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l'ui'is, avril 1857.
Si nous avons I)esoin de quelques lignes de prél'ace, ce n'est pas pour expliquer le but et les intentions des articles réunis dans ce volume. Nous nous sommes toujours elforcé, au défaut d'autre mérite, d'assurer à nos opinions l'aYtintage de la sincérité et de la précision. Mais, tout ce que nous n'avons pas dit, tout ce que nous n'avons pas pu dire, voilà ce qu'il est rigoureux de faire entendre.
La critique est le devoir le plus impérieux de ce temps-ci; c'est pour cela sans doute qu'elle est si rare; la critique de toute chose, de toutes les idées, de tous les hommes! Les arts sont abaissés, les âmes sont engourdies. Rien, dans les obstacles que la libre pensée peut trouver autour d'elle, n'est assez puissant pour justifier cette torpeur. Ce qui manque, ce n'est pas tant la liberté que la volonté d'avoir le cœur et l'esprit libi'es. Sans se heurter follement à des faits, il y a des idées dangereuses, des inepties triomphantes, des turpitudes glorifiées, des préjugés slupides qui trônent dans les livres, sur les théâtres, dans la rue, et que l'on devrait discuter sans relâche, combattre sans merci. Eu purifiant l'art, la littérature, la pensée publique; en faisant (le l'honnêteté la seule atmosphère respirable, on rendrait (ont piogrès facile. Car l'humanité ne peut pas se tenir toujours hors de la vie et s'étouffer, pour ne pas prendre d'air pur. C'est donc
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inuiiis dans des réiuiiiio sociales qu'il laul, couiiiioikl;!' [j:ir clicrclier le salul que dans la conscience.
J'en atteste l'absence d'élan, la résignation avec laquelle on subit l'iniatuation de la médiocratie qui tient le baut du pavé artistique et littéraire, et l'éclipsé de plus en plus profonde du bon sens spirituel. Pieu merci, la création du vaudeville ne peut pas se renouveler fous les jours pour prouver noire malice; je crains même que la multiplication désordonnée de ce genre de plaisir ne prouve le contraire. Mais, abusant de sa vieille réputation, ce pays-ci devient bête. Le mot est brûlai. Je voudrais qu'il l'ùl cruel, et je le soubaiterais également trop injuste ou Iroj) viai. Si, une bonne fois, on avait boute, on serait sauvé. Ouand la France se regimbe, c'est pour longtenq)s.
En attendant, elle subit, avec une placidité injurieuse pour les grands génies (jui l'ont illustrée, le despotisme intellectuel de lu routine et de l'insultisance. Où est l'enseignement de la jeunesse? Entendez-vous quelque cbose de ce qui se débite au collège de France, ou à la Sorbomu'? Va-t-o i même encore s'asseoir sur ces bancs? Il n'y a de tumulte à la porte que pour sifller; et, tout en blâmant énergiipiement ces émeutes, qui mêlent des questions de sergents de ville à des questions littéraires, je ne puis méconnaître que cette critique violente est l'exagération, le sursaut du goût |)ublic qui se révolte par accès, ne sacbanl pas protester avec continuité. Mais eutin, M. Sainte-Beuve réduit au silence, et les auditeurs de M. Nisard invités à se taire, que rcste-l-il à écouter? (jue toinbe-t-il de ces cbaires d'où s'élancaienl aulrtilois tant de paroles élocpu-ntes? (jui donc a icnq)lacé MiM. Miclielet et Edgar Qùinet? Se peut-il (ju'à celle heure il n'y ail pas, à Paris, un professeur écoulé, ou (pii mérite de l'être? S il en est im seul, (pi'on le uonuneî
\m je\uiessc, (|ui n'a plus d'enseignemeni à recevoir, a-l-cllc ;iii moins des livi'es nouveaux à applaudir? l'eut-elle se passionner |ioiu (le> n'iivr(>s? A pari deux ou Irois tentatives, auxquelles ii(ni> rcMidioM^ ImuMuage , la slérililé esl complète. (Juant aux lomaiis, il> resleul au-dessous de l'analyse. Les mieux réussis
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sont souvent (les plagiais ou (les imitations; et M. Cliainplleuiy a beau l'aire du tapage avec ses petits sabols, qu'il prend poulies souliers de Balzac, on ne réconté que pour se moquer. Les feuilletons , qu'on réunit en volumes , ne remplacent pas le talent par la chaleur, la passion ou riionnèlcté. L'histoire nièuK! sert à corrompre. Publie-t-on, à grands fracas, les Mémoires d'un vieux soldat, qu'on s'aperçoit bientôt des calomnies odieuses, des révélations attristantes (pii sont le sel de cette publication. Jamais on ne porta à la haine et au mépris de répaulellc avec plus de vivacité et de force que ne le fait Raguse, ce traître qui trahit maintenant son métier. Si, de cette boue, on essave de remonter à la poésie, on ne sent pas de dilatation. Les mièvreries qu'on nous donne, sous le prétexte de (juintessence, ne méritent pour la plupart ni un dédain ni un applaudissement. Victor Hugo exilé, Lamartine insulté, sont encore et seront toujoin^s les deux grandes voix du siècle; mais les oreilles n'entendent plus ou entendent mal.
Une seule chose prospère, le petit journalisme, le pamphlet, la biographie^ c'est-à-dire le cancan, la diffamation. On gagne sa vie à pilorier les honnêtes gens. Cette société, qui n'a plus l'énergie des passions, se complaît dans les vilenies haineuses ; elle veut savoir les détails de la fortune, de la misère, des amours de messieurs tels et tels ; elle applaudit au scandale ; elle rit de voir battre le ruisseau; ton! est bien, pourvu que tout soit mauvais. Et l'on n'a plus besoin de talent ni de style, pourvu qu'on sache injurier à tant la ligne, à tant le soufflet, à tant le coup de bàlon. Le domicile est violé par ces profanateurs cyniques, par ces biographes au bon jour, qui risquent volontiers la prison, pourvu qu'ils ne risquent plus l'hôpital.
A tous les vices, celle époque-ci joint l'hvpocrisie. On joue à la Bourse tout bas, on injurie la Bourse tout haut. Tel fait un drame pour accabler l'argent, qui porte un toast à la toute-puis- -sance de l'or. On se moque de Turcaret, mais on le flatte. Que des gens habiles, eslimant les honmies pour ce qu'ils sont et le temps pour ce qu'il vaul, amassenl par leur industrie, par la
combinaison de leur sagacité et de la sottise des antres, une énorme fortune ; on n'a pas assez de raillerie contre ces financiers de la veille; et chacun voudrait être celui du lendemain. Il y a des établissements de crédit inventés tout exprès pour faciliter l'agio sous l'anonyme.
Quant au théâtre, a-l-il du moins hérité du public qui mau- {{ueà de plus diijues travaux"? Oui, mais à la condition do n'être phis qu'une parade sur les tréteaux comiques, qu'ime sorte de mauvais lieu décent sur les planches plus relevées. Le succès de M. Alexandre Dumas fds est le signe le plus éclatant de rabaissement théâtral. On a songé à décerner un prix de morale à l'auteur du Demi-Mo7ide. C'était logique. Ce Philinte, qui n'écrit ])as comme Molière, qui, indulgent pour une société corrompue, nous en explicjue les accommodements et les raccommodements; qui, n'étant pas moral, se garde bien d'être passionné; ce fds dégénéré iVAntomj qui chatouille le cœur à tous les endroits véreux, sans nous étourdir et sans nous purifier; ce dramaturge de bon ton et de mauvais aloi vaut pourtant encore mieux que l)ien d'autres qui gagnent de grosses rentes à faire main basse, pour les travestir, sur les idées et les pièces des autres. Le théâtre n'est plus qu'une exhibition de modes; et le goût doit s'estimer heureux quand ces dames ne montrent que leur toilette.
Parlerons-nous des littérateurs émérites, de l'Académie en un mot? Saurons-nous gré à ces invalides de tous les régimes, à ces écloppés de toutes les palinodies, des velléités de roidcur qui semblent une protestation conire ce temps-ci, et qui ne sont (pie (les petits actes d'oiiintsilioii |iiiérile, sans portée et sans résidlats?
La critiipic aurait donc for! à faire; et la < liticpie ne fait rien, nie ne lit pas les livie><; clic ne se donne pas la peine de discuter les pit'ccs. Le feuilleton théâtral de tel journal serait tout aus.si bien à sa place dans tel autre journal, tant il est vrai ipi'ii u'v a plus de ( onviclious! Kl pourtant peut -on nier (pu- les o|iiiiions |)hil<>s()plii<|ue.s et (pie les o|)inioiis polilnpies (;lles-inèiiies iTaient des lai^ons parlii ulières et essentielles de sympathie
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ou de réprobation? Ainsi tous les théâtres s'oc cupoul de l'argent, et en même temps les juges de la police correctioinielle disent leur opinion sur des faits scandaleux de spéculation, sans rpie la critique rapproche ces deux événements pour y voir plus qu'une coïncidence.
De quelque côté donc qu'on se tourne, ni enseignement, ni littérature, ni théâtre, ni critique; mais du biuit, des vanités, des coteries, des complaisances! Ce qui n'empêche pas Paris do s'embellir, les palais de s'achever, les chemins de fer de s'étendre. Preuve hien éclatante qu'il n'y a pas toujours correspondance entre les pierres et les idées, et qu'on peut bâtir sans se moraliser !
La cause de tout ce mal, nous l'avons déjà dit, elle n'est pas en dehors de nous, elle est en nous. Ayons l'instinct de ce qui est honnête, la volonté de ce qui est bien, et il laudra que l'honnêteté soit satisfaite, que le bien s'accomplisse.
Les pensées que nous exprimons ici, et à la hâte, ont été l'inspiration constante des divers articles réunis aujourd'hui en volume. Mais nous n'avons pu, par la nature de nos études, par la délimitation de nos devoirs personnels dans l'œuvre collective des journaux et des revues où ces articles se sont produits, qu'embrasser certains points de vue spéciaux. Combien d'autres qui manquent et que nous regrettons! Que de choses surtout n'aurions-nous pas en à écrire sur le théâtre si. impuni ! Mais le peu qu'il nous a été donné de dire, nous l'avons proclamé franchement, sans réticence et sans animosité personnelle. Il se peut que nous ayons excité quelques inimitiés ; nous n'en ressentons pour personne. L'ardeur que nous mettons à signaler des apostasies, à dénoncer des trahisons, à constater des faiblesses littéraires ou politiques s'arrête toujours au seuil de la vie privée, et ne persiste jamais devant une protestation loyale. Nous tenons peu au succès pour nos épigrammes; nous tenons surtout à l'estime pour notre sincérité. C'est par cette raison qu'on trouvera dans ce volume certains adoucissements apportés avec réflexion à des articles précédemment plus âpres, sans être moins sincères. Nous avions
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louelié avec une familiarité un peu cavalière à M. Guizot. Sans être plus respectueux, nous sommes deveim moins familier. Nous avions reproché, dans la Revue de Paris, à M. Legouvé des complaisances exagérées pour l'Académie. M. Legouvé nous a écrit pour s'expliquer, et il y aurait eu du mauvais goût de notre part à reproduire dans tous ses termes une accusation qui avait encore quelques prétextes, mais qui avait perdu sa plus grande opportunité. Notre querelle avec l'auteur de 7'o//a serait aussi un incident hors de propos dans ce volume. Nous la laissons à sa place et dans le milieu cpii l'a inspirée. En reconnaissant dans une note* que notre attaque avait été loyale, l'écrivain de lalent, qui se croit obligé d'êlre notre ennemi depuis ce jour-là, nous a donné le facile avantage de mettre de la bonne grâce dans notre conduite; et nous le jugerons désormais seulement sur ses œuvres nouvelles. D'ailleurs, ce n'est pas à la jeunesse, aux débuts, même imprudents, que nous en voulons. C'est aux maîtres qui nous abandonnent, aux pédants qui nous ont trompés, aux corrupteurs (pii nous ont légué les hontes et les embarras de la littérature actuelle.
Nous avons loué le plus souvent et h; mieux que nous avons pu, et la louange a été aussi cordiale que la critique. Mais il s'agit moins pour nous de faire ratifier tous nos jugements que de faire approuver le motif et le but de notre œuvre. Si nous nous sommes trompé dans les détails, qu'un autre se mette à la tâche et reclilie. Nous ne reconnaissons pas d'infaillibilité. Mais ce que nous défendons, ce (pie nous plaçons au-dessus de toute attaque, de tout reproche, c'est notre conscience. Ce livre est peu de chose; mais il est loyal. Qu'on lui fasse concurrence sur ce terrain-là.
H f;dlail un litre à ces études; nous en avons choisi nu (pii précise les différences établies entre ceux (jui .sont pour nous des penseurs dignes d'être écoulés, et ceux qui ne sont que des /;/diistriels de Icltres.
' Voir lii livr-.iiM)ii dp l:i Iti'fiif de l'aiis ilu I ' iii;iis 1850.
Quelques amis pourront se plaindre d'èlre oubliés. Si nous avons omis dans ce volume les articles (|ui leur étaieul cousiKiés ailleurs, c'est que ces arlioies nous ont semblé inlérieurs à leur mérite, et que, ne voulant pas trop coiriger un livre de celte nature, nous avons mieux aimé ne pas parler d'eux (|ue d'en parler d'une manière imparfaite et insullisaiite.
Toutes nos précautions sont-elles bien prises envers le public? Nous le pensons. Pour le reste, nous nous abandonnons à la critique, qui, en nous frappant fort, nous donnera l'aison, puisqu'elle attestera son existence, que nous trouvons logi(pie, et dont nous invoquons les excès, afin d'en établir au moins l'usage.