux, comparer l'auteur des Essais à Molière, dont il a le coup d'oeil profond et incisif; à la Bruyère, qui a imité son style; à la Fontaine, dont la bonhomie narquoise est à la hauteur de sa na'iveté; à Pascal, enfin, son irréconciliable ennemi, cet austère illuminé qui le foudroyait, sans dédaigner de le copier. Certes, à côté de tous ces grands noms, Montaigne est à l'aise; il a avec chacun d'eux en particulier des affinités incontestables, et il les résume tous. Privilège qui n'offense en rien leur gloire et dont il ne jouit peut-être que parce qu'il les a précédés. C'est au sommet de la liste que Montaigne rayonne de la gloire la plus pure et la plus durable. Son style nerveux et charmant a vieilli; bien des gens ont besoin de commentaires pour le lire; mais, tandis qu'on s'attaque à ses phrases et qu'on les étudie, le sens perce tout à coup avec la soudaineté de la raison la plus vraie, et pénètre l'àme en l'en-

ivrant, comme un parfum qui s'échapperait d'une urne sur laquelle on chercherait à déciiiffrer des hiéroglyphes.

Après les études qui ont été faites sur l'auteur des Essais, M. Etienne Catalan serait entré dans un sentier hattu en se hornant à un panégyrique; mais il reste sans rival dans la tâche difficile qu'il a entreprise et menée à bonne fin. N'est-il pas inouï de rencontrer, en effet, dans ce siècle d'improvisation, un penseur méditatif ({ui s'enferme, qui s'absorbe dans l'étude d'un de nos plus grands génies, qui suit ligne par ligne, mot par mot, ce capricieux esprit, et qui, mettant de la lumière et de la vie dans cette admirable et opulente épaisseur de forêt, nous présente dans un court résumé toute l'e.ssence d'une philosophie ('parse dans des pages obstruées?

Sans doute la lecture de Montaigne conservera toujours une saveur inimitable, et M. Ktienne Catalan n'a pas la prétention de détourner de cette source enchanteresse; il n'a i)as eu l'orgueil de se substituer à son maître; il a voulu seulement condenser tout ce qu'il y a de sysl(''mati(iue dans les Essais jiour aider au travail d'analyse et de récapitulation que tout lecteur intelligent doit faire. C'est un lil dans le labyrinthe, n'ailleiirs, n'y a-t-il pas un public semi-letlré pour lequel la leciiin; de Montaigne est diflicile, sinon impossible? Le livre d(! M. Catalan .sera pour ces personnes un iniliat(!iu' lidèle. Aux uns il r;ippellera, aux autres il a[)[)i'endra. Kl puis enlin, n'est-il pas ixm, ;'i tous les points de vut;, de voir I hygiène Miiir;ile s'ciiiicliir d'iin li\re tie plus? An milieu d(^ cette (h'piavalion universelle, dans cet ahaissement des intelligences et des caractères, n'esl-il |ins son\('rainemenl louahie de reiK'oiiIrcr un lioiiiiiie (|ui songe à donner une lionne [la-

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role, un bon conseil, un bon exemple? Mais M. (latalan ne s'est pas cru l'autorité suffisante pour parler haut, pour enseigner; il ne lui a pas suffi de sa conscience et de son expérience pour formuler des lois; il a été demander des arrêts à un maître, et il a voulu ajouter l'autorité du génie à l'autorité de la raison. 11 a fait un Manuel des honnêtes gens, avec la plus pure substance d'un clief-d'amvre. Travailleur loyal et béni de Dieu, il a pris pour lui la lâche et laisse la gloire -ti Montaigne. Pendant de longues années, il a recueilli le suc qui découlait de l'arbre séculaire; et, quand la coupe a été suffisamment remplie, il l'a approchée des lèvres en disant ; « Prenez, ceci est la licjueur des forts et des honnêtes. ))

Mais, tout en faisant de cette étude une œuvre profondément originale, M. Catalan ne demande rien pour lui. C'est précisément même cette modestie dévouée qui impose un grand devoir à la critique. Quand elle se sent envahie et assiégée par tant de médiocrités jalouses du bruit et de la renommée, elle a l'obligation de se consacrer à cet écrivain patient et modeste qui dévoue son œuvre aux érudits de bonne foi, c'est-à-dire au petit nombre, et qui attribue la meilleure inspiration à son maître.

Nous protestons contre ce renoncement. Le Maniieldes honnêtes gens n'est pas une compilation; c'est une assimilation, c'est un livre de philosophie simple et pratique que Montaigne a dicté, mais qui a demandé à l'écrivain assez de travail, de recherches, d'études, pour qu'il soit aussi son œuvre. Ainsi M. Catalan est arrivé sans le vouloir, sans y prétendre, sans en tirer vanité, à cette collaboration glorieuse à laquelle les industriels de l'Académie ont vainement prétendu.

Le procédé employé est simple. Montaigne a écrit sur tout, à propos de tout, et à travers tout. « Mais, disait-il, je m'en vais écornillant par ci, par là, les sentences qui me plaisent, non pour les garder, car je n'ai pas de gardoire. )^ M. Catalan a Vdiilu pn'ciséinent trouver ce (jurdoirc; il a lu, n-lu, a|)pris

Montaigne, et rangeant, d'après un ordre logique, les notions disséminées dans les Essais, il est arrivé à composer ainsi son Mamœl.

La première partie traite de Dieu et des diverses fonctions de l'àme, depuis la prière et le devoir jusqu'aux passions,' aux jouissances, aux erreurs, aux préjugés. Puis, du moi intime l'auteur passe au moi extérieur, et, dans la seconde partie, il range tout ce qui concerne l'éducation, la science, le travail de l'esprit au dehors.

Dans la troisième, l'homme est en communication avec les autres hommes, Ce n'est plus le recueillement ni l'épanouissement dans la famille, c'est le mélange avec la société. Les coutumes, les lois, la politique, les usages, sont définis, commentés et jugés.

Enfin, dans une quatrième et dernière partie, comme une conclusion majestueuse, comme un appel aux idées éternelles, M. Catalan finit par les réflexions de .Montaigne sur la vie, la jeunesse ou la vieillesse, la solitude et la mort.

On le voit, ce Manuel des honjiiHes gens embrasse la vie entière, depuis la première sensation jusqu'aux mâles et nobles conseils de Montaigne sur l'art difficile de bien mourir. Nous n'insisterons pas sur l'intérêt qui s'attache à ces études, ni sur la valeur intrinsèi|ue d'un livre inspiré de Montaigne et fait par un homme qu'un long commerce intime avec l'auteur des Essais a rendu merveilleusement propre à cette analyse.

A qui s'adressera ce Manuel? Aux lionnètcs gens, dit l'auteur; c'est être modeste et se contenter île la minorité. Nous croyons, nous, qu'il s'adresse aux mauvais comme aux bons, à l'ignorant coiimicaii savant,;') la jeunesse comme à l'âge mûr. Il a sa |)lace dans les bil)li()tliè(|nes (hî village, dans celles du soldai, dans celles (1)^ l'écolier. Au lien dtM'es chefs-d'œuvre sottement mnlilc's et incomplets qu'on donne ponr récompense ;'i h gi'iH'ration des colli-ges, ponr(|noi nr disli ibnerail-on pas de n'<. tUndes savantes i|ni ont le donlile avantage de laisser

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