‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 4)Chapitre 20 sur 54 · M FLOU REINS · texte numérisé non relu

M FLOU REINS

Elle ne recommence pas à chaque nouvel individu ; clic n'a commence qu'une fois pour chaque espèce. A compter du premier couple créé de chaque espèce, la vie ne recommence [)lus, elle se continue.

Telles sont les deux importantes questions soulevées et un peu trop cavalièrement résolues dans ce livre. Pour la première surtout, il nous semble que \\. Flourens procède beaucoup plus par* affirmations que par démonstrations, et, en dépit de toute la confiance que l'auteur peut m'ins[)irer comme savant, j'aimerais à avoir les preuves de ses preuves.

La vieillesse est un préjugé, a dit Buffon. Ce mot est en quelque sorte l'épigpphe du livre, et M. Flourens établit tout d'abord que Xq's, esprits se perfectionnent à mesure queles corps vieillissent; c'était aussi l'avis de Louis Cornaro, qui vécut cent ans, fit l'éloge de la sobriété et mourut sans avoir porté de lunettes. Mais est-il bien certain que les esprits vont toujours en'augmentant de finesse, de hauteur et de vigueur à mesure que le corps s'affaisse et se détruit? Un centenaire sourd et cacochyme est-il donc l'idéal de la pensée épanouie et triomphante? et, s'il est juste d'admettre quelques œuvres conçues ou achevées par des cerveaux séniles, il nous parait juste aussi de traiter ces réussites comme des exceptions.

Quoi qu'il en soit, M. Flourens partage ainsi la vie humaine : de la naissance à dix ans, première enfance; de dix à vingt, seconde enfance ou adolescence; de vingt à trente, première jeunesse; de trente à quarante, seconde jeunesse; (le quarante à cinquante-cinq, premier âge viril ; à soixantedix ans commence la première vieillesse, qui s'étend jusqu'à quatre-vingt-cinq ans, et à quatre-vingt-cinq ans commence la seconde et dernière vieillesse.

11 est impossible, on le voit, d'y mettre plus de bonne vqlonté; et si messieurs les académiciens ne sont pas contents, ils seront bien difficiles. L'auteur conclut et base ses divisions sur ce raisonnement : .\ dix ans se termine la seconde dentition, d'où la première phase de l'enfance; à vingt ans, les os

sont réunis à leurs cpiphyscs, el le corps ne grandit [)lus; c'est la lin de la seconde enfance. Jusqu'à quarante ans, le corps se développe et s'accroît; mais à quarante ans il reste stationnaire (l'obésité, la graisse ne sont que des superfluités (|ui s'ajoutent au corps et ne le constituent pas). La première jeunesse finit donc à quarante ans; de quarante à cinquantecinq, le corps s'affermit, se perfectionne; c'est V invigoration des tissus, c'est la virilité; ce n'est pas enct)re la vieillesse, qui ne commence qu'à soixante-cinq ou soixante-dix avec la dégénérescence.

Quant auxcalculs sur la longévité humaine, M. P'iourens les aj)puie sur les faits historiques et sur l'observation piiysiologi- ([ue. Cette dernière seule peut constituer un argument nouveau cl vf'ritablement sérieux; Buffon avait dit que la durée totale de la vie pouvait se mesurer par celle du temps de l'accroissement; M. Flourensa repris cette idée, et, Irouvanl le terme de l'accroissement humain à vingt ans par la réunion des os à leurs r/)//)/i (/ses, il conclut que l'homme doit vivre cinq fois vingt ans, c'est-à-dire cent ans. De même que le chameau vit (piarante ans, puisqu'il est formé à huit ans; que le cheval vit vingt-cinq ans, parce qu'il a ses os réunis à cinq ans, etc. .Mais ce n'est pas tout : si nous sommes en droit de réclamer maintenant jusqu'à cent ans de vie réelle, M. Flouren» veut que les sobres ol les habiles puissent rêver quelque chose de mieux encore. <( Il est de fait, il est de loi, c'est-à-dire d'expérience générale dans cette classe (celle des mammifères), que la vie extraordinaire peut s'y prolonger au double de la vie ordinaire. De même (|ue la durée de l'accroissement multi[)lié un certain nombre de fois, multiplie' cinq fois, donne la durée ordinaire de la vie, de même cette durée ordinaire multiplii'c doux fois donne la durée extième. In premier sièch» de vie ordinaire, ei presipn? un second siècle, un demi-siècle au moins de rie erlratirdiiiaire, telle est donc la perspective que la science offre à l'hoinme. »

iNoUb voici donc tous et bien dùmeiil aveilis. iNe paiion^

M. II.OUKKNS 100

plus de la brièveté de nos jours. En évit;inl avec soin catarrhes, fièvres, peste, rhumes, et le reste, nous pouvons vivre centenaires! Quel malheur que M. Flourens soit si jeune, qu'il n'ait pas encore expérimenté, et que nous soyons obligés d'attendre un siècle ou deux avant de savoir si nous pouvons vivre cent cinquante ans!

La seconde partie de ce volume, qui traite de la vie, de son apparition, de sa quantité, contient, sur les diverses révolutions du globe, sur les animaux antédiluviens, sur tous les mystères de l'enfantement successif du monde, des détails curieux, des recherches ingénieuses, nous n'osons dire des découvertes, car il faudrait, pour contrôler les assertions de M. Flourens, une autorité que nous n'avons pas. Il nous a suffi de le lire au point de vue philosophique et au point de vue littéraire. Comme philosophe, M. Flourens no nous parait pas de la nonchalance de Montaigne à l'endroit de la mort. Il tient beaucoup à la vie et veut qu'on l'aime; ce n'est pas un mal. Mais nous préférons en général des préoccupations plus détachées de l'intérêt contemporain. A quoi bon être savant, fouiller la nature, ensanglanter ses poings dans toutes les entrailles, pour chicaner la mort sur quelques misérables années! Je ne crois pas que nous ayons, au point Je vue mo- "ral, rien à gagner à l'accroissement de la longévité. Le grand problème, ce n'est pas de s'installer plus ou moins dans le fini et le périssable; c'est de se préparer à l'infini et de comprendre l'éternel. Montaigne, que j'ai déjà cité, dit encore: « iî est incertain où la mort nous attende; attendons-la partout. La préméditation de la mort est préméditation de la liberté... Comme nostre naissance nous apporta la naissance de toutes choses, aussi fera la mort de toutes choses nostre mort. Parquoy c'est pareille folie de pleurer de ce que d'icy à cent ans nous ne vivrons pas, que de pleurer de ce que nous ne vivions pa.> il y a cent ans. La mort est origine d'une aultre vie; ainsi pleurasmes-nous, ainsi nous cousta-il d'entrer en cette cy, ainsi nous dépouillasmes-nous de nostre ancien voile en y entrant )•

110 KCIUVAI.NS tT HOMMES DE LETTRES

J'en cleinande panloii à M. Flourens, mais je suis de l'avis de Montaigne, et je le trouve, comme philosophe et comme moraliste, d'un souille plus puissant, d'une raison plus haute. Au point de vue littéraire, le livr-e dont nous venons de parler, écrit par phrases brèves, n'aurait aucune prétention, sans les velléités de citations, sans les vers de la Fontaine qui s'entremêlent à la prose. C'est en somme un ouvrage curieux, amusant, mais sans profondeur et sans élévation; l'esprit s'y trouve, mais ménagé. C'est une agréable dissertation ; mais celui qui doute des faits avancés parl'éminent physiologiste ne garde rien de cette lecture.

Février 1855.

Page 1