LA LIQUIDATION LITTÉRAIRE
Depuis quelques années, nous sommes dans une débâcle d'idées. Je n'entends pas seulement parler des idées politiques; de ces belles théories, si amoureusement engendrées, caressées et élevées, et qui, au moment de leur adolescence, se retournent ironiquement vers leur père, lui font un geste insultant, et prennent leur volée à travers champs; enfants prodigues pour lesquels, quand ils s'avisent de revenir, on n'a plus que des veaux maigres à tuer! Mais j'entends parler des idées dans leur acception la plus générale, des idées artistiques, des idées philosophiques. C'est de celles-là que nous avons souci par-dessus tout, parce qu'elles sont les avantgardes des autres.
12 KCniVALNS ET HOMMES DE LETTRES
Nous disons que l'époque voit une débâcle d'idées; mais ce n'est pas, malgré certaines apparences, une débâcle de Moscou, une retraite désa>treuse à travers les neiyes et les morts. Le courant qui charrie les restes du demi-siècle littéraire a son lit naturel. Et celte débâcle se fait sans trouble, sans désordre; quand elle aura cessé, on verra qu'elle laisse, comme le Nil, sur le sol qu'elle parcourt, un détritus essentiel pour féconder les moissons à venir.
En un mot, le siècle littéraire fait sa liquidation. Il ne liquide pas comme un banqueroutier qui a menti à ses promesses et qui vend ses marcliandises à l'encan, mais comme un spéculateur loyal, qui emporte l'estime et les regrets, avec une fortune honnêtement acquise. Oui, cette splendide génération de lyriques qui a chanté pendant le demi-siècle se tait, se retire, et laisse la place à la méditation plus douce, plus humble, plus pratique.
A tous les étages de la Dabel, le repos monte et s'assied; les chants des poètes, comme les chants des Templiers de M. Raynouard, ont cessé. Le silence refroidit toutes ces œuvres chaudes des trente dernières années. L'heure est venue, non plus de l'imagination au grand vol, ardente, aventureuse; mais de la réflexion intime, de l'imagination recueillie. Voici venir la critique, non pas cette critiijue jalouse, hargneuse, mesquine, des im|)uissants; mais celle criti(|ue large, profonde, souveraine, de tous les esprits agités de la volonté du bien et de la vi>ion du beau.
Ln iKjui (|ui a jeté un giaïui éclat dans ces années d'enthousiasme et de foi idéale semble prendre son parti de celle transformation, et, par le caractère |»articulier de ses (iMivres, marche en avant des analystes; c'est (leurge Sand. Elle survit seule, avec un mort iniiiKirtcl, H.ilz.ic, à cette (h'hàcle de l.-i ph'iade ronianlii|ue.
.Il- dis (|Ut' Balzac iiKtrl suivit ;i ses (•(Hilciiiporaiiis; cl, en elïcl, ce. nierveillcux artiste, (|ue l'dU c(»mnience à peine à ;ip|in'cier, sera dans dix ans l'écrivain le plusadmiit'. le plus